‹ Question sociale et écoles socialesChapitre 26 sur 51 · Progress and poverty · texte numérisé non relu

Progress and poverty

l'autre inutile. Que les individus, qui maintenant possèdent, conservent, si celaleur plaît, la possession de ce qu'ils appellent leur terre ; qu'ils continuent à l'appeler leur terre ; qu'ils l'achètent ou qu'ils la vendent ; qu'ils la lèguent ou qu'ils la divisent; nous pourrons leur laisser l'enveloppe si nous prenons l'amende. Mettons simplement un impôt foncier qui soit l'équivalent d'un vrai prix de louage. 11 n'est pas nécessaire de confisquer la terre, il suffit de confisquer la rente. » Rien ne serait par conséquent changé au système actuel, si ce n'est que l'impôt foncier serait rendu beaucoup plus lourd et remplacerait tous les autres impôts.

La chose est, on le voit, en apparence très simple. Elle n'éveille ni l'idée de violence, ni l'image d'un bouleversement social brusque. L'Etat prend déjà une partie considérable de la rente par les impôts. En évitant tout bruit et tout choc, il s'arrange pour la prendre tout entière, et le voilà devenu propriétaire foncier universel, sans en porter le nom et sans assumer aucune fonction nouvelle. La formule de l'opération se ramène à cette proposition pratique : abolissons tous les autres impôts, mais maintenons, en l'aggravant, 1 impôt foncier.

Ce système, suggéré par Stuart Mill, a été vulgarisé par l'Américain Henry George, sous le nom de système de l'impôt unique : singletax System II consiste à frapper la propriété terrienne d'un impôt croissant, dont la progression serait calculée d'après la plus-value qu'on appelle rente ou unearned incrément, au fur et à mesure que cette plus-value se produira.

c) Généralement les Socialistes agraires, à l'encontre de ce que propose Henry George, sont d'avis de ne pas laisser indéfiniment les terres dans les mêmes mains. Ils veulent qu'on ne les confie aux particuliers que pour un temps déterminé. Le terme de 50, 60 ou même 99 ans arrivé, l'Etat rentrerait en possession du sol concédé et le remettrait à de nouveaux concessionnaires, auxquels il demanderait de lui payer, soit par une somme une fo's versée, soit par une rente annuelle, la plus-value dont ils bénéficieraient. De cettesorte, l'Etat, représentant la collectivité, profiterait de toute plus-value acquise par le sol, ce qui, à la longue, lui constituerait un revenu énorme et lui permettrait d'abolir graduellement les impôts.

IV. Origines du Socialisme agraire. — Dès 1826, Bernardino Rivadayia, président socialiste de la République Argentine, proposait, pour le sol, la seule possession emphythéotique. L'Etat, unique propriétaire de la terre, devaitconfier, moyennant redevances fixées tous les dix ans, les diverses parties du sol à des fermiers dont les contributions constitueraient les revenus sociaux.

Cette théorie a été reprise par les agrariens de l'Amérique du Nord avec Devyr. Elle a été partiellement soutenue par Colins qui, à partir de 1850, préconisa l'appropriation collective du sol et d'une partie des capitaux. 11 voulait que l'on procédât par voie de rachat, le rachat étant rendu possible par un gros impôt sur le revenu. La forme de propriété qu'il rêvait n'était pas sans analogie avecYager publicus concédé des Romains et les domaines engagés de notre ancienne monarchie.

Mais le grand apôtre et le grand théoricien du Socialisme agraire est, sans contredit, l'Américain Henry George. Il a exposé ses idées, en 1879, dans Progrès et Pauvreté, et, plus tard, dans Question agraire et Lettre ouverte à Léon XIII sur la condition des ouvriers. Ces ouvrages, généralement très modérés dans la forme, sont vigoureusement pensés. Ils mettent en pleine lumière toutes les objections que l'on peut faire contre la propriété foncière privée. Ils ontexercé une influence considérable aux Etats-Unis, pays qui est devenu la terre classique du Socialisme agraire. Depuis longtemps, il y est prêché et y compte de nombreux adeptes. Il en compte aussi beaucoup en Irlande, en Australie etdans d'autres colonies anglaises. Flï'rscheim l'a popularisé dans certains quartiers de la Westphalie. Parmi les adversaires de la propriété foncière privée, on peut citer encore : Herbert Spencer, au moins dans son livre : La statistique sociale ; Emile de Laveleye dans son ouvrage : La propriété foncière et ses formes primitives ; Wallace ; Mac- Glinn, Dawson, Hertzka, Stout et Syme.

