I. - EXPOSÉ HISTORIQUE
I. Précurseurs du Socialisme. — Sans aller, comme certains, jusqu'à rattacher le Socialisme aux rêveries politiques de Platon, aux invectives des Pères de l'Eglise contre les richesses, leurs dangers et leurs abus, ou simplement aux utopies de Thomas Morus, de Francesco Doni, de Giovanni Bonifacio, de Fénelon, de Campanella et de Meslier, on doit reconnaître que les socialistes modernes ont des ancêtres et qu'ils ne font souvent que tirer les conclusions de principes posés avant eux. Parmi ces ancêtres, il faut citer J.-J. Rousseau, Morelly, Mably, Spense et Babœuf *.
J.-J. Rousseau, dans son Discours sur l'inégalité des conditions (1753J, poussa un vrai cri de guerre contre la propriété indivi-
1. Pour certains, le Socialisme moderne ne dérive pas de doctrines similaires antérieures, il ne vient ni de Platon, ni de Morus, ni de Campanella, ni de Rousseau, ni de Mably. Il est simplement une transformation des idées économiques de Smith et de J.-B. Say. « Pour nous convaincre de cette vérité, dit le P. Antoine, il suffît de jeter un rapide coup d'oeil sur les principaux axiomes économiques du socialisme. Le collectivisme scientifique n'a t-il pas pris à A. Smith la notion de la valeur; à Turgot, celle du salaire ? La fameuse loi d'airain de Lassalle n'est qu'une traduction de Ricardo. Les collectivistes déclarent injuste toute propriété qui n'a pas sa source dans un travail personnel ; mais ils ont lu, dans les bons auteurs de l'Ecole orthodoxe, que le seul titre légitime de propriété est le travail. Ils veulent abolir légalement, c'est-à-dire par une loi émanée de la volonté nationale, la propriété privée, mais ils ont appris de plusieursjurisconsultes que la propriété est fondée sur la loi. Le parti socialiste, écrit G. Deville, agira comme a agi l'Etat, au siècle dernier, relativement aux biens de la noblesse et du clergé... »> (Cours d'économie sociale, p. 205.)
Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est probablement que le Socialisme s'est inspiré aux deux sources et qu'il a emprunte et à l'économie libérale et à la philosophie déclamatoire.
duelle. «Le premier, dit-il, qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de notre société. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d'horreurs n'eût point épargnés au genre humain, celui qui, arrachant ces pieux ou comblant ces fossés, eût crié à ses semblables : Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre nest à personne. »
La même année, Morelly, dans son Code de la Nature, traçait le plan détaillé d'une société solidariste avec propriété commune du sol, organisation du travail et réglementation tant de la production que de la distribution. s La propriété, y disait-il, est la cause générale et permanente de toutes les discordes, de tous les maux, de tous les crimes, de toutes les misères. »
Mably, dans ses divers ouvrages : les Entretiens de Phocion, les Doutes sur l'ordre naturel des sociétés, les Devoirs des citoyens, allait peut-être plus loin encore II niait toute propriété et se faisait l'apôtre d un communisme absolu. Il célébrait ces temps de félicité où les biens étaient communs, où les tâches étaient distribuées suivant les aptitudes, où chaque famille recevait des magistrats sa part de subsistance.
L'instituteur anglais Spense, dans sa République unitaire (1786), a tracé le tableau d'une société où la propriété foncière est inconnue, où toutes les terres appartiennent à l'Etat, où le pouvoir législatif est exercé par un Parlement annuel élu par le suffrage universel» où les femmes jouissent des droits électoraux au même titre que les hommes et où toute armée permanente se trouve bannie.
Babœuf, surnommé Gracchus (1764-1797), seposa comme le messie de l'égalité absolue et le fondateur d'une république basée sur la communauté des biens. Ceux qui sont venus après lui lui ont beaucoup emprunté. Il a touché à presque toutes les questions économiques et sociales *.
1. « Il nous faut, disait Babœuf dans le fameux Manifeste des égaux, non pas seulement cette égalité transcrite dans la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons atout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent, s'il le faut, tous les arts, pourvu qu'i nous reste l'égalité réelle.
II. Première période socialiste ou période idéaliste. — Elle comprend la première moitié du xixe siècle. Elle a produit Robert Owen, Saint-Simon, Fourier, Pierre Leroux, Louis Blanc, Proudhon.
a) Robert Owen publia, en 1812, ses Nouvelles vues sur la société, dont la base est le principe de la communauté des biens et l'abolition de la propriété individuelle. Il fonda, en Irlande, en Ecosse et en Amérique, diverses colonies pour y appliquer ses idées. Malgré une grande énergie et d'énormes sacrifices pécuniaires, il échoua partout.
b) Le comte de Saint-Simon, petit-neveu de l'auteur des Mémoires et élève de d'Alembert, fit paraître, en 1824, son Nouveau christianisme. Son système se résume dans l'abolition de tous les privilèges et la suppression de tout héritage. La terre n'est plus qu'un champ commun, l'humanité qu'une grande famille. A sa tête, il doit y avoir un père réunissant en ses mains
« Législateurs et gouvernants qui n'avez pas plus de génie que de bonne foi, propriétaires riches et sans entrailles, en vain essayez- vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : Ils ne font que reproduire cette loi agraire demandée plus d'une d'une fois déjà avant eux.
«Calomniateurs, taisez-vous à votre tour, et, dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.
« La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens ! Plus de propriété individuelle des terres : la terre n'est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits delà terre : les fruits sont à tout le monde.
« Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l'extrême minorité.
« Assez et trop longtemps, moins d'un million d'individus dispose de ce qui appartient à plus de vingt millions de leur semblables, de leurs égaux.
« Qu'il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire! Disparaissez, enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernants et de gouvernés.
« Qu'il ne soit plus d'autre différence parmi les hommes que celles de l'âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu il n'y ait donc plus pour eux qu'une seule éducation, une seule nourriture. Ils se contentent d'un seul soleil et d'un même air pour tous ; pourquoi la même portion et la même qualité d'aliments ne suffiraient-elles pas à chacun d'eux ? »
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les pouvoirs temporels et spirituels. La société sera divisée en trois classes : les savants, les artistes, les industriels. L'affection servira de lien social. Il sera accordé à chacun suivant sa capacité et à chaque capacité suivant ses œuvres.
Après la mort de Saint-Simon, il se constitua une école saint-simonienne, elle compta de nombreux adeptes et forma une famille qui se donna pour pères Bazard et Enfantin. La secte fut supprimée parla police, en 1832, à cause de certaines théories, justement considérées comme immorales, qu'elle soutenait. Elle ne se contentait pas de poursuivre la réhabilitation et l'émancipation intégrale de la femme ; elle prétendait aussi réhabiliter la chair. Elle professait qu'il n'y a pas « d'antagonisme entre l'âme et le corps et que les plaisirs des sens sont choses saintes au même titre que les actes de l'esprit ».
c) Fourier, vers 1808, imagina une nouvelle théorie sociale et fonda le Phalanstérianisme. « Les hommes, disaient les rè: glements, sont divisés en groupes de travailleurs ou phalanstères. Chaque phalange contient environ 1.800 membres logés dans un bâtiment vaste et commode et exploite une lieue carrée. La vie, les biens, tout est en commun dans le phalanstère. La division du travail y est pratiquée et on distribue les produits dans la proportion suivante : un tiers aux capitalistes, un quart au talent, cinq douzièmes aux travailleurs. Chaque phalanstère cultivera les produits appropriés à ses goûts et au sol. Tous les phalanstères du mondeéchangeront leurs produits ; ainsi s'établira l'harmonie universelle *. »
Au système de Fourier on peut rattacher celui de Cabet q ui , après avoir exposé ses idées égalitaires et communistes dans son Voyage en Icarie (1847), tenta de les mettre en pratique dans une colonie qu'il fonda aux Etats-Unis. Il échoua complètement.
d) Pierre Leroux, disciple de Saint-Simon et fondateur de VEcole humanitaire, publia, en 1838, l'Egalité, et, en 1840,
1. Desdisciples ont essayé de mettre en pratique les idées de Fourier. Des phalanstères nombreux ont été tentés ; ils n'ont pas mieux réussi que celui qui avait été fondé par Fourier, à Condé-sur-Vègre. M. Godin a fait, à Guise, une nouvelle expérience, il a ouvert un familistère qui a donné quelques ésultots heureux, bu milieu de bien des mécomptes.
/ Humanité, où il ébauchait un nouveau système d'organisation sociale et donnait l'évangile de la religion nouvelle.
e) Louis Blanc se fit l'apôtre du droit au travail, préconisa l'Etat producteur et répartiteur et prépara les fameux ateliers nationaux de 1848. il a développé ses idées dans son livre ; Organisation du travail.
f) Proudhon publia, en 1840, Qu est-ce que la propriété ? livre destiné à « combattre à outrance l'inégalité et la propriété ». L'année suivante, il faisait paraître un second mémoire sur le même sujet, sous forme de lettre à Blanqui En 1842, il lançait son Avertissement aux propriétaires, qui le fit traduire en cour d assises où il fut acquitté. Jusqu'à la fin de sa vie, il ne cessa d'écrire dans les journaux et de composer des brochures et des ouvrages, parmi lesquels se trouvent : Philosophie de la misère, Idées révolutionnaires, Guerre et paix, Le principe fédératif.
Proudhon a exercé une influence considérable sur son temps. Il afiectait de n'être d'aucun parti et de dire la vérité « sans ménagement pour personne ». Quoique socialiste, il a flétri « le communisme et l'étatisme ». Dès 1840, il disait : « La propriété, c'est le vol » ; et, bien avant Karl Marx, il dénonçait « la spoliation des travailleurs par les capitalistes ». En 1863, il ébauchait, dans La capacité des classes ouvrières, l'idée de lutte des classes. Il appelait de tous ses vœux « une révolution économique et sociale qui proclamât le drapeau rouge drapeau du genre humain » ; mais il voulait « concilier la bourgeoisie et le prolétariat, le capital et le travail » et constituer une « classe moyenne ».
Karl Marx a affecté de ne voir en lui « qu'un petit bourgeois ». Benoît Malon est moins injuste ; il estime que le « mutualisme proudhonien fondé sur la gratuité des services est une simple déviation de la conception socialiste ».
Proudhon incarne tout un aspect — l'aspect le plus personnel — du socialisme français primitif; socialisme idéaliste, humanitaire, nationaliste, où on retrouve les qualités et les défauts de la race latine. Il diffère profondément du socialisme matérialiste, brutal et internationaliste dont Karl Marx va être l'apôtre. Celui-ci est marqué au coin de l'esprit et de la manière
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d'outre-Rhin. Les deux tendances auront de la peine à fusionner. Ce n'est qu'en subissant une sorte de violence et même de déformation que notre tempérament a pu s'adapter au marxisme qui gardera, jusqu'au bout, sa marque d'origine 1 .
III. L Internationale ; Karl Marx, Frédéric Engels, Michel Bakounine. — a) Karl Makx naquit en Allemagne, en 1818. Jeune encore, il fut poursuivi pour ses opinions subversives et proscrit. Il se réfugia, d'abord, à Paris. Là, il se mit en rapport avec « les utopistes de l'Ecole idéaliste » et aussi avec les communistes, beaucoup plus avancés,- de la société secrète VUnion communiste, qui fut la première tentative de fédération révolutionnaire internationale. Les « utopistes de l'école idéaliste » étaient, avant tout, des philanthropes, honnêtes gens, rêveurs bienfaisants, épris d'idéal. Ilsvoulaient persuader les riches que le communisme vaut mieux que l'individualisme. Ils croyaient possible une nuit du 4 août des propriétaires. Ils faisaient appel aux bons sentiments de tous. Ils étaient pleins des plus généreuses et des plus étonnantes illusions. Karl Marx n'eut jamais pour ces socialistes « à la guimauve » qu'ironie etdédain.
