Encyclique Rerum novarum
les soulèvements populaires se multiplient, les partis se montrent plus intransigeants, l'abîme se creuse davantage entre capital et travail ; « il faut, par des mesures promptes et efficaces», essayer d'améliorer la situation, elle ne saurait se prolonger impunément. Les hommes attentifs sont effrayés du progrès que fait quotidiennement le mal. « Que chacun, pour employer les expressions de Léon XIII, se mette à l'œuvre, et cela sans délai, de peur qu'en différant le remède, on ne rende incurable un mal déjà si grand. »
I. Extrême variété de ces causes. — Les causes delà crise sociale actuelle sont très nombreuses et très variées. Léon XIII a énuméré les principales, à la première page de son encyclique Sur la condition des ouvriers. « La soif d'innovation, dit-il, qui depuis longtemps s'est emparée des sociétés et les tient dans une agitation fiévreuse, devait tôt ou tard passer des régions de la politique dans la sphère voisine de l'économie sociale. Et, en effet, ces progrès incessants de l'industrie, ces routes nouvelles que les arts se sont ouvertes, l'altération des rapports entre les patrons et les ouvriers, l'affluence de la richesse dans les mains d'un petit nombre à côté de l'indigence de la multitude ; l'opinion enfin plus grande que les ouvriers ont conçue d'eux-mêmes et leur union plus compacte, tout cela, sans parler de la corruption des mœurs, a eu pour résultat final un redoutable conflit... Le dernier siècle a détruit, sans rien leur substituer, les corporations anciennes qui étaient pour les ouvriers une protection ; tout principe et tout sentiment religieux ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs, isolés et sans défense, se sont vus, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. Une usure dévorante est venue ajouter encore au mal. Condamnée à plusieurs reprises par le jugement de l'Eglise, elle n'a cessé d'être pratiquée sous une autre forme par des hommes avides de gain. A tout cela il faut ajouter le monopole du travail et du commerce, devenu le partage d'un petit nombre de riches et d'opulents qui imposent ainsi un joug presque servile à l'infinie multitude des prolétaires. »
Ces causes si diverses, qui ont toutes contribué à créer le
mal profond dont souffre notre société, sont les unes des causes anciennes et éloignées, les autres des causes actuelles et prochaines. Les causes anciennes et éloignées sont de trois ordres différents. Les unes sont d'ordre religieux ; d'autres, d'ordre politique ; d'autres, d'ordre économique.
II. Causes d'ordre religieux. — Sans aller jusqu'à dire, avec Claudio Janet, que « par quelque côté qu'on étudie les phénomènes de notre temps, on en vient toujours à cette constatation que la question sociale est non pas une question d organisation économique, mais une question religieuse ' », on ne saurait contester que l'oubli des principes chrétiens et l'affaiblissement du sentiment religieux n'aient exercé une influence considérable sur la production de la crise actuelle. La religion, en rappelant à chacun ses devoirs, en exigeant de tous le respect absolu des droits d'autrui, a été, est encore et sera toujours la plus puissante digue qu'on puisse opposer à la cupidité des uns et aux convoitises des autres. Elle constitue le plus efficace facteur de la paix, de l'union, de la justice et de la prospérité sociales.
1° Bienfaits de la religion au point de vue social. Aux époquesde foi, la religion, usant de sa divine influence, prévenait une multitude d'abus qui, depuis, sont devenus si fréquents et ont amoncelé dans les cœurs tant de rancunes. Elle adoucissait ce quelle ne pouvait supprimer et mettait un baume salutaire jusque sur les plaies qu'il ne lui était pas possible de guérir complètement.
a) A chaque instant, \epatron s'entendait répéter par elle que l'ouvrier est son frère ; que, comme lui. il est homme, chrétien, fils du Père que nous avons tous au ciel, héritier des récompenses éternelles ; qu'il a sa dignité, qu'il a droit au respect et que ce n'est pas un simple instrument de production ; — que le riche doit au pauvre aide, assistance, protection, amour ; qu'il a, par rapport aux malheureux, de rigoureux devoirs de justice et de graves obligations de charité ; — que