IL — EXPOSÉ DES DOCTRINES (suite) D. — LE COLLECTIVISME OU MARXISME

I. Origine de l'Ecole collectiviste ou marxiste. — à) Cette école se recommande de Karl Marx dont le livre Le Capital lui sert d'évangile. Jusqu'à ces dernières années, elle a groupé autour d'elle la plus grande partie des éléments socialistes. A l'heure actuelle, son astre pâlit. Elle est remplacée, dans les faveurs du monde du travail, par le Syndicalisme révolutionnaire qui s'est séparé d'elle sur plusieurs points fondamentaux et qui se donne comme une organisation neuve, indépendante et absolument autonome.

b) Le Collectivisme a exercé sur la masse ouvrière une influence qiï il n est pas possible denier. Il l'a orientée vers les solutions radicales et dressée en vue de la lutte des classes et de la transformation sociale. Il lui a donné conscience de sa force. En même temps qu'il lui donnait conscience de sa force, il lui inspirait la volonté farouche de l'employer à briser un régime économique qui l'avait « indignement exploitée ».

c) Les fondateurs du Collectivisme ont été bien plutôt des critiques inexorables du Libéralisme que des créateurs, aux idées nettes et précises, d'un ordre de choses nouveau. Marx, Engels, Lassalle et les autres grands théoriciens de la première heure se sont bornés à émettre des idées de régénération sociale à caractère par trop général. L'on serait fort embarrassé pour se faire une conception du Collectivisme intégral, de la cité future telle qu'il la rêve et entend la préparer, si l'on ne possédait que leurs écrits. Heureusement quelques-uns de leurs disciples ont

été plus explicites et nous ont permis d'entrevoir ce que serait le monde si les criminelles utopies qu'on propage dans les rangs du prolétariat venaient jamais à prévaloir. La perspective n'a rien de séduisant. C'est à Scm (Ifle et à César de Paëpe que nous devons les premières esquisses un peu complètes de la société organisée d'après les principes marxistes.

II. L'Ecole collectiviste et le système économique et social actuel. — Marx et ses disciples ont tracé de notre société, de ses misères, de ses abus, de ses souffrances et de ses désordres, des peintures extrêmement poussées au noir. Ils avaient la partie belle, ils en ont usé et même abusé. Ils ont été impitoyables jusqu'à l'injustice. Ils ont mis en relief tous les côtés faibles, toutes les tares, tous les vices du régime capitaliste qui dure depuis plus d'un siècle. Us ont placé en plein jour les souffrances du prolétariat, les abus du capital, les inégalités des classes, les rivalités d'intérêt, latoute-puissance de l'argent, l'écrasement du faible, et ils concluent qu'un état social qui rend possible « d'aussi monstrueux excès » est essentiellement mauvais et qu'il faut à tout prix l'anéantir. Songera l'améliorer est une pure utopie, c'est vouloir tenter l'irréalisable ; on n'arrivera jamais à le rendre acceptable, il est vicié jusque dans son essence. Si l'on veut ramener dans le monde du travail la paix et la justice, on doit se résoudre à faire table rase de ce qui existe et asseoir la société sur des bases absolument nouvelles. « Le vieil édifice est lézardé de toute part, il n'est plus susceptible de réparation, il n'est bon qu'à tomber sous la pioche ; différer de le démolir, c'est s'exposer à être écrasé par lui. » Jusqu'au jour de la révolution, tant que régnera le système capitaliste, il n'y aura que misère et que lutte pour la classe privée de capitaux.

C'est parleurs critiques virulentes que les chefs du mouvement ont attiré les troupes qui sont venues se ranger derrière eux. « Ce n'est pas, dit avec raison l'abbé Wintérer dans son livre : Le Socialisme contemporain, le côté positif des théories socialistes qui attire le prolétariat ; ce n'est pas le collectivisme que nous redoutons, c'est le côté négatif qui nous fait peur, c'est la négation de la société, c'est la lutte de classe prêchée à

outrance. Le Socialisme a découvert le côté faible de l'organi sation économique actuelle ; il s'obstine à ne voir dans la société que les faiblesses, les injustices, les vices des hommes. Il doute de la vertu, il conteste tout mobile noble et généreux. Il n'aperçoit partout qu'iniquité et qu'exploitation. Il exagère les abus réels et y ajoute des abus fictifs ; pour lui tous les scandales sontinouis, toutes les injustices sont monstrueuses, toutes les plaies sociales sont mortelles pour la société. La haine conduit la plume de l'écrivain socialiste, elle frémit dans la parole de l'orateur socialiste, elle ne respecte rien, elle ne ménage rien, elle ne recule devant rien. . »