Il n'avait rien de la sensiblerie de nos idéologues. Il ne croyait qu'à la force et ne préconisait que la violence. « Il s'agit, disaitil, d'universaliser la richesse accaparée par quelques-uns ; il s'agit donc de conquérir. Pour être conquérant, il faut être le plus fort. La force est l'accoucheuse des sociétés ». Il se préoccupa de grouper, en «un parti de classe », tous ceux qui ne possèdent rien et de les lancer contre la classe de ceux qui possèdent. Il pensait que, le jour où tous les pauvres seraient unis contre les riches, le passage de la propriété privée à la propriété collective s'opérerait tout naturellement. Ce que veut la foule s'accomplit toujours.
b) Frédéric Engels lut, dès la première heure, l'ami, le confident, le collaborateur de Marx. Ces deux hommes sont insé-
l.On ne peut pas clore la liste de ceux cfue Benoît Malon appelle « les socialistes idéalistes, précurseurs immédiats du socialisme moderne », sans nommer au moins Pecquecr qui, dès 1836, posait les fondements du collectivisme actuel.
parables. Ils ont consacré leur vie à faire triompher les mêmes idées, ils ont soutenu les mêmes combats, l'œuvre fut commune. Frédéric Engels naquit, en 1820, dans la Prusse rhénane. En 1844, il publia la Critique de l économie politique et, en 1845. la Situation des classes ouvrières en Angleterre. Les deux livres firent du bruit. Obligé de s'exiler à la suite d'une insurrection paysanne et ouvrière à laquelle il n'avait pas été étranger, il se réfugia en Angleterre, où il continua ses travaux de critique sociale. Depuis 1846, on le trouve toujours à côté de Marx.
En 1847, se tint à Londres un congrès de YUnion communiste. Ce fut la première réunion révolutionnaire internationale. Marx y lut et y fit approuver un long et lourd manifeste collectiviste qu'il avait composé en collaboration avec Engels l. Il insistait sur l'antagonisme des classes : « La société se divise de plus en plus en deux grands camps opposés, en deux classes ennemies : la bourgeoisie et le prolétariat.» Il montrait que la cause du mal dont souffre la classe laborieuse est la « concurrence des ouvriers entre eux». Il faut donc que, au lieu de se concurrencer, ils s'unissent « sans distinction de nationalité ». Il préconisait « l'abolition de la propriété privée et il terminait parce cri devenu célèbre : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »
Le 22 septembre 1864, dans un meeting ouvrier tenu également à Londres, Marx reprit sa thèse et fit voter un projet d'association de « tous les travailleurs de toutes les nationalités », en vue de poursuivre leur émancipation qui « devait êtrel'œu vre des travailleurs eux-mêmes ».Les premières bases de Ylnternationale ouvrière étaient posées .Mais l'Internationale ou Association internationale des travailleurs ne fut définitivement constituée qu'en 1866. Elle commença aussitôt à jouer un rôle considérable dans la question sociale.
L'année suivante, Marx publia son livre fameux : Le capital. qui a été traduit dans toutes les langues et qui constitue le bré-
1. Le manifeste est une pièce d'une lecture pénible. Il est facile de se rendre compte qu'il a été pensé par des Allemands et écrit en allemand. Il est obscur et lourd. La pensée des rédacteurs s'étale pesamment en d'interminables paragraphes compacts, sans alinéas. Dans ce document il manque ce que des écrivains français n'auraient pas omis d'y mettre : des formules claires, concises, incisives, résumant, en quelques traits, la doctrine et la présentant d'une façon qui la fasse saisir et retenir.
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viaire de tout vrai socialiste. Ce livre est peut-être très profond, mais il est extrêmement diffus et extrêmement obscur. Sa lecture est très dure. Beaucoup estiment que sa réputation est surfaite. Il est écrit dans ce qu'il y a de plus « genre allemand ».
Aussitôt Y Internationale fondée, Marx en prit la direction. Tout le pouvoir était concentré entre les mains du Conseil général, siégeant à Londres. Or le conseil général, c'était presque exclusivement Marxet Engels, qui écartaient soigneusement ceux qui, commeMazzini, pouvaient leur porter ombrage. Marx rêva certainement une sorte de domination internationale, une espèce de dictature ouvrière universelle. Après ce que la guerre nous a révélé de la Social-Démocratie allemande, on est en droit de se demander s'il ne nourrissait pas larrièrepensée de placer au service de son pays l'autorité et la puissance qu'il tenait de fonctions dont il se montrait exceptionnellement jaloux. Il n'eut pas le temps de mettre ce projet à exécution. Les débuts de l'Internationale furent pénibles, les gouvernements entravèrent sa propagande et il n'y eut que la section parisienne qui fit parler d'elle.
c) L'ambition de Karl Marx rencontra un obstacle dans l'ambition d'un Russe, Michel Bakounine, homme « éloquent, vigoureux, vicieux, passionné, immoral, rappelant tous les traits de Danton ». En 1867, il s'était réfugié en Suisse après s'être échappé du bagne. Il était membre du comité de la Ligue de lapaix et de la liberté dont le président demandait, en 1868, l'affiliation à Y Association internationale des travailleurs .Marx la fit refuser, par crainte de linfluence que la ligue pourrait prendre au sein de l'association.
Bakounine fonda alors Y Alliance de la démocratie socialiste dont le programme était communiste II sollicita l'admission de cette société dans le sein de Y Association internationale et ne l'obtint pas II en garda un vif ressentiment. Il attaqua Marx sans répit et contribua, pour une large part, à développer les divisions qui se firent vite jour dans Y Internationale. Il sapa l'autorité du chef que les Anglais abandonnèrent après le manifeste qu'il lança, lors de l'écrasement de la Commune, sur La guerre civile en France.
Se voyant débordé, Karl Marx, dont la « papauté » venait
d'être violemment attaquée au Congrès de la Haye (1872 , décida que le siège du Conseil général de l'Internationale serait transféré à New- York. Il croyait parla maintenir son autorité, il ne réussit qu'à mécontenter même ses meilleurs amis ; ses troupes se débandèrent. L'on a pu dire qu'il avait préféré briser l'arme qu'il avait forgée plutôt que de la voir passer en d'autres mains que lessiennes. Ainsi finit l'Internationale. Elle n'avait pas eu le temps de produire de bien grands résultats. Mais, si elle disparut comme organisation, son esprit et son programme lui survécurent. Le parti ouvrier les a faits siens
IV. Débuts du Parti socialiste en France. — 1° Son organisation. Pendant que l'Internationale, vaincue avec la Commune de Paris dont elle s'était déclarée solidaire, s'éteignait au milieu des rivalités de personnes, les idées socialistes, un instant négligées, se reprenaient à germer en France. Cette renaissance du parti socialiste dispersé se produisit de 1872 à 1875. Elle ne fut l'œuvre d'aucun meneur, ni d'aucun chef. Dans les ateliers et les usines, au lendemain de la répression de la Commune, les ouvriers commencèrent à parler entre eux de l'amélioration de leur situation sociale.
Les doctrinaires du socialisme étaient en exil. N'ayant personne pour les conduire, les ouvriers retournèrent aux anciens systèmes, à ceux dont on leur avait parlé sous l'Empire, ils furent nmtuellisles ou coopércitistes. Ils n'avaient rien de révolutionnaire, ils ne demandaient pas la suppression de la propriété privée, ils poursuivaient uniquement l'amélioration de leur sort matériel par l'emploi des moyens légaux. Il est à remarquer que les délégués français, dans les divers Congrès qu'avait tenus llnternationale, s'étaient toujours montrés peu enthousiastes à l'égard des doctrines collectivistes. Ces doctrines, qui n'étaient pas nées en France, paraissaient peu en harmonie avec notre tempérament.
2° Ses premiers essais de propagande. De 1872 à 1876, le travail de propagande de ce socialisme peu dangereux se fit sans bruit. Le 11 février 1876, parut, à Pnris, le premier numéro du journal Les Droits de l'homme. Un certain nombre de
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proscrits de la Commune, revenus en France, y écrivirent. Parmi eux était Jules Guesde. Il revenait de Suisse, où il s'éluit réfugié et où il avait fondé une section internationaliste . C'était un doctrinaire. Il avait refusé de prendre parti soit pour Bakounine, soit pour Marx. Il n'était ni anarchiste, ni marxiste. I] s'était formé lui-même. Sans avoir rien lu encore de Marx, il était arrivé à la plupart des idées développées dans le Manifeste communiste et dans le Capital. Il ne tarda pas à exercer une grande influence sur les ouvriers et sur les étudiants socialistes. Il devint leurmaître.
3° Apostolat collectiviste. Les Droits de l'homme et Le Radical, dans lesquels il faisait campagne en faveur du collectivisme, ayant été supprimés, Jules Guesde fonda avec ses premiers disciples, à la fin de 1877, un journal exclusivement socialiste, à la fois théorique et militant. Ils l'appelèrent L'Egalité. Il fut nettement collectiviste. « Nous croyons, disaient les rédacteurs dans le premier numéro, avec l'Ecole collectiviste à laquelle se rattachent aujourd'hui tous les esprits sérieux du prolétariat des deux mondes, que l'évolution naturelle et scientifique de 1 humanité la conduit invinciblement à l'appropriation collective du sol et des moyens de travail. »
4° Insuccès de cet apostolat. Le second congrès national ouvrier, qui se tint à Lyon, à la fin de janvier 1878, montra que le prolétariat français n'était pas encore acquis aux idées de Guesde et que le socialisme allemand lui restait toujours antipathique. Une proposition à tendance franchement collectiviste lui ayant été soumise par deux guesdistes. il la rejeta à la presque unanimité des voix *. Ainsi, un an après lecommen-
1. Cette proposition, qui marque l'entrée en ligne des Collectivistes dans la bataille ouvrière, fut faite par deux guesdistes de la première heure : Dupire et Ballivet. En voici le texte : « Considérant que l'émancipation des travailleurs ne sera un fait accompli que lorsque ceux-ci jouiront du produit intégral de leur travail ; que, pour atteindre ce but, il est nécessaire que les travailleurs soient les détenteurs des éléments utiles à la production : matières premières et instruments de travail ; conséquemment, la Congrès invite toutes les associations ouvrières à étudier les moyens pra-
cernent de la propagande communiste, le prolétariat français, solennellement consulté, se déclarait individualiste, à une immense majorité.
5° Persévérance des disciples de Marx. Cet échec ne découragea pasles doctrinaires du socialismeallemandqui rédigeaient L'Egalité. Ils continuèrent la diffusion de leurs idées et, quoique désavoués par les Chambres syndicales ouvrières où dominaient les idées coopératistes et réformistes, ils firent peu à peu des recrues dans la partie la plus militante de la classe prolétarienne. Ils ne craignaient pas de heurter de front et de critiquer amèrement les idées de leurs adversaires : les idées adoptées dans les divers congrès nationaux ouvriers. Us tournaient en dérision la coopération et la mutualité, ils présentaient la grève comme le seul moyen efficace de combat, ils prêchaient la lutte de classe, ils préconisaient l'union internationale des travailleurs, ils s'affichaient nettement révolutionnaires.
6°. Triomphe du Marxisme. Au début de 1878, le prolétariat françaisest donc divisé en deux fractions : le vieux parti réformiste, de beaucoup le plus nombreux ; le jeune parti du socialisme allemand, de beaucoup le plus audacieux et le plus actif. On ne peut pas dire qu'ily eutentre euxhostilité;ilyavaitopposition de doctrine et de tactique. Comme c'était à prévoir, les plus violents finirent par l'emporter. Us prirent la tète du mouvement au Congrès international qui se lint à Paris, en août 1878, à l'occasion de l'exposition universelle; et. après l'avoir prise, ils la gardèrent quoiqu'ils restassent une infime, minorité l.
tiques pour mettre en application le principe de la propriété collective du sol et des instruments de travail » — Cette proposition, la première que les Collectivistes aient risquée tn France, fut rejetée par l'immense majorité d'une assemblée qui ne comprenait que des ouvriers. Huit délégués seulement la votèrent.
1. Voici la première partie de ce programme du Congrès de Paris ; « Considérant que l'émancipation de la classe productive et celle de tous les êtres humains sans distinction de sexe ni de race s'impose ;
« Que les producteurs ne sauraient être libres que tout autaut qu'ils se-
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En octobre 1879, se tint à Marseille un Congrès national ouvrier. Les Collectivistes y firent acclamer leurs théories. Soixante-treize voix, contre vingt-sept, affirmèrent « la nécessité du retour à la collectivité de tous les moyens de production et le recours, pour opérer cette appropriation, à la force », c'est-à-dire à la révolution. Le Parti collectiviste français était fondé. Il fallut lui donner un programme. Guesde se rendit à Londres où résidait Karl Marx. Il y eut des conférences auxquelles prirent part, avec Marx et Guesde, Engels, Lafargue et Lombard. Le programme qui y fut rédigé devint le programme officiel imposé à tous les candidats du Parti socialiste révolutionnaire.
