I. — EXPOSÉ HISTORIQUE
I. Période du début : les Physiocrates. — Les premiers ancêtres de nos libéraux sont les Physiocrates 1, économistes français du xvme siècle. Parmi eux, les plus illustres furent le docteur Quesnay, médeciu de Louis XV et auteur de la Physiocratie ; Dupont de Nemours, qui publia les œuvres de Quesnay ; de Gouknay, pendant plusieurs années intendant du commerce ; l'abbé Boudeau, l'abbé Morellet, le marquis de Mirabeau, surnommé l'ami des hommes, Mercier de la Rivière et le ministre Turgot. Ils s'inspirèrent des fausses idées philosophiques de leur temps et, les premiers, firent entrer l'économie politique dans la voie scientifique. D'après eux, il existe un ordre naturel des sociétés humaines qu'il suffit de reconnaître et de suivre. L'organisation économique doit résulter du concours naturel des choses, non de l'intervention arbitraire du Pouvoir. Pour que l'agriculture et l'industrie soient prospères, disaient Quesnay et Gournay 2, il n'y a qu'à laisser faire et à laisser passer, et leurs disciples ajoutaient : il ne faut ni prohibitions, ni douanes ; mais une liberté universelle de commerce.
Par 1 ensemble de leur doctrine, les Physiocrates ont imprimé à l'économie politique une direction fausse et dangereuse ; ils
1. Ce nom de Physiocrate (de cpùais", nature; xpax&Tv, commander), vient du titre donné au recueil des écrits de Quesnay, publiés en 1768, par Dupont de Nemours : Phgsiocratie ou constitution naturelle du gouvernement le plus avantageux au genre humain.
2. Ce sont surtout Quesnay et Gournay qui firent entrer l'économie politique dans la voie scientifique. L'un s'occupait d'agriculture, lautre de commerce et d'industrie.
l'ont engagée dans un utilitarisme et un libéralisme dont les conséquences ont été aussi fâcheuses pour la prospérité matérielle que pour les intérêts moraux de la société.
Ils tombèrent dans bien des exagérations. Une surtout est à signaler. Tandis que, avant eux, on était persuadé que c'est l'argent seul qui constitue la richesse, ce qui n'est pas exact, eux soutenaient qu'il n'y a qu'une source de richesse : la terre, ce qui n'est pas plus vrai. Par cette conception des choses, ils se rapprochaient des philosophes de l'antiquité. Socrate,Xénophon, Platon, Aristote enseignaient, en effet, que l'agriculture est seule vraiment féconde; l'industrie est stérile de sa nature.
Torgot, devenu ministre en 1774, tenta d'appliquer quelques-unes des maximes des Physiocrates ; mais, au lieu de réformer, il désorganisa et n'arriva qu'à mécontenter tout le monde, aussi bien ceux qu'il prétendait aider que ceux qu'il entendait combattre. Il détruisit l'ancienne organisation du travail et ne laissa à la place que le déplorable individualisme qui, sous le faux nom de liberté de travail et de concurrence, a produit tant de misères.
II. Période d'éclat. — 1° Ecole anglaise. Le véritable fondateur de l'économie politique orthodoxe ou libérale, celui qui en a codifié les principes, c'est Adam Smith (1723-1790), né en Ecosse et professeur à l'université de Glasgow. Dans son grand ouvrage : Recherches sur la nature et sur les causes de la richesse des nations, publié en 1776, il a exposé ses idées sur le travail, la rente, le profit, le salaire et les autres points de la science économique.
Après Smith vinrent : Ricardo (1772-1823) qui, dans son livre : Principes de l'économie politique et de l'impôt, précisa un certain nombre de points laissés obscurs par le maître ; Malthus (1766-1834), surtout célèbre par la fameuse loi de la population exposée dans son Essai sur les principes de la population ; il signale, comme principale cause de la misère, la multiplication trop rapide des populations eu égard à l'accroissement des subsistances ; Stuart-Mill (1806-1873), esprit vigoureux, personnel, indépendant, qui, plus qu'aucun autre, a creusé les principales questions de la valeur et de l'échange.
lia exposé ses idées dans ses Principes d'économie politique. C'est de l'école anglaise qu'est sortie, en 1838, sous l'impulsion de Gobden, la fameuse Ligue de Manchester l. Elle se constitua le champion des doctrines libre-échangistes et publia, le 10 mai 1840, un manifeste demeuré célèbre, où elle disait : « L'échange est un droit naturel comme la propriété. Y porter atteinte pour satisfaire la convenance d'un autre citoyen, c'est légitimer la spoliation ; c'est méconnaître la pensée providentielle manifestée par l'infinie variété des climats, des forces naturelles et des aptitudes ; c'est contrarier le développement de la richesse publique, en contraignant tel ou tel à donner une fausse direction à ses efforts, à ses travaux, à ses capitaux ; c'est compromettre la paix des peuples.»
