GRAVITÉ DE LA QUESTION SOCIALB
Nous disions au début de celte étude que la « question sociale» est la grande question de l'heure actuelle, celle qui préoccupe tout le monde, législateurs et économistes, hommes d'Etat et hommes d'Eglise, capitalistes et prolétaires. Elle apparaît grave entre toutes, quand on considère soit le nombre de ceux qu'elle concerne, soit les intérêts qu'elle met en cause, soit les questions auxquelles elle se lie, soit les difficultés qu'elle présente, soit les conséquences qu'elle fait craindre, soit enfin l'urgence qu'il y a à lui donner une solution.
1° La question sociale est grave en raison du nombre de ceux qu'elle concerne et aussi de leur condition. — Elle intéresse d'une manière spéciale les pauvres, les ouvriers des villes, les travailleurs des campagnes, « cette multitude presqu'infinie de prolétaires dont la plupart sont réduits à une situation d'infortune et de misère imméritée (t) » ; elle intéresse encore les paysans, les petits commerçants, les modestes employés, en un mot, tout ce qui travaille, souffre et est déshérité ; elle intéresse aussi les patrons et les riches, dont la situation est en jeu, et l'on peut dire qu'il n'y a absolument personne que la question sociale ne concerne de près ou de loin, directement ou indirectement. Mais ne concernerait-elle que la classe laborieuse, ce serait plus que suffisant pour lui donner une importance capitale, car
(i) Léon XIII. — Encyclique : Rerum novarum,
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peut-on imaginer une classe plus nombreuse et plus intéressante ?
2<> La question sociale est grave en raison des intérêts qu'elle met en cause. — Elle met en cause les intérêts les plus chers de l'ouvrier : sa dignité, son indépendance, son bien-être, ses droits d'homme, de citoyen, d'époux, de père et même de chrétien, la tranquillité et le bonheur de son foyer, le bien-être de sa famille, l'avenir de ses enfants et le repos de ses vieux jours. — Elle met en cause les intérêts les plus graves du patronat dont la fortune, la situation et les droits risquent de sombrer dans une contlagration des classes. Le capital a peut-être plus de raisons encore que le travail de souhaiterla tin d'une crise qui, dans le passé, lui a causé des préjudices considérables et qui le menace pour l'avenir sinon de l'expropriation sans compensation au moins de la guerre sans merci. — Elle met en cause enfin les intérêts vitaux de la société, sa conservation, 'union et la paix entre les divers éléments qui la composent, l'ordre, la sécurité, le bien public, la prospérité générale. — « On peut juger de l'importance des intérêts qui se trouvent engagés dans ce problème par l'attente anxieuse dont il est l'objet (1). »
3° La question sociale est grave en raison des questions auxquelles elle se lie. — Elle touche aux plus hautes questions morales, économiques, politiques et même religieuses. Ce n'est pas un simple problème de production ou de consommation qui se pose, ce n'est plus jne crise industrielle partielle qui se produit, c'est l'exisience même de la société, de la famille, de la propriété et peut-être de la religion qui est en jeu.
Deux partis sont en présence et l'on se demande : à quand la rupture définitive, la lutte acharnée et la victoire du plus fort ? « L'antagonisme est irréconciliable, disait Bebel, il faut qu'une haine farouche sépare la classe ouvrière de la classe capitaliste et que nous combattions ju;«qu'à l'écrasement complet de l'une ou de l'autre ». Si cette conflagration terrible venait à se produire, un de ses premiers résultats serait la ruine des institutions les plus nécessaires et les plus saintes.
4° La question sociale est grave en raison des difficultés de solution qu'elle présente. — « Le problème, dit Léon
t) Léon Xill. — Encyclique : Rcrum novarum..
XIII, n'est pas aisé à résoudre, ni exempt de danger. Il est diflicile, en effet, de préciser avec justesse les droils et les devoirs réciproques des riches et des prolétaires, des capitalistes et des travailleurs. Ce qui rend le problème encore plus périlleux, c'est qu'il est exploité par des hommes de désordre et de mauvaise foi, habiles à obscurcir la vérité et à exciter les foules a la révolte (1) ». Les causes qui ont produit la crise sociale sont si nombreuses, si complexes, si délicates, le mal est si ancien el si enraciné, les intérêts engagés si opposés, l'antagonisme si profond, les défiances si vives, les manœuvres des meneurs et des politiciens si multiples, les préventions du prolétariat si grandes et ses exigences si exagérées, les errements du patronat si malaisés à redresser, les droits et les devoirs respectifs de chacun si difficiles à préciser, qu'on se demande avec angoisse comment un pareil problème pourra être résolu. Il faudrait une entente internationale et une refonte presque complète de notre organisation économique, et de l'avis des plus optimistes eux-mêmes, ni cette entente, ni cette, refonte ne sont choses aisées.
5o La question sociale est grave enfin en raison du péril qu'il y a à différer la solution. — Chaque jour rend les rapports plus tendus entre les diverses classes de la société. Les esprits s'aigrissent, les rivalités s'accentuent, les haines se développent, les revendications deviennent plus impérieuses, les soulèvements populaires se multiplient, les partis se montrent plus intransigeants, l'abîme se creuse davantage entre capital et travail; « il faut, par des mesures promptes et efficaces », essayer d'améliorer la situation, elle ne saurait se prolonger impunément. Les hommes attentifs sont effrayés du progrès que fait quotidiennement le mal. « Que chacun so mette à l'œuvre, dit Léon XIII, et cela sans délai, de peur qu'en différant le remède, on ne rende incurable un mal déjà si grand » (2).
(1) Encyclique : Rerutn novarum
(2) Ibid., ibid