V. Scissions dans le parti ouvrier français. — 1° Une première scission se produisit au Congrès tenu, au Havre, du 16 au 22 novembre 1880. Il y eut rupture complète entre les révolutionnaires guesdistes et les membres du parti coopératiste restés fidèles aux traditions du socialisme français et opposés à la politique de violence préconisée à Marseille. Les adversaires se séparèrent et tinrent leurs réunions dans des salles différentes.
ront en possession des moyens de production (terres, usines, navires, mines, banques, crédit, etc.) ;
« Qu'il n'y a que deux formes sous lesquelles les moyens de production puissent leur appartenir ; l°la forme individuelle qui n'a jamais existé à l'état de fait général et qui est éliminée de plus en plus par le progrès industriel ; 2° la forme collective dont les éléments matériels et intellectuels sont constitués par le développement même de la classe capitaliste ; « Considérant,
« Que cette appropriation collective ne peut sortir que de l'action révolutionnaire de la classe productive ou prolétariat, organisée en parti politique distinct ;
« Qu'une pareille organisation doit être poursuivie par tous les moyens dont dispose le prolétariat, y compris le suffrage universel, transformé ainsi d'instrument de duperie, qu'il a été jusqu'ici, en instrument d'émancipation ;
« Les travailleurs socialistes français, en donnant pour but à leurs efforts l'expropriation politique et économique de la classe capitaliste et le retour à la collectivité de tous les moyens de production, ont décidé, comme moyen d'organisation et de lutte, d'entrer dans les élections.... »
Ce programme n'est guère que la reproduction du fameux programme de Gotha, arrêté, en 1875, par la Social-Démocratie allemande.
2° Une scission plus profonde se produisit, Tannée suivante, à la mite d'une habile et persévérante campagne dirigée contre Jules Guesde, dont on supportait mal l'intransigeant autoritarisme. La campagne fut menée par Pau) Bkousse, qui avait connu en Suisse Bakounine et s'était rangé sous sa bannière. 11 profita des jalousies que Guesde avait suscitées par son esprit de domination, il les exploita et, soutenu par les anciens meneurs coopératistes, il attaqua sans ménagement sa personne et ses idées II lui enleva la direction du Parti, en la faisant passer entre les mains d'un Comité national, siégeant à Paris et composé presque exclusivement de brous sistes. La mesure fut décidée au Congrès de Reims, tenu en novembre 1881. A ce Congrès toutes les propositions présentées par Guesde furent repoussées. « C'était la revanche des asservis contre celui qui les avait menés. Guesde, marxiste, tombant sous l'effort sourd et continu de Brousse, bakouninien, c'est lerecommencement de l'bistoirede l'Internationale. Mêmes accusations de dictature d'une part ; de l'autre, même ambition dissimulée sous des prétextes libéraux. »
3° Guesde chassé du Parti Ouvrier Français. Rien ne fut négligé pour rendre Guesde suspect au prolétariat et lechasser du Parti Ouvrier qu'il avait organisé. On y réussit au Congrès de Saint-Etienne, en septembre 1882. La rupture fut complète. Guesde se retira et alla avec les quelques amis qui lui restaient fidèles tenir un congrès rival, à Roanne. Les deux fractions s'excommunièrent copieusement.
Dès lors, il y eut deux partis parmi les socialistes français : le Parti Ouvrier Français ou Marxistes, avec Guesde, Lafargue, Vaillant, G Deville, Chauvin, etc. ; le Parti socialiste révolutionnaire français ou Possibilistes, avec Brousse, Benoît Malon, Joffrin, Allemane, Chabert, Fournière, J.-B. Clément. John Labusquière, etc. Le second eut le nombre, le premier l'énergie et l'ardeur. Ils passèrent deux années à se disputer dans les journaux et à s'injurier. C'étaient des disputes de personne beaucoup plus que de doctrine.
En se soustrayant à la direction de Guesde, les troupes qui l'avaient abandonné avaient gardé l'esprit marxiste qu'il leur
avait inculqué. Le programme broussiste ne différa pas sensiblement du programme guesdiste. Le collectivisme est à la base de l'un et de l'autre. Chez les Possibilistes la tendance révolutionnaire est seulement un peu moins accusée; ils ne considéraient pas, dans l'ensemble, comme une injure le qualificatif de réformistes.
4° Espérances mises par tous dans l'action politique. Les uns et les autres placèrent leur confiance dans l'action politique. Ils recherchèrent les mandats électifs, eurent quelques succès et tentèrent de faire pénétrer leurs doctrines dans les assemblées nationales, départementales ou communales. Ils ont été amenés depuis, à considérer cette tactique comme une erreur.
5° Brouille entre Brousse et Allemane. Brousse avait eu pour principal lieutenant Jean Allemane. Ils se brouillèrent. Il s'agissait de trancher une inimitié de personne et aussi un point de méthode : un élu dépendait-il de son comité de circonscription ou bien de toute l'organisation de son parti ? Brousse était pour le comité ; Allemane pour toute l'organisation. Allemane reprochait à Brousse de trop viser aux succès électoraux, d'attribuer, comme les Guesdistes, trop d'importance à 1 action politique et de négliger la propagande pratique. Le différend fut porté, en 1890, devant le Congrès de Châtellerault. Allemane fut battu, lise retira avec ses partisans et fonda un nouveau parti : le Parti des Socialistes révolutionnaires. C'était la dissolution du Parti possibiiiste. Les Broussistes prirent le nom de Fédération des Travailleurs socialistes. Une troisième fraction, ayant à sa tête Benoît Malon, se constitua pareillement en parti autonome et s'appela : la Confédération des Indépendants. Ainsi disparut le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire Français, formé en 1882. Il avait vécu huit ans.
VI. Organisation en syndicats professionnels du prolétariat français. — 1° Formation de syndicats ouvriers. Sur ces entre faites la loi de 1884 abolit les anciennes prohibitions et reconnut aux ouvriers, comme aux patrons, le droit de
se grouper professionnellement. Elle futaccueillie sans enthousiasme dans le monde des travailleurs, qui trouvèrent quelle ne leur donnait qu'imparfaite satisfaction. Elle renfermait des restrictions et imposait des formalités jugées par eux dangereuses et même inacceptables. Ils craignirent, d abord, qu'elle ne devînt, entre les mains de l'Etat, un moyen de canaliser et d'énerver les forces prolétariennes.
Cependant, peu à peu, les défiances diminuèrent et, après les hésitations de la première heure, on se décida à profiter, dans la plus large mesure, de la liberté accordée.
De toute part, se forment alors des syndicats ouvriers, et ils s'organisent, non plus en marge de la loi, mais conformément aux prescriptions de la loi. Souvent, pour accroître leur puissance, ils usent de la latitudequi leur a été donnée et ils s'unissent entre eux. Tantôt ce sont les syndicats de professions diverses existant dans une même ville ou dans une même région qui se groupent ensemble ; les agglomérations de ce genre constituent les Bourses du travail et les Unions de syndicats. Tantôt ce sont les syndicatsd une même profession répandussur toute la surface d'un Etat qui se fédéralisent et forment ce que l'on a appelé les Fédérations nationales corporatives.
2° Bifurcation originelle du mouvement corporatif ouvrier. Dès l'origine, le mouvement corporatif ouvrier aiguille, en France, dans deux directions très différentes. Parmi les syndicats, les uns, très encouragés en cela par le Gouvernement, versent dans le mutualisme. Composés de pacifistes, ils se préoccupent sinon exclusivement, au moins avant tout, d'assurer à leurs membres le plus d'avantages matériels immédiats possible. Ils se modèlent sur le trade-unionisme anglais. Ils n aspirent pas à renouveler le monde, ils désirent simplement améliorer le sort de leurs adhérents et faire à ceux-ci une place plus large au banquet de la vie Pour cela, ils préconisent les œuvres de prévoyance, de coopération et d'assislance. Ils ont peur des luttes de classe et relèguent nu second plan >ce qui ne se rapporte qu'aux intérêts généraux et lointains du prolétariat
Les autres syndicats — de beaucoup les plus nombreux —
s'engagent dans une direction tout opposée. Sans repousser absolument les œuvres de mutualité et dédaigner les améliorations immédiates, ils prennent, dès le début, des allures nettement combatives. Ils affirment la nécessité d'une résistance irréductible au patronat et érigent en dogme la lutte de classe. Ils vont grossir les rangs de l'armée révolutionnaire dont ils ne tardent pas à constituer l'élément le plus nombreux, le plus discipliné, le plus compact et le plus militant.
Conduits par des hommes d'action, ils marchent de l'avant. Ils ne se contentent même plus de réclamer pour leurs membres le droit à une existence de chaque jour meilleure. Ils prévoient qu'ils pourront être appelés, à un moment, à assurer la production et qu'ils sont l'embryon des groupes libres des producteurs de l'avenir. En conséquence, ils se constituent en formations de bataille et se déclarent prêts à tout pour le triomphe de la cause dans laquelle ils ont placé toutes leurs espérances.
3° Efforts des divers partis socialistes pour attirer les syndicats dans leur orbite. Les divers partis socialistes se rendent compte de la valeur politique et électorale de ces groupements ouvriers. Aussi s'efforcent-ils tous de les attirer dans leur orbite et de s'en faire des clients. Ils se préoccupent, en même temps, de ne pas se laisser déborder par eux. Ils entendent, en effet, garder la direction du mouvement et faire accepter par les syndiqués leurs idées, leur tactique et même l'autorité deleurs chefs. Leur rêve est, tout en leur laissant une certaine autonomie professionnelle, de les plier à la discipline du Parti et de les maintenir dans une sorte de tutelle. Ils prétendent les éduquer,mais ils aspirent surtout à les conduire et à les utiliser. Ils espèrent bien pouvoir les traiter, toujours, plus ou moins en mineurs. Chacun d'eux s'ingénie à les confisquer à son profit.
Deux ans se sont à peine écoulés depuis la promulgation de la loi de 1884, que Guesde fonde la Fédération Nationale des Syndicats et en fait la doublure corporative, la succursale professionnelle du parti dont il est le chef : le Parti Ouvrier Français. Les deux groupements sont si intimement unis qu'ils se confondent. De 1886 à 1892, ils tiennent leurs congrès dans les mêmes villes, aux mêmes époques et avec les mêmes hommes.
4° Refus des Syndicalistes de se laisser absorber par les politiciens : première cassure. La masse ouvrière se lasse de bonne heure de la dépendance dans laquelle on veut la tenir, Les syndicats se trouvent vite d'âge et de taille à être émancipés. Ils désirent faire eux-mêmes leurs affaires et pensent qu'on doit sortir la lutte du terrain politique pour la porter sur le terrain économique, son terrain naturel, le seul, d'après eux, qui soit solide. Leurs dirigeants prennent résolument la tête des troupes confédérées et les conduisent à la bataille sous les plis du drapeau corporatif.
Les divergences de vue entre le Parti et le Syndicat s'accentuent progressivement. A côté des rivalités de personnes, on sent des mentalités, des aspirations, des intérêts qui non seulement ne sont pas les mêmes, mais qui se combattent et s'excluent. L'on peut prévoir unecassure à assez brève échéance.
A partir de 1890, des divisions profondes se font jour dans les congrès ouvriers. Syndicalistes et politiques y défendent leurs conceptions particulières avec une ardeur qui va souvent jusqu'à la violence. Les Guesdites du Parti Ouvrier Français, qui, jusque-là, ont fait triompher leurs idées, sont mis en minorité à Toulouse, en 1893 ; à Lyon et à Nantes, en 1894.
Deux ans plus tard, au Congrès international de Londres, en présence des délégués du prolétariat des deux continents, la discussion reprend plus acharnée et plus âpre que jamais. Elle aboutit à une complète rupture. La Fédération Nationale des Syndicats se désagrège, alors, et les groupements qui la composaient passent en très grand nombre à la Confédération Générale du Travail, qui vient d'être fondée à la suite du Congrès corporatif de Limoges, en 1895.