2° Ecole française. Les doctrines économiques d'Adam Smith furent apportées en France par son disciple J.-B. Say (1707-1832), qui doit être compté parmi les fondateurs de la science de l'économie politique. Après lui, vint Bastiat, écrivain habile et polémiste brillant. Il a, toute sa vie, lutté contre le socialisme et le régime protecteur. Son nom est resté populaire entre tous ceux des économistes français. Ses Harmonies économiques sont son ouvrage le plus remarquable, malheureusement il n'est pas achevé. — A ces deux noms il faut ajouter ceux de Rossi, de Léon Faucher, de Joseph Garnier, de Baudrillart, de Frédéric Passy, de Léon Say, de Jules Rambaud, de Goukcelle-Seneuil, de Maurice Block, de Molinari, de Arthur Desjardins, etc.
« Pendant longtemps, malgré quelques contradicteurs clair-
1. Le rôle joué par la Ligue de Manchester a été si considérable que l'on est arrivé à donner souvent le nom d'école manchestérienne et de principes manchestériens à l'école libérale et à ses principes.
Cette ligue fut fondée pour obtenir la suppression des droits d'entrée en Angleterre sur les céréales et les autres produits étrangers. Elle eut gain de cause en 1846. En faveur de sa thèse, elle invoquait les trois raisons suivantes : a) le droit d'échanger entre toutes personnes est un droit inviolable et sacré ; b) si on veut que les autres pays soient ouverts aux produits nationaux, il faut ouvrir les portes de son propre pays aux produits des autres pays ; c) chaque pays a certains produits en surabondance tandis qu'il manque de certains autres, l'intérêt des consommateurs, qui sont la majorité, demande qu'on laisse l'équilibre s'établir, en favorisant les échanges.
semés, l'économique classique tissa des jours semés d'or et de soie Elle ' dominait à l'Institut. Ses adeptes pouvaient seuls pénétrer à la section économique de l'Académie des sciences morales et politiques. Elle possédait l'unique revue qui traitât, alors, de ces questions: Le journal des économistes. Elle trônait au Collège de France. En 1864, elle s'introduisait bruyamment à l'Ecole de Droit, dans la personne de Batbie, et l'opposition célébrait la création de cette chaire comme le triomphe des idées libérales. Docile à ses conseils, l'Empire signait le traité de 1860. Tout lui souriait et elle croyait avoir pour toujours triomphé de toute hostilité. »
III. Période de déclin. — Depuis quelques années, une léaction s'est produite ; l'orthodoxie libérale n'a pas été seulement prise à partie parles socialistes et par les catholiques, elle a vu encore se refroidir le zèle du plus grand nombre de ses partisans. Plusieurs l'ont abandonnée presque complètement, comme Cauwès, Charles Gide et Alfred Jourdan ; d'autres lui restent fidèles dans ses dogmes fondamentaux, mais refusent de la suivre dans ses conclusions beaucoup trop compromettantes, comme Cairnes, P. Leroy-Beaulieu, Anault, de Foville, Beauregard, Jules Rambaud, Thorold Rogers et Levasseur.
Le libre-échange n'est plus appliqué par aucune nation, pas même par l'Angleterre, et, de toutes parts, sous la forme d'unions ou de syndicats, on revient au système corporatif. L'âge d'or du libéralisme est passé et nous commençons à être loin du temps où, dans toutes les chaires officielles, on ne distribuait que du pain fait avec la plus pure farine de l'ortho- / doxie libérale. Des professeurs, et non des moins distingués, ( ont rompu avec les anciens axiomes sur la rente, la nature de la valeur, la liberté illimitée du travail, le caractère exclusivement personnel de la propriété, le rôle réduit de TEtat* la supériorité delà méthode de déduction, l'excellence du régime économique actuel et bien d'autres points encore.
