Léon XIII, Encyclique Rerum novarum
modestes employés, en un mot, tout ce qui travaille, souffre et est déshérité. Elle intéresse aussi les patrons et les riches, dont la situation est en jeu, et l'on peut dire qu'il n'y a absolument personne que la question sociale ne concerne de près ou de loin, directement ou indirectement. Mais, ne concernerait-elle quela classe laborieuse, ce serait plus que suffisant pour lui donner une importance capitale; car, peut-on imaginer une classe plus nombreuse et plus intéressante, quand elle sait rester raisonnable ?
2° La question sociale est grave en raison des intérêts quelle met en cause. Elle met en cause les intérêts les plus chers de l'ouvrier : sa dignité, son indépendance, son bien-être, ses droits d'homme, de citoyen, d'époux, de père et même de chrétien, la tranquillité et le bonheur de son foyer, le bien-être de sa famille, l'avenir de ses enfants et le repos de ses vieux jours.
Elle met en cause les intérêts les plus graves du patronat dont la fortune, la situation et les droits risquent de sombrer dans une conflagration de classes. Le capital a peut être plus de raisons encore que le travail de souhaiter la fin d'une crise qui, dans le passé, lui a causé des préjudices considérables et qui le menace, pour l'avenir, sinon de l'expropriation sans compensation, au moins de la guerre sans merci.
Elle met en cause enfin les intérêts vitaux de la société, sa conservation, l'union et la paix entre les divers éléments qui la composent, l'ordre, la sécurité, le bien public, la prospérité générale.
« On peut juger de l'importance des intérêts qui se trouvent engagés dans ce problème par l'attente anxieuse dont il est l'objet », lisons-nous dans l'encyclique Rerum novarum.
3° La question sociale est grave en raison des questions auxquelles elle se lie. Elle touche aux plus hautes questions morales, économiques, politiques et même religieuses. Ce n'est pas un simple problème de production ou de consommation qui se pose, ce n'est plus une crise industrielle partielle qui se produit, c'est l'existence même de la société, de la famille, de la oropriété et peut-être de la religion qui est enjeu.
Deux partis sont en présence et l'on se demande : à quand la rupture définitive, la lutte acharnée et la victoire du plus fort? « L'antagonisme est irréconciliable, disait Bebel, il faut qu'une haine farouche sépare la classe ouvrière de la classe capitaliste et que nous combattions jusqu'à l'écrasement complet de l'une ou de l'autre. » Si eette conflagration terrible venait à se produire, un de ses premiers résultats serait la ruine des institutions les plus nécessaires et les plus saintes.
4° La question sociale est grave en raison des difficultés de solution qu'elle présente. « Le problème, dit Léon XIII» n'est pas aisé à résoudre, ni exempt de danger. Il estdifficile, en effet, de préciser avec justesse les droits et les devoirs réciproques des riches et des prolétaires, des capitalistes et des travailleurs. Ce qui rend le problème encore plus périlleux, c'est quil est exploité par des hommes de désordre et de mauvaise foi, habiles à obscurcir la vérité et à exciter les foules àla révolte1. » Les causes qui ont produit la crise sociale sont si nombreuses, si complexes, si délicates, le mal est si ancien et si enraciné, les intérêts engagés si opposés, l'antagonisme si profond, les défiances si vives, les manœuvres des meneurs et des politiciens simultiples, les préventions du prolétariat si grandes et ses exigences si exagérées, les errements du patronat si malaisés à redresser, les droits et les devoirs respectifs de chacun si difficiles à préciser, qu'on se demande avec angoisse comment un pareil problème pourra être résolu II faudraitune entente internationale et une refonte presque complète de notre organisation économique, et, de l'avis des plus optimistes eux-mêmes, ni cette entente, ni cette refonte ne sont choses commodes.
5° La question sociale est grave, enfin, en raison du péril qu'il y a à en différer la solution. Chaque jour rend les rapports plus tendus entre les diverses classes de la société. Les esprits s'aigrissent, les rivalités s'accentuent, les haines se développent, les revendications deviennent plus impérieuses,