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II. —EXPOSÉ DES DOCTRINES (suite) B — LE SOCIALISME D'ÉTAT

I. Le Socialisme dStat et les causes du malaise social. — Pour les Socialistes d'Etat la cause du mal dont souffre notre société ne réside ni dans la propriété privée, ni dans un trop large exercice de l'initiative individuelle. Ils ne demandent, en conséquence, ni la suppression de l'une, ni l'étranglement de l'autre . Ils se déclarent profondément respectueux des institutions qui existent, permettent de posséder en propre meubles et immeubles, reconnaissent à tous le droit de disposer à leur gré de leurs biens et accordent théoriquement à chacun la faculté de régler sa production à sa guise. En cela ils se distinguent des autres socialistes.

D'après eux, le mal vient de deux sources : de l'individualisme, qui a isolé l'ouvrier et l'a laissé sans défense ; et de l'inégalité des conditions, qui fait que les uns ont tout et attirent tout, tandis que les autres manquent même du nécessaire et sont mis dans l'impossibilité de jamais arriver non seulement à la fortune, mais même à une modeste aisance. Il faut donc assurer au prolétariat une protection et prendre des mesures sinon pour supprimer immédiatement l'inégalité des conditions, ce qui n'est pas moralement réalisable, au moins pour la corriger et pour en atténuer les inconvénients.

C'est à l'Etat que revient ce rôle. L'Etat n'est-il pas, en effet, la puissance supérieure qui, dans sa forme écrite, la loi, et dans sa forme executive, le gouvernement, peut mieux qu'aucune autre intervenir avec autorité au nom des intérêts

sociaux ? N'est-il pas le tuteur et le défenseur-né du faible ? N'a-t-il pas le pouvoir nécessaire pour établir des lois qui ramènent un peu d'égalité parmi les hommes ? Sa mission enfin n'est-elle pas de veiller au bien-être de tous et de s'opposer à ce que les jouissances soient monopolisées au profit de quelques prévilégiés? Lui seul peut dénouer la situation.

Les Socialistes de cette école soutiennent que la fonction de l'Etat dans une société est analogue à celle du cerveau dans l'organisme humain. Il doit être par excellence l'appareil de coordination et de direction. Les individus sont, vis-à-vis de l'Etat, dans cette situation tout à fait inférieure où se trouvent, dans notre corps, les organes spéciaux de nutrition ou de relation, par rapport au cerveau. Toute impulsion et tout mouvement viennent de lui ; il centralise tout ; par conséquent, il doit tout diriger et veiller au jeu régulier de tous les membres 4.

II. Les socialistes d'Etat et le remède au malaise social. — Les Socialistes d'Etat n'ont pas, en matière sociale, la prétention de résoudre complètement le problème, d'anéantir totalement les inégalités, en faisant table rase de ce qui existe et en organisant un milieu nouveau. Ils se prétendent plus pratiques que les théoriciens du collectivisme ou de l'éco-

1. Ces théoriciens, allemands pour la plupart, oublient, comme le fait remarquer P. Leroy-Beaulieu, qu' « il n'y a aucune similitude à établir entre les cellules du corps humain qui n'ont qu'une vie végétative ou mécanique et les individus qui sont susceptibles d'intelligence, de moralité et de liberté. Dans le corps humain, le système nerveux et particulièrement le cerveau, qui en est l'expression suprême, est le seul centre de la volonté et de la pensée ; le pied ni la main ne pensent, ni ne veulent. Dans une société, tout individu peut être aussi bien doué de pensée, de moralité, de prévoyance, que l'Etat. L'Etat est un organisme qui est mis dans la main de certains hommes ; il ne pense et il ne veut pas par lui-même ; il ne pense et il ne veut que par la pensée et la volonté des hommes qui, successivement, parlent et veulent en son nom. Or. les hommes qui détiennent les pouvoirs publics n'ont, sur les autres hommes, aucune supériorité innée ou inculquée par la profession même. L'Etat, surtout sous un régime de pouvoirs publics à délégation brève, fréquemment renouvelable, vaudra ce que vaudront les individus qui se succèdent dans les assemblées législatives ou au gouvernement. La faillibilité de l'Etat est donc aussi certaine et aussi démontrée par l'histoire que la faillibilité des individus. » Précis d'économie politique, p. 353.

nomie politique, ils assurent qu'au moyen du seul intermé diaire « Etat », il est possible d'arriver à une protection sulïisante de l'ouvrier, ainsi qu'à une diminution acceptable de l'inégalité des conditions.

Pour permettre à l'Etat de remplir cette tâche délicate, ils entassent entre ses mains droits, attributions et monopoles de toute sorte. Ils veulent qu'il puisse intervenir dans les relations du capital et du travail, afin de sauvegarder les intérêts du faible ; ils lui confient le plus qu'ils peuvent de services, en transformant progressivement les services privés en services publics ; ils le chargent de faire face à une infinité de besoins ; ils lui demandent de prendre à son compte une partie de l'industrie et de réglementer celle qu'il laisse à l'initiative privée, afin d'empêcher les abus; ils le transforment, en un mot, en une sorte de providence universelle ayant mission de pourvoir à toutes les misères, de prévenir toutes les injustices, d'enseigner toute vérité et toute science, de châtier toutes les fautes, de redresser tous les torts, de fournir à chacun ce dont il a besoin, de ramener sur la terre le règne de l'équité, de la paix, de la vertu et de la prospérité. Ils le font empiéter gravement sur le domaine de l'activité personnelle et l'investissent d'attributions qui appartiennent naturellement aux individus ou à la famille.

