V. L'ÉCOLE CATHOLIQUE ET SES PRINCIPALES FRACTIONS
Tous les catholiques sont d'accord pour désirer l'amélioration du sort de la classe laborieuse, souhaiter ie retour aux principes chrétiens, travailler au rétablissement de l'influence salutaire de l'Eglise, s'opposer aux progrès du Socialisme et recommander un certain nombre de mesures sociales. Mais, sur d'autres points, il y a entre eux des divergences doctrinales considérables; ils forment trois groupes très distincts : le groupe des démocrates chrétiens, le groupe des réformateurs eathC tiques ou école de Liège, le groupe des catholico-libéraux ou école d Angers,
(1) Discours à la Chambre des députés, 30 avril 1894. (2; Discours prononcé, en 1SS4, à la clôture de l'Assemblée géuéraîe de l'Œuvre des cercles catholiques
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i* Les démocrates chrétiens. — Ils forment 1 avant-gard« du parti. Malgré certaines idées avancées, on ne saurait equitablement les confondre avec les socialistes, car dès la première heure ils ont écrit sur leur drapeau : Religion, Famille, Propriété, Patrie. Ils existent comme groupe distinct depuis le congrès ouvrier chrétien tenu ;\ Paris en juillet 1896 (1). Ils s'adressent surtout au peuple. Ils ont organisé des groupements exclusivement ouvriers, ils fournissent à leurs membres les moyens de s'initier aux questions sociales et de devenir capables de prendre la parole dans les réunions publiques et de propager les bonnes doctrines parmi leurs camarades de travail. Tandis que les Réformateurs catholiques veulent, pour sauver la société, s'appuyer surtout sur la classe dirigeante, les Démocrates chrétiens fondent toutes leurs espérances sur le peuple. Le peuple est le nombre, il est la force, il est souverain par le suffrage universel, il est maître des destinées de la nation, rien ne peut se faire qu'avec lui et par lui. Tl importe donc d'aller à lui, de se mêler franchement à lui, afin de diriger sa marche, de s'assurer ses sympathies et de préparer à l'Eglise des jours glorieux pour l'avenir. « Le mouvement démocratique est irrésistible, il se lera avec nous ou sans nous, et, s'il se fait sans nous, il se fera contre nous et le christianisme (2). » — Les Démocrates chrétiens admettent toutes les reformes dont il a été question plus haut, ils auraient en outre une tendance à préconiser : en politique la forme républicaine; en économie politique la suppression du salariat, l'établissement de la participation aux bénéfices, l'administration de l'industrie par les coopérateurs eux-mêmes; en économie sociale l'égalité de tous dans la société ; la distinction des classes doit disparaître, il n'y a d'autre
(1) Le mot de « démocratie chrétienne » fut prononcé par l'abbé Naudet, à la ?éaace de clôture, il fit fortune et servit de mot de ralliement à la partie avancée de l'Ecole catholique. Cette partie forma, dès lors, un groupe à part. Le terme de « démocratie chrétienne » a été vivement critiqué par beaucoup ; le souverain Pontife a cru devoir dire ?a pensée sur ce point. On ne saurait trop se conformer aux av'.s si sages qu'il donne dans les premières pages de son Encyclique, du 18 janvier l'.'Oi.
(2) Mgr Doutreloui, évoque de Tournay.
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noblesse que celle du talent, de la vertu et de l'honneur. — Parmi les démocrates chrétiens il faut citer: — en P'rance, Léon Harmel, H. Savaiier, les abbés Naudet, Lemire, Gayraud, Six, et les membres des Cercles catholiques ouvriers d'études sociales ; — en Belgique, HellepuCe,Verhœgen,\e chanoine HottieryNgr de HarLez et toute la Ligue démocratique anti socialiste belge ; — en Amérique, Ireland; — en Autriche, Falkcnstein, Alolt de Liechtenstein ; Lùger ; — en Suisse, Decurtins (1).