Dans le sein de cette organisation puissante, qui fournit aux ouvriers un merveilleux instrument d'action concertée et d'union prolétarienne, le Syndicalisme affirme énergiquement sa volonté de secouer toutes les tutelles, de vivrede sa vie propre et de rester autonome et indépendant, aussi bien à l'égard des partis qu'à 1 égard de l'Etat et des communes. Il rie sera ni corporatiste, ni socialiste, ni anarchiste ; il sera lui-même.
Après la brisure de Londres, on s'interposa entre les belligérants et on leur demanda, au nom de l'intérêt supérieur de
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la classe ouvrière, d'oublier leurs rivalités et d'arriver à un accord. Une sorte d'armistice fut consenti, mais des deux côtés on resta l'arme au pied. Chacun demeura sur ses positions. Ces frères ennemis se donneront encore parfois la main, comme ils l'ont fait en 1889, lorsqu ils se sont unis aux partis bourgeois pour « sauver la République en péril » ; mais habituellement leur action s'exercera parallèlement et non conjointement. Les jours de l'entente cordiale sont passés, on ne les reverra plus guère.
5° Rupture définitive. Au Congrès d'Amiens, en 1906, les Syndicalistes déclarent, dune façon en quelque sorte officielle, que le Syndicalisme est une théorie sociale nouvelle, qu il se suffit à lui-même et qu'il entend, à l'avenir, vivre de sa propre vie. Au Congrès de Limoges, qui se tient la même année, Jules Guesde fait des efforts désespérés, non plus pour placer les syndicats sous la tutelle du Parti, mais pour jeter un pont sur l'abîme qui s'était creusé entre les deux groupements devenus indépendants et autonomes. Ses efforts furent inutiles. La motion qu'il présenta fut rejetée.
L'année suivante, au Congrès de Nancy, la question fut posée de nouveau et résolue dans le même sens. Depuis lors, la situation n'a pas changé. De plus en plus le Syndicalisme affirme sa vitalité ; il est plein d'énergie et d'audace. Ses partisans donnent le mouvement qu'ils propagent comme la poussée hardie d'une classe jeune et conquérante, tirant tout d'elle-même, s'affirmant par des créations inédites et apportant au monde « une évaluation nouvelle des valeurs ».
V 'II. Le prolétariat français se groupe autour de la bannière syndicaliste.— 1 "L'union ouvrière refaite au sein du Syndicalisme. Peu à peu les diverses fractions du Socialisme français viennent se perdre dans le Syndicalisme ; elles s'y fondent et les multiples groupements du passé ne forment bientôt plus qu'un seul groupement. Il n'est pas très autonome au début, mais il se discipline et arrive progressivement à l'unité de doctrine. Guesdistes,broussistes, allemanistes, blanquistes, anarchistes même, cessent de constituer de petites églises
rivales pour ne former qu'un grand parti: le parti syndicaliste révolutionnaire.
Au Syndicalisme révolutionnaire les anciens partis ont fourni leurs hommes les plus actifs, les plus intelligents et les plus décidés. Ils lui ont permis ainsi d'avoir un état major de militants d'une incontestable valeur. Grâce à ces chefs, le Syndicalisme révolutionnaire a consolidé ses cadres, régularisé son action, défini son but, précisé sa tactique, discipliné ses troupes, organisé des moyens de lutte et créé un mouvement puissant dont il n'est pas possible encore de prévoir les résultats. Ceux qui l'activent soutiennent qu'il bouleversera et renouvellera le monde.
2° Phases par lesquelles a passé le Syndicalisme français, depuis ses origines jusqu'à nos jours, a) La première période va de 1885 à 1900. Elle est une période d'organisation, de groupement et délibération. Elle se fait remarquer par la réaction de la classe ouvrière contre l'influence déprimante de l'action politique. Les militants s'impatientent d'être « tenus en lesse», ils entendent que le mouvement ait un caractère exclusivement ouvrier et ils veulent « farouchement» n'être menés que par des ouvriers. Ils commencent à se placer sur le terrain déclasse et éprouvent, dès lors, une insurmontable répugnance à avoir une action concertée avec un parti dont les membres appartiennent à toutes les catégories sociales. Ils s'efforcent de se désolidariser d'avec lui ; ils proclament la nécessité d'arriver, à n'importe quel prix, àlautonomie de pensée et de conduite. Ils proclament que, à la lutte sur le terrain politique, il faut substituer la lutte sur le terrain économique et professionnel. Ils ne veulent pas marcher à la conquête du pouvoir, mais à la conquête des moyens de production.
Ces tendances séparatistes s'affirment et se propagent au sein des Bourses du Travail ; elles se font jour, de plus en plus, dans les congrès ouvriers et, dès 1890, il est facile de prévoir la rupture qui se dessinera à Nantes, en 1894, et se consommera à Amiens, en 1896.
Le plus grand événement de cette période a été probablement la création de la Confédération Générale du Travail. Les con-
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séquences de cette fondation ont été énormes. Née en 1895, la Confédération a pris, quelques aimés après, la direction effective du mouvement ouvrier, elle l'a gardée depuis et les syndicats ont été peu à peu affranchis de la lourde tutelle des politiciensqui les avaient, jusque-là, exploités pour leurs succès électoraux. Ils les considéraient comme une clientèle précieuse et soumise ; ils ont tout fait pour les tenir sous leur dépendance. Ils n'y ont pas réussi comme ils l'auraient souhaité ; cependant ils continuent à bénéficier de leurs voix ; car, quoique les Syndicalistes affectent théoriquement un suprême dédain pour la politique, ils ne s'en sont pratiquement jamais désintéressés ; ils ont toujours fait bloc en faveur des candidats les plus avancés.
b) La seconde période va de 1900 à 1914. Durant ces années, les syndicats, en même temps qu'ils se sont donné l'élan, l'énergie, l'éducation corporative, la combativité et la conscience qui pouvaient leur manquer encore, ont réagi contre la Démocratie, comme dans la période précédente ils avaient réagi contre le Socialisme orthodoxe. Ils n'ont pas plus voulu se laisser domestiquer par elle que par lui.
Le Pouvoir, vers 1900, s'efforce d'accaparer le mouvement syndicaliste. Pour s'emparer de cette force jeune et déjà inquiétante, il multiplie les manœuvres et recourt aux moyens les plus variés. Il espère arriver, par la mainmise sur les organisations prolétariennes, à opposer la classe ouvrière groupée économiquementà la classe ouvrière goupée politiquement et, par la suite, devenir, grâce à une série de mesures législatives, le maître absolu de l'action syndicale. Ce fut le rêve de Waldeck-Rousseau très habilement secondé par Millerand. Mais les Syndicalistes ne donnèrent pas dans le piège et refusèrent de tendre le cou au collier doré qu'on leur offrait.
Leurs militants dénoncèrent le danger ; on les écouta, on repoussa les avances gouvernementales, malgré ce qu'elles avaient de tentant, et il fut entendu, parmi les travailleurs conscients, que l'on défendrait lautonomie syndicale contre toute tentative d'accaparement faite par les pouvoirs publics, avec une ardeur plus grande encore que celle que Tonavait déployée, quelques années plus tôt, pour sauvegarder une indépendance que
le Parti socialiste prétendait confisquer à son profit. On peut dire que c'est de cette époque que date la grande intensification et l'orientation actuelle du mouvement syndicaliste révolutionnaire.
Après s'être soustrait à la tutelle du Parti socialiste et avoir rompu avec le Pouvoir qui lui faisait les avances les plus engageantes, il s'est affranchi de l'influence mauvaise de l'intellectuel déclassé, « du bachelier réfractaire, bouffi de prétentions et dupe lui-même de ses sophismes imbéciles, de l'arriviste effréné qui brûlerait Paris pour devenir conseiller municipal ». Il a pris ses chefs dans son sein, parmi les plus énergiques, comme il convenait pour une période de lutte et d'installation ; malheureusement, il ne les a pas pris parmi les esprits les plus pondérés et les plus mûrs. Ce sont presque tous d'anciens révolutionnaires qui ont conservé leurs préjugés, leurs violences et jusqu'à leur phraséologie de jadis. Ils se sont, pendant longtemps, montrés peu aptes à faire l'éducation du prolétariat et à lui donner une organisation acceptable. Il serait à désirer que la direction passât à des chefs plus modérés et plus sages et qu'aux éliminations qu'il a déjà pratiquées, le Syndicalisme révolutionnaire joignît l'élimination de procédés empruntés au plus mauvais socialisme.
Pendant cette seconde période, le mouvement syndicaliste s'est traduit par des formes de lutte dont le caractère s'est précisé au fur et à mesure que la classe ouvrière agissait. Il ne s'est pas déroulé suivant un plan arrêté d'avance ; il n'a pas été commandé par des formules scientifiques ou conditionné par des conceptions aprioristiques ; il a simplement consisté en une série d'efforts quotidiens rattachés aux efforts de la veille non par une continuité rigoureuse, mais par le seul souci de profiter des leçons de l'expérience, de se plier aux exigences des circonstances et de procurer, en dehors de tout dogmatisme d'école, la libération de la classe laborieuse.
c)La troisième période commence avec la guerre et se continue depuis. Avant la dernière guerre, le Syndicalisme français était nettement internationaliste. Beaucoup de ses membres faisaient profession d'unantinnlitarisme intransigeant. Ils avaient pour cri de ralliement : guerre à la guerre. Il ne devait plus y avo'r
sur la 'terre d'autre guerre, que la guerre déclasse. Ils avaient annoncé qu'ils saboteraient tous les moyens de défense nationale pour empêcher d'en venir aux mains avec les autres peuples. Les Social-démocrates allemands, avec lesquels ils avaient d'étroites relations et dont ils subissaient l'influence, les poussaient à s'engager déplus en plus dans cette voie. Ils leur persuadaient qu'ils se comporteraient de mêmeet que, de la sorte, un conflit serait rendu impossible.
La déclaration de guerre, l'invasion injustifiable de la Belgique , le vote enthousiaste des crédits militaires par la presque totalitédes députés socialistes allemands, dessillèrent les yeux de nos syndicalistes. Ils se rendirent compte qu'ils avaient été grossièrement joués ; ils ne mirent à exécution aucune de leurs menaces, ils s'interdirent de troubler l'ordre et, dans son ensemble, la classe ouvrière s'acquitta noblement de ce que le devoir patriotique demandait de tous les Français. Il eût été désirable que, la guerre finie, elle persévérât dans sa sagesse et sa modération^ Il n'en a pas été, malheureusement, ainsi.
Avant même que la paix fût signée, travaillée par les extrémistes et peut-être par des agents stipendiés par l'ennemi, elle a recommencé son agitation. Elle a multiplié les grèves, redoublé ses exigences, gêné gravement la vie économique du pays et, même après avoirreçu de larges satisfactions au point de vue de la diminution des heures de travail et de l'augmentation de salaire, a refusé de se tenir pour satisfaite.
Les perturbations profondes apportées dans le monde par la guerre et ses suites, les transformations politiques, territoriales et autres qui ont changé la face de l'univers et instauré un ordre de choses nouveau, ont inspiré au prolétariat une volonté plus âpre de profiter des circonstances pour arriver à la liquidation de l'ancien régime économique et social. L'heure de la révolution libératrice a sonné, disaient les meneurs, le fruit est plus que mûr, il n'y a qu'à secouerl'arbre, il tombera de luimême. Les extrémistes ont essayé de profiter du 1er mai 1920 pour déclancher la grève générale. Leurs efforts ont été brisés. Un sursaut du pays tout entier qui refusait de se laisser conduire aux abîmes a fait échouer la tentative décidée trop
prématurément et mollement soutenue parlaConfédération Générale du Travail. L'échec a singulièrement amoindri le prestige des organisations révolutionnaires. Et, comme la Confédération Générale du Travail était sortie de la légalité, on a profité de l'occasion pour faire prononcer sa dissolution par les tribunaux.
Puisse la classe ouvrière française, au lendemain de la victoire qui a préservé le monde d'un retour vers la barbarie, ne jamais céder aux dangereuses excitations des politiciens et des maximalistes. Qu'elle se tienne sur le terrain corporatif ; qu'elle se laisse conduire par ceux de ses chefs naturels qui se préoccupent moins de la flatter et d'exaspérer ses passions que d'assurer ses vrais intérêts. Elle a le droit de prétendre à un sort meilleur et de travailler à y arriver; mais elle a le devoir de n'employer que des moj^ens légitimes et de se souvenir qu'on sert mal une cause en substituant la violence à lalégalité. Le capital et le travail ne sont pas nécessairement des ennemis-nés ; ils sont, au contraire, faits pour s'entendre ; ils ont un absolu besoin l'un de l'autre. La guerre déclasse n'est donc pas seulement une guerre fratricideet abominable, elle est aussi une guerre désastreuse pour tous.
