L'ÉGLISE F.T LA QUESTION SOCIALE
vasioQ des barbare*, elle sauve l'Occident d'une ruine totale. Elle se jette entre les vainqueurs et les vaincus eu la personne de ses papes et de ses évêques, qui se lèvent partout pour défendre leurs peuples. Elle s'empare des envahisseurs sauvages qui ont fondu sur le vieux monde, les instruit, les civilise, les mêle peu a peu à la race conquise et résout ainsi une des plus redoutables crises qui aient jamais existé. — A l'antique droit romain si dur, elle substitue insensiblement un droit nouveau inspiré par l'Evangile et infiniment plus libéral, plus équitable, plus pitoyable aux petits. \- Durant tout le Moyen-Age elle pénètre la société dé son action bienfaisante, elle prend sans cesse en mains la défense des intérêts du serf et du manant contre les exactions du rude baron féodal. Ses conciles fulminent continuellement des peines sévères contre les oppresseurs du faible. — Pour mettre fin aux guerres civiles, qui étaient si fréquentes et si funestes, elle impose la Trêve de Dieu et encourage le Tiers-Ordre de Saint- François dont les membres s'engagent à ne porter les armes que pour la défense de la patrie. — Elle favorise de tout son pouvoir l'émancipation des masses populaires en prêtant un concours précieux au mouvement de l'affranchissement des communes. — Elle institue la chevalerie, dont les membres font serment de défendre en toute circonstance la veuve, l'orphelin et le pauvre. — Elle établit les Confréries, qui deviendront le point de départ de ces corporations qui ont joué un si grand rôle dans le passé. — Elle lutte pendant des siècles contre l'usure, et si elle n'arrive pas à la supprimer complètement, par ses lois contre le prêt à intérêt elle empêche un grand nombre d'abus. — Elle ne craint pas de frapper de ses censures les rois eux-mêmes, lorsqu'ils se permettent de porter atteinte au titre des monnaies. — Pour soustraire les pauvres à la rapacité des usuriers, elle fonde les monts-de-piété. — Pour conserver à lu famille un
400 000 citoyens libres. L'esclave n'était pas considéra comma une personne, mais comme une chose (res, non persona) ; on le croyait d'une nature intérieure et avec le philosopn© on pensait que Jupiter lui avait refusé l'étincelle de l'intelligence. L'Kglise a montré aux rienes, dans ces êtres si méprisés, des hommes et des frères, elle a courageusement a rirai'- l'égalité de tous devant Dieu, le père commun, et & proclamé avec saint Paul « qu'il n'y a plus de différence entre l'esclave et l'homme libre ».
abri, elle déclare, dans de nombreux pays, insaisissables la chaumière de l'artisan et les instruments de travail dont il a besoin pour vivre. — Elle multiplie les institutions charitables, elle couvre le sol d'asiles où viennent s'abriter la vieillesse, l'indigence, la maladie, le repentir, la faiblesse, toutes les misères et tous les besoins de la vie. — Elle intervient dans toutes les grandes circonstances historiques, se mêle à tous les événements intéressant l'humanité, plaide la cause de toutes les infortunes, flétrit tous les abus et se montre toujours te champion courageux de la justice et du droit.
2° L'Eglise a le droit de s'occuper de la question ciale. — Cette question intéresse l'immense majorité de ses enfants, peut-on trouver étrange qu'elle ne reste pas indifférente en face d'un problème dont la prompte solution importe tant au bien-être de ses (ils, surtout des pauvres et des déshérités pour lesquels elle a toujours éprouvé une prédilection spéciale ? — La question sociale n'est pas une question purement théorique et spéculative, elle est essentiellement une question pratique, est-il surprenant que l'Eglise songe à élever sa voix pour rappeler à ses membres, — patrons et ouvriers — leurs devoirs réciproques, les limites de leurs droits et les règles dont ils doivent s'inspirer dans leurs mutuels rapports ? — La question sociale est une question d'une gravité capitale. Elle est pleine, nous l'avons vu, de difficultés et de périls. Elle menace d'aboutir n un bouleversement terrible après une guerre sans merci. Peut- on faire un crime à l'Eglise d'essayer de mettre la grande influence qu'elle possède et la haute autorité dont elle dispose au service de l'ordre, de la justice, de l'union et de l';ipaisement ? Des écoles socialesattaquent l'Eglise; lui contestera-l-on le droit de se défendre et d'accepter la lutte sur ÏS terrain même où se placent ses adversaires ? Non, on ne le peut pas raisonnablement.