2° Les Réformateurs catholiques. — Ce sont leurs doctrines que nous avons exposées au commencement de ce chapitre, elles reflètent le mieux la pensée pontificale et les enseignements de l'Eglise; elles ont reçu, à maintes reprises, du Saiut-Siège, les approbations les
vl) « Quelques îrréguliers de îa démocratie chrétienne — l'abbé Daens, en Belgique, et l'abbé Stolajeski, eu Galicie — •ont tombés dans des erreurs doctrinales regrettable? ; mais ils ont été désavoués par le parti et condamnés par l'autorite suprême de l'Eglise. En France, des démocrates chrétiens se sont laissés aller à des exagérations de langage,... mais, comme le remarque très justement M. l'abbé Pastoret, même en regrettant la division opérée dans la défeuse des catholiques par ce mouvement inattendu, ou ne saurait dénier à des catholiques, parce qu'ils sont catholiques, le droit de professer sur la crise que traverse notre époque des opinions laissées libres par l'Eglise, et qui leur paraissent plus aptes à procurer le rétablissement de l'ordre social. Les démocrates chrétiens ne sont pas condamnés par l'Eglise. On a longtemps, mais vainement, attendu une condamnation. Cette condamnation ne pouvait pas venir, puisque rien dans les doctrines ne s'écarte des règles posées par le dogme. Tout au plus avait-on quelque raison de s'attendre à une réprimande discrète sur 1 inopportunité de tel ou tel procédé pratique ; or, cela même n'est pas venu. Visiblement les démocrates chrétiens, quand ils ne se livrent pas à de trop bruyantes incartades oratoires, font les affaires de l'idée sociale qu'a voulu remettre en honneur la Papauté. Donc, que personne ne s'arroge le pouvoir d'excommunier ceux que la suprême vigilauce de l'Eglise ne songe pas à tourmenter pour le moment. On peut ue pas les suivre, on en a le droit absolu ; on peut les combattre doctriualement aussi bien qu'au point de vue tactique, on en a également le droit absolu ; mais, en déânitive, il faut leur reconnaître leur place naturelle daus la famille catholique. » Cf. Aktoihb, S. J. — Cour* d'économie sociale, p. 260.
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plu? flatteuses. Les principaux représentants de ce groupe sont : en France, de Mun, de La-Tour-tlu-Pin, de Ségur-Lamoignon, Goyau, Coulazou, Le Cour Grandmuison. Vogues, de la Guillonnière, P. Antoine, S. J., Dehonf l'OEuvre des cercles, la rédaction de V Association catholique et de la Sociologie catholique ; — en Angleterre, le cardinal Manning, Mgr Bagshawe, Devas, Lilly ; — en Allemagne, Mgr de Ketteler, Mgr Korum, l'abbé Winterer, les PP. Lehmkuhl, Cathrein, Meyer, Pesch, l'abbé Hitze, de Hertling, Ratzinger ; — en Italie, Mgr Nicotra, Toniolo,\eP. Liberatore, l'avocat Burri ; — en Belgique, Mgr Doutreloux ; — en Suisse, l'école de Fribourg avec le P. Weiss, dominicain ; — en Autriche, Vogelsnngt Zalinger, de Thun, Blome, les PP. Costa Bossetti, Bie~ dcrlac, Kolb ; — en Amérique, le cardinal Gibbons (i).
(1) Voici le Programme de réforme sociale qu'exposait M. de Mun, dans son discours de Saint-Etienne, le 18 décembre 1892. C'est le programme moyen du parti catholique. « A mes yeux, l'ensemble de nos revendications doit teudre à assurer au peuple la jouissance de ses droits essentiels méconnus par le régime individualiste : la représentation légale de ses intérêts et de ses besoins au lieu d'une représentation purement numérique ; la préservation du foyer et de la vie de famille ; la possibilité pour chacun de vivre et de faire vivre les siens du produit de son travail, avec une garantie contre l'insécurité résultant des accidents, de la maladie, de la vieillesse et du chômage; l'assurance contre la misère inévitable ; la faculté pour l'ouvrier de participer au bénéfice et même, par la corporation, à la propriété des entreprises auxquelles il concourt par son travail ; enfin la protection contre les agiotages et les spéculations qui épuisent les épargnes du peuple et le condamnent à l'indigence, pendant que, suivant les paroles de l'Encyclique, « une fraction, maîtresse absolue du commerce et de l'industrie, détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les ressources ». Deux forces doivent concourir à la réalisation de ce Programme : l'organisatiou professionnelle et la législation.
