‹ Question sociale et écoles socialesChapitre 17 sur 51 · II. EXPOSÉ DES DOCTRINES · texte numérisé non relu

II. EXPOSÉ DES DOCTRINES

I. L Ecole libérale et sa conception du rôle de la liberté en économie politique. — L'Ecole libérale { est ainsi appelée parce qu'elle préconise avant tout la liberté. Elle la considère comme la règle et le remède de tout, elle la réclame sans entraves dans l'ordre économique et V ordre social, aussi bien que dans l'ordre politique. Elle dit, avec Leroy-Beaulieu dans son Cours d'économie politique: « Les sociétés sont régies par des lois naturelles aussi bonnes qu'inéluctables. Laissez donc les individus faire à leur guise : mus par l'égoïsme, mobile excellent, puisqu il est le principe de leur conservation, ils chercheront ce qui doit leur procurer la plus grande somme de bien-être et de bonheur, et sauront trouver, pour l'atteindre, la voie la plus sûre et la plus courte. Mais il faut leur accorder la plus grande liberté. Pas de prescriptions, pas d'entraves, pas de tutelle d'aucune sorte. Supprimez simplement tous les obstacles, et l'ordre véritable s'établira dans le monde.

« La concurrence universelle et sans restriction fera parvenir chaque individu à la place qui lui convient le mieux et lui fera obtenir la juste rétribution de ses travaux. Que l'Etat s'interdise toute intervention dans les transactions humaines ; qu'il laisse

1. L'Ecole libérale est aussi appelée l'Ecole classique, parce que, pendant 1 ongtemps, les chaires publiques ont été toutes occupées par des hommes imbus de ses doctrines. Jusqu'à ces dernières années, celles-ci ont été enseignées dans la plupart des chaires de droit et d'économie politique. — On a appelé encore l'Ecole libérale l'Ecole orthodoxe, parce quelle prétendait avoir le monopole de l'orthodoxie doctrinale. Les autres, à l'en croire, n auraient pour elles que l'utopie ou l'hérésie économique.

liberté entièreàla propriété, au capital, au travail, aux échanges, aux vocations, et la production de la richesse sera portée au comble, et ainsi le bien-être deviendra aussi grand que possible. Le législateur n'a pas à s'occuper de la distribution de la richesse, elle se fera conformément aux lois naturelles et aux libres conventions. „tf

L'évangile de l'Ecole libérale, suivant l'expression d'un de ses représentants les plus autorisés, M. de Molinari, se résume en quatre mots : laisser faire, laisser passer1. Elle demande : — la liberté d'échange, c'est-à dire le droit d'exporter et d'importer sans avoir à compter avec des droits d'entrée et des tarifs de prohibition ; — la liberté de travail, c'est-à-dire la faculté pour chacun, (homme, femme, enfant), de travailler comme il veut, autant qu'il veut, là où il veut et aux conditions qu'il veut, pourvu qu'il trouve quelqu'un qui consente à l'employer ; — la liberté de contrat, c'est-à-dire la liberté pour le patron de débattre, avec l'ouvrier seul, la question du travail à fournir et du salaire à toucher ; — la liberté de concurrence, c'est-à-dire la liberté de produire le plus qu'on peut et au meilleur marché possible, de vendre aux conditions les plus avantageuses, de s'occuper avant tout de son propre intérêt. La concurrence est le meilleur des stimulants ; elle est l'âme du commerce et la garantie du public ; — la liberté de jouissance, c'est-à di re le droit de se permettre toutes les satisfactions sans tenir compte du besoin des autres et de ne s'arrêter que lorsqu'on arrive à ce qui est formellement défendu par la loi.

Adam Smith, le grand pontife de 1 Ecole libérale, pose, comme mobile unique de l'activité économique, Yintérêt. Il défend la thèse de la morale utilitaire fondée sur les avantages personnels et tendant uniquement à la recherche du bien-être temporel et de la richesse, dans tout ce qui ne nuit pas à la liberté d'autrui.

Les Libéraux réprouvent tout droit de douane, toute prohibition d'importation, toute réglementation légale du travail, toute fixation de salaire minimum, toute intervention de l'Etat

L'aphorisme est de de Gournay.

dans les rapports entre patrons et ouvriers, toute mesure pour régulariser la production et mettre des bornes à la concurrence, toute pression sur le capital ou le travail, toute limite mise au droit de propriété, toute restriction, en un mot, apportée à la liberté individuelle. « En écartant, dit Smith, tous les systèmes d'entraves et de préférences, relativement à l'emploi des forces productives, le système simple et facile de la liberté naturelle se présente de lui-même et se trouve tout établi ; tout homme, tant qu'il n'enfreint pas laloide justice, demeure en pleine liberté de suivre la route que lui montre son intérêt l. »

