Matth., v
3. Réponse à M. Georges Renard. — Cf Questions actuelles, 23 avril 1905, p. 165.
Il est intéressant de constater que certaines idées humanitaires nobles et généreuses n'ont pu lever qu'en a milieu chrétien ». Ce serait une erreur de croire que le christianisme constitue simplement « un bouillon de culture » exceptionnellement favorable à Téclosion et au développement de ces sentiments élevés. Il fournit des enseignements directeurs de premier ordre, et il n'a pas attendu nos modernes réformateurs pour préconiser les grands principes et les grandes vertus en dehors desquels il n'y a pas d'amélioration sociale possible.
Ce n'est pas assez de dire qu'il n'est un obstacle à aucune des réformes justes et désirables ; ce n'est même pas assez de proclamer que, par l'esprit tout de fraternité, d'abnégation et de sacrifice, qui est en lui, il est propre à favoriser ces réformes en les faisant préparerons colère et accepter sans rancune. Réduire son rôle à ces proportions, c'est le minimiser jusqu'à le dénaturer.
Le christianisme a provoqué les réformes ; il a fourni les moyens de les faire aboutir sans violence et sans secousse ; il a, malgré les oppositions de toute sorte qu'il a rencontrées, puissamment et directement contribué à l'amélioration du sort des malheureux, à la pacification des esprits, à l'union des cœurs et au bien même matériel de l'humanité. Il porte en lui une vertu capable d'assurer le salut des sociétés comme celui des individus. Cette vertu est si manifeste que des observateurs superficiels seuls peuvent la nier.
Afin de résumer les pages qui précèdent, nous terminerons ce chapitre par une dernière citation de Léon XIII, elle est empruntée à l'encyclique sur la Démocratie chrétienne. Celui qu'on a appelé avec raison le Pape des ouvriers y dit : « La situation actuelle nous crie et nous crie vivement qu'il est indispensable d'opposer à l'audace de certains esprits toutes nos forces réunies. Certes, elle est assez étendue la perspective des misères qui sont devant nos yeux, elles sont assez redoutables les menaces de perturbations funestes que nous préparent les socialistes. Dans les ténèbres de leurs conventicules secrets comme en plein jour, par la parole comme parles écrits, ils poussent la multitude à la rébellion. Ayant secoué le joug de la religion, ils méprisent les devoirs et ne réclament que
les droits. Ils font appel aux foules des malheureux de plus en plu^ nombreux et que les nécessités de la vie rendent plus accessibles à leurs promesses mensongères et à leurs erreurs.
« Il y va du salut de la société comme de la religion : sauvegarder l'honneur de l'une et de l'autre, ce doit être le devoir sacré de tous les gens de bien.
« Combien il est opportun d'aller au peuple, de s'employer à son bien, suivant le temps et les circonstances, il Nous a paru bon souvent de l'affirmer dans Nos entretiens avec les membres du clergé. Plus souvent encore, dans Nos lettres aux évêques et aux autres hommes de l'ordre ecclésiastique, Nous avons loué ce souci plein d'amour pour la classe populaire et Nous avons dit qu'il doit se trouver dans les clercs tant réguliers que séculiers,, Cependant, qu'ils s'appliquent à rendre ces bons offices avec prudence et précaution à l'exemple des saints. François, ce pauvre et cet humble ; Vincent de Paul, ce père des infortunés ; plusieurs autres, dont tous se souviennent dans l'Eglise, ont concilié leurs soins dévoués pour le peuple, avec le souci de n'être jamais distraits ni répandus au dehors plus qu'il ne convenait, occupés toujours, avec la même ardeur, à travailler à leur perfection personnelle. »
I. Existence de remèdes à la crise sociale. — Tout le monde est d'accord pour reconnaître que le mal est grand, qu'il est pressant, qu'il pourrait, s'il était indéfiniment négligé, devenir mortel. Mais tout le monde aussi pense qu'à ce mal, même parvenu au point où il est arrivé, il doit y avoir des remèdes efficaces. Il n'est pas admissible que la société périsse faute de moyens de remédier aux abus et de rétablir une suffisante justice parmi les hommes.
