II. — EXPO-É DES DOCTRINES (suite
E. LE SYNDICALISME RÉVOLUTIONNAIRE l.
I. Originalité du Syndicalisme. — Le Syndicalisme a la prétention d'être un socialisme spécial et il n'admet pas qu'on le confonde avec aucune des formes préexistantes. Il est lui et pas un autre. Il se distingue, affirme-t-il, du Corporatisme, du Socialisme orthodoxe et de l'Anarchisme, qui résument les divers aspects de l'ancien socialisme. S'il a quelques points de commun, avec Tune ou l'autre de ces trois conceptions sociales, il a, surtout, avec elles des oppositions et des dissemblances dont quelques-unes sont fondamentales.
1° Il diffère du Corporatisme, a) Le grand, sinon l'unique souci du Corporatisme est d'assurer une plus grande somme de bien-être immédiat aux travailleurs. Par là, au lieu de développer l'esprit de lutte parmi eux, il fait tomber leurs colères et calme leurs impatiences. Loin de jeter le prolétariat contre la classe capitaliste, il s'applique à prévenir les conflits et à les adoucir quand il n'a pu les empêcher. Au lieu de chercher à creuser l'abîme entre le Capital et le Travail, il cherche à le combler. Au lieu de la guerre à outrance, il préconise l'entente et les transactions.
1. L'exposé qui est ici donné des doctrines du Syndicalisme révolutionnaire ne fait que reproduire, en le résumant, ce qu'en ont écrit les théoriciens du mouvement : Lagardelle, Berth et surtout George Sorel. De larges emprunts leur ont été faits.
Ses groupements, en devenant riches, sont devenus conservateurs ; ils n'entendent pas gaspiller leurs réserves à fomenter ou ù susciter des grèves souvent ruineuses ; ils préfèrent garder leurs fonds ou les employer en œuvres de mutualité et d'assistance. Ils estiment qu'ils n'ont aucun profit, quand ce n'est pas indispensable, à entrer en lutte avec le patronat et, comme leur première préoccupation est le profit, ils fuient la lutte de classe. Peureux, le syndicat est un instrument non d'attaque, mais de défense; non de combat, mais de paix; non de destruction, mais d'amélioration. Ils s'appliquent à l'adapter au milieu capitaliste, au lieu d'employer tous leurs efforts à étrangler le capitalisme.
« Pour tout cela, disent les Syndicalistes, il y a un abîme entre eux et nous qui voulons que l'on s'occupe moins du présent que de T avenir, des avantages personnels que des intérêts de la classe, de l'entente avec les bourgeois que de guerre aux capitalistes, d'améliorations matérielles que de perfectionnement, d'argent que d'indépendance et de dignité, de réformes que d'affranchissement et de révolution. »
b) Le Syndicalisme s'applique à grouper tous les salariés en une armée puissante et disciplinée dont les membres, animés du même esprit, pénétrés de la même ardeur, dévoués corps et âme à la même cause, marchent à l'assaut du patronat, uniquement soucieux d'assurer la victoire du prolétariat conscient et organisé. Le Corporatisme, au contraire, divise les travailleurs en un fractionnement infini de groupes insolidaires qui poursuivent séparément leurs revendications particulières. Aucune lutte commune ne les unit aucun lien intérieur ne les soude, aucune grande idée ne les anime, aucune ardente passion ne les secoue. Ils s'enlisent dans un égoïsme corporatif qui est tout
l'opposé de la solidarité ouvrière dontsinspire le Syndicalisme,
2° Le Syndicalisme diffère du Socialisme orthodoxe. Les deux écoles poursuivent bien l'affranchissementdes travailleurs, mais elles le poursuivent en prenant des chemins tellement différents quelles ne sauraient se rencontrer et, à plus forte raison, se confondre. Elles n'ont la même conception ni du but à atteindre, ni des moyens à employer, ni de la tactique à suivre, ni du
caractère à donner à l'organisation révolutionnaire. On pourrait dire que tout est opposition entre elles.
a) L'une se place sur le terrain exclusivement économique et politique, l'autre sur celui de la lutte de classe et de l'action directe ; la première marche au combat formée en parti, la seconde n'admet que l'embrigadement par classe; celle-ci tend à unesociété absolument renouveléeet n'a confiance dans aucun régime, pas plus dans le régime démocratique que dans les autres, celle-là aboutit à l'étatisme, à une plate copie de la société bourgeoise, à un simple changement de personnel gouvernemental.
b) L'établissement d'un régime purement démocratique est, d'après les Socialistes parlementaires (guesdides ou marxistes orthodoxes), le dernier terme de révolution qui s'opère. Mais, disent les Syndicalistes, parce qu'il sera populaire, l'Etat n'en sera ni moins concentré, ni moins absolu, ni moins unifié, ni surtout moins jaloux de tout pouvoir concurrent ou rival. Ils ne veulent pas entendre parler d une réalisation sociale étatiste qui, en supprimant le patronat actuel et le remplaçant par l'Etat, laisserait subsister le salariat. Le sort des producteurs n'en serait pas amélioré sensiblement ; il serait peut-être même rendu pire. Les ouvriers, alors comme aujourd'hui, seraient des salariés ; seulement, au lieu d'être à la solde de patrons individuels, ils seraient à la solde de l'Etat « devenu l'organe représentatif de l'ensemble de la société et faisant face désormais à toutes les fonctions de production, de distribution et autres ». A ce changement qu'ont-ils à gagner ? L'épanouissement du fédéralisme économique, au sein duquel seul l'être humain aura toute facilité de développement et de satisfaction, ne pourra se produire, sur les ruines du monde bourgeois, qu'à la condition d'éliminer les forces d'oppression concrétées par l'Etat, c'est-à-dire d'éliminer l'Etat lui-même.
Le Syndicalisme ne veut pas plus de la tutelle de l'Etat dans la société quil ne veut de la tutelle du patronat dans l'atelier ; il entend se débarrasser de l'une et de l'autre. Elles sont également odieuses et malfaisantes. Il poursuit une cassure complète entre la classe ouvrière et les formes existantes de pouvoir.