3° Conditions tout particulièrement favorables que le Syndicalisme révolutionnaire a trouvées en France pour son éclosion et son développement, à) S'étant rendus compte que le régime démocratique, qui avait été l'objet de leurs longs espoirs et pour l'établissement duquel ils avaient tant lutté, se montrait, à l'épreuve, entièrement semblable aux gouvernements qui l'avaient précédé, qu'il s'inspirait de leurs procédés et ne modifiait en rien les anciens rapports des classes, les ouvriers français comprirent qu'il ny avait rien à attendre de la politique et des pouvoirj, quils ne devaient faire fond que sur eux-mêmes. Ils furent ainsi amenés à rompre avec la Démocratie et à se retrancher dans leurs organisations. Par là, le Syndicalisme était fondé ; les traditions révolutionnaires de notre pa}rs se sont chargées de favoriser son développement et de lui donner l'allure guerrière qui le distingue.
b) Le naturel indépendant, décidé, généreux et frondeur du
travailleur français ne pouvait que puissamment aider à V extension du mouvement. Ce qui caractérise chez nous l'ouvrier, c'est qu'il est entreprenant, audacieux, qu'il aime la lutte et qu'il supporte difficilement tout ce qui ressemble à une sujétion ou à un joug. Rien ne l'arrête. Il se montre volontiers irrévérencieux à l'égard de l'autorité et de la hiérarchie. Devant un ordre du Pouvoir, tandis que le premier mouvement de l'ouvrier allemand, par exemple, est d'obéir, le premier mouvement de l'ouvrier français est de se révolter II faut qu'il critique, qu'il proteste et même que, de temps en temps, il s'insurge. Avant de faire un geste, il ne se demande pas si la loi le permet ou non. Il commence par le faire, et ainsi il va comme naturellement à l'action directe, c'est-àdire à l'action personnelle des travailleurs, s'exerçant en dehors de toute considération légalitaire et de toute autorisation d'en haut.
c) Notre tempérament national nous prédisposait à l'indulgence et même à une certaine sympathie à l'égard du mouvement syndicaliste. Nous sommes le peuple le plus idéaliste du monde, l'inquiétude éternelle du mieux nous agite, nous aimons les « longs espoirs et les vastes pensers », tout ce qui paraît grand, noble, hardi, généreux nous séduit et nous attire, même quand c'est exagéré et imprudent. Il y a quelque chose de bien français, a-ton pu dire, jusque dans les erreurs, les entraînements et les paradoxes du Syndicalisme. Nous y retrouvons un abrégé de nos qualités et aussi de nos défauts de race. Tout cela explique ses rapides progrès chez nous et en fait comme un produit de notre sol.
VIII. La Confédération Générale du Travail (C. G. T.j, principal foyer de la propagande syndicaliste. — 1* Origine de la Confédération Générale du Travail. En 1892, se tenait, à Saint-Etienne, le premier congrès des Bourses du Travail. Sous l'action de Fernand Pelloutier, on y décida leur fédération. Cette Fédération des Bourses du Travail, qui groupa, dès le début, 14 Bourses, fut constituée dans une pensée d'opposition non dissimulée à la Fédération Nationale des Syndicats ouvriers, à laquelle on reprochait d'être trop
inféodée au Parti socialiste, trop sous la coupe des politiciens, trop préoccupée des luttes électorales et pas assez exclusivement soucieuse d'organiser la lutte de classe, « qui seule peut assurer le triomphe du prolétariat sur les forces capitalistes ».
Le Congrès qui se tint à Limoges, en 1895, vota, après d'ardentes discussions et à une très forte majorité, la motion suivante : « A l'avenir, les éléments constituant la Confédération devront se tenir en dehors de toutes les écoles politiques ». C'était la condamnation de l'esprit et des pratiques de la Fédération Nationale des Syndicats ouvriers, qui ne tarda pas à se dissoudre et à faire place à une fédération nouvelle d'industries ou de métiers, laquelle prit le nom de Confédération Générale du Travail.
Jusqu'en 1902, elle exista à côté de la Fédération des Bourses du Travail. Elle eut avec elle des conflits nombreux et, pendant sept ans, elle ne fit que végéter assez pauvrement, tandis que, sous l'active et presque fiévreuse impulsion de Pelloutier, la Fédération des Bourses prenait une importance tous les jours pi usgrande et exerçai tune action tous les jours plus considérable.
Ce dualisme ne pouvait qu'être funeste à la cause prolétarienne Les chefs du Syndicalisme s'appliquèrent à le faire disparaître en amenant un rapprochement entre les deux groupements. Leurs efforts furent couronnés de succès. En 1902, les Bourses dans leur Congrès à Alger, la Confédération Générale du Travail dans celui qu'elle tint à Montpellier, votèrent Y unité ouvrière. Il fut décidé qu'à l'avenir, tout en restant sections distinctes, elles ne formeraient qu'une seule association qui s'appellerait Confédération Générale du Travail. Ainsi se trouva constituée la Confédération telle qu'elle existe actuellement.
Elle commença à fonctionner le 1er janvier 1903. Elle se livra immédiatement à une très active propagande, devint vite une force redoutable et créa une agitation qui fut aussi profonde qu'avait été superficielle celle de la première Confédération Générale.
2° But de la Confédération Générale du Travail. Ce but, elle l'a indiqué à la première page de ses statuts. Elle se pro-
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p ►SB, y est-il dit, « le groupement des salariés pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, économiques et professionnels. Elle groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. Nul ne peut se servir de son litre de confédéré ou d une fonction de la Confédération dans un acte électoral politique quelconque ».
Le but poursuivi est donc bien net : grouper les forces exclusivement ouvrières, les discipliner et les lancer à l'assaut des institutions économiques actuelles. La suppression du salariat et du patronat, telle est la fin à atteindre. Si dans la lutte journalière la Confédération essaie d'arracher des améliorations partielles, elles ne doivent pas, dans l'esprit de ses dirigeants, faire perdre de vue aux travailleurs le but final, elles ne doivent servir qu'à accroître leur force de résistance et à augmenter leurs moyens de combat.
La- Confédération Générale du Travail, en effet, est essentiellement un organisme de lutte de classe. Pour en faire partie, il fallait, au début, vivre de son salaire, travailler pour le compte d'autrui, appartenir à la catégorie des « exploités louant leur force-travail » et être prêt à tous les sacrifices pour arriver à la complète émancipation de la classe laborii use par la résistance irréductible à l'exploitation patronale. Depuis, on est devenu moins exclusif On a admis dans le sein delà Confédération Générale du Travail des syndicats qui ne sont pas des syndicats ouvriers, comme les syndicats d'instituteurs, de fonctionnaires, d'employés de l'Etat. 11 suffit que ces syndicats soient composés de personnes travaillant pour autrui, peu importe la nature du travail accompli. Le concept de classe ouvrière se trouve ainsi singulièrement élargi.
3° Organisation de la Confédération Générale du Travail . « L'organisme confédéral est essentiellement fédéraliste. A la base, il y a le syndicat, qui est un agglomérat de travailleurs ; au second degré, il y a la Fédération des syndicats et ïUnion des syndicats ; puis, au troisième et dernier degré, il y a la Confédération Générale du Travail, qui est un agglomérat de fédérations et d'unions de syndicats. » Le syndicat est donc ia cellule-mère de la Confédération.
L'article 5 de la loi du 21 mars 1884 permettait aux syndicats de se fédéraliser. Usant de ce droit, les syndicats ouvriers se groupèrent presque partout. Ils se groupèrent de deux façons : localement et professionnellement. — Localement : les divers syndicats existant dans une même ville ou une même région, à quelque métier ou industrie qu'ils appartinsent, se réunirent et formèrent ce qu'on appela les Bourses du Travail et les Unions de Syndicats. Chaque syndicat fédéré nomme un ou plusieurs délégués, et ces délégués, dont les fonctions sont gratuites et le mandat toujours révocable, forment un Conseil d'administration qui assure le fonctionnement de tous les services de ces organismes locaux.
Professionnellement : à côté du groupement syndical local, s'est formé et s'est développé le groupement syndical corporatif. Les syndicats de même industrie ou d'industries similaires, répandus dans les diverses parties du territoire français, se sont unis entre eux pour former des Fédérations corporatives nationales. On en compte plus de soixante.
Chacune de ces Fédérations est administrée, comme les Bourses du Travail, par un Conseil composé des délégués des syndicats affiliés. Il y a un délégué par syndicat. Le même syndicat est presque toujours affilié et à la Bourse du Travail ou à l'Union des Syndicats du lieu où il est établi et à la Fédération nationale de la profession. Régulièrement même, il doit en être toujours ainsi. On donne le nom de syndicat « boiteux» à celui qui n'appartient qu'à l'un ou à l'autre des deux groupements.
La Confédération Générale du Travail n'est autre chose que le groupement des Bourses du Travail ou des Unions locales et des Fédérations nationales corporatives. Voici ce qui est dit à l'article 2 de ses statuts :
« La Confédération Générale du Travail est constituée par :
a) Les Fédérations nationales d'industrie et les Syndicats nationaux d'industrie. Elle admet les syndicats dont les professions ne sont pas constituées en fédération d'industrie ou dont la fédération n'est pas adhérente à la Confédération Générale du Travail. Les organisations adhérentes à la Confédération antérieurement continueront à fonctionner ; les
syndicats admis seront groupés par fédérations d'industrie, lorsqu'ils seront au nombre de trois, s'ils ne se rattachent pas à une Fédération existante.
b) Les Bourses du Travail considérées comme Unions locales ou départementales ou régionales de corporations div erses et sans qu'il y ait superfétation. »
L'article 3 ajoute :
« Nul syndicat ne pourra faire partie de la Confédération s'il n'est fédéré nationalement et adhérent à une Bourse du Travail ou à une Union de syndicats locale, ou départementale, ou régionale de corporations diverses.
« Toutefois, la Confédération Générale du Travail examinera le cas des syndicats qui, trop éloignés du siège social de leur Union locale, ou départementale, ou régionale, demanderont à n'adhérer qu'à l'un des groupements nationaux cités à l'art. 2. »
Chaque organisation adhérente à la Confédération Générale du Travail y est représentée par un délégué. L'ensemble de ces délégués constitue le Comité confédéral. Pour éviter le trop grand nombre de délégués, chacun de ceux-ci peut représenter trois organisations, mais pas davantage. Dans les délibérations, il dispose d'autant de voix qu'il représente d'organisations. Il est tenu d'assister régulièrement aux séances du Comité.
4° Les con grès de la Confédération Générale du Travail. La Confédération organise, tous les deux ans, au mois de septembre, un Congrès national du Travail auquel sont invitées à prendre part les organisations affiliées.
L'ordre du jour de ces réunions est arrêté par le Comité confédéral et adressé, au moins trois mois à l'avance, aux organisations confédérées.
Ne peuvent assister au Congrès que les organisations qui ont rempli leurs obligations financières envers la Confédération et qui sont confédérées depuis trois mois au moins. Chaque organisation est représentée par un délégué et chaque délégué nepeutreprésenter que dix organisations au maximum. Les délégués des unités syndicales ont seuls voix délibérativc. Les décisions sont prises à la majorité des votants. Le Comité
confédéral est chargé d'en assurer l'exécution. Il est chargé pareillement de publier le compte-rendu des travaux du Congrès.
Dans le but d'arriver à une entente internationale du travail, des relations sont entretenues avec les organisations ouvrières des autres pays et l'on a reformé une sorte de nouvelle Internationale. La Confédération Générale du Travail est affiliée au Secrétariat international corporatif. Des congrès internatio naux permettent d'échangerles vues etde combinerles moyens d'action. Dans ces congrès, pendant longtemps, les Allemands ont dominé.
5° Les deux courants existant au sein de la Confédération Générale du Travail. Au sein de la Confédération, où tout le monde se proclame révolutionnaire, existent deux courant très tranchés : le courant relativement modéré et le courant extrémiste. La division est profonde entre les deux fractions. Dans tous les Congrès ce sont des luttes, des apostrophes, des injures et des excommunications. Les extrémistes ne sont pas les plus nombreux, mais ils crient le plus fort. Ils s'affirment en toute circonstance, ils interviennent avec violence, se poussent pour accaparer la direction du mouvement et donnent ainsi l'illusion qu'ils forment la majorité, alors que leurs adversaires leur reprochent de n'être qu'une infime minorité qui veut imposer à toute la classe ses idées et ses procédés.