« Si nous en jugeons par les livres qu'ils publient, écrit non sans amertume Courcelle-Seneuil, un des maîtres de l'Ecole libérale, nos professeurs d'économie politique des facultés d e
Doit ne répondent plus guère à l'intention du législateur qui a établi leurs chaires. Cette intention était fort claire. . . On voulait que les étudiants fussent préservés des erreurs socialistes par une exposition claire et démonstrative des fonctions du propriétaire. Si leurs cours ont quelque utilité, ce dont nous doutons fort, ils ne servent pas à donner ce qu'on leur demande : des idées fermes et nettes sur la théorie delà propriété. »
Ce qui explique cette mauvaise humeur, c'est que les dissidents deviennent tous les jours plus nombreux et ne craignent pas de porter la cognée jusque dans les racines de l'arbre dont les fruits avaient nourri leur jeunesse. Ils forment aujourd'hui une véritable école dont il n'est pas possible de ne pas dire un mot.
IV. Les Dissidents du Libéralisme. — 1° Origine Le mouvement de réaction a pris naissance en France. Il a été lancé par deux économistes d'une incontestable valeur : Cauwès, professeur à la faculté de Droit de Paris, et Ch. Gide, alors professeur à la faculté de Montpellier. L'un et l'autre ont développé leurs idées dans un Cours d'économie politique. Elles continuent à être exposées dans la Revue d'économie politique qu'ils ont créée. Des disciples sent venus se ranger autour d'eux et, dès lors, a commencé une poussée séparatiste qui a peu à peu débordé les orthodoxes impuissants à l'enrayer. De notre pays, elle s'est étendue en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Italie, en Espagne, opérant non seulement une évolution, mais une vraie révolution dans renseignement officiel i .
2° Doctrines. Cette école, qui se pique d'un sage éclectisme, s'efforce de tenir le milieu entre le Socialisme et le Libéralisme classique. Pour ce dernier elle se montre souvent aussi sévère dans ses appréciations que les Collectivistes eux-mêmes. « Un reproche que l'on peut, parmi bien d'autres, adresser à cette doctrine, dit-elle avec Gide, c'est une tendance très mar-
1. Parmi les économistes qui, par leurs tendances, se rattachent à cette école, ont peut citer : — En Angleterre : Devas, Jevons, Stanley ; — en Italie : Cossa, Euzzati ; — en Espagne : Possoda, Olozaga , — en Suisse, Segretan — en Belgique, Mauaim.
quée à l'optimisme, tendance qui paraît inspirée beaucoup moins par un esprit vraiment scientifique que parle désir de légitimer l'ordre de choses existant. »
a) L'Ecole dissidente n'admet pas que le régime économique actuel soit si naturel, si pratique, si avantageux qu'on ne puisse,
sans imprudence et légèreté, songer à le modifier. « Sans doute, dit Gide, quand on considère l'organisation économique d'une société et les institutions qui en sont le fondement, on est autorisé à conclure qu'elles sont bonnes au moins par quelque côté ; on est même autorisé à conclure qu'elles sont naturelles, puisqu'elles sont évidemment déterminées par la série des états antérieurs ; maison n'est nullement autorisé à conclure qu'elles sont les meilleures possibles. Cette conclusion est tout à fait irrationnelle... On n'est pas davantage autorisé à conclure que, parce que les lois naturelles sont permanentes et immuables, les faits et les institutions économiques actuelles doivent avoir aussi un caractère de permanence et d'immuabilité. C'est là un pur sophisme, pour ne pas dire un jeu de mots. »
b) Quoique l'Etat ait, jusqu'à ce jour, fait preuve d'une incapacité lamentable, l'Ecole dissidente lui reconnaît le droit et même le devoir d'intervenir dans les questions économiques et ouvrières. Elle réclame cette intervention, entre autres points, pour la limitation desheuresdetravail desenfantsetdesfemmes.
c) Elle avoue qu'une partie des critiques et des réclamations socialistes sont fondées, mais elle rejette les plans de rénovation du Collectivisme, elle les considère comme irréalisables. Ses adversaires conservateurs lui reprochent, malgré cela, d'aller trop loin dans la voie des concessions, d'exagérer les vices du système actuel, d'accorder beaucoup trop à lEtat, de dénaturer, presque jusqu'à la détruire, la notion de propriété privée et de frayer le chemin à des doctrines qu'elle déclare réprouver.
Le reproche n'est pas absolument immérité, quoique les intéressés se défendent d'avoirde commun avec les Socialistes autre chose que le sentiment des côtés défectueux du régime économique en vigueur, le désir de supprimer des abus criants et la préoccupation d'assurer à la classe laborieuse une part plus grande de jouissances et de bien-être.
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3° Rapports avec les autres écoles Les Dissidents se rapprochent beaucoup des Socialistes de la chaire et semblent devoir, tôt ou tard, jouer en France le même rôle que ceux-ci ontjoué en Allemagne.
