‹ Question sociale et écoles socialesChapitre 14 sur 51 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

gieuse : « La force légale ne saurait suppléer la force morale. La loi punit le mal, elle ne crée pas le bien. La loi, la science, l'industrie, sont impuissantes ; il faut que la religion dénoue le drame social, qui, sans elle, ne se dénouera que par la force. » Nuus reconnaissons volontiers que, si l'intervention de l'Eglise est nécessaire, elle n'est pas suffisante pour une prompte solution de la question sociale. Il faut lui adjoindre le concours d'autres agents sociaux. L'Etat, les patrons, les ouvriers eux mêmes, doivent contribuer à cette œuvre, chacun dans la sphère de son action et la mesure de ses moyens. C'est ce que déclare Léon XIII lorsqu'il dit : « Assurément, une œuvre de cette gravité demande encore à d'autres agents leur part d'aetivité et d'efforts ; nous voulons parler des gouvernants, des riches et des maîtres ; des ouvriers aussi, dont le sort est ici en jeu. Mais ce que nous affirmons sans hésitation, c'est l'inanité de leur action en dehors de l'Eglise '. »

VI. L'Eglise n est 1 adversaire d aucun progrès politique et socml. — 1° L'Église et la Démocratie. Les masses vont de plus en plus vers la démocratie ; il n'y a pas d'opposition essentielle entre les principes chrétiens et les principes démocratiques fondamentaux. Les deux idées tondamentales du régime démocratique sont l'idée d'égalité et l'idée de fraternité. Ces deux idées, loin d'être en opposition avec l'esprit chrétien, sont d'origine nettement chrétienne. Quand la démo-

1. « Une erreur très accréditée dans le momie des travailleurs et habilement exploitée par les apôtres du socialisme, c'est de prétendre que l'action de l'Eglise et du catholicisme dans la question sociale se borne à prêcher la charité aux patroDs, la résignation aux prolétaires et la vie éternelle aux uns et aux autres Tel n'est pas le sentiment de Léon XIII. Dans l'encyclique Rernm noouvum, il affirm. que l'Eglise ne néglige pas ce qui a rapport à la vie terrestre des ouvriers ; qu'elle favorise la prospérité temporelle des travailleurs : indirectement, en promouvant les bonnes mœurs, la tempérance et l'épargne ; directement, par d'innombrables institutions destinées à soulager toutes les misères du corps et de l'âme II nous moutre l'exemple des premiers chrétiens, le patrimoine de l'Eglise au service des malheureux, le dévouement des religieux prodigué aux petits et aux faibles. Il condamne enfin la charité légale en tant qu'elle se substitue à la charité chrétienne. En lisant cet émouvant tableau, ou est forcé d'avouer que la sollicitude de l'Eglise pour le bien matériel de ses enfants souffrants est celle de la plus tendre des mères. » (P. Antoine, Cours d'économî» sociale.)

cratie demande plus d'égalité, plus surtout de fraternité, elle ne fait que réclamer ce que le christianisme, dès son origine, s'est efforcé d'établir. Elle n'innove pas, elle copie.

La grande préoccupation de la démocratie moderne, celle qui l'honore davantage, c'est d'améliorer le sort de la classe populaire. Ce souci, le christianisme la puisé dans le cœur même de son divin fondateur. « A toutes les époques, a dit A. Leroy-Beaulieu, au moyen âge comme aux temps modernes, il s'est trouvé, dans l'Eglise, des hommes qui ont compris que la mission du christianisme, sur cette terre, était de travailler à consoler ceux qui pleurent, à secourir les misérables, à panser les plaies morales ou matérielles de l'humanité. De là, toutes ces œuvres de charité qui ont été la gloire du christianisme, si bien que Ton pourra dire de lui qu'il a été la vraie religion de la souffrance humaine.

« Il y a bien un autre principe de la démocratie, une de ses idées fondamentales qui, au premier abord, peut sembler plus difficile à concilier avec l'idée chrétienne. G est la souveraineté du peuple. La souveraineté du peuple, elle peut être entendue de manières fort diverses ; elle prête à bien des équivoques, par suite à bien des sophismes et à bien des erreurs. Quoi qu'il en soit, loin d'être en opposition absolue avec le christianisme, elle a, de longue date, été admise dans la plupart des Eglises chrétiennes, dans l'Eglise catholique aussi bien que chez les protestants. Elle n'a pas été étrangère au moyen âge ; elle a eu la faveur du plus grand docteur de l'Église, saint Thomas d'Aquin ; de telle sorte que les hommes qui aiment à s'intituler démocrates-chrétiens ont su extraire de la Somme de ce maître de la théologie toute une théorie de la démocratie !. »

On est donc en droit de conclure que, à considérer le but, les aspirations, les principales revendications de la démocratie, on peut affirmer qu'entre le christianisme et elle, il n'y a aucun antagonisme irréductible de principes, aucune incompatibilité insurmontable de doctrine et que les peuples

1. Le christianisme et la démocratie, leçon professée à l'Ecole des Hautes Etudes, en 1904.

pourront réaliser toutes les réformes démocratiques raisonnables sans être obligés de rompre avec la religion et avec la tradition chrétiennes. L'expérience est d'ailleurs faite depuis longtemps.

A diverses époques, il y a eu des pays où la démocratie a fait bon ménage avec l'Eglise et où elle a vécu et s'est développée à l'ombre des idées chrétiennes. >

S'il y a eu parfois, dans le passé, lutte entre le christianisme , qui a produit notre civilisation occidentale et présidé à la formation des nations modernes, et la démocratie, cette « grande force politique et sociale qui est en train, à son tour, de conquérir le monde et qui prétend le remodeler, le rajeunir et le transformer », la lutte s'est engagée de part et d'autre, non par suite d'irréductible opposition de principes, mais par suite de préjugés, de préventions et de malentendus sur lesquels on ne s'est malheureusement pas encore assez expliqué. La lutte a été funeste à tous.