3° L'Eg Use aie devoir de s'occuper de la question sociale. — Léon XIII le déclare formellement. « Après avoir précédemment pourvu à la défense de l'Eglise et au bien général, par les Lettres que nous vous avons adressées sur la souveraineté politique, la liberté humaine, la constitution chrétienne des E^te et d'autres questions du même ordre, en vue de ré. 1er lea opinions erronées du temps présent, Nous avons résolu pour des motifs semblables d'aborder, aujourd'hui, la
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question de la condition des ouvriers. Plus d'une fois «iéjà, Nous y avons touché en passant. Aujourd'hui la conscience de notre charge apostolique nous fait un devoir de la traiter explicitement et à fond, afin de mettre en lumière les principes d'une solution conforme à la vérité et à la justice... Nous abordons ce sujet avec une pleine confiance en notre droit (1) ».
Sous des noms divers, avec dès formules différentes, des moyens d'action variés, légaux ou révolutionnaires, dissimulés ou affichés au grand jour, le Socialisme veut détruire la propriété, désorganiser la famille, anéantir la religion, supprimer l'autorité et bouleverser la société; « or, comme c'est à l'Eglise qu'a été confiée principalement la défense de ces institutions, elle ne peut se tenir à l'écart sans paraître déserter son devoir (2) ». — La question sociale est au moins autant une question morale qu'une question économique. « C'est l'opinion de quelques-uns, dit Léon XIII, opinion qui se répand dans le public, que la question sociale, comme ils disent, est seulement une question économique, quand, au contraire, il esl certain qu'elle est avant tout une question inorale et religieuse et qu'elle doit être surtout tranchée d'après la règle des mœurs et le jugement de la religion. Lors même, en effet, qu'on doublerait le salaire des ouvriers, qu'on établirait une proportion entre le temps et l'ouvrage, si l'ouvrier, comme il en a l'habitude, prête l'oreille a des doctrines et s'inspire d'exemples qui poussent au mépris de la divinité et à la dépravation des mœurs, il est fatal que son travail et son avoir s'évanouissent (3). » La question sociale relève donc de l'Eglise, qui a reçu la mission d'enseigner aux hommes ce qu'ils doivent faire, comme ce qu'ils doivent croire. — Les efforts réunis de tous ne sont pas de trop pour enlever à la crise sociale une partie de sa douloureuse acuité, on ne comprendrait pas que l'Eglise s'abstînt et refusât son concou1 n à une œuvre si éminemment utile. Il faut qu'elle s'occrp/ï de la question sociale; sa mission, son intérêt, sts raditions, son cœur et les circonstances lui en font un impérieux devoir.
4° L'Eglise peut seule donner à la question sociale une
(1) Encyclique : Rerum novarum.
<2) Ibid.
(3) Encyclique du 18 janvier 1901 sur la Démocratie chrétienne.
solution pratique. — Non seulement l'Eglise a le droit et le devoir de s'occuper de la question sociale, mais encore son action est indispensable. « Il n'y a plus que l'Evangile, disait Taine, pour nous retenir sur notre pente natale, pour enrayer le glissement insensible par lequel, incessamment et de tout son poids, notre race rétrograde vers les bas-fonds. » C'est sur le seul retour aux principes de l'Evangile que l'on peut fonder quelque espérance d'entente et d'apaisement. « Le problème qui s'agite, dit de son côté Léon XIII, est de telle nature que, à moins de faire appel et à la Religion et à l'Eglise, il est impossible de lui trouver une solution, efficace... C'est l'Eglise, en effet, qui puise dans l'Evangile des doctrines capables soit d'empêcher le conflit d'éclater, soit au moins de l'adoucir en lui enlevant tout ce qu'il a d'àpreté et d'aigreur ; l'Eglise, qui ne se contente pas d'éclairer l'esprit par ses enseignements, mais qui encore s'efforce de régler en conséquence la vie et les mœurs de chacun; l'Eglise qui, par une foule d'institutions éminemment bienfaisantes, tend a améliorer le sort des prolétaires ; l'Eglise, qui ne cesse de vouloir et de procurer que toutes les classes mettent en commun leurs lumières et leurs forces, afin de donner à la question ouvrière la meilleure solution possible ; l'Eglise, enfin, qui estime que les lois et l'autorité publique doivent, avec mesure sans doute et sagesse, apporter à cette solution leur part de concours (1). »
(1) Léon XIII. — Encyclique : Rertim novarum.