A ces formes il entend ne rien emprunter. Il n'a que faire
ni de leurs cadres, ni de leur ossature, ni de leurs organes, ni de leurs institutions. Tout cela est inutilisable pour l'édification de la cité future. Tenter de s'en servir, ce serait vouloir mettre du vin nouveau dans des outres vieilles.
c) Les Socialistes classiques, s'inspirant de théories qu'ils prétendent empruntées au plus pur Marxisme, soutiennent que la société est emportée par un courant irrésistible vers de nouveaux rivages et que, sous la seule influence de l'évolution économique, elle se transformera, d'elle-même et comme automatiquement, de société bourgeoise en société ouvrière. Le capitalisme, suivant le mot expressif de Marx, engendre son fossoyeur. Il porte dans ses flancs le principe de sa propre dissolution et le germe d'une réorganisation collectiviste. L'heure de cette réorganisation peut être avancée par l'arrivée au pouvoir d'une majorité socialiste. C'est aux travailleurs, en se formant en parti discipliné, à rendre possible cette prise depossession de l'Etat. Quand elle sera accomplie, ils n'auront qu'à attendre. Le reste regardera leurs mandataires qui, disposant de la toutepuissance législative, sanctionneront et hâteront l'œuvre de l'évolution économique. Il leur suffira de quelques décrets pour changer, du soir au lendemain, la face de l'univers. Le rôle du prolétaire se borne à déposer, aux jours d'élection, un bulletin dans l'urne.
Le Syndicalisme révolutionnaire trouve par iiop paresseuse et par trop simpliste cette conception des devoirs du travailleur. A Y action indirecte du Guesdisme, il oppose Yaction directe, « qui est l'exaltation de l'autonomie de toutes les forces ouvrières. Il fait appel à l'énergie, à l'initiative, à l'audace de chaque travailleur. Dans chaque syndicat, chaque ouvrier reste une force libre à qui l'on demande le maximum d'initiative, et, dans la confédération, chaque syndicat reste une unité libre, maîtresse de son plan d'attaque et de défense, n'attendant aucun mot d'ordre venu du centre, laissée entièrement à son libre arbitre, décidant souverainement de son action. L'armée ouvrière n'est plus ainsi une masse mécanique, composée d'automates marchant au doigt et à l'œil ; c'est une armée de libres tirailleurs tous animés d'un invincible esprit de lutte, et dont la libre impétuosité n'est jamais alourdie, ralentie ou amortie par un com-
QUESTIOX SOCIALE. 12
mandement lointain, émanant de bureaux engourdis et incompétents. »
3<> Le Syndicalisme diffère de l'Anarchisme. Les Socialistes orthodoxes accusent le Syndicalisme révolutionnaire de conduire à l'anarchie, et même de n'être qu'un anarchisme ouvrier. Il est incontestable qu'il s'applique avec autant d'ardeur que l'Anarchisme à secouer le joug de toute autorité, à supprimer l'Etat et tous ses succédanés, à libérer les individus de toute dépendance politique, civile et économique, et cependant il prétend qu'on ne saurait sérieusement le confondre avec lui ; il est séparé de l'Anarchisme « par un fossé aussi large et aussi profond que celui qui le sépare soit du Corporatisme, soit du Socialisme orthodoxe ».
a) Anarchisme et Syndicalisme n'ont pas les mêmes doctrines. Le Syndicalisme ne voit dans les anarchistes que des révoltés ou des rêveurs, des utopistes ou des violents, des idéologues ou des cyniques ; que des gens regrettant l'état de nature, se trouvant mal à l'aise au sein de n'importe quelle civilisation et poursuivant la destruction non pas seulement de tout Etat, mais de toute société proprement dite.
Le syndicaliste, au contraire, est l'homme de l'effort concerté, de Faction coordonnée, des réalisations positives, du sens éminemment pratique, des conceptions basées sur l'expérience et non sur l'idéologie. Il ne veut pas de domination, mais il ne veut pas non plus d'individualisme outrancier. Il se considère comme un être essentiellement social et il entend en mener la vie. Le, Syndicalisme le plus antiétatiste et le plus épris de liberté ne saurait donc être confondu ni avec l'Anarchisme individualiste dont les principes sont, a priori, antithétiques des siens, ni même avec l'Anarchisme communiste dont la métaphysique diffère si radicalement de la philosophie socialiste.
Le point de départ de tout Anarchisme, comme le fait remarquer Edouard Berth, « c'est l'individu, le moi considéré comme un simple, un absolu, une sorte de monade qui, comme celle de Leibniz, n'a ni portes, ni fenêtres sur le dehors et qui est, par suite, incommensurable et insociable par sa nature même. Avec un tel point de départ, il va de soi qu'il est à
tout jamais impossible d'arriver à reconstruire la société, car il serait aussi absurde de vouloir recomposer la société avec des unités isolées et insociables, qu'il serait chimérique d'espérer récomposer le mouvement avec des immobilités ».
Tout autre est la conception syndicaliste. Le Syndicalisme part de ce principe que l'homme est fait pour vivre en société, qu'isolé il ne saurait atteindre son plein développement intellectuel et moral, ni se procurer la somme de biens matériels auxquels il est en droit de prétendre, qu'il a continuellement besoin de ses semblables, qu'il doit associer ses efforts à leurs efforts, leur prêter son concours comme il attend le leur, que cette collaboration féconde, tous les jours plus étroite, devra être la base de la cité future, au sein de laquelle chacun vivra pour tous et tous pour chacun, dans la plus touchante des fraternités et la plus absolue des égalités.
b) Syndicalisme et Ànarchisme diffèrent par la méthode, comme ils diffèrent par les doctrines. Le premier s'appuie sur lexpérience, dédaigne les dogmes et les formules, commence par agir et faitensuite surgir la théorie de la pratique. Il est foncièrement pragmatiste. Le second est, lui, essentiellement idéologiste ;il fait surtout de Va priori, se pique de haut intellec tualisrae, n'arrive à l'action que par l'idée et souvent demeure confiné dans lidée. Il est fait de rêve et d'utopie plus encore que de révolte et de violence II s'est livré à une analyse impitoyable de toutes les tares de la société, mais ses récriminations sont stériles parce qu'elles restent dans l'abstrait et qu'il n'a rien de positif à proposer pour remplacer les institutions qu'il veut renverser. Il se résout, en fin de compte, à la négation de l'idée sociale, au refus de l'individu de se vouer à une œuvre collective. Les raisons morales, métaphysiques, humanitaires, sentimentales ou idylliques, derrière lesquelles il se retranche, ne sont, la plupart du temps, que le paravent à l'abri duquel se dissimulent l'égoïsme, l'amour des aises, l'horreur de toute contrainte, la lassitude, le dégoût, des aspirations imprécises et maladives. Il n'est qu'une forme de « l'égocentrisme », et l'égocentrisme est l'opposé même du Syndicalisme.