Syndicalistes maximalistes et syndicalistes modérés poursuivent les uns et les autres, au sein de la Confédération, la libération du prolétariat. Les uns et les autres tendent à l'abolition du salariat et à la substitution de 1 atelier socialiste à l'atelier capitaliste, mais ils n'ont pas la même conception des moyens à employer pour arrivera la victoire. Chacun conçoit l'évolution sociale à sa manière.
« Au fond, comme le disait déjà, dans le Mouvement Socialiste de juillet-août 1909, Olivetti, il y a un conflit de deux méthodes absolument divergentes et antithétiques de concevoir le devenir social : d'un côté, c'est une conception étroitement juridique ; de l'autre une conception entièrement dynamique.
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Les uns se placent délibérément sur le terrain de la société actuelle et de ses institutions ; les autres sur le terrain du programme révolutionnaire de la classe ouvrière. »
Les Syndicalistes modérés, plus soucieux de réalisations pratiques que de luttes stériles, ont plusieurs fois manifesté qu'ils étaient lassés des virulences de parole et de geste des militants extrémistes. Si on les laisse faire, disent-ils, « le Syndicalisme ne sera bientôt plus qu'une chapelle politique entre les mains d'une poignée de démagogues et d'agitateurs verbeux dont l'intolérance, la violence systématique, l'irrespect des opinions de tous, écarteront de notre œuvre la masse ouvrière réfléchie, pour le plus grand profit du patronat ».
Les rapports sont devenus tellement tendus entre les deux tractions que l'unité syndicaliste en a été pratiquement détruite. Elle n'existe plus que de nom. Groupés sous la bannière communiste, les éléments avancés s'efforcent d'enlever la direction du mouvement révolutionnaire aux anciens dirigeants de la Confédération Générale du Travail. Ils font l'impossible pour les supplanter et entraîner le prolétariat dans leur propre sillage. A leur tour, ils sont dépassés par les Libertaires qui les traitent de poltrons et de vulgaires réformistes, presque de vils opportunistes ; ils risquent d'être, dans un avenir prochain, supplantés par eux.
On a essayé de refaire l'unité syndicaliste, on n'a pas abouti. Les tentatives de 1922 ont échoué piteusement comme les précédentes. Les Communistes rendent systématiquement tout rapprochement impossible. Us ne veulent pas entendre parler de concessions ni de retour en arrière. Ils veulent, au contraire, aller toujours de l'avant et prétendent être les maîtres. La classe ouvrière, dans son ensemble, ne met aucun empressement aies suivre. Leur nombre, au lieu de s'accroître, aurait tendan e à diminuer On se rend compte qu'ils vont à l'abîme.
En présence de ces divisions et de ces exagérations, une partie des éléments modérés du Syndicalisme est sortie delà Confédération Générale du Travail et a été grossir les rangs des groupements indépendants. Malgré les appels des chefs, les cotisations diminuent dune façon rapide. Les masses ouvrières n'ont plus la même confiance.
Voilà, en résumé, l'organisation de cette fameuse Confédération Générale du Travail qui, malgré les divisions et les scissions récentes, constitue encore une force. Elle a fourni au Syndicalisme un instrument précieux pour unifier ses efforts et leur donner toute « l'intensification » dont ils sont capables. Ce qui a fait la force de la Confédération, c'est moins le nombre de ses adhérents que leur activité, leur énergie, leur discipline, leur audace, leur foi au succès, leur conviction ardente et aussi, — il faut bien le reconnaître, — leur incontestable dévouement à la cause. Encouragés par la faiblesse ou la complaisance des pouvoirs publics, ils se sont longtemps considérés comme au-dessus de la loi.
Sortant du terrain professionnel sur lequel ils auraient dû rester confinés, ils ne se sont pas contentés de poursuivre une révolution économique, ils ont voulu s'attaquer au régime politique établi et changer la forme de gouvernement. Poursuivis pour crime contre la sûreté de l'Etat, les dirigeants de la Confédération Générale du Travail ont été condamnés en première instance et la Confédération a été déclarée dissoute. Elle continue à fonctionner couverte par l'appel quelle a interjeté, mais on ne saurait nier qu'elle n'ait perdu considérablement de son ancienne autorité. Les divisions intestines lui ont porté un co up dont elle aura de la peine à se relever. On la craint sensiblement moins.
IX. Le Socialisme hors de France. — 1° En Allemagne, a) D'assez bonne heure, le Socialisme a fait son apparition en Allemagne ; il y a une forme spéciale en harmonie avec le tempérament de la race et les habitudes du pays. Il est discipliné, scientifique, peu révolutionnaire. Il ne ressemble que de loin au socialisme français.
Rodbertus Jagetzow (1805-1875), ancien ministre de l'instruction publique de Prusse, posa, en s'inspirant de Ricardo, les premiers fondements du Socialisme scientifique, du Socialisme des cathédrants.
Après lui est venu Ferdinand Lassalle (1825-1864). Il a vulgarisé les idées de Rodbertus auxquelles il en a joint d'empruntées à Louis Blanc et à Proudhon. Il fonda Y Associa-
tion des ouvriers allemands, tendît surtout aux résultats pratiques, recommanda les solutions pacifiques et les réformes possibles. Il peut être considéré comme un des pères du Possibilisme. C'est lui qui a formulé la fameuse loi d'airain. Karl Marx a fait preuve d'un tout autre caractère et a exercé sur ses compatriotes une tout autre influence. Son système est bien allemand ; enfanté par un cerveau allemand, il est fait pour des Allemands. Il n'est donc pas étonnant que ce soit chez les Allemands qu'il a eu le plus de succès et soulevé le plus d'enthousiasme. La Social-Démocratie reconnaît Marx pour son maître ; elle prétend n'avoir d'autre évangile que le livre du Capital. L'allure autoritaire et scientifique de l'ouvrage lui va bien.
b) La Social-Démocratie, foulant aux pieds ses déclarations et ses engagements des Congrès internationaux ouvriers, s'est complètement solidarisée avec le reste de la nation dans la conduite de la dernière guerre. Elle s'est montrée pangermaniste et impérialiste autant que personne. Ses représentants ont voté tous les crédits militaires, ils ont soutenu le gouvernement qui avait déchaîné l'épouvantable fléau et n'ont jamais formulé la moindre protestation contre les procédés odieux et les mesures sauvages qu'il a employés. Seuls, quelques rares députés socialistes ont émis de bien timides réserves, lorsque furent perdues pour l'Allemagne les dernières espérances de victoire.
c) Le socialisme allemand a arrêté un premier programme au Congrès de Gotha, en 1875 ; il Va complété au Congrès d'Erfùrt, en 1891 ; et, dès l'origine, un double courant se dessina dans son sein. 11 y eut deux groupements : l'Association Générale des Travailleurs, à tendances modérées, et V Association Démocratique des Travailleurs qui préconisait les idées de Marx et se donnait des allures de révolutionnaire. Les différences entre les deux associations existent beaucoup plus dans les formules que dans l'action.
d) A la suite de la guerre, une scission s'est produite dans la Social-Démocratie. La fraction la plus nombreuse — les majoritaires avec Ebert et Scheidemann, socialistes de gouvernement — a pris le pouvoir et n'a travaillé que bien mollement à
la démocratisation de l'Allemagne et à l'application des principes collectivistes. Elle a montré de l'énergie surtout pour réprimer les troubles suscités par les minoritaires. Il y a eu des combats sanglants et nombreux dans les rues ; la répression a été impitoyable. Un pont semble difficile à jeter sur le fossé, à la suite de ces luttes et de ces massacres.
é) Malgré tout, on ne peut pas dire que l'Allemagne ait, même à F heure actuelle, un syndicalisme révolutionnaire. Elle compte beaucoup de syndiqués, les voix socialistes ont atteint à certaines élections le chiffre énorme de plus de quatre millions, et, pourtant, le mouvement qui agite notre pays s'est à peine fait sentir chez elle. Cela tient à des causes multiples.
Parmi ces causes, il faut signaler Yabsence des libertés politiques dont la très lente conquête a absorbé l'activité du prolétariat et ne lui a laissé ni le temps, ni les moyens de s'occuper de son organisation révolutionnaire sur le terrain de classe.
Il faut signaler aussi l'insuffisante évolution des institutions sociales. On pourrait, aujourd'hui encore, dire ce que disait Robert Michel dans le discours qu'il prononçait à la salle de la Société de Géographie de Paris, le 3 avril 1907 : « Nous ne sommes même pas dominés par la bourgeoisie commerciale et industrielle, la classe type du système capitaliste ; mais par des hordes à demi barbares de hobereaux, expressions survivantes d'un régime pré-capitaliste et féodal L'Allemagne d'aujourd'hui ressemble actuellement, mutatis mutandis, à la France de l'ancien régime. »
Il faut signaler pareillement Inorganisation bureaucratique, hiérarchisée et pesante que le prolétariat allemand s'est donnée au début et qu'il garde toujours, organisation qui s'harmonise mal avec l'esprit d'initiative et les allures indépendantes du Syndicalisme révolutionnaire.
Il faut signaler enfin l'éducation, les habitudes et le tempérament des ouvriers d'outre-Rhin. Ils ont le fétichisme de l'autorité, le besoin d'obéissance, l'amour immodéré de la modération, la crainte des aventures, la peur des responsabilités et des initiatives, le respect de l'ordre et le culte de la hiérarchie. Ils sont fortement, mais lourdement embrigadés. Tout acte, chez eux, est longuement prémédité et mûrement ré-
fléchi. Ils pèsent le pour et le contre, voient si c'est permis ou détendu et, à trop réfléchir, ils finissent par ne pas entreprendre grand'chose. Leurs qualités et leurs défauts sont aux antipodes de ceux qui font le bon syndicaliste.
f) Cependant, quoiqu'il n'y ait pas eu encore réellement, en Allemagne, de mouvement syndicaliste révolutionnaire proprement dit, la Social-Démocratie commençait, quand a été déchaînée la guerre, à traverser une crise intérieure considérable. Plusieurs de ses membres désapprouvaient hautement sa tactique légalitaire, indécise, prudente et parlementaire. Ils ne se gênaient plus pour l'accuser de méconnaître le véritable esprit marxiste. Ils n'étaient pas nombreux, on les tolérait mal et jusqu'ici leur influencea été bien peu considérable sur la grande masse des travailleurs. Peut-être, par suite des événements considérables qui se sont produits, leur action deviendra-t-elle plus efficace.
A la chute du régime impérial, ils se sont séparés delà fraction majoritaire de la Social-Démocratie et ont fondé le parti minoritaire ou communiste. Leur action est beaucoup plus politique que professionnelle. Soutenus par l'argent de Moscou, ils ont pris position en faveur de la IIIe internationale. Ayant essayé de fomenter des troubles, leurs tentatives de révolution sociale ont été étouffées avec la brutalité que les Allemands apportent dans leurs répressions. Entre majoritaires et minoritaires le fossé s'est si profondément creusé qu'un rapprochement est bien difficile.
2° En Angleterre, a) De bonne heure, le prolétariat anglais a recouru à l'association pour la défense de ses intérêts et l'amélioration de ses conditions de vie. Au début, l'organisation eut une tendance nettement et presque exclusivement coopératiste et mutualiste. Cela ne dura qu'un temps. Bientôt, en effet, se constituèrent les Trade-Unions, groupements professionnels nettement formés en vue de lutter « contre l'exploitation patronale et capitaliste ». Ils ne tardèrent pas à se dépouiller de leurs allures belliqueuses du commencement ; ils vinrent vite au corporatisme conservateur Pour ces socialistes avant tout positifs, pendant longtemps, le souci des intérêts particu-
liers a passé avant celui des intérêts généraux de la classe. Ils n'ont, durant cette période, montré aucun goût pour les révolutions. Ils préféraient améliorer que détruire, et laissaient à nos idéalistes le soin de poursuivre le rêve d'une réorganisation fondamentale de la société. C'étaient des pacifistes. Composées surtout d'ouvriers délite, leurs organisations avaient un tempérament bourgeois. Les Unions, étant devenues riches, avaient perdu le goût de la bataille.
b) Les choses se sont considérablement modifiées, ces dernières années. A côté des vieilles associations, s'est formé un parti beaucoup plus remuant, à allures bien moins conservatrices, ne craignant pas de prononcer le mot de révolution, restantencore sur le terrain de la légalité, mais laissant entendre qu'il ne reculera pas devant les moyens violents, si les autres ne donnent pas les résultats voulus. C'est le Labour Partu.
