Harmonies économiques, p
Qu'on le débarrasse donc de toute entrave, qu'on proclame la liberté absolue, et le bien être régnera sur la terre ; le monde marchera vers un progrès ininterrompu, car l'individualité est le ressort du progrès. En laissant les individus aux prises les uns avec les autres, la société ne déchaîne pas la guerre, elle établit l'harmonie.
Comme le Syndicalisme absolu, le Libéralisme croit à la vertu toute-puissante des forces fatales et il veut déchaîner ces forces, sans y mettre aucun frein. On peut ramener ses principes premiers aux deux suivants, dont la parenté avec ceux du Socialisme saute aux yeux : La nature humaine tend, de toutes ses forces, à la jouissance des biens de la terre ; il suffit donc de la livrer à cette tendance nécessaire et à la force des choses pour qu'elle atteigne son but au mieux de tous et de chacun. La première conséquence de pareils principes est d'expulser la morale de l'économie'politique. Les lois de l'économie politique « dominent la volonté de l'homme et s'imposent à elle. L'homme doit tirer parti de ces lois en y obéissant, tout comme il obéit à la force de la gravitation et comme il respecte les affinités chimiques ».
L'économie politique comporte un ordre naturel de phénomènes dont les conséquences sont « bonnes autant qu'inéluctables », pourvu qu'on ne les dérange pas et qu'on ait soin de les « laisser faire ». De l'existence de ces « lois économiques naturelles » qui créent soi-disant un déterminisme rigoureux, les théoriciens du Socialisme et ceux du Libéralisme ont tiré parti, ces derniers pour prêcher le « laisser faire » et proclamer le régime existant comme le meilleur ; ceux-là pour proclamer, avec Marx, que le capitalisme est entraîné par les lois intimes de sa constitution dans les voies qui « conduisent le monde actuel aux portes du monde futur avec l'extrême rigueur que comporte l'évolution de la vie organique ».
Puisqu'on est dans le domaine du nécessaire, il ne saurait y avoir place pour la morale, un acte ne pouvant être moral qu'à la condition d'être libre.
VIN. Inefficacité du remède préconisé par l'Ecole libérale. — C'est une erreur de penser, comme le font les
libéraux, que l'initiative individuelle laissée à elle-même est le grand moyen de résoudre la crise sociale. C'est une erreur plus grande encore de croire que cette initiative, dans ce qu'elle a de bon, est incompatible avec l'organisation corporative et une prudente intervention du pouvoir civildans l'ordre économique. La Révolution, qui est, en bien des points, l'antagoniste du christianisme, a livré le faible au fort, sous prétexte de liberté individuelle et d'émancipation de toutes les forces productives. Elle a pu faire croire un instant que cette émancipation, qu'elle prétendait opérer sous la loi de l'intérêt individuel, réalisait la libre expansion du bien en économie politique ; mais l'expérience n'a pas tardé à montrer qu'il y a à distinguer entre les libertés qu'on nous vante et que, en fait de liberté économique comme en toute chose, il ne faut pas empiéter sur les droits imprescriptibles de la justice et de la morale. « Ce principe, dit le P. Liberatore, que 1 homme est à lui-même sa propre loi, appliqué à l'économie politique, amène nécessairement la collision des intérêts privés et, par suite, la victoire des plus forts. Et, parce que, en économie politique, les plus forts sont les plus riches, il faut que tous les autres se plient sous le joug de ceux-là. C'est bien le despotisme de la richesse, la tyrannie de l'argent *. »