«L'organisation professionnelle, pour laquelle nous demandons la liberté la plus large, donnera le moyen d'assurer !a représentation publique du travail, dans les corps élus de la nation, de déterminer, dans chaque profession industrielle ou agricole, le taux du juste salaire, de garantir des indemnités aux victimes d'accidents, de maladies ou de chômages, de créer une caisse de retraite pour la vieillesse, de prévenir les conflits par l'établissement de conseils permanent»
3° Les catholico-libéraux (1). — Elevés dans les doctrines libérales, ils n'onl pu, quoique fils respectueux et dévoués de l'Eglise, s'affranchir des préjugés de leur éducation économique. Ils ne voient qu'avec un effroi extrême la Papauté s'engager dans la voie où elle nous convie à la suivre. Ils accusent les catholiques de l'école de M. de Mun d'être des socialistes inconscients et dangereux ; ils leur reprochent de restreindre le droit de propriété, de faire intervenir l'Etat d'une façon abusive, de porter atteinte à la liberté individuelle en réclamant l'ingérence des pouvoirs dans les contrats de travail, de former par leurs syndicats et leurs essais de corporation les cadres de l'armée qui marchera à l'assaut de la société, de jeter dans les masses des idées souve-
d'arbitrage, d'organiser corporativement l'assistance contre la misère, enfin de constituer entre les mains des travailleurs une certaine propriété collective à côté de la propriété individuelle et sans lui porter atteinte.
«La législation protégera le foyer et la vie de famille, par la restriction du travail des enfants et des femmes, l'iuterdiction du travail de nuit, la limitation de la journée de travail, l'obligation du repos dominical; dans les campagnes, en rendant insaisissables la maison et le champ du cultivateur, les instruments et le bétail de première nécessité. Elle facilitera la vie de l'ouvrier et du paysan par la diminution et la réforme des charges fiscales, particulièrement des impôts qui frappent la subsistance. Elle favorisera la participation aux bénéfices, la constitution des sociétés coopératives de production ; dans les campagnes, l'association du métayage. Enfin, elle protégera la fortune nationale, l'épargne populaire et la morale publique par des lois sur l'agiotage, sur le jeu et les opérations de bourse, sur le fonctionnement des sociétés, sur l'exclusion des étrangers de l'exploitation et de la direction des grands services publics, sur l'interdiction pour les fonctionnaires, les représentants de la nation et agents du pouvoir, de participer aux spéculations financières... »
(1) On appelle cette école Yécole d'Angers, parce que c'est d'Angers qu'est parti le mouvement. C'est dans un coniirès tenu, en 1889, dans cette ville, que fut tracé le programme. Mgr Freppel le développa avec sa verve et son ardeur habituelles. On appelle aussi cette école Yécole de Mourcaux ou Yécole des Patrons du Nord, parce qu'un grand nombre de ces patrons, réunis h Mouveaux, en ont accepté les principes.
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rainement périlleuses en parlant sans cesse d'abus, de n'avoir continuellement à la bouche que le mot de justice, alors que la plupart des devoirs du patron ne correspondant pas à des droits rigoureux de l'ouvrier ne peuvent être que des devoirs de charité ou tout au plus d'équité naturelle. Les catholico-libéraux sont pour le droit de propriété absolu, ils ne reconnaissent à l'Etat d'autre rôle régulier que celui de protéger les droits et de donner l'exemple de la réglementation du travail dans les industries qui dépendent de lui ; ils ont de grandes défiances contre tous les groupements, parce nue dans tous ils voient une machine de guerre ; ils trouvent que le régime économique actuel ne mérite pas les critiques qu'on en fait ; ils enseignent que les avantages destinés aux classes populaires leur sont dispensés par les classes dirigeantes à titre de don gratuit et volontaire, par obéissance aux prescriptions de la charité, non à cause d'une obligation de justice. Les remèdes qu'ils recommandent sont : l'éducation religieuse des masses, la décentralisation politique et administrative, l'exercice du patronage, de la part des chefs d'industrie, la liberté complète de tester laissée au père de famille, la corporation libre et chrétienne, les mesures de prévoyance, les habitudes d'ordre, de moralité et d'épargne, les assurances privées, les sociétés de secours mutuels, etc., etc. Ils disent avec Mgr Freppel : « liberté individuelle, liberté d'association avec toutes ses conséquences légitimes, intervention de l'Etat limitée à la protection des droits et à la répression des abus ; voilà notre formule dans la question de travail ».
Cette école n'a guère de représentants qu'en France; ses principaux partisans sont : Mgr Freppel, Claudio Janet, Hubert-Valeroux, Charles Périn, d Uaussonville, Lucien Brun, Théry, Féron-Vran, Kellei\ Joseph Rambaudt l'abbé Onclair, les PP. Castelein et Frislof, S.J., le chanoine Delassus, le P. Ludovic de Besse, franciscain, H. Joly, A. Roussel, Arthur Loth, V Association des patrons de N. D. du Haut-Mont. Elle a pour organes : la Revue catholique des Institutions et du Droit, les Conférences d'Etudes sociales de JS. D. de Haut-Mont ; la Vérité française. Le livre qui résume le plus complètement son esprit et ses doctrines est l'ouvrage de M. Joseph Rambaud : Eléments d'économie politique.