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XI. Syndicalisme, pacifisme et antimilitarisme

a) Le Syndicalisme n'est pas pacifiste. Sans être partisan des grandes tueries humaines, il partage les idées de Proudhon. Il croit que l'homme est fait pour la lutte, que l'antagonisme est la loi fondamentale de l'univers et que la guerre est un facteur nécessaire de progrès Si on la supprimait, ce serait « l'immobilité, la stagnation, l'atonie et la mort ».

Elle durera autant que l'humanité, mais elle changera de forme et d'objet. Elle se fera sur un autre terrain L'industrie est le champ de bataille de l'avenir et, dans ces combats d'un nouveau genre, les belligérants auront besoin d'autant de courage, d autant de mépris des voluptés et de la mort, que dans les luttes actuelles Là aussi le triomphe appartiendra au plus vaillant, au plus énergique et au plus hardi Là, pareillement, seront vaincus les lâches, les pusillanimes, les jouisseurs. La seule différence, c'est que le travailleur y remplacera le soldat, que l'on ne se battra pas à coups de fusil et que le sang ne coulera pas ; mais l'antagonismeexistera comme un stimulant puissant entre tous et comme le plus merveilleux metteur en mouvement de l'activité humaine. Le travail lui offrira un champ d'opération bien autrement fécond que la guerre. En attendant, celle-ci demeure l'école de virilité par excellence.

o) Le Syndicalisme révolutionnaire a nettement pris position contre Varmée et le militarisme, mais son antimilitarisme n'est inspiré, déclare-t-il, ni par la peur des coups ou des pertes, comme l'antimilitarisme bourgeois, ni par la haine de toute discipline et de tout frein, comme l'antimilitarisme anarchiste. Il n'a pas son principe dans une horreur abstraite et sentimentale de la guerre et du soldat, il prend sa source dans la lutte déclasse, o II est né de l'expérience des grèves et des luttes syndicales où, toujours, en face de lui l'ouvrier rencontre l'armée, gardienne du capital et gardienne de l'ordre ; en sorte qu'elle lui est apparue comme un simple prolongement de l'atelier capitaliste et, par conséquent, comme le symbole vivant de sa servitude. Mais, dès lors, l'antimilitarisme n'est plus une protestation individuelle contre la caserne au nom de principes plus ou moins abstraits ; il n'est plus la simple sécession d'individus se retirant de la collectivité nationale pour recou-

vrer une indépendance tout égoïste, une simple désertion individuelle pouvant être assimilée à une lâcheté; il est la sécession d'individus se retirant de la collectivité nationale pour entrer dans la collectivité ouvrière et l'adoption d'une patrie nouvelle à laquelle ils se dévouent corps et âme, à la vie et àla mort. L'antimilitarisme ouvrier tire donc toute sa valeur et tout son sens de son union intime avec l'idée de lutte de classe ; séparez l'antimilitarisme de cette idée et il n'est plus que l'expression d'une horreur tout individuelle pour ce que certains appellent l'abrutissement de la caserne1. »

XII. Syndicalisme et morale. — On discute beaucoup pour savoir si le Syndicalisme doit être animé par des éléments moraux, imprégné de sentimentalisme et d'idéologie, ou si son action doit s'inspirer uniquement de préoccupations économiques, matérielles et amorales.

Parmi les Syndicalistes : a) les uns sont nettement d'avis qu'on na que faire des sentiments et des postulats moraux ; ils répètent que, si on se perd dans les nuages de l'idéologie, on n'arrivera à aucun résultat pratique sérieux. Le Syndicalisme, d'après eux, ne doit être qu'un mouvement de forces économiques aux prises avec d'autres forces économiques pour la satisfaction de besoins physiques et matériels. Dans cette lutte

1. Les Syndicalistes réformistes - les relativement modérés — considèrent l'antimilitarisme comme ne constituant pas un article du symbole syndica liste. Ils disent avec la Fédération du Textile, à son Congrès de 1908, à Troyes : « L antimilitarisme, constituant une question extra- S3'ndicale au même titre que l'antipatriotisme, l'antiparlementarisme et l'anticléricalisme, n'a rien à voir avec les questions d'ordre profess onnel ou corporatif pour les quelles s'est réuni le Congrès. » — Au Congrès de Marseille, le délégué des mineurs déclarait : « Les mineurs veulent rester sur le terrain économique ; ils considèrent que l'antimilitarisme et 1 antipatriotisme ne relèvent que de la conscience individuelle. La question n'a jamais été posée dans nos organisations où elle n'a rien à faire. »