L'Anarchisme ne fait pas appel au prolétariat seulement, il s'adresse à toutes les catégories sociales. Il n'est pas un
mouvement ouvrier, il entend être et rester un mouvement humain. Il se recrute beaucoup moins parmi les travailleurs que parmi les intellectuels ; la plupart de ses adeptes sont des évadés de la bourgeoisie. Il n'attache aucune importance à la distinction desclassesetà laluttedesclasses. Il n'a aucune confiance dans l'efficacité de l'action des syndicats. Il est pour la révolte individuelle. C'est, on levoit, la négation même desconceptions fondamentales du Syndicalisme.
II. Existence et formation dune doctrine syndicaliste. — 1° Existence. Il n'y a qu'à réunir les éléments contenus dans les pages qui précèdent et à les coordonner pour avoir une idée du système syndicaliste.
a) Il est vrai que le Syndicalisme se défend d'avoir un système arrêté. Il n'a pas, dit-il, comme le Socialisme orthodoxe, coulé ses aspirations dans quelques formules abstraites, immuables et définitives qu'il entend, de gré ou de force, imposer à la vie. Il s'avoue incapable de nous dire, à l'avance, ce que sera demain. Il n'a pas en poche une constitution tout arrêtée pour la nouvelle Salente. Ce sont les circonstances, le temps, l'expérience, l'ingéniosité qui montreront ce qui sera le meilleur et qui se chargeront d'arranger bien des choses. A l'heure opportune, les institutions surgiront, comme d'elles-mêmes, sous la seule pression des événements et des besoins. A mesure qu'on ira, on découvrira des horizons nouveaux, des perspectives imprévues, des méthodes insoupçonnées, des réalisations possibles et encore inaperçues ; l'on s'organisera en tenant compte de toutes ces révélations et en mettant à profit l'expérience acquise.
Lorsque, au moyen âge, remarque-t-il, commença à se dessiner le mouvement des Communes, personne ne pouvait prévoir son aboutissement précis et annoncer sur quelles bases exactes serait édifiée la société que l'on voulait substituer à la féodalité. Aucun plan complet de reconstruction sociale n'existait dans l'esprit des honnêtesbourgeois qui s'attelèrent à l'œuvre de démolition du vieil édifice ; la seule chose qui fût bien arrêtée, c'est qu'ils voulaient s'affranchir de la tutelle seigneuriale. Résolus d'aboutir, ils prêtèrent leur concours à ces éner-
gics évolutrices que les collectivités portent en elles comme les individus, et, sous « l'influence combinée de la tenace persévérance des hommes et, des irrésistibles forces de la nature », s'opéra petit à petit, sans secousse et sans heurt trop violent, une transformation aussi profonde et aussi difficile que la transformation rêvée par le prolétariat d'aujourd'hui. Ainsi procédera-t-on cette fois encore.
Ce qui distingue le Syndicalisme est sa continuelle évolution. Il n'est figé dans aucune théorie, il n'a pas d'idée préconçue, il cherche dans la vie de tous les jours et dans les besoins immédiats du moment sa tactique et la solution des problèmes. Sa méthode est essentiellement expérimentale et par conséquent aux antipodes des méthodes socialistes. Elle rompt complètement avec l'apriorisme des formules scientifiques chères à Karl Marx et à ses disciples. Les Syndicalistes (( n'ont eu, disent-ils eux-mêmes, jusqu'ici ni le temps, ni le désir d'édifier un système ; ils commencent par agir, ils dogmatiseront quand ils n'auront plus rien à faire ».
b) Quoi qu'il en dise, le Syndicalisme a bienses doctrines. Elles peuvent ne pas être définitives et complètes ; il est possible qu'il soit amené à les modifier et même à les modifier profondément ; mais il y a des points qui paraissent acquis et dont l'ensemble forme un système qui se précise tous les jours.
2° Formation. Comment ce système s'est-il formé ? a) « Les idées syndicalistes, disait Hubert Lagardelle, en août 1907, au Congrès de Nancy, c'est la classe ouvrière elle-même qui les a dégagées, au cours de son expérience, endehorsde toute influence extérieure ; que dis-je ? contre toute influence extérieure. Oui, cette conception nouvelle sort des entrailles mêmes du prolétariat, c'est la vie qui la lui inspire quotidiennement, et si, loin d'avoir l'artificielle clarté des théories inventées de toute pièce, elle est parfois confuse comme la vie elle-même, elle s'éclaire, malgré tout, au feu de l'action. »
b) Le fait est peut-être vrai, mais ces idées, élaborées très lentement et sans beaucoup de suite, seraient probablement restées longtemps à l'état de « poussière d'étoile », s'il ne s'était trouvé, pour les recueillir, les coordonner, les compléter
et les expurger, des hommes comme Edouard Berth, Hubert Lagardelle, George Sorel et les autres rédacteurs du Mouvement socialiste. Ces transfuges de la bourgeoisie ont mis au service de la classe ouvrière leur culture intellectuelle, leur esprit scientifique et leur incontestable talent. Ils ont, comme Ta écrit l'un d'entre eux, « dans la mesure où elles leur étaient accessibles, exprimé ses intuitions et enregistré ses expériences);.
George Sorel est le plus vigoureux et le plus personnel des théoriciens du Syndicalisme. Comme les autres, il proteste qu'il n'entend pas indiquerau prolétariat sa route. Il n'est pas contestable, malgré cela, qu'il ne soit le grand promoteur du Syndicalisme doctrinal et queson action n'ait été très considérable dans l'orientation présente du mouvement révolutionnaire.
