C. — LE SOCIALISME AGRAIRE
I. Le Socialisme agraire et les causes du mal dont souffre la société- — a) Les Socialistes agraires sont convaincus que ce mal n'a qu'une cause : l existence de la propriété foncière privée. « Le progrès moderne, disent-ils avec Henry George, ne nous a point apporté le bonheur si désiré. Cela résulte des interminables gémissements poussés par l'univers entier sur la ruine de l'industrie et la pauvreté du peuple. D'où vient cet état de choses ? La situation est la même chez toutes les nations civilisées, cela prouve qu'elle a unecause commune et universelle. Or, cette cause ne peut pas être le défaut d'argent, ni l'excès de population, ni la parcimonie de la nature, mais la rente foncière, autrement dit la propriété foncière privée et les nombreuses spéculations qu'elle entraîne. En effet, plus la somme des nouvelles richesses augmente à la suite du progrès, plus aussi est grande la part qui revient à la rente foncière, elle absorbe tout et réduit à rien la part du capital et du travail... Voilà la cause du mal social, de 1 inégalité sociale, des énormes fortunes à côté de la plus profonde misère ; car, la terre est nécessaire à l'exercice du travail dans la production de la richesse ; être maître de la terre, c'est être le maître de tous les fruits du travail, sauf de ceux qui permettent au travail d'exister { ».
1 Henry George, Progress and poverty.
Rousseau avait déjà dit, dans son Discours sur l'origine de l'inégalité des hommes : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est
b) Les Socialistes agraires reconnaissent la légitimité du droit de propriété privée pour tous les objets meubles et même immeubles ; ils ne font quune exception, il est vrai qu'elle est capitale, elle porte sur le sol. Ils soutiennent que la terre avec ses trésors et sa fertilité n'a été attribuée à personne en particulier par la nature. Elle a été donnée en commun à tous, pour servir à tous indistinctement et pour que tout homme puisse y trouver sa nourriture et y prendre ce dont il a besoin pour exercer son activité. Qui en revendique une partie à son profit et à l'exclusion des autres usurpe ce qui ne lui appartient pas. Il attire à lui seul ce qui devrait servira beaucoup, et, pour vivre personnellement dans l'abondance, il oblige plusieurs de ses semblables, sinon à mourir de faim, au moins à mener une existence misérable. Il faut donc que le sol appartienne à la collectivité représentée par l'Etat.
C) Quelques socialistes agraires pourtant, comme de Laveleye, accordent à l'homme le droit de posséder le terrain sur lequel est bâtie sa maison et un petit enclos pour l'entourer. Le plus grand nombre n'autorisent pas même cette très modeste propriété de famille '.. Pour eux, la terre n'est pas susceptible d'appropriation privée ; dans sa totalité elle doit rester bien commun C'est parce que cette loi fondamentale de la nature a été violée que nous nous débattons dans une terrible crise sociale. Cette crise ne se terminera que lorsque le sol aura été repris à ceux qui le détiennent et rendu à la collectivité.
II. Remède au mal social. — Pour guérir la société, il n'y a qu'un remède; mais ce remède est infaillible : supprimer
à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de notre société. Que de crimes, que de guerres et de meurtres, que de misères, d'horreurs, n eût point épargnés au genre humain celui qui arrachant ces pieux ou comblant ces fossés eût crié à ses semblables : Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous et que la terre n'est à personne. > 1. Anton Mrngeii et d'autres réformistes avec lui voudraient, pour ne pas s'aliéner les petits propriétaires qui sont multitude, que l'on ne touche pas, pour le moment, à la petite, mais uniquement à la grande propriété. « Ce n'est que plus tard qu'on procéderait à cette opération et qu'on arriverait à une socialisation générale du sol. »
d'un bout à l'autre la propriété foncière privée : « We must make land common property ». Pour extirper la pauvreté, dit Henry George, pour faire que les salaires soient ce que la justice demande, c'est-à-dire le gain complet du travailleur, nous devons donc substituer à la propriété individuelle de la terre la propriété commune. Aucun autre moyen n'atteindra la cause du mal, aucun autre n'offre des chances de succès. Celui-là est simple et souverain, il élèvera les salaires, augmentera les profits du capital, détruira le paupérisme, donnera un emploi rémunérateur à celui qui le désirera, fournira libre carrière aux facultés humaines et portera la civilisation à sa plus haute perfection. Ce serait 1 âge d'or ramené sur la terre, grâce à la transformation qui ferait de l'Etat le landlord universel l.
III. Moyens d opérer cette transformation- — Tous les Socialistes agraires sont d'accord pour soutenir que les propriétaires du sol le détiennent injustement et qu'il est nécessaire que la terre fasse retour à l'Etat. L'entente n'est plus la même quand il faut indiquer la façon dont se fera ce retour. Certains sont pour la dépossession des propriétaires actuels, d'autres pour la non-dépossession.
a) Ceux qui veulent la dêpossession demandent : les uns que l'Etat reprenne immédiatement et sans accorder aucune indemnité desbiens qui sont à lui et qu'on a usurpés; — les autres qu'il les reprenne immédiatement, mais en dédommageant ceux qui les détiennent ; l'indemnité serait représentée par une inscription sur le grand livre de la dette nationale ; — d'autres enfin qu'il les reprenne sans indemnité, mais seulement au fur et à mesure où se produira le décès de chaque propriétaire. Lorsque l'Etat sera ainsi devenu maître de tout le sol, il le louera par parcelles aux particuliers pour un temps plus ou moins long, les sommes qu'il retirera seront plus que suffisantes pour faire face à toutes ses charges ; il n'y aura pas d'autre impôt.
b) Ceux qui sont partisans de la non-dépossession disent avec Henry George : « Nous ne proposons ni de confisquer, ni d'acheter la propriété privée de la terre. L'un serait injuste,