On n'espère pas réussir à jamais supprimer de la terre toute iniquité et du corps social toute souffrance. Ce serait un rêve chimérique. L'âge d'or, où tout était entente, paix et bonheur, n'a jamais existé que dans l'imagination des poètes. Il y a toujours eu des difficultés entre les divers éléments constituant la société, difficultés a}'ant leur principe dans l'égoïsme des uns, la jalousie des autres, surtout dans l'antagonisme, au moins apparent, des intérêts. De ces difficultés, il y en aura aussi longtemps qu'il y aura une humanité non exempte de convoitises et de passions, c'est-à-dire qu'il y en au^a tant que le monde sera monde.
Un utopiste aveugle peut seul nourrir l'illusion qu'il existe quelque possibilité de transformer l'univers en « une idéale Salente ». Il faudrait pour cela modifier à fond la nature de l'homme, et Ion n'arrivera jamais à lui faire éliminer tous les germes mauvais qu'elle porte en elle depuis la déchéance originelle. Jusqu'à la fin, on devra compter avec des dispositions peu propres à assurer le respect de tous les droits, ce qui est cependant bien la condition indispensable de toute paix sociale.
Ce qui complique encore la situation, c'est que la société se trouve dans la position de quelqu'un qui aurait plusieurs maladies ne pouvant être traitées de la même façon. Il faut des médications différentes, et, parfois, ces médications se combattent ou se neutralisent. La guérison en est rendue singulièrement plus difficile. Ce n'est pas une raison pour désespérer du succès. Il ne sera pas total ; mais il sera, à la rigueur, suffisant. Des désordres et des abus subsisteront, il y aura moyen de les réduire de façon que les droits de chacun soient respectés dans leur ensemble, qu'un bien-être matériel plus grand soit assuré à la classe laborieuse, que les devoirs de justice et de charité soient mieux pratiqués par tous et que chacun puisse parvenir à la suffïcientia vitœ perfecta, dont parlent les théologiens.
II. Désaccord sur la nature des remèdes à employer. — Si on est à peu près d'accord sur la nécessité d'apporter un remède au mal social et sur la possibilité d'améliorer très sensiblement la situation générale, on cesse de s'entendre quand on veut en venir aux précisions. Chaque école à sa panacée à elle.
L'une voit le remède spécifique de la crise dans la suppression de toutes les entraves à la liberté économique, commerciale, industrielle et politique. Et, supposé que l'exercice de la liberté soit cause partielle de certains abus existants, il faut laisser à la liberté le soin de guérir les maux enfantés par la liberté.
Une autre le voit dans l'étatisation des moyens de production et la transformation universalisée de la propriété privée en propriété collective.
Une autre, dans l'intervention énergique de l'Etat, dans l'accroissement de ses monopoles, dans la substitution de son action à l'action individuelle.
Une autre, dans l'application des principes chrétiens. La question sociale sera en très grande partie résolue le jour où patrons et ouvriers, dans leurs rapports quotidiens, s'inspireront des données de l'Evangile. Avant tout, il faut rendre plus religieuse la vie des peuples.
Une autre, dans le retour à des institutions qui ont assuré la paix et la prospérité dans les siècles passés, institutions qu'il suffira d'adapter aux exigences de la production moderne.
Une autre, dans la destruction violente et radicale du régime actuel et son remplacement par un ordre de choses tout nouveau. Le régime sous lequel nous vivons est foncièrement mauvais, il ne peut que donner naissance aux plus odieux abus, il n'est pas susceptible d'amélioration, il doit être renversé. Tant qu'il n'aura pas disparu, rien n'est possible en fait de suppression des iniquités sociales.
On peut se rendre compte que les remèdes ne manquent pas plus que ne manquent les médecins. Mais, parmi ces remèdes, beaucoup s'inspirent de principes opposés ; il y en a qui ne seraient bons qu'à exaspérer le mal et à rendre la situation pire qu'elle n'est. Comme on ne s'entend pas sur les causes, on ne saurait s'entendre ni sur les effets, ni sur les moyens à prendre pour mettre fin à une crise qui n'a déjà que trop duré. De là, cette diversité extraordinaire d'opinions quand il s'agit d'y porter remède ; de là aussi, la multiplicité des écoles sociales.