III. L'Ecole collectiviste et la cause du mal social actuel- — Cette cause, c'est l'existence de la propriété privée. « La situation dépendante, disent les Collectivistespar la bouche des congressistes allemands réunis à Gotha, en mai 1875, qui a valu aux ouvriers tous les maux de l'esclavage, a été amenée parce que dans la société moderne les moyens de production sont devenus le monopole des capitalistes. Le salut de l'ouvrier exige que les moyensde production deviennent propriété sociale, que la société soit distribuée par corps de métier, que les produits du travail soient utilisés dans l'intérêt de la communauté et distribués aux individus d'après les droits de la justice »

La propriété privée du sol et du capital a ouvert la porte à toutes les iniquités. Elle a permis à quelques privilégiés de détenir la presque totalité de la fortune, de monopoliser les moyens de production, de s'emparer de la plus grande partie des bénéfices, de réduire à volonté les salaires, daccumult r indéfiniment richesses sur richesses et d'imposer une vraie servitude au prolétariat. « La propriété privée des moyens de production, dit Anton Menger, forme avec les obligations cette partie de notre droit qui concède à un certain nombre de personnes, d'une part, la jouissance d'un revenu sans travail, et, d'autre part, la souveraineté économique sur leurs concitoyens. Ce sont donc par excellence ces institutions qui impriment à notre société son caractère autoritaire et l'assoient sur l'exploitation de l'homme par l'homme. »

Inégalités sociales, antagonisme des classes, spoliations coupables, accaparements criminels, misère delà multitude, parasitisme rongeur : voilà les conséquences de la propriété privée.

IV. L École collectiviste et le remè 'e au mal social actuel. — a) Le remède consiste dans la substitution de la propriété collective à la propriété privée, c'est-à-dire dans l'étatisation non seulement de la terre, mais de tous les facteurs de la production. L'Etat doit être seul producteur comme seul propriétaire. « L'alpha et l'oméga du Socialisme, c'est la transformation du capital privé soumis à la loi de la concurrence en capital collectif unique. » Léon XIII a dit dans son encyclique Rerum novaruni' « Pour guérir le mal, les Socialistes excitent la jalousie des pauvres contre les riches. Ils soutiennent qu'il faut supprimer la propriété individuelle et lui substituer la communauté des biens, administrée par les municipalités ou par l'Etat. Moyennant le transfert de la propriété individuelle à la communauté et une égale répartition entre les citoyens de tous les biens et de tous les profits, ils estiment pouvoir reméder au mal dont souffre actuellement la société. Mais une telle théorie, loin d être capable de mettre fin au conûit, ferait tort à l'ouvrier si elle était mise en pratique. »

b) Le Collectivisme réclame donc la nationalisation de tous les moyens de production jusqu'ici détenus par des particuliers. On désigne sous le nom de moyens de production, d'après le Congrès tenu, en 1868, par l'Internationale à Bruxelles, les carrières, les houillères, les mines de toute sorte, les canaux, les chemins de fer, les postes, les télégraphes, les forêts, les terres labourables, les biens-fonds de tout genre, les fabriques, les usines, les machines et les outils de toute nature. -La quintescence de l'économie politique socialiste se trouve, d'après Schâffle, résumée dans ces simples mots : « Remplacer le capital privé par le capital collectif ».

Le Congrès de Gotha de mai 1875 affirma les trois principes suivants : 1° Les moyens de production sont exclusivement propriété collective et appartiennent à la société. Les particuliers n'en ont que l'usufruit ; 2° La production agricole et industrielle ne peut être que sociale, c'est-à-dire ne peut être exer-

QUESTIOX SOCIALE. 10

cée qu'au nom de l'Etat social. L'Etat social fixera seul les prix de vente pour les marchandises et les produits ; 3° Défalcation faite des frais généraux, le particulier recevra tout le prix de son travail, c'est lui qui touchera les dividendes que les capitalistes ont touchés jusqu'ici Ce bénéfice, produit du travail personnel, appartiendra à l'ouvrier, mais c'est la seule chose qui lui appartiendra et sera transmissible à ses héritiers.