Le premier, il a signalé les déviations qu'on a fait subir au Marxisme et montré que les conceptions du maître ne pouvaient trouver leur réalisation intégrale que dans une organisation ouvrière basée sur la séparation des classes et l'action directe. Il a souligné les singulières analogies qui existent entre le Syndicalisme et le Marxisme expurgé de tout ce qui n'est pas spécifiquement marxiste. Avant tout autre aussi, lui qui a horreur des prophéties et entend n'être qu'un enregistreur de phénomènes présents, il a annoncé que la grève générale serait le moyen de réaliser la grande « catastrophe » prévue par Marx. C'est de ses œuvres que l'on peut le mieux dégager les idées directrices du Syndicalisme.
c) C'a été une rare bonne fortune pour celui-ci de trouver de pareils hommes pour préciser ses aspirations et synthétiser ses vues. Ils ont tiré des faits les enseignements que ceux-ci renfermaient et, tout en s'abstenant de dogmatiser, ils sont arrivés à constituerun véritable corps de doctrine à l'usage du prolétariat organisé. On peut dire qu'ils ont révélé le Syndicalisme, non pas seulement à la classe bourgeoise qui de ce redoutable mouvement ignorait tout, sauf certaines manifestations extérieures violentes ; mais à la classe ouvrière elle-même qui n'en connaissait guère davantage ni les aspirations, ni la tactique, ni la portée.
Très peu nombreux sont, aujourd'hui encore, parmi les sjndiqués et même parmi les affiliés à la Confédération Gêné-
raie du Travail ceux qui savent au juste ce qu'est le Syndicalisme, ce qu'il veut et ce qu'il compte faire pour arriver au but qu'il s'est tracé. La masse des travailleurs ne s'attarde pas aux théories, elle se préoccupe peu desdoctrines, elle va droit à l'action. Elle marche, suivant ses propres impulsions ou obéissant à des meneurs, sans beaucoup se soucier si ses gestes cadrent avec un plan quelle ignore et s'ils s'harmonisent avec des conceptions qu'elle ne s'est pas donné la peine d'étudier. Elle a eu, jusqu'à présent, les allures d'une troupe d'irréguliers qui se ruent à la bataille.
III. But du Syndicalisme . — 1° But éloigné. Le Syndicalisme poursuit la suppression du salariat et du patronat sous toutes leurs formes et, à la place « du régime de contrainte » actuel, il veut établir un régime de liberté. Il entend que le travail soit libre dans la société libre. Son but est de débarrasser l'atelier de toute tutelle du dehors et d'y substituer à la discipline imposée par un maître, la discipline volontaire des travailleurs associés, mais non hiérarchisés. Il croit qu'il n'y a qu'un moyen d'affranchir le travailleur : affranchir le travail. « L'ouvrier, dit-il, n'est esclave que parce que le métier est serf. » Il n'ignore pas que l'unité d'action est indispensable ; mais il ne veut pas d'une unité qui vienne du dehors, qui ait son principe dans la direction ou le commandement d'un chef; l'unité nécessaire doit être le fait de l'entente, de la bonne volonté, de la communauté d'aspirations et d'intérêts des producteurs.
2° But prochain. En même temps qu'il tend vers ce but que l'on pourrait appeler but éloigné, le Syndicalisme en poursuit un autre plus immédiat qui n'est que le moyen d'atteindre le premier. // se propose de grouper les ouvriers dans leurs cadres naturels, de les unir fortement, de faire leur éducation morale comme le capitalisme fait leur éducation technique, de leur donner conscience de leur force, de leur apprendre à se servir de leur puissance, de les former aux luttes de classe, de les mettre en état de renverser, avec toute l'organisation capitaliste, « tout le système d'idéologie traditionnelle » et de rem-
placer les institutions existantes par des institutions nouvelles capables de faire face à tous les besoins de la production et de la distribution établies sur d'autres bases.
Jusqu'ici, même après les atteintes qu'a subies son autorité, c'est le patron qui commande dans l'atelier, c'est lui qui porte les responsabilités et prend les initiatives. Le Syndicalisme entend transformer tout cela. 77 voudrait réduire le patron à Yélat de simple bailleur de fonds et de fournisseur d'outillage. Les ouvriers associés seraient, moyennant une redevance représentant l'intérêt des capitaux à eux avancés, leurs propres maîtres ; ils auraient la direction de l'entreprise et se partageraient les bénéfices. Un jour même doit venir où, avec leurs réserves, ils pourront acquérir la propriété collective des moyens de production. Actuellement, le capital salarie le travail ; avec le nouvel ordre de choses, le contraire se produira, c'est le capital qui sera au service du travail.
Le Congrès corporatif d'Amiens de 1906 précise ainsi le but poursuivi par le Syndicalisme :
« Dans l'œuvre revendicatrice quotidienne, le Syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de l'œuvre du Syndicalisme ; il prépare l'émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste ; il préconise, comme moyen d'action, la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale ;
« Le Congrès déclare que cette double besogne quotidienne et d'avenir découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques et philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat. »
IV. Base du Syndicalisme. — a) // repose sur l'association égalitaire ; car, pour lui, association est synonyme de puissance,
de richesse, de capacité centuplée ; tandis qu'isolement signifie faiblesse, stérilité et misère. Mais il ne veut associer que des hommes appartenant à la même classe. Il proclame tout autre groupement sans cohésion durable et contre nature. Il ne veut dans ses syndicats ni politiciens, ni bourgeois. Pour y être admis il faut être un salarié. Pendant longtemps, il n'a considéré comme salariés que ceux qui vendent à un patron leur force de travail. Les fonctionnaires, les employés des carrières libérales, quoique rétribués par autrui, n'étaient pas considérés comme des salariés. Il n'en est plus ainsi. On a admis leurs groupements dans la Confédération Générale du Travail et on les considère comme faisant partie de la classe ouvrière. C'est une déviation qui peut avoir des conséquences considérables.
b) Les syndicats ne sont pas seulement des instruments de lutte, ils sont aussi des écoles d'éducation ouvrière et des foyers d'énergie prolétarienne. En attendant qu'ils deviennent les cellules constitutives de la société régénérée, ils fournissent aux travailleurs conscients les moyens de centupler leurs efforts, en unifiant leur opposition à la société bourgeoise. Là, les producteurs sont placés dans leurs cadres naturels et réunis sur leur terrain propre : le terrain de la production. Organisés en classe, ils marchent à la conquête de l'atelier capitaliste dont ils veulent faire l'atelier socialiste. Toutela révolution sociale est contenue dans cette transformation fondamentale de l'atelier. L'atelier est le champ de bataille de leur activité révolutionnaire ; ils le conçoivent sans maître et hautement progressif. C'est sur ce plan que se modèlera la société future. Tout ce qui n'est pas fonction de cet atelier devra disparaître.
c) Le Syndicalisme n entend pas que ses sections soient conduites par des évadés de la bourgeoisie, « avocats sans causes, médecins sans malades et sans science, étudiants de billard, journalistes pauvres de talent, mais riches d'ambition, commisvoj'ageurs beaux parleurs, employés de magasin bien cravatés, politiciens en quête d'un siège électif, déclassés cherchant une carrière et une issue». De ces bourgeois, qui ont jusqu'ici formé les états-majors socialistes, on ne veut plus. Ils ont fait leurs preuves. Elles ont étédéplorables. Ils ne sont que des parasites vivant de l'ouvrier sous prétexte de le servir et de le défendre.