II. L'Ecole libérale et le droit de propriété privée. — L'Ecole libérale voit dans le droit de propriété privée un droit absolu, sans contrôle, sans limite. Elle reconnaît au propriétaire non pas seulement le Jus utendi et fmendi, mais encore le jus abulendi, en donnant au mot abutendi le sens d'abus qu'il n'a pas dans le langage juridique ; cjest-à-dire qu'elle reconnaît au^ propriétaire le droit de faire de sa chose tout ce qu'il veut, à la seule condition de s'interdire ce qui tomberait sous le coup de la loi civile. Il peut, à son gré, l'utiliser ou la laisser sans emploi, en exploiter la fécondité ou la maintenir dans la stérilité, la conserver ou la détruire, la garder ou s'en séparer ; en un mot, « en user à sa fantaisie comme un maître souverain qui ne doit de compte à personne » ; et cela, quels que puissent être les besoins des autres.

III. L'Ecole libérale et l'Etat. - Pour les libéraux le rôle de l'Etat se borne à trois choses&assurer l'exécution des contrats consentis entre particuliers Çrfaire respecter la liberté individuelle^; procurer la sécurité de tous par des lois de police et d'hygiène. L'Etat n'est plus que juge et gendarme. Dans cette conception aucune place n'est laisséeà la sauvegarde des intérêts supérieurs de la morale et à la protection des faibles. Les lois, elles-mêmes, ne doivent avoir d'autre objet que d'assurer les conditions nécessaires à la libre expansion de la vie sociale.

1. Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, t. II, liv. IV.

IV. VEcoîe libérale et ïouvri- r. ~ Sous prétexte de respecter la liberté, elle livre sans défense le pauvre et le faible entre les mains du puissant et du riche, elle laisse la liberté aller jusqu'à la licence, elle ouvre ainsi la porte aux abus les plus monstrueux. L'ouvrier ne peut efficacement défendre ses intérêts et ses droits, en face d'un patronat tout-puissant, qu'à la condition ou d'être protégé par l'Etat ou de se protéger luimême en s'organisant en corporation, et l'Ecole libérale ne veut ni d'intervention du Pouvoir, ni de groupement professionnel. Une de ses maximes favorites est : chacun pour soi. L'individu doit être laissé à lui-même, avec la seule liberté de s'arranger comme il l'entendra, comme il le pourra. Aussi qu'est devenu le travailleur sous un pareil régime ? « Il est seul ; il a un nom nouveau : c'est le prolétaire, jeté sur le marché comme une denrée dont le salaire est le prix, livré à la loi brutale de l'offre et de la demande qui saisit, qui domine le patron comme lui et les place l'un en présence de l'autre, sans autre lien qu'un accord passager, que l'un ou l'autre peut rompre, du jour au lendemain, au mieux de ses intérêts. ' »

V. l'Ecole libérale et le régime économique actuel. — La société telle quelle existe, ayant été organisée d'après les principes de l'Ecole libérale, les libéraux déclarent, dune voix unanime, quelle na nul besoin de transformation. Le régime actuel, s'il n'est pas absolument parfait, est au moins, de tous les régimes possibles, le plus naturel, le plus pratique, le plus avantageux. On doit donc considérer comme de dangereux utopistes non pas seulement ceux qui songent à le renverser, mais encore ceux qui pensent à le modifier d'une manière un peu notable. Rien de ce qu'on mettrait à sa place ne le vaudrait ; les efforts de tous les hommes sages doivent tendre à l'affermir. Il n'est pas arrivé à faire disparaître toute misère, il a cependant singulièrement accru le bien-être général et il est appelé, lorsque ses principes seront plus connus et plus intégralement appliqués, à rendre à l'humanité des services plus considérables encore.

Ketteler, Discours du S décembre 1848.

VI. L'Ecole libérale et ï existence de la crise sociale. — Les économistes libéraux ne peuvent pas nier la réalité dune crise et l'existence de tout mal social, mais ils contestent absolument que les maux dont on se plaint soient aussi nombreux et aussi graves qu'on se plaît à le dire. D'après eux, beaucoup de ces plaintes sont sans fondement, elles ne reposent sur rien ; d autres sont singulièrement exagérées ; d'autres ne sont point raisonnables, quoique les maux qui les provoquent soient véritables. Ces maux, en eflet, ne sont pas imputables au régime ; ils existeraient, et plus considérables encore, avec toute autre organisation sociale ; ce sont des maux en quelque sorte nécessaires. Il y en a eu toujours dans le passé et il y en aura toujours dans l'avenir ; d'autres, enfin, sont fondées, mais, pour leur donner satisfaction, il n'est nullement besoin de détruire « la machine sociale» et de laremplacer par une autre. Il suffît de toucher très légèrement à quelques-uns de ses rouages.

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