Cette dernière partie du programme de Gotha a été violemment attaquée par Karl Marx qui voit, dans ce droit pour l'ouvrier de capitaliser ses bénéfices, un péril pour l'avenir et une porte ouverte à la reconstitution des fortunes. Chaque ouvrier ne doit recevoir que suivant ses besoins et, par suite, restreindre en conséquence sa production. D'après lui, l'Etat socialiste parfaitement organisé devrait reposer sur ce principe : « Chacun produira suivant ses facultés, chacun recevra suivant ses besoins ».

c) Les Collectivistes ne réclament généralement, pour l'instant, que l'étatisation des instruments de production exploités par le moyen d'ouvriers salariés. Ils permettent de conserver en propriété privée ceux qui sont exploités parle propriétaire luimême. De même qu'ils laissent au petit paysan son champ, ils laissent au petit artisan son métier et son échoppe. Ils lui reconnaissent le droit de les regarder comme siens, tant qu'il s'en servira lui-même. Pour gagner de nouveaux adeptes à leurs théories, ils ont longtemps aftectéde se donner comme les vrais et seuls défenseurs de la propriété du petit paysan, du petit artisan et du petit marchand. Ce qui ne les a pas empêchés de toujours affirmer qu'avec le temps et sous l'influence de linéluctable loi de l'évolution, toutes les formes actuelles de propriété individuelle disparaîtront et seront remplacées par la forme unique et universelle de la propriété collective. Tout ce qui sert à produire sera socialisé; les biens de consommation seuls demeureront propriété privée.

Chacun alors recevra le prix intégral de son travail, mais, comme il ne travaillera que suivant ses besoins, il sera dans l'impossibilité de capitaliser des bénéfices et de reconstituer jamais une de ces grosses fortunes dont l'existence a causé tous les maux dont souffre la société contemporaine.

d) Professant que le produit du travail appartient intégralement à celui qui l'a fait, qu'il est sa propriété personnelle et absolue, les Collectivistes sont amenés à reconnaître à l'ouvrier le droit d'employer la partie de son gain, qu'il ne dépenserait pas pour la satisfaction de ses besoins ou pour ses plaisirs, à acheter, non de la terre ou d'autres moyens de production, mais des objets d'agrément ou de consommation, comme tableaux, livres, meubles ou aliments. Ces biens acquis par le travail personnel peuvent être possédés en propre par des particuliers et même être transmis par voie d'héritage ; seulement l'Etat, pour empêcher le retour des inégalités sociales, devra soigneusement veiller à ce que même ces biens ne deviennent pas trop considérables.

V. L Ecole collectiviste et les moyens à prendre pour arriver à la socialisation des facteurs de production. — Les Collectivistes ne se sont jamais entendus sur cette question. Les uns ont préconisé la force et la violence, tandis que les autres ont recommandé la modération et la légalité. On peut les classer en quatre catégories : les Possibilistes, les Evolutionnistes, les Révolutionnaires et les Anarchistes.

1° Les Possibilistes ou Réformistes. Ce sont les modérés du parti, les plus pratiques peut-être, mais pas les plus écoutés. Les purs les ont toujours traités avec un certain dédain et se sont plu à qualifier assez irrévérencieusement, avec Jules Guesde, leurs procédés « d'anodins et de tintamarresques ». Les Possibilistes repoussent les moyens violents, à moins qu'ils ne soient absolument nécessaires. Ils préfèrent avancer graduellement, sans secousse, sans révolution, sans choc, employant les seuls moyens légaux, et ils sont convaincus qu'il est possible d'aboutir ainsi. Ils disent que les prolétaires, étant le nombre et disposant du suffrage universel, peuvent s'emparer du pouvoir et modifier le régime social légalement, sans recourir à l'action révolutionnaire qui fait toujours tant de victimes, qui est toujours mêlée de tant d'injustices et suivie d'une terrible crise de transition, d'une période de misère générale pendant laquelle tout le monde souffre, et qui,

par les découragements et les apeurements quelle suscite, devient si favorable aux réactions. Leur devise est : « Sachons être révolutionnaires quand les circonstances l'exigent, mais soyons réformistes toujours ». C'est le mode le plus humain. le plus sûr, le meilleur à tous les points de vue, disent-ils.

En attendant que la transformation complète se produise, ils recommandent l'absorption progressive de toutes les entreprises privées et de tous lesservices par l'Etat. Ils trouvent qu'il serait barbare et peu sage d'attendre, pour améliorer le sort « de la classe exploitée », une révolution problématique, alors que, dès maintenant, on peut faire quelque chose pour elle. Ils donnent satisfaction à certaines revendications ouvrières et marchent par petites étapes vers la socialisation finale. — Au point de vue pratique, ils diffèrent peu des Socialistes d'Etat ; ce n'est guère qu'une affaire de nom et de nuance *. Ils demandent que l'expropriation des moyens de production n'ait lieu que pacifiquement et contre indemnité ; ils n'admettent la .spoliation violente qu'en cas de nécessité, par exemple si la classe bourgeoise tentait de s'opposer par la force à la transformation exigée par l'intérêt général.