« Où est, sur la terre, la puissance assez fortement constituée a mettre en parallèle avec celle de l'Eglise 1 Aujourd'hui comme hi^r. n'est-ce pas la seule qui, à l'organisation internationale du socialisme, puisse opposer une organisation aussi vaste ? Et ce n'est pas sa moindre supériorité. Qui possèu'e au même degré le zèle de l'apôtre ot sait, goûter, comme ses tils et ses filles, les béatitudes du renoncement? Qui, surtout, a, comme elle, la foi qui fait braver non seulement le troid et le chaud, la fatigue e; la soi;', mais ce qui arrête souvent les plus braves d'entre nous, le ridicule. »
« Aux maux des sociétés modernes où donc est le remède et quel sera le médecin ? Le remède, répond le Pape. l'Eglise le possède; le médecin, le seul qui nous puisse guérir, c'est le Christ. Il sait l'huile qui adoucit les plaies, le baume qui cicatrise les blessures. Allez à lui d \ous serez guéri. Le Christ seul est capable de vous rendre la paix
l'i'glisb et la qubstion sociale 4$
Nous reconnaissons volontiers que si l'intervention de l'Eglise est nécessaire, elle n'est pas suffisante pour une prompte solution de la question sociale. Il faut lui adjoindre le concours d'autres agents sociaux. L'Etat, les patrons, les ouvriers eux-mêmes, doivent contribuer à. celte œuvre, chacun dans la sphère de son action et la mesure de ses moyens. C'est ce que déclare Léon XIIÏ lorsqu'il dit : « Assurément, une œuvre de cette gravité demande encore à d'autres agents leur part d'activité et d'efforts ; nous voulons parler des gouvernants, des riches et des maîtres ; des ouvriers aussi, dont le sort est ici en jeu. Mais ce que nous affirmons sans hésitation, c'est l'inanité de leur action en dehors de l'Eglise (1) ».
et de faire régner parmi vous la justice, car, seul, il en connaît les lois. Les questions sociales qui vous tourmentent, riches et pauvres, effrayant les uns et irritant les autres, vous ne sauriez leur trouver de solution en dehors de Dieu et de la religion. Sans Dieu, tous les efi'orts des hommes sont vains : inania conata hominum. » Anatole Lekoy-Beaulieu. — La Papauté.
Le livre de M. Anat. Leroy-Beaulieu : La Papauté, le Socialisme et la Démocratie, contient de très belles pages sur cette question, il est à lire en entier. Lire aussi, l'Eglise et la civilisation, de Léon XIII, pendant qu'il n'était encore qu'archevêque de Pérouse.
(1) « Encyclique : Rerum novarum. « Une erreur très accréditée dans le monde des travailleurs et habilement exploitée par les apôtres du socialisme, c'est de prétendre que l'action de l'Eglise et du catholicisme dans la question sociale se borne à prêcher la charité aux patrons, la résignation aux prolétaires et la vie éternelle aux uns et aux autres. Tel n'est pas le sentiment de Léon XIII. Dans l'encyclique Rerum novarum, il affirme que l'Eglise ne néglige pas ce qui a rapport à la vie terrestre des ouvriers ; qu'elle favorise la prospérité temporelle des travailleurs, indirectement, en promouvant les bonnes mœurs, la tempérance et l'épargne ; directement, par d'innombrables institutions destinées à soulager toutes les misères du corps et de l'âme. Il nous montre l'exemple des premiers chrétiens, le patrimoine de l'Eglise au service des malheureux, le dévouement des religieux prodigué aux petits et aux faibles. Il condamne enfin la charité légale entant qu'elle se substitue à la charité chrétienne. Enlisant cet émouvant tableau, on est forcé d'avouer que la sollicitude de l'Eglise pour le bien matériel de ses entants souffrants est celle de la plus tendre des mères. » P. Antoinb. — Cours d'économie social-..
LE CLERGÉ ET LA QUESTION SOClALB
?.e preire doit-il s'occuper lui-même de la question sociale ou est-il préférable qu'il laisse à des laïques croyants Je soin de faire prévaloir les idées de l'Eglise et de continuer ses traditions? La réponse est déjà toute donnée dans ce qui vient d'être dit ; pourtant très nombreux sont ceux qui soutiennent que le cierge devrait, sinon se désintéresser des problèmes qui se posent autour de lui, au moins ne les suivre que de loin et laisser à d'autres le souci et la responsabilité de la solution à y apporter. Parmi ceux qui repoussent toute ingérence du prêtre en ces matières, — les uns le font par haine, prévention ou déliance de tout ce qui est clérical, — ■ d'autres par crainte de Tinlluence que pourrait prendre le clergé et des résultats heureux qu'aurait son intervention ; — d'autres parce que ces questions sont, d'après eux, des questions anormales auxquelles n'ont rien à voir ni la théologie ni les théologiens ; — d'au- Ires enfin par peur que le prêtre n^ cède aux entraînements de son cœur, fasse une place trop large ;iu sentiment, manque de l'expérience des atïaires nécessaire et compromette, en se jetant dans la mêlée, son pieslige et de sa dignité. Aucune de ces raisons n'est décisive. Le clergé, au contraire, a de nombreux motifs d'étudier les questions sociales ; mais il doit apporter a cette étude une grande prudence et ne prendre pour guides que des maîtres absolument sûrs.
1° Le prêtre doit étudier les questions sociales. — En le faisant : a) 1/ se conforme à la volonté, sju vent exprimée, du Souverain Pontife. Léon XIII ne s'e st pas borné