Si les Réformistes n'attaquent pas l'armée, ils protestent véhémentemeut contre l'emploi qu'on en fuit contre les ouvriers, en temps de grèves ; ils déclarent que ce n'est pas son rôle, qu'elle a été établie pour défendre les frontières et non des coffres-forts, qu'en intervenant dans les confl ts entre le travail et le capital, elle se compromet, se rend odieuse et fausse les conditions de la lutte, en prêtant son appui au patronat. Il est inadmissible, disent ils, que des fils d'ouvriers, des ouvriers de demain puissent recevoir l'ordre de tirer sur leurs camarades et leurs frères.

impitoyable l'idée et le sentiment ne doivent pas entrer en ligne décompte.

b) Pour les autres, au contraire, « le moteur moral animé par le sentiment et l'idée est seul capable de mettre le Syndicalisme en mouvement, et les éléments économiques de la vie ne peuvent être que le produit de cette mécanique morale ». Ainsi pensent, en majorité, les intellectuels et les théoriciens du parti. Ils accordent que les préoccupations matérielles, les questions de logement, de vêtement et de nourriture, les « questions d'estomac », comme beaucoup les appellent, doivent être l'objet des premiers efforts des travailleurs organisés et conscients ; mais ils ne veulent pas qu'on s'arrête là. Ils demandent qu'on s'élève plus haut et qu'on s'inspire de sentiments moraux qui seuls peuvent donner à l'action un caractère de suite et d'intelligence. Sans cela, la lutte pour la vie du prolétaire ne se distinguerait en rien de la lutte pour la vie telle que la pratique ranimai.

Les sentiments moraux sont indispensables, disent-ils, « non seulement pour nous électriser dans la lutte quotidienne que nous menons pour améliorer notre vie économique, mais aussi pour élever nos esprits et nos cœurs jusqu'à un idéal humain fait de justice et de raison, qui nous guidera à travers les difficultés de notre émancipation, comme le phare lumineux guide le navire à travers les difficultés nocturnes de la mer ».

Ils aiment à répéter que le Syndicalisme est une école de haute moralité, qu'il est appelé à perfectionner l'ouvrier et à lui donner les qualités diverses qui lui permettront de réaliser utilement la transformation sociale qu'ils poursuivent avec une indomptable énergie. « En forçant le travailleur, écrivait Louis Niel, ancien secrétaire de la Confédération Générale du Travail, en forçant le travailleur, l'éternel exploité, à se redresser contre le patron, l'éternel exploiteur, il fait naître le sentiment de dignité En élevant la conscience du salarié, jusqu'à la conception d'une société sans patronat, il provoque la haine de l'esclavage et l'amour de la liberté. En groupant les ouvriers pour lutter contre le mal commun, il leur prouve les dangers de 1 isolement, l'impuissance de 1 egoïsrae inconscient, l'impossibilité de l'individualisme à la mode bourgeoise, il développe en eux. l'indis-

pensable sentiment de solidarité sans lequel toute vie sociale sera toujours utopique. Enfin, le Syndicalisme développe, intensifie et épure de plus en plus le sentiment de justice ; car, rien n'est plus de nature à exalter le sentiment de justice que de mettre sous les yeux et dans le cœur même des travailleurs la conviction de l'injustice. Et y a-t-il injustice plus grande, plus évidente, plus réelle, dans une société humaine où le travail seul fait vivre, que de voir ceux qui produisent ce travail vivre misérablement ou ne pas vivre du tout, à côté de ceux qui vivent somptueusement sans produire le travail ? »

c) Quoi qu'il en soit de ces discussions et de ces controverses entre doctrinaires, on ne peut pas contester que les meneurs du mouvement ne placent leur action sur le terrain purement matérialiste. Ils agissent en dehors de « toute préoccupation métaphysique » ; leur unique souci est la conquête d'un bien-être aussi large que possible ; ils en prennent très à leur aise avec les prescriptions de la morale traditionnelle.