Certains préconisent une combinaison ingénieuse pour arriver à l'expropriation nécessaire. Ils disent, avec le Belge Vandervelde t « Pour opérer l'expropriation de la classe maîtresse conformément à ia justice et en suivant la ligne de moindre

1 Le Vorweerts, organe du Socialisme allemand, écrivait en 1878 : « Quiconque s'imagine que nous voulons faire table rase d un coup et violemment détruire l'Etat et la société, et sur leurs ruines construire un nouvel Etat et une nouvelle société, celui-là met au grand jour son ignorance en fait de sociologie. Quant à nous, nous savons fort bien que l'Etat et la société ne se laissent pas démolir en un jour. A d'autres donc, l'ignorance qu'on nous attribue 1 Nous savons que jamais la force ne viendra à bout de démolir la société et l'Etat. Aussi cherchons-nous à nous conformer aux lois historiques du progrès, de la justice et de l'humanité et à réformer organiquement l'Etat et la société. D'ailleurs, nous sommes prêts à appuyer toute amélioration honnête et raisonnable, quelle que soit sa provenance .. »

Quelques uns de ces Socialistes possibilistes sont entrés d'abord dans les assemblées communales et ensuite au Parlement ; et là, au contact journalier des affaires administratives, ils sont devenus facilement, sans abandonner leurs principes sur la suppression de la propriété individuelle, des socialistes d'un nouveau genre touchant de très près au socialisme d Etat, des socialistes petits bourgeois, ainsi que les appelle dédaigneusement Engels.

résistance, il faut s'attaquer, au moyen de l'impôt, à ceux qui ne travaillent pas ou a ceux qui ne travaillent plus : aux propriétaires, en frappant la rente et les valeurs consolidées ; ;iux morts, par la restriction progressive du droit de succession. Ainsi l'indemnité viagère que l'on paierait aux capitalistes dépossédés vivants serait prélevée sur la succession des capita listes morts. Et, de cette manière, on frapperait la société moderne dans son vice fondamental : l'inégalité du point de départ. »

« Les détenteurs du capital des producteurs, écrivait Jaurès dans la Dépêche de Toulouse, auront tout intérêt, eux-mêmes, à convertir leur privilège, de moins en moins productif et de moins en moins aisé, en leur juste part de droits nouveaux que l'ordre socialiste assurera à tous les citoyens. Au besoin même, un arrangement amiable pourra leurassurer des avantages viagers, qui ménageront pour eux la transition. Et ainsi la révolution sociale, la plus violente qu'aient vue les hommes, se fera sans violence matérielle et sans violence morale. »

2° Les Evolutionnistes. Ce sont des théoriciens appartenant presque tous à l'école marxiste. Ils attendent de la force des événements et de l'inéluctable loi de l'évolution la transformation sociale qu'ils désirent. Elle se produira fatalement. L'humanité est toujours en marche, aussi bien dans l'ordre politique et économique que dans l'ordre physique. L'histoire n'est que la trame de la lutte des classes, se poursuivant à travers les modifications successives des conditions économiques. La société bourgeoise actuelle a remplacé la société féodale. A son tour, dans un avenir plusou moins prochain, ellesera remplacée par la société collectiviste. C'est une nécessité résultant de la loi delà nature qui pousse tout vers le progrès. L'heure de cette substitution peut être hâtée par les efforts des prolétaires.

Suivant César de Paëpe. la méthode évolutionniste et la méthode révolutionnaire qui, toutes deux, ont joué leur rôle dans l'histoire, sont loin de se contrarier. Souvent elles se complètent ou se suppléent, suivant le temps et les milieux. Un certain nombre d'évolutionnistes préconisent les procédés révo-

lutionnaires pour aboutirplus rapidement ; parmi eux, se trouve K. Marx, le père de lévolutionnisme social.

3° Les Révolutionnaires. Ils affichent un profond dédain pour les palliatifs et ne croient pas aux moyens pacifiques. Il est nécessaire de recourir à la force et de faire appel à la violence. C'est la force qui décidera en dernière analyse : « la force, l'accoucheuse des sociétés modernes», comme s'exprime Marx. Par des ménagements on n'arrivera qu'à éterniser les souffrances du prolétariat. Il faut que le prolétariat se lève, qu'il déclare à ses exploiteurs une guerre sans merci, qu'il n'ait aucun souci de la légalité, qu'il se rende maître des pouvoirs publics par les moyens les plus inconstitutionnels et procède à l'expropriation révolutionnaire et sans indemnité de la classe bourgeoise *■-.