C'est auxtravailleursà s'organiser, à se gouverner eux-mêmes, à acquérir les capacités nécessaires pour diriger l'industrie. Seuls ils doivent entrer dans les cadres de leurs groupements. Mais, si les salariés seuls peuvent faire partie des syndicats prolétariens, tous les salariés ont le droit d'y pénétrer, quelles que soient leurs opinions politiques, leurs préférences philosophiques, leurs convictions religieuses. On ne leur demande que de prêter un concours loyal au mouvement qui doit aboutir à l'émancipation de la classe ouvrière Le Syndicalisme suppose le sacrifice constant de l'intérêt particulier à l'intérêt supérieur de la classe ; il repose sur l'abnégation de ses membres, auxquels il demande un dévouement sans borne à la cause, jusqu'au jour où elle aura triomphé de tous les obstacles et de toutes les oppositions.
V. Le Syndicalisme et l'Etat. — a) Poursuivant l'émancipation intégrale du travailleur, le Syndicalisme ne se borne pas à vouloir le libérer du Capitalisme, il veut le soustraire au joug de l'Etat qu'il cherche à briser. L'Etat doit disparaître comme le patronat ; lai aussi a fait son temps. Loin d'être, toujours, une institution indispensable, il n'est plus, aujourd'hui, qu'une machine surannée, qu'un obstacle à la réalisation de l'idéal socialiste. Ceux qu'anime la volonté d'atteindre cet idéal disent avec Engels : « A un certain degré du développement économique qui était nécessairement lié à la scission de la société en classes, cette scission fit de l'Etat une nécessité. Nous nous approchons à grands pas d'un degré de développement de la production où, non seulement l'existence de ces classes a cessé d'être une nécessité, mais où elle devient un obstacle positif à la production. Les classes disparaîtront aussi fatalement qu'elles ont surgi ; avec elles s'écroulera inévitablement l'Etat. La société qui organisera la production sur les bases d'une association libre etégalitaire des producteurs trans portera toute la machine de l'Etat, où sera dès lors sa place, dans le musée des antiquités. »
b) Puisque l'Etat est condamné à disparaître, il faut bien se garder de le consolider en étendant ses pouvoirs, en multipliant ses fonctions et en augmentant le nombre de ses monopoles.
Donc, pas d'accroissement des services publics, pas d'étatisation des moyens de production, comme le demandent les Marxistes et les Socialistes d'Etat. « C'est un mauvais système pour détruire quelque chose que de commencer par le fortifier. Et ce serait augmenter la force de résistance de l'Etat que de favoriser l'accaparement parlui desmoyens de production, c'estn dire de domination... L'Etat — c'est-à-dire l'ensemble des services publics constitués — n'est pas une institution qui n'a besoin que de corrections par-ci, de corrections par-là. II n'y a pas aie perfectionner, il n'y a qu'à le supprimer. »
C est à cette suppression que, dès maintenant, s'appliquent les Syndicalistes, toutens'abstenant de participer directement à la vie parlementaire. Ils ne placent pas la lutte sur le terrain politique, parce qu'ils ne visent pas à une simple modification du personnel gouvernemental ; mais bien « à la réduction de l'Etat à zéro, en transportant dans les organismes syndicaux les quelques fonctions utiles qui font illusion sur sa valeur et en supprimant les autres purement et simplement ».
c) Ainsi le Syndicalisme ne lutte pas seulement et directement contre les patrons, il lutte tout aussi résolument contre iEtal, qui est l'expression défensive du patronat et, par cela même, en est le souteneur obligé II cherche à lui arracher insensiblement toutes ses attributions ; son but est de « vider l'organisme politique bourgeois de toute vie et de faire passer tout ce qu'il contenait d'utile dans un organisme politique prolétarien créé au fur et à mesure des possibilités ».
En un mot, le Syndicalisme révolutionnaire se pose comme rival et adversaire de l'Etat. L'Etat représente le pays, le peuple, toutes les classes. Il est conservateur de ce qui est. Le syndicat, dans l'esprit des meneurs de la Confédération Générale du Travail, représente la classe ouvrière allant à la conquête de l'autonomie. Il ignore l'existence du pays, du peuple, de la nation. S'il s'en souvient, c'est pour réagir contre eux parce que dans ces « idéologies juridiques », créations artificielles du droite comme il les appelle, il ne voit que fiction, que mensonge, que sanction d'esclavage. Il va de lavant, uniquement préoccupé des intérêts de la classe prolétarienne ; il n'a nul souci si ces intérêts vont contre ceux de la nation. La politique révolution-
naire est la politique de la classe ouvrière combattant celle de la classe bourgeoise synthétisée dans l'Etat. Elle ne respecte pas l'unité nationale, elle est la politique d'un Etat en formation dans et contre l'Etat traditionnel.
d) De même que le Syndicalisme s'est donné pour mission d'enlever au patron ses fonctions dans l'intérieur de l'atelier, il s'efforce d'arracher à l'Etat ses fonctions dans l'intérieur de la société. Il tend à lui enlever toutes « les attributions qu'il a abusivement monopolisées et qui ont trait au monde du travail, pour les prendre pour lui seul à qui elles reviennent de droit». Ni accaparer l'Etat, ni le perfectionner, mais le détruire : tel est le mot d'ordre du Syndicalisme.
Les Syndicalistes ne sont partisans ni d'une législation ouvrière, ni de réformes octroyées par les Pouvoirs, ni dune reconnaissance officielle de leurs groupements, ni même d'améliorations de détail spontanément offertes par l'Etat dont ils dédaignent les présents et dont ils repoussent la tutelle. Ils l'accusent de vouloir, par ses avances, « canaliser et énerver la force ouvrière » et de chercher, par quelques allocations, à faire des syndicats « ce que l'Empire avait tenté de faire des sociétés de secours mutuels : des auxiliaires du Gouvernement ».