Ses débuts ont été modestes. Les Unions ne le virent pas naître sans défiance. Les défiances se transformèrent en opposition sourde, lorsqu'on s'aperçut qu'il se développait avec rapidité. Les ouvriers du Royaume-Uni vont de plus en plus nombreux se ranger sous sa bannière. Il constitue le groupement de beaucoup le plus considérable et le plus actif. Il exerce sur les pouvoirs publics une pression qui, à plusieurs reprises, a été sur le point de créer, au point de vue économique et au point de vue social, de graves perturbations.
Les Trade-Unions avaient pu, jusqu'à présent, faire contrepoids ; mais, depuis la fin de la guerre, elles semblent débordées et impuissantes. Les groupements avancés l'emportent ; ils ont entraîné, à plusieurs reprises, les travailleurs anglosaxons dans des grèves à caractère nettement révolutionnaire et ne prennent plus la peine de dissimuler leurs ambitions. Ils veulent arriver à une transformation fondamentale de la société. Ils prêchent et pratiquent la lutte des classes. Ils semblent avoir perdu la mesure et le sens pratique qui caractérisaient leur race. Ils ont la prétention de marcher à l'avant-garde «du progrès ». On dirait qu'ils éprouvent le besoin de se faire pardonner un modérantisme qui n'était que sagesse. Ils sont en train d'imprimer au syndicalisme anglais une allure absolument différente de celle que lui avait donnée ses fondateurs. Ils
inquiètent, et non sans raison, ceux-là même qui furentle moins hostiles, parmi leurs compatriotes, au mouvement coopératif.
c) Ce fut à la suite de la grève célèbre des dockers, en 1889, que commencèrent à se constituer de nouvelles Unions formées d'ouvriers « non qualifiés », c'est-à-dire appartenant aux plus humbles professions. Ces Néo-Unions se montrèrent, dès leur origine, animées d'un esprit nettement socialiste-révolutionnaire. Elles formulèrent, dans les divers congrès, des propositions de nationalisation du sol, des mines, des moyens de transport. Elles réclamèrent la constitution de retraites par l'Etat, la journée de huit heures et la formation d'un parti qui fût vraiment un parti ouvrier. Elles orientèrent peu à peu vers le socialisme pur l'antique coopératisme britannique. Les grèves formidables qui ont été déclanchées depuis montrent le chemin qui a été fait.
d) Le prolétariat anglais n' avait pas , jusqu'à ces derniers temps, marché aussi vite que le prolétariat français ; il n'était pas arrivé au même point de l'évolution. Au moment où nous voyions chez nous les syndicalistes répudier, au moins en paroles, toute alliance avec la politique et déclarer qu'ils ne voulaient rien obtenir que par leurs propres moyens, nous voyions, en Angleterre, les socialistes continuer à faire fond sur l'action politique. Ils cherchaient à augmenter, à chaque élection, le nombre de leurs élus au Parlement ; ils s'efforçaient d'en faire une majorité, afin de mettre les lois et les pouvoirs publics au service de leur cause. Aux procédés de violence beaucoup préféraient, pour la transformation sociale, les moyens légaux et parlementaires. On ne s'est décidé à l'action directe que lorsqu'on a été convaincu que les autres moyens étaient impuissants à produire les résultats que l'on voulait atteindre.
La corporation des cheminots, la corporation des mineurs et la corporation des ouvriers métallurgistes se sont constituées en une triple entente solide et toute-puissante. Elle est intervenue, plusieurs fois, pour dicter au Gouvernement les volontés du prolétariat et imposer des mesures que le Parlement avait repoussées ; et cela, sous la menace perpétuelle de la grève générale. Ces procédés vont à la destruction du vieux régime parlementaire anglais dont ils faussent le jeu.
3° En Italie, a) C'est dans le nord de l'Italie que le Socialisme a fait son apparition. Il s'est montré là plutôt qu'ailleurs dans la Péninsule, parce que là existe une vie capitaliste très intense. Par conséquent, on s'y trouvait mieux préparé à l'accueillir. Il se modela d'abord sur la Social- Démocratie allemande. Après avoir été en butte aux vexations de Crispi et aux persécutions de plusieurs de ses successeurs, il entra dans la majorité gouvernementale, lors de l'arrivée au pouvoir de Zanardelli. Les députés se ministérialisèrent comme certains de leurs collègues de France, et, si l'un deux, Turati, n'accepta pas le portefeuille que lui offrait Giolitti, devenu président du Conseil, ce ne fut pas pour des raisons de principe qu'il refusa, mais seulement par convenance personnelle et opportunisme de parti.
b) La fraction avancée désapprouva ces compromissions dans lesquelles elle voyait une abdication et une domestication. Elle se sépara des parlementaires et, mettant largement à profit les expériences et les enseignements de notre Confédération Générale du Travail, elle tenta. dans les limites du possible et avec les nécessaires tempéraments suggérés par les exigences du milieu, de transplanter au delà des monts les principes et la tactique du syndicalisme français. La grève générale, déjà lointaine, de 1904, qui fut une incontestable manifestation de discipline, de cohésion, de sentiment révolutionnaire, permit de se rendre compte des résultats obtenus .
c) Depuis lors t le fossé s'est encore creusé entre politiciens et syndicalistes. Ceux-ci ne sont peut-être pas encore la grande majorité, mais ils comptent dans leurs rangs tout ce que le socialisme italien possède de plus décidé et de plus militant Ils se modèlent sur nos confédérés, comme leurs devanciers s'étaient modelés sur les social-démocrates d'outre-Rhin. Si le syndicalisme intégral a fait de plus rapides progrès en Italie qu'ailleurs, cela tient à ce que ce pays, comme le nôtre, a des origines révolutionnaires et que les idées démocratiques y ont fait plus de chemin.
Quoique le Syndicalisme italien proclame bien haut, comme le nôtre, qu'il se désintéresse de la politique, il ne laisse pas de prendre une part très active aux élections. Il apporte ses voix
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BM candidats les plus avancés et les plus révolutionnaires. C'ebt ce à l'appui qu'il lui a fourni que le Parti socialiste a remporté, aux élections législatives de novembre 1919, un succès qu'il serait puéril de contester. Durant ces derniers temps, le Socialisme italien a. à maintes reprises, essayé de peser révolutionnairement sur les décisions du Gouvernement et tenté de lui imposer ses vues en des matières qui n'avaient rien de professionnel. Il devient de plus en plus remuant, de plus en plus agressif et de plus en plus exigeant. On peut craindre qu'il .se laisse aller aux pires expériences.
Ces expériences, il les a tentées peu après la guerre. Sous les yeux du Gouvernement qui les laissait faire, les ouvriers de divers centres industriels lombards ou piémontais se sont emparés par la violence des usines et des fabriques où ils travaillaient Ils ont e^sayé d'en prendre la direction et de les exploiter pour leur propre compte. L'échec a été complet. Ils ont dû reconnaître qu'une industrie ne saurait marcher sans techniciens et sans capitaux. Ils ont été dans la nécessité de prier les patrons et les ingénieurs d^ reprendre la place d'où ils les avaient chassés. Puisse la leçon ne pas être perdue pour la classe ouvrière !
4° En Russie. La Russie, si arriérée par tant de côtés et si en retard politiquement, était en avance sur l'Angleterre et peutêtre même sur T Allemagne au point de vue syndicaliste. Chez elle, le mouvement révolutionnaire fut d'abord le fait de quelques cerclesde propagandistes ou de quelques groupements de conspirateurs dont beaucoup venaient de la bourgeoisie. Il s'est étendu, peu à peu, aux masses ouvrières, ce qui lui a imprimé une orientation nouvelle. Les grandes grèves des industries textiles en 1895 et 1896, la grève générale révolutionnaire d'octobre 1905, ont révélé sa puissance. Lorsque la guerre éclata, en 1914, cette force naissante semblait prendre une allure et des proportions présageant un rôle considérable dans les luttes qui décideront de l'avenir du prolétariat moscovite.
L'idéalisme slave et les traditions révolutionnaires nées du nihilisme constituaient des conditions exceptionnellement favorables pour la diffusion des idées syndicalistes. Les Russes se
mirent à notre école, leurs militants s'inspirèrent des doctrines el des méthodes de notre Confédération Générale du Travail, ils bénéficièrent des expériences comme des tâtonnements de la partie organisée de notre prolétariat et s'efforcèrent d'arriver au but en brûlant le plus possible des étapes successives par lesquelles a dû passer le Socialisme français.
Ce mouvement, arrêté par la guerre, a été emporté, comme le reste, par l'épouvantable révolution qui a tout balayé dans ce malheureux pays. Les forcenés, qui se sont emparés du pouvoir et qui s'y sont, pendant plusieurs années, maintenus par la terreur, n'ont été que des accumulateurs de ruines. Tuer et détruire est tout ce qu'ont su faire les bolcheviks. Lénine, leur organisateur et leur chef, tout imbu des doctrines de Karl Marx, a voulu en faire une application intégrale ; il a fait couler des flots de sang, établi une dictature impitoyable, mené férocement la guerre de classe, déchaîné sur sa patrie les plus épouvantables calamités et essa}ré de contaminer les autres pays . Sa tentative constitue un effort incontestablement puissant ; mais elle a été aussi désastreuse que poursuivie avec un farouche acharnement. Elle a ouvert les yeux des plus aveugles, en montrant ce que serait le monde, le jour où on y instaurerait le régime des soviets. Il ne serait plus habitable. Jamais l'humanité, même aux époques les plus tristes de son histoire, n'avait connu pareille tyrannie et pareils abus. Toute liberté a été supprimée ; la liberté d'association a, comme les autres, sombré dans la tourmente.
5° En Amérique, surtout aux Etats-Unis, a) Le Syndicalisme s'y est lentement développé. Cela tient à des causes locales. La population ouvrière y est composée d'éléments hétérogènes qui ont eu beaucoup de peine à se fusionner, incapables qu'ils étaient de sentir de la même manière, ou même seulement de s'entendre et de se comprendre. Les différences d'origine, de mœurs, de langage, les antipathies de race, les préjugés, les diversités d'intérêt rendaient difficile le groupement, dans un même dessein, de la masse des ouvriers manuels. Les patrons encourageaient et exploitaient ces divergences ; de là, le peu de développement pris, jusqu'à ces dernières années,
parle Syndicalisme aux Etats-Unis. Gela ne veut pas dire que l'association ouvrière fût inconnue en Amérique. Des Unions professionnelles s'y étaient peu à peu formées, sous la direction de chefs très intelligents et très actifs. Quelques-unes étaient nombreuses et puissantes, mais le mouvement était loin d'englober l'ensemble des travailleurs. On peut dire que ce n'est qu'à la suite de la guerre, que ceux-ci ont pris conscience de leur force et ont senti le besoin de « se serrer davantage les coudes».
La National Fédération of Labour comprend maintenant un nombre considérable de syndicats ouvriers disséminés dans toutes les parties des Etats-Unis. Ses tendances ne sont pas révolutionnaires. Cette armée de travailleurs a, jusqu'à présent, fait preuve d'une réelle discipline ; on peut bien y découvrir certains courants un peu inquiétants, cependant on a l'impression de se trouver en présence d'hommes positifs, désireux sans doute d'améliorer leur situation matérielle et morale, mais calmes etpresque toujours raisonnables dans leurs revendications, décidés à ne pas abuser de leur force et souhaitant se faire rendre justice sans recourir à des moyens violents dont l'emploi est préjudiciable à tous. C'est là l'esprit qui a toujours animé, entre autres, les membres du groupement fameux des Chevaliers du Travail.
b) Actuellement, une portion considérable de la classe ouvrière américaine semble vouloir s'écarter de cette sagesse et de cette modération. Aux Etats-Unis, comme ailleurs, des violents ont apparu. Ils ont préconisé des méthodes précédemment réprouvées. Ils ont essayé de faire naître dans les syndicats des défiances à l'égard des anciens chefs qu'ils accusent de manquer de décision et qu'ils aspirent à remplacer. S'ils ne sont pas arrivés à leur enlever l'autorité que leur donnaient la valeur personnelle et les services rendus, ils l'ont ébranlée auprès des plus ardents et sont cause que les conseils de guides, jusque-là écoutés, restent sans influence sur une partie notable du prolétariat du Nouveau Monde. Ces guides ont pu garder encore la direction du mouvement ; la conserverontils longtemps ? Il est difficile de se prononcer.