L'Ecole dissidente se rapproche aussi par quelques côtés de l'Ecole catholique dont elle ne parle qu'avec estime ! ; mais elle pense autrement qu'elle sur un très grand nombre de points et de points des plus fondamentaux Elle n'a aucun caractère chrétien, elle affecte de négliger tout l'aspect religieux de la question sociale, elle s'applique uniquement à prendre dans chaque système ce qu'elle croit y découvrir de bon. C'est une école éclectique, à tendances démocratiques très marquées.
V '. Les C atholico -liber aux . — 1° origines. Elevés dans les doctrines libérales, un certain nombre de catholiques, quoique fils respectueux et dévoués de l'Eglise, n'ont pas su s'affranchir des préjugés de leuréducation économique. Ils n'ont vu qu'avec un effroi extrême la Papauté s'engager, en la personne de Léon XIII et de ses successeurs, dans la voie où elle nous convie à la suivre. Ils accusent les catholiques de l'Ecole réformiste d'être des socialistes inconscients et dangereux. Ils leur reprochent de restreindre le droit de propriété, de faire intervenir l'Etat d'une façon abusive, de porter atteinte à la liberté individuelle en réclamant l'ingérence des pouvoirs publics dans les contrats de travail, de former par leurs syndicats et leurs essais de corporation les cadres de l'armée qui marchera à l'assaut de la société, de jeter dans les masses des idées souverainement périlleuses en parlant sans cesse d'abus, de n'avoir continuellement à la bouche que le mot de justice, alors que la plupart des devoirs du patron, ne correspondant pas à des droits rigou-
1. Gide a été un des premiers, parmi ceux qui ne partagent pas nos idées, à reconnaître l'importance du mouvement social chrétien et à rendre justice aux sages et généreuses aspirations de l'Ecole catholique. « Bien que l'épithète même qui sert à désigner cette école, dit-il dans son discours sur les quatre écoles sociales, semble la mettre en dehors d une classification scientifique, cependant elle a pris un trop grand développement dans divers pays et, même au point de vue purement économique, le seul dont nous ayons à nous occuper ici, elle présente des traits trop caractéristiques pour que nous puissions la passer sous silence. »
reux de l'ouvrier, ne peuvent être que des devoirs de charité ou, tout au plus, d'équité naturelle.
2° Doctrines. Les Catholico-libéraux sont pour le droit de propriété absolu. Ils ne reconnaissent à l'Etat d'autre rôle régulier que celui de protéger les droits et de donner l'exemple de la réglementation du travail dans les industries qui dépendent de lui. Ils ont de grandes défiances contretous les groupements, parce que, dans tous, ils voient une machine de guerre Ils trouvent que le régime économique actuel ne mérite pas les critiques qu'on en fait. Us enseignent que les avantages destinés aux classes populaires leur sont dispensés par les classes dirigeantes à titre de don gratuit et volontaire, par obéissance aux prescriptions de la charité, non à cause d une obligation dejustice.
3° Remèdes. Les remèdes qu'ils recommandent sont : l'éducation religieuse des masses, la décentralisation politique et administrative, l'exercice du patronage de la part des chefs d'industrie, la liberté complète de tester laissée au père de famille, la corporation libre et chrétienne, les mesures de prévoyance, les habitudes d'ordre, de moralité et d'épargne, les assurances privées, les sociétés de secours mutuels, etc., etc. Ils disent avec MgrFreppel : « Liberté individuelle, liberté d'association avec toutes ses conséquences légitimes, intervention de l'Etat limitée à la protection des droits et à la répression des abus : voilà notre formule dans la question de travail . »
4° Principaux représentants. Cette école n'a eu guère de représentants qu'en France ; ses principaux partisans ont été : Mgh Freppel, Claudio Janet, Hubert-Valleroux, Charles Périn, d Haussonville, Lucien Brun, Théry, Féron-Vrau, Keller, Joseph Rambaud, l'abbé Onclair, les PP. Castelein, et Fristot, S. J, le chanoine Delassus, le P. Ludovic de Bessk, franciscain, H. Joly, A. Roussel, Arthur Loth. I'Association des patrons de N.-D. du Haut-Mont. Elle a eu pour organes : la Revue catholique des Institutions et du Droit, les Conférences d'Etudes sociates de N. I). de Haut-Mont. Le livre qui résume le plus complètement son esprit et ses doctrines est l'ouvrage de Joseph Rambaud : Eléments d économie politique.