Ils disent avec Griffueilhes : « Les institutions que les Gouvernements ont créées ont un but suspect. Ces institutions déplacent notre action en la mettant sous la tutelle du Pouvoir. Avec elles, l'organisation ouvrière deviendrait un organisme d'Etat. »
Toute la doctrine syndicaliste par rapport à l'Etat peut se résumer dans ces paroles de Vaillant, au Congrès de Nancy, en août 1907 : « Le jour où à Raon-1'Etape ou sur tel autre point du territoire les soldats, qui sont des ouvriers qui, le lendemain, rentreront à l'usine, tirent des coups de fusil parce que leur maître, le Gouvernement, leur a commandé de tirer, les syndicats les moins avancés comprennent qu'il faut désarmer l'Etat de ces soldats, de ces fusils, et qu'il leur faut combattre de toutes façons et de tous leurs efforts, et comme le patronat, cet Etat, armé contre le prolétariat, pour le patronat. Qu'on appelle cette action contre l'Etat armé antimilitarisme ou
antiétatisme, les mots n'y font rien ; il y a là une action révolutionnaire nécessaire dont le terme est la suppression de l'Etat. »
Proudhon avait donné déjà la formule de 'a transformation à opérer quand il écrivait dans son Idée générale de la Révolution au XIXe siècle : « Ce que nous mettons à la place du gouvernement, c'est l'organisation industrielle. Ce que nous mettons à la place des lois, ce sont les contrats. Ce que nous mettons à la place des pouvoirs politiques, ce sont les forces économiques. Ce que nous mettons à la place de la police, c'est l'identité des intérêts d. »
VI. Syndicalisme et Capitalisme. — L'article fondamental du programme S3'ndicaliste est la suppression du patronat et la substitution à Y atelier capitaliste de râtelier socialiste, c'est-àdire de l'atelier sans maître, de l'atelier propriété des travailleurs associés, soustraits à toute autorité étrangère et n'admettant d'autre discipline que celle qu'ils se seront librement imposée eux-mêmes. Mais les syndicalistes, aux moins les syndicalistes intelligents et réfléchis, reconnaissent que le monde ouvrier n'est pas encore prêt pour cette substitution. L'éducation du prolétariat n'est pas suffisamment faite ; vouloir le charger, à l'heure actuelle, d'assurer la production et la distribution serait une tentative souverainement imprudente. On s'exposerait à retarder pour de nombreuses années l'avènement de la cité rêvée et peut-être à compromettre irrémédiablement la refonte sociale que l'on poursuit. Il faut attendre. Le moment propice viendra, il appartient aux travailleurs d'en hâter la venue en mettant toute la diligence dont ils sont capables à acquérir les qualités professionnelles et les vertus morales sans lesquelles ils ne sauraient utilement assumer la direction de l'atelier socialiste.
1. Cette formule laisse perplexe. On nous présente une société sans autorité, sans d'autres liens que des contrats ; on a beau nous dire que les classes sociales ayant disparu et que tous les humains étant des travailleurs égaux enrôlés dans le syndicat de leur profession, il n'y aura plus d intérêts divergents pour troubler la concorde, nous sommes en droit de rester sceptiques. Qui dirigera « l'atelier sans maître » ? L'élite syndicale, nous répond-on. Mais alors n'est-ce pas l'autorité supprimée qui se reconstitue ?
Tout en étant fermement décidé à détruire le Capitalisme, le Syndicalisme ne méconnaît pas ses mérites. 11 reconnaît qu'il a rendu d'immenses services soit à la production qu'il a intensifiée en perfectionnant l'outillage et en transformant les anciens procédés de travail, soit à l'atelier qu'il a puissamment organisé et savamment adapté aux besoins de la grande industrie, soit à la classe ouvrière qu'il a assouplie, disciplinée et éduquée. Parfois, il a eu la main très dure, mais il ne faut pas trop lui en savoir mauvais gré ; il y était souvent contraint et, d'ailleurs, ses excès eux-mêmes ont eu leurs avantages. Ils ont servi à grouper les ouvriers qui, poussés par l'instinct de la défense, se sont associés pour opposer à la force patronale une force capable de se mesurer avec elle et de lui tenir victorieusement tête.
b) En attendant qu'ils puissent supprimer le Capitalisme et se substituera lui, les travailleurs doivent s'appliqueràdeux choses: à affaiblir progressivement l'autorité du patron dans l'atelier, en faisant plus large, chaque jour, dans l'intérieur de l'usine leur part d'administration et de contrôle ; à contraindre le Capitalisme à intensifier sans relâche la production et à perfectionner les moyens de la réaliser, en exigeant sans cesse des augmentations de salaire et des diminutions d'heures de travail. Sous peine d'aller à la ruine, il est bien contraint de prendre des mesures pour produire davantage et produire à meilleur compte.
De toutes ces améliorations et de tous ces progrès, « ses héritiers présomptifs » profiteront un jour ; c'est pour eux, en définitive, qu'il les réalise. Il est de leur intérêt de le tenir en haleine et de le forcer à toujours faire mieux. De la sorte, lorsque viendra louverture de la succession, l'héritage sera plus considérable. Ceux qui sont appelés à le recueillir doivent, dans l'ardeur de leur propagande socialiste, veillera ne compromettre aucune des acquisitions du régime capitaliste ; agir autrement serait travailler contre eux-mêmes.
c) L'héritage qui les attend se compose de l'immense outillage et des vastes locaux que le patronat a créés, des merveilleux procédés de fabrication qu'il a inventés, des débouchés qu'il s'est procurés, des habitudes d'ordre et de discipline qu'il a su intro-
duire dans l'atelier ; en un mot, de tout le riche et puissant instrument de production qu'il a mis des siècles à trouver, à organiser et à perfectionner. Pour le moment, le Syndicalisme se contente de surveiller le fruit, il l'aide à arriver à pleine maturité, il le cueillera quand il estimera que l'heure est venue.
