Karl Marx, Le Capital, passim
ment où il transforme une matière première en marchandise, par exemple le travail de l'ouvrier tisseur qui change du filé de coton en cotonnade.
Le travail mort, devenu chose, est celui qui est incorporé, solidifié dans un produit. Les instruments de production ne sont, au fond et en dernière analyse, qu'une « cristallisation » de travail antérieur. Les broches du tisseur, que représentent elles en effet, disent les Marxistes, si ce n'est du travail? Le travail de l'ouvrier qui a extrait le minerai, le travail de l'ouvrier qui l'a fondu et coulé, le travail des ouvriers qui font ensuite changé en tiges d'acier et façonné en instrument de tissage *. Il en est de même pour les machines, de même aussi pour tous les autres éléments servant à la production. « La force-travail de l'homme est la force unique qui crée des valeurs, et les marchandises ne sont réputées valeurs, venons-nous de voir, que parce qu'elles contiennent du travail humain. » Un objet a du prix exactement dans la proportion où il renferme du travail humain cristallisé, c'est-à-dire incorporé en lui.
X. L'Ecole collectiviste et le droit de propriété. — à) Pour les Collectivistes, Vhommenale droit d'appeler sienque ce qui est le produit de son travail. Personne ne peut régulièrement posséder quoi que ce soit, à moins qu'il ne lait légitimement acquis par son propre travail ou qu'il ne l'ait reçu de quelqu'un qui en était devenu, en travaillant, le légitime propriétaire.
1. La thèse marxiste est d'une exagération qui saute aux yeux. Les objets manufacturés ne sont pas que du travail cristallisé. Il est bien vrai qu'ils doivent au travail une partie de leur prix et que c'est lui qui leur donne, dans bien des cas, la presque totalité de leur valeur. Mais, dans le cas cidessus, le minerai dont on a tiré les broches, le charbon à l'aide duquel on a transformé ce minerai en fonte et en acier ne sont pas des produits du travail. Ils sont fournis par la nature qui, d'elle-même et sans l'intervention de l'homme, donne une foule d éléments qui entrent ensuite dans la composition des objets manufacturés et constituent une partie de leur valeur. Les matières tout à fait premières s'imbibent de travail dans le cours de leurs diverses transformations, mais la plupart ne sont pas le fruit du travail ou du moins du seul travail. Si la théorie marxiste était vraie, il s'ensuivrait qu'un gros diamant qui a été trouvé et travaillé sans beaucoup de peine aurait moins de valeur qu'une vulgaire pièce d'horlogerie dont la confection a exigé un travail beaucoup plus considérable : ce qui est évidemment absurde.
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Mais chacun est maître absolu de ce qu'il a produit. Le travail n'étant qu'une continuation de la personnalité du travailleur, qu'une mise en œuvre de son activité, les fruits de ce travail appartiennent tout entiers à celui qui Ta fait ; seulement, il n'y a que ce travail concrète qui lui appartienne.il n'a de droit que sur ce qui est sorti de ses mains et de son intelligence et sur ce qu'il a échangé contre le produit de son intelligence et de ses mains.
Le travail est Tunique cause efficiente de la propriété. Par conséquent les biens fonds, n'étant pas le produit du travail de l'homme, ne peuvent, dans aucun cas, être objet de propriété privée. Ils doivent rester communs. Celui qui s'en empare et les soumet à un domaine perpétuel prend ce qui n'est pas à lui et se rend coupable d'un véritable larcin. Ce n'est que momentanément qu'il peut posséder une parcelle du sol pour le cultiver ; la récolte faite, son droit sur ce terrain est épuisé. Il a été payé de son travail par les fruits qu'il a recueillis.
b) Les Collectivistes ne permettent pas à l homme de faire du fruit de son travail V usage quil veut. Ils s'opposent à ce qu'il l'emploie à acquérir des moyens de production, ils l'autorisent simplement à s'en servir pour faire l'acquisition d'objets de consommationou de luxe. Ils ne veulent pas qu'on puisse, après l'étatisation, reconstituer avec des économies accumulées la propriété privée du régime capitaliste aboli. Pour supprimer toute tentation et tout danger, ils demandent que chacun ne produise que dans la mesure approximative de ses besoins.