Les collectivistes de cette école combattent la graduelle socialisation des instrumentsde production et la monopolisation progressive des services publics ; car, d'après eux, elles n'auraient pour résultat que de mettre encore une plus formidable puissance économique entre les mains de la classe capitaliste qui, déjà, détient le pouvoir politique, au détriment de la classe ouvrière ; on ferait un Etat capitaliste, mais jamais un Etat socialiste. Si on veut arriver à des résultats vraiment sérieux, il n'y a qu'un moyen : faire le plus vite possible, par la force, table rase de ce qui existe et sur ces ruines reconstituer un édifice en tous points nouveau 2.

1. « Des capitaux qu'il s'agit de reprendre, a dit Guesde dans son livre : Collectivisme et Révolution, quelques-uns, comme la terre, ne sont pas de création humaine ; ils sont antérieurs à l'homme pour lequel ils sont une condition sinequa non d'existence. Ils ne sauraient, par suite, appartenir auxuns, à l'exclusion des autres, sans que les autres soient volés. Et faire rendre gorge à des voleurs, les obliger à restituer a, toujours et partout, été considéré, je ne dis pas comme un droit, mais comme un devoir, le plus sacré des devoirs. Quelque regret qu'on puisse en éprouver, quelque pénible que paraisse aux natures pacifiques ce moyen, nous n'avons plus devant nous que la reprise violente sur quelques-uns de ce qui appartient à tous, disons le mot : la révolution ! »

2. Malgré leurs allures intransigeantes et les sarcasmes qu'ils prodiguent aux Possibilistes, les Révolutionnaires n'ont pas dédaigné, en pratique, de recourir à certains moyens parlementaires et légaux. En attendant le jour

4° Les Anarchistes et les Nihilistes. Les Anarchistes diffèrent des autres groupes socialistes, en ce qui concerne et les moyens à employer et la fin à atteindre. — En ce qui regarde les moyens, les Anarchistes sont pour la propagande par le fait. D'après eux, tous les moyens, même les plus criminels et les plus monstrueux, sont bons. Ils ne reculent ni devant l'incendie, ni devant l'assassinat, ni devant l'usage de la dynamite et des bombes. Ils n'admettent aucune autorité et ne reconnaissent aucune loi. — En ce qui concerne la fin, ils poursuivent un but purement destructif des formes gouvernementales et juridiques bourgeoises. Ils veulent avant tout démolir. Après le boulever-

où ils pourront opérer « le chambardement radical » qu'ils rêvent, ils ont poursuivi la réalisation d'un programme de transition dont voici les points principaux :

1° Repos d'un jour par semaine ou interdiction légale pour les employeurs de faire travailler plus de six jours sur sept . Réduction légale de la journée de travail à huit heures pour les adultes. Interdiction du travail des enfants, dans les ateliers privés, au-dessous de 14 ans ; et de 14 à 18 ans, réduction de la journée de travail à six heures ;

2° Surveillance protectrice des apprentis par les corporations ouvrières ;

3° Minimum légal de salaires déterminé, chaque année, d'après le prix local des denrées, par une commission de statistique ouvrière ;

4° Interdiction légale aux patrons d'emplt^er des ouvriers étrangers à un salaire inférieur à celui des ouvriers français ;

5° Egalité pour les deux sexes de salaire pour travail égal ;

6° Instruction scientifique et professionnelle des enfants, mis pour leur en tretien à la charge de la société, représentée par l'Etat ou par la Commune ;

7" Mise à la charge de la société des vieillards et des invalides du travail ;

8° Suppression de toute immixtion des employeurs dans l'administration des caisses ouvrières de secours mutuels et de prévoyance, restituées à la gestion exclusive des ouvriers ;

9° Responsabilité des patrons en matière d accidents garantie par un eau tionnement versé et proportionné au nombre des ouvriers employés et aux dangers que présente l'industrie ;

10° Intervention des ouvriers dans les règlements spéciaux des divers ateliers ; suppression du droit usurpé par les patrons de frapper d'une pénalité quelconque leurs ouvriers, sous forme d'amende ou de retenue de salaire ;

11° Annulation de tout contrat ayant aliéné la propriété publique (banques, chemins de fer, mines, etc.}, et exploitation de tous les ateliers de l'Etat confiée aux ouvriers qui y travaillent ;

12° Abolition de tous les impôts indirects et transformation de tous les impôts directs en un impôt progressif sur les revenus dépassant 3. 000 francs ;

13' Suppression de tout héritage, en ligr. collatérale ; de tout héritage en ligne directe, dépassant 20.000 francs.

sèment général, les groupes, les communes libres, se fédéreront à leur gré pour l'organisation de la production nécessaire et des services publics indispensables.