VII. Le Syndicalisme et le Parti socialiste. — Quoique la masse ouvrière continue à soutenir de ses votes les candidats socialistes en quête d'un mandat électif, les Syndicalistes « conscients » proclament que le salarié doit de plus en plus secouer le joug que les politiciens du Parti ont, jusqu'ici, fait peser sur lui et s'affranchir de la tutelle dans laquelle ils veulent continuer à le tenir. « L'action de ces politiciens, disentils, a pu être utile et bonne autrefois, elle ne correspond plus aux besoins de la situation présente. Le Parti socialiste n'est qu'un parti électoral ramasseur de mandats législatifs aujourd'hui, de porte-feuilles ministériels demain. Il ne faut rien avoir de commun avec lui ; le Syndicalisme est la seule véritable organisation révolutionnaire. Il existe un antagonisme radical entre sa conception de la refonte sociale et celle des Socialistes politiques. »
a) Les Syndicalistes doivent se suffire à eux-mêmes et faire eux-mêmes leurs propres affaires. Ils disposent de moyens de lutte et de victoire souverainement efficaces. Qu'ils comptent sur eux et non sur la vertu magique des combinaisons de la politique, qu'ils cessent de croire que l'émancipation du prolétariat soit subordonnée à la conquête de l'Etat ; ce n'est pas par voielégislative que s'opérera la transformation sociale. Si elle veut s'émanciper, la classe ouvrière doit utiliser autre chose que l'organisme politique et administratif qui a servi à la bourgeoisie pour asseoir sa domination.
b) Le Syndicalisme et le Parti socialiste ne se composent pas des mêmes éléments. Le Syndicalisme n'admet dans ses cadres que des travailleurs, et plus particulièrement des travailleurs manuels, des salariés, des hommes appartenant à la même classe, tandis que le Parti « embrasse, suivant l'expression de Guesde au Congrès de Nancy, toutes les activités, les plus cérébrales comme les plus musculaires, ingénieurs, chimistes,
savants de toute nature, en mesure d'assurer le fonctionnement de la production supérieure de demain... » Bien plus, dans les rangs du Parti, les patrons peuvent prendre place comme les ouvriers. Le Parti fond ensemble les classes, il les rapproche, au lieu de les dresserl'une contre l'autre et de les jeter dans un formidable corps à corps, comme entend le faire le Syndicalisme.
c) Le Syndicalisme et le Parti socialiste ne poursuivent pas le même but immédiat : celui-ci s'attache à la conquête du pouvoir; celui-là à la transformation de l'atelier et à la prise de possession des moyens de production.
d) Ils ne préconisent pas V emploi des mêmes procédés : l'un veut que l'on arrive par le jeu ou légal ou révolutionnaire des institutions gouvernementales conquises ; l'autre par la violence et les mesures catastrophiques dont nous avons précédemment parlé.
é) Ils se font des idées diamétralement opposées du rôle des groupements professionnels. Le Syndicalisme voit en eux le grand instrument de lutte, d'expropriation, d'éducation ouvrière et de triomphe ; le Parti n'y aperçoit que des auxiliaires qui peuvent être précieux, mais à la condition d'accepter sa direction et de joindre leurs efforts aux siens. « L'action syndicale, pour le Parti socialiste, devrait être simplement la semence qui ferait pousser adhérents et électeurs, sans lesquels il ne peut exister. Le Syndicalisme devrait être uniquement le recruteur de forces que son effort — à lui Parti — est impuissant à lui procurer. Le mouvement ouvrier est le mineur, l'adolescent ; le Parti est le majeur, l'adulte ; il aurait pour rôle d'apprendre au Syndicalisme à se mouvoir, guidant ses pas, surveillant et protégeant sa marche. C'est, à ses yeux, le travailleur inhabile, inexpérimenté, incapable, ne pouvant parvenir à donner à ses luttes la portée nécessaire que par une mise en valeur que seul le Parti peut lui assurer et lui garantir. »
Les Syndicalistes entendent, au contraire, faire eux-mêmes et seuls leurs propres affaires ; ils refusent, non seulement de se soumettre à la direction du Parti, mais encore de collaborer avec lui ; ils n'ont aucune confiance dans sa tactique. Combiner leur action avec la sienne serait aller à un insuccès assuré. On
n'aboutirait qu'à briser « le magnifique élan » qui jette, en ce moment, la classe opprimée contre la classe expoliatrice et à ralentir un mouvement qui, tôt ou tard, doit donner la victoire. Pas d'action commune, pas de marche concertée et parallèl e, pas de partie liée ; mais chacun pour soi et chez soi.
f) Le Parti socialiste est amené, qu'il le veuille ou non, à soutenir ce que le Syndicalisme veut détruire : l'organisation de la Force qui protège la fabrique capitaliste et qui s'appelle l'Etat. Dans la mesure où il participe à la vie des institutions présentes, le Parti devient pour ces institutions un élément de conservation. Il ne peut entrerdans les ministères ou faire partie d'une majorité parlementaire sans être amené à défendre l'Etat.
g) En pratique, le Syndicalisme na jamais intégralement appliqué les principes qui précèdent ; il s'est contenté de les affirmer. A aucun moment, il n'a entièrement rompu avec le Parti socialiste, malgré tous les griefs qu'il a articulés contre lui. Si, pendant quelque temps, il a paru vouloir s'affranchir de sa tutelle et mener seul la lutte en se plaçant sur le terrain exclusivement professionnel, il est peu à peu revenu aux anciennes méthodes. Le Syndicalisme extrémiste, qui s'est rangé sous la bannière de Moscou, a toujours eu un caractère nettement politique. Les dirigeants de la Confédération Générale du Travail non unitaire ont, à leur tour, fait amende honorable et demandé à rentrer dans le giron du Parti.
VIII. Syndicalisme et Socialisme d'Etat. — Il y a un abîme entre le Syndicalisme et le Socialisme d'Etat ; ils sont aux antipodes l'un et l'autre.
L'un tend à supprimer l'Etat ; l'autre, à le fortifier en multipliant ses fonctions et ses monopoles, à le transformer en providence universelle.
Celui-là ne veut rien lui emprunter et soutient que le prolétariat doit se créer, de toutes pièces, à lui-même ses instruments d'action comme ses instruments de lutte ; celui-ci entend lui prendre ses cadres et utiliser son organisation, en le«s adaptant.
Le Socialisme d'Etat aboutit à étendre le domaine des
institutions administratives existantes, à développer le champ d'action des rouages de la société présente et non pas à lui substituer, comme le réclament les Syndicalistes, des organismes nouveaux de formation purement ouvrière. Il fausse l'esprit des masses et fait dévier leur action.