Chez eux, se sont fait jour, ces dernières années, des théories qu'on ne saurait trop flétrir. Dans leurs journaux et dans leurs réunions ils ne craignent pas de se faire, non seulement les apologistes, mais les propagandistes du plus abject néo-malthusianisme. Ils en enseignent les procédés et recommandent la « génération consciente » . On dirait, suivant le mot de Jaurès, qu'ils s'appliquent à inoculer au prolétariat naissant la corruption de la bourgeoisie finissante. Ce n'est pas de la sorte qu'ils feront aux ouvriers des âmes pétries d altruisme, de solidarité, de justice et de fraternité. Il faut employer d'autres moyens, quand on veut rendre des hommes capables d'accomplir les plus mâles devoirs et pratiquer les plus austères vertus.

XIII. Syndicalisme et religion. — a) Théoriquement le Syndicalisme ne s'occupe pas plus des préférences religieuses que des préférences politiques de ses membres. Il tient ces choses pour privées ; il est loisible à chacun d en avoir ou de ne pas en avoir et, à cause délies, personne ne doit être tracassé, à plus forte raison exclu d'un groupement professionnel. Catholiques, protestants, juifs, mahométans, ont le droit, tout comme les

matérialistes et les libres penseurs, de demander à faire partie d'un syndicat ouvrier ; leurs opinions philosophiques ne sauraient constituer un obstacle à leur admission. Tout ce qu'on leur demande, c'est qu'ils appartiennent à la classe des travailleurs, qu'ils soient conscients de la lutte à mener et qu'ils se montrent disposés à combattre le bon combat pour la suppression du salariat et du patronat.

b) Mais, en pratique, les choses se passent autrement. Le Syndicalisme a fait preuve, jusqu'ici, clun sectarisme étroit et agressif. A la Confédération Générale du Travail, on professe non pas seulement l'athéisme, mais l'anticléricalisme, et cet anticléricalisme s'affirme à chaque instant, aujourd'hui encore, dans les discours et dans les écrits des principaux militants.

Ils ont pris part à toutes les campagnes antireligieuses. Ils ne cessent de vomir contre le prêtre et contre le christianisme les plus grossières injures. Ils regardent comme des êtres inférieurs tous ceux qui ne se sont pas absolument affranchis des croyances et des pratiques confessionnelles.

Ils ne paraissent pas se douter que, par cette guerre, aussi absurde qu'odieuse, aux convictions d'un grand nombre de travailleurs, ils risquent de compromettre l'unité ouvrière et de se priver du concours d'hommes dont l'appui leur serait d'un précieux concours pour le triomphe de la cause prolétarienne. Un catholique ne peut qu'être très gêné dans ce milieu où il se sentira continuellement froissé dans ses sentiments les plus intimes et où il se rendra compte qu'il est mal vu et tenu en suspicion. A ce point de vue, les Syndicalistes ont à prendre des leçons de tolérance et de... sagesse.

c) Ils ont commis une très lourde faute en marchant à la remorque de Y anticléricalisme bourgeois. En le faisant, non seulement ils se sont privés de très utiles sympathies et ont détourné d'eux de nombreux camarades, mais, en plus, ils se sont mis en opposition avec leurs propres principes. Ils proclament continuellement que la classe ouvrière doit, partout et toujours, séparer son action de l'action des classes capitalistes, qu'elle doit faire campagne à part ; et, dans l'espèce, ils n'ont cessé d'avoir partie liée avec les politiciens prêtrophobes du tiers état. D'ailleurs, en proscrivant la religion, ils se privent gratuitement

de la seule force réellement capable d'élever les âmes, d'étouffer les égoïsmes et de discipliner un mouvement qui risque d'échouer par suite de ses excès.

Telles sont, à l'heure actuelle, les principales idées directrices du mouvement syndicaliste, autant, du moins, qu'on peut les dégager d'un système qui se défend « d'avoir coulé ses aspirations en des formules immuables, de posséder encore un corps de doctrines définitives et de tenir en poche une constitution tout arrêtée de la cité de demain ».