Les extrémistes, en même temps qu'ils s'efforçaient de saper
l'autorité de Gompers et des autres chefs de la Fédération Nationale du Travail, faisaient une propagande ardente et poussaient les ouvriers à entrer en masse dans les Industrial Workers of the World, fédération déjà très considérable, rivale de la National Fédération of Labour et, depuis son origine, acquise aux idées révolutionnaires. Dans ses rangs le bolchevisme a compté de nombreux adeptes. Il s'est cru si fort qu'il a songé à déclancher la révolution et à substituer au gouvernement légal un gouvernement de soviets. Le complot ayant été découvert, une impitoyable répression a suivi et le mouvement s'en est trouvé ralenti. De l'avis de tous, ce serait une grosse et dangereuse erreur de croire qu'il est arrêté.
c) Aux Etats-Unis, comme ailleurs, une transformation s'opère dans les directives de la vie corporative. L'Amérique n'a pas plus échappé que l'Europe aux réactions sociales de la guerre. La situation actuelle du monde ouvrier y est toute différente de ce qu'elle y était avant la guerre. Les idées et les événements y ont plus marché, en deux ou trois ans, qu'ils n'auraient fait, dans des conditions normales, en un quart de siècle.
Ce qui se produit de l'autre côté de l'Océan n'a pas, au moins jusqu'ici, les allures d'une révolution sociale ; c'est une évolution économique, mais une évolution économique profonde et qui continuera jusqu'à ce quelle soit arrivée à son terme naturel. En décembre 1919, la Fédératiou du Travail lançait un et Bill of Rights » où elle résumait ses demandes.
Ce bill pose en principe que le travailleur ne sera pas ramené à la situation où il était relégué avant la guerre, qu'il recevra une amélioration progressive de ses conditions d'existence, que les « combinaisons de lautocratie et du capitalisme, opérant en connexion avec les politiciens, doivent être abolies dans l'intérêt d'un accord meilleur avec les salariés et pour leur assurer l'exercice des droits et des libertés de libres citoyens ». Le Bill of Rights proteste énergiquement contre l'usage de « l'injonction » dans les différends du travail, demande fermement le droit au « collective bargaining », proclame le droit à la grève et condamne l'arbitrage obligatoire. Il réclame que le Travail ait droit collectivement aux mêmes
privilèges que le (Capital auquel ils ont été jusqu'ici exclusivement réservés. Il nie que l'élévation du prixdes produits soit due à l'augmentation des salaires et à la diminution des heures d atelier ; il attribue le coût élevé de la vie à l'inflation du papier-monnaie, à l'exagération des crédits, à la spéculation et aux profiteurs intermédiaires. Il proteste contre toute assimilation de la Fédération aux groupements bolchevistes et révolutionnaires dont les agissements sont sévèrement flétris.
Il serait à souhaiter que l'ensemble du prolétariat américain persévérât toujours dans les idées et les méthodes de sagesse qui en ont fait un prolétariat modérateur ; malheureusement, certains signes font craindre qu'il sorte, sans beaucoup tarder, des voies où il marchait et se croie obligé de se mettre à la remorque du prolétariat européen dont les tendances sont beaucoup plus avancées.
d) A côté de fédérations nationales existe Y American Fédération of Labour. Elle se compose actuellement de 119 Unions disséminées sur tout le continent du 'Nouveau Monde. Elle a un caractère international, mais d'un internationalisme purem ent américain. Elle a tenu son premier Congrès, le 13 décembre 1919, pour discuter la « situation industrielle ». Elle a pris position contre le bolchevisme, le syndicalisme et les autres formes révolutionnaires. Ses idées sont celles de la National Fédération oi Labour.
Vers la même époque, se constituait à Chigago un Labour Partu qui a la prétention de jouer un grand rôle politique et de prendre place à côté des républicains et des démocrates.
X. Reconstitution de l'Internationale ouvrière. — 1° Dissolution delà seconde Internationale. Cette seconde Internationale, — qui avait vu le jour en 1889, à Amsterdam, et qui s'était affirmée dans de multiples Congrès où se rencontraient les délégués socialistes de tous les pays et où les éléments allemands exercèrent souvent une action prépondérante, — fut dissoute de fait, à la déclaration de la guerre. Les rapports se trouvèrent officiellement rompus entre les socialistes des pays belligérants. Ceux de France, de Belgique, d'Angleterre, d'Italie, qui n'avaient pas perdu tout sentiment de patriotisme
et d'honneur, — ils furent la presque totalité, — ne voulurent plus avoir aucune relation avec les Social-Démocrates qui les avaient indignement trompés. Ceux-ci avaient donné à leurs camarades l'assurance qu'ils s'opposeraient à la guerre, et, au lieu de l'empêcher, ils lavaient approuvée, ils la soutenaient et se montraient, à quelques exceptions près, ardents impérialistes et pangermanistes insatiables.
Malgré les efforts réitérés et peut-être payés de certains neutres pour maintenir le contact, extrêmement rares furent les socialistes de nations alliées qui consentirent, durant les hostilités, à s'aboucher avec les socialistes allemands qui s'étaient si odieusement conduits. Quelques-uns le firent, ils soulevèrent l'indignation et le mépris de tout le pays. L'ensemble refusa, jusqu'au bout, de s'asseoira côté de ceux qui s'étaient solidarisés avec leur Kaiser et n'avaient pas trouvé un mot pour flétrir les crimes commis dans nos régions envahies et les procédés souvent barbares dont on usait à l'égard de nos prisonniers. Il y eut même des socialistes qui ne craignirent point de proclamer que les Social-Démocrates s'étaient irrémédiablement déshonorés, qu'ils devaient être mis au ban de l'humanité et exclus pour toujours des réunions du prolétariat. Ces colères, bien naturelles pourtant, ne tardèrent pas à tomber ; et l'armistice était à peine signé que certains, oublieux des deuils de la patrie, demandèrent qu'on passât l'éponge sur le passé et qu'on ne repoussât pas la main que tendaient les « camarades » allemands.
2° Essais de reconstitution de l'Internationale ouvrière, a) Après des hésitations uniquement motivées par la crainte de heurter trop violemment l'opinion, les socialistes français et italiens, auxquels les Belges refusèrent de se joindre, consentirent à se rencontrer à Berne avec les représentants du socialisme allemand. C'était au début de 1919. Il y eut un congrès politique et un congrès professionnel. A ce dernier assistaient les délégués de notre Confédération Générale du Travail.
Au réquisitoire qu'on crut devoir, au moins pour la forme, dresser contre eux, les Allemands répondirent par un plai-
doyer dans lequel, pour beaucoup de points, ils plaidaient « non coupable » et, pour les autres, ils réclamaient le bénéfice le plus large des circonstances atténuantes. Pratiquement, ils n'accordèrent aucune des satisfactions, très bénignes cependant, qu'on leur demandait ; l'assemblée, dans la majorité de ses membres, jugea suffisante la petite manifestation à laquelle on s'était livré et, abandonnant la question des responsabilités de la guerre, décida qu'on parlerait d'autre chose. C'est ce qui eut lieu.
Sans être encore très cordiaux, les rapports cessèrent d'avoir un caractère hostile. Les Allemands en profitèrent pour amener leurs collègues des pays alliés à exercer une pression sur leurs gouvernements respectifs, afin de les obliger à adoucir les conditions de paix à ceux qui avaient accumulé les ruines sur notre sol et nous eussent, suivant leur propre expression, impitoyablement « saignés à blanc », s'ils étaient sortis victorieux de la lutte. Ce n'était pas encore la reprise des relations telles qu'elles existaient avant la guerre, mais c'était déjà un grand premier pas de fait.
b) Cette reprise, les Allemands la désiraient beaucoup à cause des avantages qu'ils en attendaient. Ils firent intervenir les neutres les mieux qualifiés, afin de décider les Anglais et les Belges à oublier leurs griefs et à reprendre contact avec eux. Ils mettaient en avant la nécessité pour le prolétariat de s'unir de nouveau pour faire triompher ses aspirations et opérer la révolution qui l'affranchirait. L'occasion était exceptionnellement favorable, elle ne se représenterait pas de longtemps, il fallait en profiter. Ces considérations ne suffirent pas pour faire tomber tous les scrupules, et les rencontres qui avaient été proposées soit à La Haye, soit à Copenhague, soit à Stockholm, n'eurent pas lieu.
On se rencontra à Washington, dans le courant de l'été 1919, au Congrès international du Travail, réuni sur l'initiative du gouvernement américain. Les délégués allemands et autrichiens y furent admis ; ils siégèrent à côté des délégués des autres pays, ils prirent plusieurs fois la parole et ne négligèrent rien pour qu'un pont fût jeté sur l'abîme qu'ils avaient eux-mêmes creusé.
On ne peut pas dire qu'à l'heure actuelle, — fin de 1922, — la reconstitution de l'Internationale soit un fait accompli, mais déjà les rapprochements les plus difficiles ont été opérés et l'on doit prévoir le moment, peut-être pas éloigné, où les socialistes des diverses nationalités reprendront leur œuvre des Congrès internationaux d'avant guerre et uniront leurs efforts pour marcher à l'assaut du Capitalisme et mener partout une impitoyable lutte de classe.
c) La Société des Nations, si on arrive jamais à la bien mettre sur pied, pourra donner un caractère tout nouveau aux relations des peuples. Elle abaissera les frontières qui les séparent et favorisera le rapprochement des travailleurs des divers pays. Elle rendra possible une législation internationale du travail. Dans le sein de ses Conseils, elle fera aux ouvriers une place convenable et sera susceptible de devenir un précieux instrument de réconciliation et de paix.
d) Tandis qu'une partie du monde ouvrier demande que l'Internationale se reconstitue sur les bases d Amsterdam et ne soit qu'une continuation de ce qui existait avant 1914, l'autre partie soutient que la deuxième Internationale est morte comme morte est la première, qu'il ne doit plus être question d'elles, qu'il faut aller carrément à Y Internationale bolcheviste. Ces communistes poussent le prolétariat des deux mondes à faire bloc sous la bannière de Lénine et de Trotsky. L'idéal de l'ancienne Internationale est trop « à la guimauve », il a fait son temps ; il faut, d'après eux, lui en substituer un autre « meilleur teint » ; c'est vers l'établissemeut universel du régime des soviets que les travailleurs doivent, à lavenir, tendre tous leurs efforts.
Le prolétariat français, comme d'ailleurs le prolétariat des autres pays, sest divisé sur cette question. Pendant que les plus avancés demandent qu'on adhère à l'Internationale de Moscou, qu'ils appellent la IIIe Internationale, les autres refusent, au moins jusqu'ici, de subir la dictature que Les terroristes russes entendent faire peser sur le monde et de se soumettre aux conditions humiliantes qu'ils prétendent dicter à ceux qui sollicitent 1 affiliation à leur répugnant groupement d'assassins et de voleurs. La fraction relativement modérée du
Syndicalisme révolutionnaire français voudrait ou que l'on « reconstruise » l'ancienne Internationale d'avant guerre, celle d'Amsterdam, ou que Ton en organise une nouvelle, n'ayant rien de commun avec celle de Moscou, et qui serait la quatrième. Cette fraction a été mise en minorité au congrès fédéral de Tours, tenu à la fin de 1920. Elle s'est séparée alors des extrémistes ; la plupart des dirigeants de la Confédération Générale du Travail ont fait campagne avec elle et l'ont suivie dans sa retraite. Elle a pour elle encore la majorité des travailleurs, surtout des travailleurs réfléchis et sages. Mais ses adversaires s'agitent beaucoup. Dans les congrès tenus depuis, les luttes ont été de plus en plus violentes et, malgré les efforts tentés pour l'empêcher, la cassure s'est produite ; le fossé devient de jour en jour plus profond entre les partisans des deux tendances ; l'unité ouvrière est compromise pour longtemps.