III. Principales écolts sociales. — Indiquer toutes les écoles sociales qui se sont constituées depuis cinquante ans serait fastidieux et long. Il yen a, d'ailleurs, qui ne se distinguent que par des nuances et ne se séparent que sur des points d'ordre relativement secondaire ; elles partent des mêmes principes fondamentaux et arrivent à des conclusions concordantes. Nous les réunirons sous une même étiquette générale. Mais, s'il y a des écoles qui ne se distinguent que par des détails, il y en a qui sont séparées par des abîmes.
Les écoles sociales peuvent se ramener à trois types qui se subdivisent en un grand nombre de variétés. Ces types sont :
L'Ecole libérale ;
L'Ecole socialiste ;
L'Ecole CATHOLIQUE.
A propos de chacune de ces écoles, nous donnerons un court abrégé de son histoire et un résumé rapide de ses doctrines. Nous verrons comment elle conçoit la question sociale, quelles
solutions elle propose, quelles méthodes elle recommande, quels résultats elle a obtenus.
L'Ecole catholique et l'Ecole socialiste retiendront particulièrement notre attention. De l'Ecole socialiste nous étudierons surtout la fraction syndicaliste-révolutionnaire, qui en est la fraction la plus vivante, la plus actuelle, la plus combative, la mieux organisée. Elle semble destinée à jouer un rôle prépondérant dans l'avenir et, dès maintenant, elle constitue une puissance avec laquelle patronat et Etat sont obligés de compter.
L'Ecole libérale doit reconnaître la faillite de ses principes, elle perd tous les jours du terrain, on peut prévoir le moment, probablement pas très éloigné, où elle passera à l'état de « catégorie historique » disparue. Ses dogmes les plus sacro-saints, ceux qu'elle présentait comme des axiomes économiques, ne trouvent presque plus personne pour les défendre. Nous parlerons d'elle uniquement à cause de son passé et de la grande part de responsabilité qui lui revient dans la production de la crise sociale dans laquelle le monde se débat.
Les deux mouvements vraiment intéressants sont le mouvement catholique et le mouvement syndicaliste. L'un et l'autre se proposent l'amélioration du sort de la classe ouvrière, mais ils tendent au but par des moyens bien différents. On ne peut même pas dire que le but soit identique pour les deux. Les Catholiques-sociaux veulent procurer au prolétariat un minimum d'avantages moraux en même temps que d'avantages matériels ; les Syndicalistes-révolutionnaires ne se préoccupent que des avantages matériels. Tout permet de penser que, dans un avenir prochain, catholicisme et syndicalisme seront les deux seules grandes forces sociales qui resteront debout. Les deux écoles ont leur programme de réformes, ces programmes se combattent et s'excluent sur bien des points, même sur des points fondamentaux. Elles ont la prétention d'offrir, Tune et l'autre, à la société le remède au mal dont elle meurt.
A peu près d'accord quand il s'agit de signaler et de flétrir les abus du régime capitaliste, elles se séparent complètement lorsqu'il faut indiquer les moyens de les supprimer en ins-
taurant dans la société le respect de tous les droits et en le mettant à la place des injustices qui ont donné naissance à tant de critiques et à tant de haines. L'une veut tout détruire, l'autre veut panser et guérir ; elle ne croit pas que ce soit avec des ruines uniquement qu'il faille songer à édifier la cité de demain. Elle veut le bien du prolétariat ; elle le veut aussi sincèrement, aussi ardemment que personne, mais elle le veut poursuivi et obtenu par des moyens équitables. Elle ne se livre à aucune surenchère. Elle ne flatte pas les instincts mauvais des foules, elle ne fait pas miroiter à leurs yeux d'irréalisables espérances, elle entend baser son action sur le droit et sur la vérité uniquement
Espérons que le monde du travail, appelé à choisir entre ceux qui se présentent à lui pour être ses sauveurs, se tournera du côté non de ceux qui font appel à ses basses passions et tentent de le séduire par d'impossibles promesses, mais de ceux qui viennent à lui avec des doctrines qui ont déjà fait leurs preuves et dont la vertu ne sera jamais épuisée, car elles résument l'enseignement social de celui qui a dit : « Je suis la voix, la vérité et la vie... Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres. »