Les Collectivistes se défendent d'avoir rien de commun avec les Anarchistes et répudient toute solidarité avec eux ; mais leurs doctrines, comme on l'a bien des fois démontré, conduisent logiquement à l'anarchie économique, politique et sociale.

VI. L'Ecole collectiviste et le capital. — L'Ecole collectiviste anathématise le capital parce que son origine est injuste et que sa fin est criminelle. Le capital, en effet, dit-elle, est le fruit d'une monstrueuse exploitation du travailleur. Il est le moyen de poursuivre et d'aggraver indéfiniment cette exploitation.

1° L'origine du capital est injuste. A l'heure actuelle, en effet, les richesses n appartiennent pas à ceux qui les ont produites et à qui elles devraient naturellement revenir ; elles sont donc iniquement possédées par ceux qui les détiennent. La fortune est, de fait, en raison inverse du travail accompli. La meilleure part est entre les mains de gens qui n'ont jamais rien fait ; ceux qui l'ontcréée parleur sueur n'en ont reçu que quelques misérables bribes.

Si Karl Marx ne va pas jusqu'à dire explicitement, comme Proudhon : la propriété c'est le vol, il l'insinue^d'une façon très nette, lorsqu'il développe sa fameuse théorie de la Merhweht ou de la plus-value. Le capital, d'après lui, n'est que le résultat de l'injuste prélèvement opéré par le patron sur le salaire de l'ouvrier. Alors que celui-ci devrait percevoir dans son intégralité le produit du travail qu'il a exécuté, le patron en retient une partie, contrairement à toutes les règles du droit et de l'équité. C'est avec cette partie -•- le profit — que s'est constitué partout le capital.

« Ouvriers, dit l'Américain Mallock dans son livre : L'ordre social se transforme, pour se procurer les innombrables, les incroyables objets de luxe au milieu desquels il vit, le riche, lui aussi, doit donner ou vendre quelque chose. Personne ne les lui donne par bonté d'âme. Je vais vous dire ce qu'il donne

ou ce qu'il vend. C'est la même chose, exactement la même chose que vous : c'est le travail.

« Le travail ! direz-vous, mais, de sa vie, il n'a travaillé 1 — Mes amis, vous avez hien raison ; cet homme là n'a jamais mis la main à l'œuvre. Il s'en garde bien. Et cependant ce qu'il donne en échange de tout son luxe, c'est du travail. C'est tout ce qu'il a à donner : du travail, et du travail comme le vôtre, la force des bras guidée par l'intelligence du cerveau. Mais il diffère de vous sur un point : le travail qu'il donne, ce n'est pas le sien, c'est le vôtre. Oui, le vôtre et celuide centaines d'ouvriers comme vous. Et comment se procure-t-il ce travail, cet usage de votre force et de votre intelligence ? Il n'y a qu'une manière dont il puisse se le procurer : il le vole. Comment pourrait-il l'avoir autrement ? Etes-vous sa propriété, sa chose ? Quel droit a-t-il à votre travail ?

« Peut-être direz-vous que cet homme vit des revenus de son capital ? Eh bien ! admettons cela, si vous le voulez ainsi. Seulement, sachez-le, le capital, ce capital dont on parle tant, est tout simplement le nom donné par le voleur au travail accumulé ; et les profits ou les intérêts sont les noms par lesquels le voleur désigne le travail volé. »

2° Fin essentiellement mauvaise du capital. Il a pour résultat d'enrichir encore davantage ceux qui possèdent et ne font rien, de tenir dans la servitude et la pauvreté l'innombrable classe des travailleurs. Grâce à lui et à son influence néfaste, les iniquités sociales, non seulement se perpétuent, mais vont tous les jours s'aggravant. Par le fait qu'ils sont maîtres de tous les instruments de production, les capitalistes ont les ouvriers à leur merci. Ils peuvent leur imposer leur volonté, les exploiter, les forcer à accepter des salaires insuffisants, monopoliser la fortune et se dresser en jouisseurs, en parasites et même en vampires, en face du prolétariat qui travaille et produit sans espérance de pouvoir jamais arriver à autre chose qu'à la privation, à la souffrance et à la misère.