Chez lui, la formule naît de l'action et l'action ne se déroule pas sur un plan déterminé d'avance, ni même simplement prévu ; elle jaillit en une série d'efforts quotidiens, rattachés aux efforts de la veille non par une continuité rigoureuse, mais uniquement par le désir d'aboutir et le souci de s'adapter aux circonstances. Dans ces conditions, des fluctuations se produisent fatalement ; on avance, on revient sur ses pas, on hésite, on tâtonne, on se décide, on modifie sa tactique, on retouche son programme et ce n'est que plus tard qu'on sera en état de codifier les résultats fournis par l'expérience. On comprendra quil soit difficile d'exposer une doctrine qui est encore en plein cours d'évolution, et l'on ne saurait exiger, tant qu'elle ne sera pas sortie de la période de formation, que celui qui tente de la faire connaître apporte des clartés et des précisions que les Syndicalistes eux-mêmes se déclarent incapables de fournir.

XIV. Tactique du Syndicalisme. — Cette tactique peut se résumer en trois mots : le recours aux minorités énergiques, l'action directe et la lutte de classe.

1° Le recours aux minorités énergiques. D'après les Syndicalistes, les travailleurs se divisent en deux catégories :

a) La première, de beaucoup la plus nombreuse, comprend la masse amorphe, les non-syndiqués, les ouvriers que l'esprit de révolte nest pas encore venu animer et soulever. Parmi eux, plusieurs sont même peu susceptibles d'être vivifiés par son souffle. Si on ne les entraînait pas malgré eux, si on ne les

acculait pas à l'action révolutionnaire ils demeureraient enlisés dans la routine et la servitude. Ils sont sans idéal, sans initiative, sans sentiment de leur force et de leurs droits, surtout sans la mâle énergie, sans l'audacieux entrain qui caractérisent les militants du prolétariat. Ils peuvent trouver leur sort bien misérable, mais ils sont incapables de l'améliorer eux-mêmes. Leurs rêves les plus osés de réforme sociale s'arrêtent à une augmentation de salaire et à une diminution d'heures de travail. Ce sont des résignés et des pusillanimes. Ils ne veulent pas ou ils ne savent pas mener le bon combat.

b) La seconde catégorie est formée par les disciplinés et les conscients. Elle ne renferme qu'une minorité, mais cette minorité est active, décidée, intransigeante, prête, affirme-ton, à toutes les luttes comme à tous les sacrifices. Ceux qui la composent agissent sans tenir compte des réfractaires ; ils marchent au but sans se préoccuper ni des étonnements qu'ils suscitent, ni des protestations qu'ils font naître même dans les rangs du prolétariat. Ils sont les entraîneurs de leur classe.

Sur leurs camarades hésitants ou hostiles au mouvement, ils ne pèsent pas seulement par leurs paroles et leurs exemples, ils pèsent aussi en les plaçant en face du fait accompli et en les mettant dans l'obligation de l'accepter.

Ceux qui sont ainsi violentés auraient, font-ils remarquer, mauvaise grâce de se plaindre, car ne profitent ils pas de toutes les victoires remportées sur le patronat par les syndicalistes militants qui, eux, reçoivent les coups et souffrent pour la cause ? « L'action syndicale, en effet, si infime que soit la minorité, n'a jamais une visée individuelle et particulariste ; toujours elle est une manifestation de solidarité, et l'ensemble des travailleurs intéressés, quoique n'y participant en rien, est appelée bénéficier des résultats acquis. »

c) Jusqu'ici, le S3mdicalisme n'avait pas cherché le nombre ; pour l'avoir, affirment ses dirigeants, il n'a jamais fait la moindre concession. En sacrifiant certains de ses principes ou en modifiant quelques côtés de sa tactique, il aurait vu venir une fraction considérable de ceux qui restent à l'écart. Il s'est obstinément refusé à ces sacrifices et à ces concessions. Il est pour les « minorités énergiques ».

Il estime que le nombre est souvent un danger au début dune action, qu'il alourdit la marche, qu'il vient de lui-même après les premières victoires, qu'il n'y a, par conséquent, qu'à attendre. Sa façon de faire est tout le contraire de celle du Démocratisme, dans lequel l'impulsion est donnée et le mouvement dirigé par la majorité.

Le Syndicalisme ne considère guère les inconscients que « comme des zéros humains », sans valeur réelle par euxmêmes, susceptibles seulement d'en acquérir une quand ils sont placés à côté d'un chiffre qui la leur communique.