Puisqu'aucune des causes de l'antagonisme entre la démocratie et l'Eglise représentant le christianisme ne tient à l'essence des choses, qu'elles sont toutes d'ordre historique et que, par conséquent, elles peuvent disparaître comme les circonstances qui les ont fait naître, chacun doit s'appliquer à les supprimer en faisant tomber les préventions et les malentendus, et cela, beaucoup plus encore dans l'intérêt de la démocratie que dans celui de l'Eglise.

Ce n'est qu'en s'inspirant des principes chrétiens que la démocratie pourra mener à bonne fin la tâche qu'elle s'est tracée. On Ta très souvent fait remarquer, le régime démocratique est, de toutes les formes d'organisation politique, celle qui exige le plus de vertus et nécessite, par suite, le plus de christianisme. Ce n'est pas qu'il ne puisse exister de vertu civique et de vertu morale en dehors de notre religion ; mais cette religion est plus apte qu'aucune autre à former les individus aux vertus privées et aux vertus sociales, à élever l'homme au-dessus de l'égoïsme auquel l'incline sa nature.

« Aujourd'hui, aécritTaine, après dix-huit siècles, sur les deux continents, le christianisme opère comme autrefois dans

les artisans de la Galilée, de la même façon, afin de substituer à l'amour de soi l'amour des autres.

« Il est encore la grande paire d'ailes indispensable pour soulever l'homme au-dessus de sa vie rampante et de ses horizons bornés, pour le conduire, à travers la patience, la résignation et l'espérance, jusqu'à la sérénité ; pour remporter, par delà la tempérance, la pureté, la bonté, jusqu'au dévouement et au sacrifice.

« Toujours et partout, depuis dix-huit cents ans, sitôt que ces ailes défaillent ou qu'on les casse, les mœurs publiques et privées se dégradent; l'égoïsme brutal et calculateur reprend l'ascendant; la cruauté et la sensualité s'étalent ; la société devient un coupe gorge et un mauvais lieu.

« Il n'y a donc que le christianisme pour maintenir dans la société la douceur et l'humanité, l'humilité, la bonne foi et la justice1. »

Pour qu'une société puisse vivre et prospérer, elle a besoin de deux choses : d'un patrimoine de vérités intangibles, d'un principe surhumain de justice et d'amour Le Christ a apporté à la terre ces deux trésors ; il en a confié la garde à l'Eglise qui les a conservés pieusement et qui les offre toujours à l'humanité; mais le monde a voulu s'en passer et se faire une civilisation qui n'empruntât rien aux sources divines. De là les faillites successives de tous les systèmes. La série des déceptions ne sera pas épuisée si l'on persiste à vouloir édifier la cité future sur le sable mouvant des vérités changeantes et sur le sol aride d'une morale tirée de l'égoïsme.

La démocratie aurait tort de fermer l'oreille au cri d'alarme que l'irréligion montante arrachait au poète :

1. Il est intéressant de constater que les trois grands esprits qui ont. au siècle dernier, poussé le plus loin l'étude méthodique et objective des sociétéN humaines et ont le plus contribué à fonder la science sociale : Frédéric Le Play, Auguste Comte et Taine, se sont accordés pour reconnaître la nécessité sociale d'une doctrine religieuse. Tous trois professaient, au début de leurs recherches, l'opinion contraire ; tous trois ont été amenés à reconnaître leur erreur et ils se sont inclinés devant le fait social. Auguste Comte s'est souvent plu à rendre hommage au génie éminemment social du catho-

cisme. La 54* leçon de son Cours de philosophie positive est, à ce point de vue, particulièrement intéressante à consulter.

Mais, parmi ces progrès dont notre âge se vante, Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésus! en secret m'épouvante : C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant 4.

2° L'Église et le Socialisme. Tout ce que le socialisme a de vrai, d'équitable, de réellement pratique, le christianisme l'admet et peut même, avec raison, le revendiquer comme un emprunt fait à ses enseignements et à son esprit. On est en droit de considérer cette partie généreuse et raisonnable des doctrines socialistes comme un bloc erratique détaché de la grande masse chrétienne.

Il vient en droite ligne de la montagne sur laquelle il fut dit : « Bienheureux les doux, parce qu'ils posséderont la terre; bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés; bienheureux les miséricordieux, parce qu'ils obtiendront miséricorde ; bienheureux les pacifiques, parce qu'ils seront appelés les enfants de Dieu; bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, parce que le royaume des cieux leur appartient 2. »

Cette origine évangélique des plus belles idées socialistes a souvent été signalée. « Dans la mesure, a dit Brunetière, où le socialisme est l'ardente sympathie pour les humbles, misericordia super turbas ; dans la mesure où il s'efforce de réduire l'inégalité des conditions des hommes ; dans la mesure, enfin, où son idéal est un idéal de justice à réaliser sur la terre, je ne crains pas de dire que l'Evangile en est plein... Une preuve en est que le socialisme, entendu de la sorte, n'a jeté lui-même de racines profondes et ne s'est développé qu'en terre chrétienne, si je puis dire, aux époques et dans les civilisations renouvelées ou régénérées par l'esprit de l'Evangile. L'antiquité gréco-romaine, la Chine, les civilisations musulmanes ont connu des révolutions sociales; elles ne connaissent pas le socialisme. La raison en est bien simple : c'est que *es idées de liberté, d'égalité, de fraternité, qui sont pour ainsi parler, la base morale de tout socialisme, ne sont nées à l'existence qu'avec le christianisme 3. »

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