Le programme des Socialistes d'Etat comprend les points suivants :

a) La création d'une législation ouvrière, comportant entre autres choses : la réduction des heures de travail, la fixation d'un salaire minimum, l'attribution aux patrons de la responsabilité dans presque tous les cas d'accidents, l'obligation pour les entrepreneurs et les chefs d'industrie d'assurer leurs ouvriers.

b) La nationalisation des banques à privilège et l'institution d'établissements de crédit par lEtat. L'Etat deviendrait ainsi banquier. Il prêterait aux particuliers à un taux inférieur au taux actuel; il ferait des avances de fonds aux associations agricoles et aux syndicats ouvriers sans leur demander d'intérêt ; il viendrait en aide à la petite industrie, aux heures de crise; il recevrait des dépôts qu'il ferait fructifier. Il porterait,

de la sorte, un coup heureux à la haute finance devant laquelle tout doit, aujourd'hui, s'incliner. Devenu prêteur public, l'Etat serait représenté par des employés chargés d'apprécier la solvabilité des solliciteurs.

c) La dévolution à VEfat des assurances en cas d'accident et des caisses de retraites. L'Etat ne serait pas seulement législateur et banquier, il deviendrait encore assureur. Jusqu'ici, ce soin a été laissé à des sociétés privées ; à l'avenir, c'est dans les caisses de l'Etat que seraient versées les primes, et, en cas d'accident, de chômage, de maladie, d'infirmité ou de vieillesse, l'Etat aurait à payer à l'ouvrier la somme fixée par la police d'assurance. Le montant des primes annuelles serait fourni, partie par le patron, partie par l'ouvrier, partie par l'Etat, comme la chose existe déjà dans plusieurs pays.

à) La prise de possession par Y Etat des mines, des chemins de fer, des télégraphes, des moyens de transport et d'autres services encore L'Etat serait entrepreneur comme il serait assureur et banquier. Il pourrait de la sorte, « en réglant la production suivant un plan général et conformément aux besoins des consommateurs pris dans leur ensemble », prévenir les chômages et garantir aux travailleurs un salaire régulier. La plupart de ces travailleurs étant ses employés, rien ne lui serait plus facile que de leur donner des journées qui leur per mettent de vivre convenablement ; pour cela, il n'aurait qu' puiser dans les revenus publics.

e) L'extension indéfinie de l'assistance publique. L'assistance deviendrait un droit pour tous ceux qui sont dans le besoin. L'Etat serait tenu de venir en aide et de fournir le logement, la nourriture, les habits, les soins, tout ce qui constitue une honnête hospitalisation, aux vieillards indigents, aux infirmes sans ressources et aux enfants abandonnés

Pour faire face aux charges énormes que créeraient à l'Etat les multiples obligations qui lui seraient ainsi imposées : obligation d'assister les malheureux, obligation de fournir de larges salaires à ses innombrables employés ; obligation d'assurer à tous, à bas prix, les transports et les autres serv publics ; obligation de contribuer à la fondation et à l'entretien des caisses de retraites ; obligation de servir de bons intérêts

à la petite épargne pour les fonds qu'elle îui confierait ; obligation de faire des avances d'argent aux syndicats et aux corps de métier ; pour faire face aux charges créées par tant d'obligations^ les Socialistes d'Etat recourent à V augmentation des impôts.

Ils ne considèrent pas l'impôt seulement comme une contribution levée dans le but d'assurer l'exercice des attributions nécessaires de l'Etat : justice, police, défense du territoire, travaux publics, etc. ; ils le considèrent, en outre, comme un moyen de corriger, dans certaines limites, l'inégalitédes conditions. En le faisant peser progressif et très lourd sur le revenu, on peut prélever sur les riches ce qui doit servir à améliorer le sort des pauvres et faire vivre le prolétariat sur les biens des capitalistes.

On peut donc définir le Socialisme d'Etat : « une conception dans laquelle l'Etat, le pouvoir central, possède et administre directement toutes les grandes entreprises financières ou industrielles du pays, en dirige toutes les institutions sociales, encaisse toutes les ressources de la nation et pourvoit luimême, en retour, à tous les besoins moraux et matériels des citoyens, devenant ainsi le caissier et le banquier universel, l'agent général des transports et du commerce, le distributeur exclusif du travail, delà richesse, de l'instruction, des emplois et des secours, en un mot, le moteur et le régularisateur de toute l'activité naturelle » d .

III; Socialisme d'État et interventionnisme . — a) Entre l'Etat « purement juge et gendarme» des Libéraux et l'Etat « providence universelle » des Etatistes avancés dont nous venons de parler, il y a place pour d'autres conceptions de l'Etat et de son rôle. Sans aller jusqu'à tout centraliser dans les mains de l'Etat et le constituer « le moteur et le régularisateur de toute l'activité naturelle », on peut trouver que c'est beaucoup réduire ses droits et même ses devoirs, que de ne lui reconnaître que des attributions de police. L'Etat a une mission à remplir ; il est chargé de maintenir l'ordre, de faire

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