Ainsi que l'écrivait Lagardelle dans Pages libres, il enlève au prolétariat toute confiance en lui-même, lui fait tout espérer de l'action providentielle de l'Etat et l'intéresse seulement au maintien et au renversement du personnel gouvernemental. Autant le Syndicalisme est une doctrine de combat et d'énergie, n'attendant rien que des efforts conscients du prolétariat lui-même, autant le Socialisme d'Etat est un principe de dissolution et une marque de lassitude et de faiblesse ; il compte sur l'intervention extérieure du Pouvoir pour réaliser ce que l'action personnelle devrait réaliser seule.
Le premier est fait pour se développer dans les pays à large et pleine vie industrielle ; le second convient aux nations en décadence économique, aux peuples anémiés, vieillis, sans idéal ni virilité. Le mot d'ordre et le cri de ralliement de tout socialiste soucieux de maintenir l'esprit révolutionnaire vivant et fécond dans les masses doit être : « l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes ». Il n'y a de vraie et d'efficace que l'action directe, c'est à-dire que l'action personnellement exercée par les intéressés.
IX. Syndicalisme et paix sociale. — Le Syndicalisme révolutionnaire tient la paix sociale pour une utopie aussi dangereuse qu absurde.
La paix n'est pas possible entre des classes qui ont des intérêts diamétralement opposés. Elle ledeviendra, mais elle ne le deviendra que par le triomphe définitif du prolétariat, l'entier écrasement de la bourgeoisie et l'établissement du régime socialiste. En attendant, ce doit être la guerre, la guerre sans trêve, ni merci, ni repos, entre des éléments sociaux qui sont nécessairement ennemis.
Rêver de trouver un modus vivendi dans lequel, par des concessions réciproques, les diverses classes sociales arriveraient à s'entendre, dans le respect des droits de chacun, c'est
« courir après la quadrature du cercle » ; c'est vouloir « atteler ensemble l'agneau et le léopard ».Les travailleurs auraient tort de se laisser prendre à ce pic i^e grossier ; il faut qu'ils s'isolent de plus en plus dans leurs cadres corporatifs, qu'ils s'y enferment et gardent jalousement leur autonomie. Loin de chercher ce qui peut adoucir ou supprimer les conflits, ils doivent plutôt se préoccuper de les envenimer et de les entretenir. Que leur poudre soit toujours sèche ; la lutte s'impose; ce n'est pas la main qu'il faut tendre, c'est le poing qu'il faut montrer.
Un des principaux buts du Syndicalisme révolutionnaire est de révéler leur force aux ouvriers, de les former en groupements de bataille, de développer leurs instincts de combat, de les dresser à une lutte dont il leur a démontré la nécessité, de leur fournir des armes et de leur en enseigner le maniement, de les conduire à l'assaut de l'atelier et de l'Etat. La lutte de classe et Faction directe da prolétariat constituent les articles fonda' mentaux de son credo.
X. Syndicalisme et patriotisme. — a) En principe, le Syndicalisme laisse à ses adhérents la liberté d'être patriotes ou internationalistes à leur gré, et il faut reconnaître que, durant la dernière guerre, contrairement à certaines déclarations inquiétantes, l'immense majorité des Syndicalistes a courageusement fait son devoir.
b) Pourtant, défait, la plupart de ses membres, surtout de ses membres influents, font nettement profession d'internationalisme. « Ne possédant pas, disent-ils, la plus petite parcelle du sol national, vivant en paria sur la terre où il est né, étranger aux traditions morales de son pays, faute de pouvoir les saisir et les comprendre à cause de l'insuffisance de sa culture, le prolétaire ne saurait se faire de la patrie la même conception que le riche et le bourgeois. Le mot patrie est presque pour lui vide de sens. Sa grande, pour ne pas dire son unique préoccupation est d'échapper à la misère qui le guette et de s'assurer le pain quotidien. La patrie ne fut souvent pour lui qu'une dure marâtre, pourquoi se croirait-il obligé de la défendre ? Il laisse ce soin à ceux qui possèdent et qui jouissent. Il n'a aucun in-
térêt à se faire tuer pour protéger ou pour reculer des frontières qui séparent des peuples que la communauté de mœurs, de caractère, d'origine, de langue, d'aspirations ou d'intérêts, devrait tenir unis *. »
c) // est attaché au milieu où il est né et où il a grandi, mais il ne saurait y être attaché autrement que par le souvenir. Dès qu'il a l'âge d'homme, ilest souvent contraint de s'éloigner pour aller à la recherche du travail qui le fera vivre. Il doit courir le monde en quémandant de l'ouvrage. Il s'arrête là où un atelier ou un chantier lui est ouvert. Il s'y installe, il y travaille, il y vit, il y fonde un foyer, il y élève sa famille. Là, est sa vraie patrie.
d) Il a beaucoup plus d'affinités avec les prolétaires des pays étrangers qu avec les bourgeois du pays où il est né et où il habite. Ceux-ci ne peuvent être pour lui que des adversaires dont tout le sépare ; ceux-là sont des frères en misère, des membres de sa classe, les seuls hommes avec lesquels il puisse s'entendre et faire œuvre commune. Le prolétaire n'a pas de patrie, au moins de patrie au sens classique du mot ; il n'a donc pas de raison d'être patriote. Il laisse cela aux « grands ancêtres » de 1792 et aux socialistes à panache. Sa seule patrie à lui, c'est sa classe, la collectivité des travailleurs ; la patrie territoriale r il la répudie comme une marâtre et une exploiteuse.
« Aujourd'hui, fait remarquer Edouard Berth, le patriotisme révolutionnaire a vécu; quelque chose d'autre a surgi, un sentiment nouveau est né : l'idée déclasse se substituant à l'idée de patrie et marquant la scission du peuple d'avec l'Etat et d'avec la Démocratie. »
1. « Qu'est-ce donc au juste que la patrie pour ces centaines de milliers d'exploités qui, après avoir peiné à l'usine dix ou douze heures, n'ont même pas de quoi satisfaire leurs besoins primordiaux, alors qu'en face de l'usine, du bagne, se dresse le château patronal?
« Exploiteurs allemands, français, anglais ont des intérêts communs, cela est indéniable ; également, ouvriers allemands, français, anglais ont des aspirations identiques. Quels intérêts, par contre, peuvent-ils avoir à s'entretuer, eux qui, après comme avant une guerre meurtrière dont ils feraient les irais, resteraient des exploités.
« C'est là ce qu'ont compris, aujourd'hui, les travailleurs, et pour ces raisons la propagande internationaliste et antimilitariste ne se justifie que trop » Paul Delesale, Les Bourses du Travail, p. 41.