c)Les Collectivistes, ne reconnaissant aux particuliers que le droitde posséder des biens de simple consommation, ne sauraient leur reconnaître la faculté de laisser à d'autres, après leur décès, les biens servant à la production ---- terres ou capitaux — quils ont détenus pendant leur vie. Cette détention ayant été injuste, les biens possédés doivent faire retour à la collectivité à laquelle ils n'auraient pas dû cesser d'appartenir. Il faut qu'ils lui reviennent à la mort de ceux qui en jouissent.
En 1869 déjà, les Collectivistes disaient au Congrès de Bâle : « Le Congrès reconnaît la nécessité de supprimer totalement le droit de tester et considère cette suppression comme une des
conditions les plus essentiellement nécessaires à l'affranchissement du prolétariat». En attendant que ce projet puisse être mis intégralement à exécution, les Marxistes demandent, comme demi satisfaction, la suppression de tout héritage en ligne collatérale et la réduction à une quantité maximum peu élevée de l'héritage en ligne directe. Les plus modérés réclament que les droits de mutation après décès, déjà si lourds, soient augmentés encore, au point de perdre le caractère d'impôts pour revêtir tous les traits d'une spoliation partielle, essai et prélude delà spoliation générale.
XL L'Ecole collectiviste et la rétribution du travail. —
a) Les Collectivistes sont pour V abolition du salariat ; mais, en attendant que le salariat soit remplacé par un régime plus équitable et répondant mieux aux légitimes aspirations des travailleurs, ils crient bien haut avec Karl Marx : Au travailleur V intégralité du produit de son travail, ou encore : L'ouvrier doit pouvoir racheter le produit avec le prix de sa journée.
Jusqu'ici, disent-ils, le capital, représenté par le patron, les actionnaires et les obligataires, a injustement accaparé à son avantage une partie de ce produit. Tous les profits des patrons et même les intérêts des actionnaires ne sont que du travail non payé. L'ouvrier est indignement volé. Il est temps de mettre un terme à de pareils abus .
b) Tous les Collectivistes sont d accord pour dire que le profit du patron et le bénéfice du capitaliste ne sont faits que de surtravail, c'est-à-dire de travail non payé ; mais, parmi les disciples de Karl Marx, il y en a qui ne veulent pas admettre sa formule : « A chacun le produit intégral de son travail » ; c'est-àdire : à chacun l'équivalent entier et rigoureux de la valeur que, par son travail, il a ajoutée aux moyens de production sur lesquels il a excercé son activité. Ils disent que, même sous le régime collectiviste quand il aura été réalisé, une partie de cette valeur devra être prélevée pour faire face aux divers services publics d'hygiène, d'instruction, de justice, de police, d'administration, d'assistance des incapables de travail comme sont les enfants, les infirmes, les vieillards. Seulement, l'ouvrier trouvera dans les avantages que lui procureront ces divers ser-
vices la compensation du prélèvement opéré sur son travail. Et du moment que, sous une forme ou sous une autre, la totalité du travail individuel recevra son équivalent, il n'y aura pas de fraction de ce travail pouvant être qualifiée de surtravail, le caractère essentiel du surtravail étant de ne procurer aucune compensation à celui qui le fournit, et, par suite, il n'y aura plus socialement qu'uneespèce de travail, le travail nécessaire.