VII. L'Ecole collectiviste et le régime capitaliste. — Pour les Collectivistes le régime capitaliste, régime déplo-

rable sous lequel nous vivons, est un régime de spoliation, d'abus et d'intolérables injustices. Il est caractérisé par quatre choses :

a) Par la séparation radicale du producteur d'avec les moyens de production, pour employer les termes mêmes de Karl Marx. L'ouvrier ne travaille pas pour lui et avec son propre capital, mais pour le compte et avec le capital d'un patron, quelquefois connu, le plus souvent anonyme. C'est le triomphe de la société impersonnelle et de la grande industrie.

b) Par l impossibilité pour l'ouvrier de jamais devenir propriétaire des instruments de production. On lui donne juste le morceau de pain dont il a besoin pour vivre et faire vivre les siens. Il est donc condamné à rester à perpétuité le serviteur delà machine. Son existence s'écoule dans un servage qui, en fait de privations et de misère, n'a pas grand'chose à envier à l'esclavage antique.

c) Par l'omnipotence, tous les jours croissante, du capital. Il déborde le travail humain et le submerge. Il l'avilit en le forçant à s'offrir à des prix de famine. L'emploi de la vapeur et de l'électricité comme forces motrices, l'invention d'instruments de production de plus en plus nombreux et de plus en plus perfectionnés ont révolutionné l'industrie et substitué partout le travail mécanique au travail musculaire. La machine, au lieu d'être pour l'ouvrier une auxiliaire et une servante lui appartenant, n'est trop souvent pour lui qu'une redoutable rivale. Elle lui fait une concurrence qui l'écrase. Elle produit beaucoup et à bon compte. Il n'est pas possible de lutter avec elle. Le capital-argent et le capital-machine dominent tout, dirigent tout et imposent leurs conditions à tous.

d)Par l'exploitation éhontée du salarié. Maître du « marché des bras », comme de tous les autres marchés, et ne rougissant pas d'appliquer à une pareille marchandise l'impitoyable loi de l'offre et de la demande, le capitaliste achète à un prix souvent dérisoire le travail humain quiest bien obligé de se vendre à n'importe quel prix, car il faut vivre. Au lieu de donner à l'ouvrier le produit intégral de ses sueurs, il s'en approprie une notable partie et, en plein xxe siècle, comme aux plus tristes jours de l'antiquité, nous voyons tout un peuple de

déshérités condamnés au travail, aux privations, aux souffrances et à toutes les misères de la vie, pour permettre à un groupe d'oisifs, à une poignée de parasites de jouir, dans l'inutilité et la paresse, de toutes les satisfactions de l'existence.

VIII. Théorie marxiste de la plus-value ou de la Merhweth. — Karl Marx développe très longuement dans plusieurs chapitres du Capital cette fameuse théorie à laquelle pesonne, paraît-il, n'avait songé avant lui et qui laisse très loin derrière elle, s'il faut en croire les Socialistes, les plus belles découvertes de Newton lui-même. Mais, si les développements sont abondants, ils sont loin d'être clairs. En voici le résumé, si toutefois nous avons bien compris.

Le capitaliste, qui veut faire produire son argent, commence par faire choix de l'industrie dans laquelle il désire s'enrichir. Ce choix arrêté, il construit les bâtiments nécessaires et se munit de l'outillage voulu. Il lui reste, ensuite, à se procurer des matières premières à travailler, du charbon pour alimenter ses machines, des bras pour exécuter le travail nécessaire à la transformation des matières premières « en un objet utile qui ait une valeur échangeable, en un article destiné à la vente, en une marchandise pour tout dire en un mot. Il veut que la valeur de cette marchandise surpasse la valeur des marchandises qui auront été nécessaires pour la produire, c'est-à-dire la somme de valeur des moyens de production et de la force de travail pour lesquels il a dépensé son cher argent. Il veut produire non seulement une chose utile, mais une valeur, et non seulement une valeur, mais encore une plus-value { ».

Ces matières premières, ces objets de consommation, ces bras ou «force de travail », le capitaliste les trouve sur le marché, il les achète pour un prix qu'il débat avec ceux qui en sont vendeurs. Ce prix, conformément aux principes fondamentaux qui régissent les échanges, doit constituer Y équivalent rigoureux du service ou de l'objet acheté.

Prenons un capitaliste fabricant de cotonnades. Il a usine, métiers et machines activant ces métiers. Pour produire des

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