XII. L'Ecole collectiviste et la manière d'estimer la valeur du travail. — a) Les Collectivistes disent avec Marx; « La force de travail est considérée comme une marchandise, lorsqu'elle est offerte et vendue par son propre possesseur. ... Le possesseur de l'argent et le possesseur de la force de travail se rencontrent sur le marché et entrent en rapports comme échangistes. L'un achète ; l'autre vend... La marchandise travail ajuste la valeur des moyens de subsistance nécessaires à celui qui la met en œuvre... Les frais d'entretien de la force de travail déterminent sa valeur d'échange. »
Dans un autre endroit de son livre, Karl Marx explique ce qu'il faut entendre par « moyens de subsistance nécessaires ». Il comprend dans ce terme un peu vague « tout ce qui est indispensable, non seulementpour vivre, mais pour se reproduire » ; c'est-à-dire, tout ce dont un ouvrier a besoin pour son entretien personnel et aussi pour l'entretien des siens, tant que ceuxci ne peuvent pas gagner leur vie. Et cela, jusqu'au jour où l'application du socialisme intégral mettra la femme et les enfants à la charge de l'Etat * .
b) Il ne faudrait pas croire pourtant que, par là, Marx veuille enseigner que le patron est quitte, lorsqu'il a payé à ses hommes
1. « Le salaire, a écrit Jules Guesde, doit suffire, non seulement à l'existence personnelle, mais, â la reproduction de l'ouvrier. Ainsi le veut l'intérêt, l'avidité même des capitalistes, condamnés à perdre leur outillage humain, si cet outillage n'était pas mis en mesure de se reproduire Or, pour se reproduire, l'ouvrier, comme le bourgeois, a besoin d'une femme qui vive et qui fasse l'enfant ; comme il taut aussi que l'enfant vive et atteigne l'âge du travail. En cas de non-travail de l'enfant et de la femme, le salaire du mari et du père devrait donc — et c'est une nécessité capitaliste — atteindre le taux au-dessous duquel l'enfant et la femme disparaîtraient.Il faudrait qu'il fût, en d'autres termes, équivalent aux besoins de la famille ouvrière tout entière. » Loi des salaires, p. 24.
Uti salaire représentant les subsistances nécessaires à leur consommation journalière. Ce serait lui prêter une absurdité. Un homme de peine ayant besoin souvent de plus de subsistance pour lui et les siens qu'un ouvrier d'art, il s'ensuivrait que Je travail de l'homme de peine devrait, dans ce cas, être payé plus cher que celui de l'ouvrier d'art II s'ensuivrait aussi que l'ouvrier le plus économe et le plus laborieux ne pourrait jamais améliorer sa situation, puisqu'il ne gagnerait jamais que ce qui lui est strictement nécessaire pour son entretien. A sa manière, il serait toujours, non pas attaché à la glèbe, mais attaché au métier. Ce serait la consécration, en droit, de la fameuse loi d'airain formulée parLassalle.
c) Marx dit bien que le travail n'a d'autre valeur que celle des moyens d'entretien du travailleur, mais il établit une distinction fondamentale entre le travail journalier que, de fait, l ouvrier est obligé de fournir au patron et le travail beaucoup moins considérable que, de droit, il devrait s'imposer. « Partout, dit-il, où une partie de !a société possède le monopole des moyens de production, le travailleur. libre ou non, est forcé d'ajouter, au temps de travail nécessaire à son propre entretien, un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production... La période d'activité, qui dépasse les bornes du travail nécessaire pour produire la subsistance de l'ouvrier, coûte, il est vrai, à celui-ci du travail et une dépense de forces, mais ne forme aucune valeur pour lui. Elle forme une plus-value qui a pour le capitaliste tous les charmes d'une création ex nihilo. Je nomme cette partie de la journée de travail temps extra et le travail dépensé en elle surtravail *. »
d) Actuellement, l'ouvrier travaille dans l'industrie une huitaine d'heures par jour ; il devrait travailler simplement le temps requis pour gagner ce qui est nécessaire à un honnête entretien ; or, même dans les métiers les moins rémunérés, « il suffit de travailler six heures, dit encore Marx, pour produire la somme moyenne des subsistances nécessaires à l'entretien quotidien du travailleur. Tout ouvrier fait donc par jour au moins deux heures de surtravail. » Ces deux heures, le patron ne les paie