C'est là la théorie ; la pratique est sensiblement différente, la propagande syndicaliste est devenue très active. Si les militants mettent toujours leur confiance dans les minorités agissantes, ils ne font plus fi du nombre, ils le cherchent au contraire. Dans le monde du Syndicalisme révolutionnaire, les idées sur ce point là encore ont évolué ; on y considère actuellement ïe syndicat comme un organisme appelé à grouper la totalité des travailleurs dune profession.

2° L'action directe, a) Sa nature. Action directe ne veut pas dire violence, révolte armée, « bombe à renversement, incendie, meurtres, méconnaissance de tous les principes de la civilisation » ; action directe veut dire simplement que les travailleurs entendent faire eux-mêmes leurs affaires, lutter personnellement et nonpar représentants, cesser de se reposer sur des mandataires du soin de leur émancipation. Cette action, opposée à l'action indirecte du Socialisme classique, ne suppose pas nécessairement l'emploi des seuls moyens violents ; elle n'exclut ni la modération, ni la courtoisie, ni même certains ménagements ; elle comporte les deux manières.

Ce n'est pas le plus ou moins d'âpreté dans les procédés qui la spécifie ; ce qui la distingue, c'est essentiellement le fait de supprimer tout intermédiaire entre le prolétariat et le patronat, de les mettre en face l'un de l'autre, de les jeter dans un corps à corps qui ne laisse place à aucune intervention étrangère. La classe ouvrière veut régler seule ses propres comptes, au lieu de déléguer et de mandater des tiers qui interviendraient à sa place, comme cela s'est fait jusqu'ici. Chaque jour, elle

s'applique à affaiblir ses adversaires : le patronat et l'Etat. L'ensemble de ces efforts quotidiens, de ces coups répétés constitue son action directe.

b) Sa nécessité. C'est aux ouvriers qu'il appartient de conduire leur propre action, puisqu'elle a pour but de sauvegarder et de défendre leurs intérêts. Organisés pour secouer le joug qui pèse sur eux et s'affranchir de la situation misérable que le capitalisme leur a faite, ils ne doivent admettre dans leurs rangs que des salariés et ne confier la direction du mouvement libérateur qu'à des ouvriers qui l'aiguilleront vers des fins exclusivement ouvrières. Ils doivent rester étrangers à toute autre considération ; il faut que, pour eux, la question ouvrière existe seule, ou au moins prime toutes les autres questions.

Ce serait faire fausse route et trahir la cause que de subordonner l'action ouvrière aux forces sociales qui s'agitent autour des travailleurs. Des résultats véritables ne peuvent être atteints que si la classe ouvrière constitue un organisme formé par elle avec des éléments tirés de son sein et ayant pour tâche unique de lutter pour ses intérêts. Cet organisme doit échapper à toute influence étrangère, soit qu'elle émane des possédants, soit qu'elle vienne de l'Etat ; il doit comprendre toutes les institutions et tous les services qui répondent aux divers besoins des travailleurs ; il doit se suffire et n'emprunter qu'à ceux qui le constituent la force d'agir et de s'imposer.

3" La lutte de classe, à) La société se compose de classes diverses. Ces classes se distinguent les unes des autres non seulement par leurs origines, leurs intérêts ; mais aussi par leur idéal, par leurs institutions, par leurs conceptions juridiques, politiques, morales et économiques. Chacune d'elles s'efforce de faire triompher son « idée », d'imposer ses institutions, de réaliser ses conceptions.

Comme souvent les idées sont contradictoires et les conceptions incompossibles, il y a nécessairement conflit : conflit entre la classe qui a fait l'ordre social existant et qui entend le maintenir et la classe qui veut le détruire pour le remplacer par un ordre différent. « Le drame social moderne se joue entre la bourgeoisie et le prolétariat. La classe ouvrière est aujourd'hui

la classe révolutionnaire, comme la bourgeoisie le fut, sous l'ancien régime, contre la féodalité. Et elle est Tunique classe révolutionnaire, parce que, de toutes les couches populaires exploitées, elle est la seule dont la libération soit incompatible avec les principes du capitalisme : la propriété et l'Etat ; et cela parce qu'elle seule se trouve en dehors de la propriété et de l'Etat. »

b) Entre les deux classes rivales le choc est inévitable; la crise ne peut pas être dénouée autrement que par un corps à corps sans merci1. En prévision des batailles de demain, le prolétariat s'est forgé des armes, il s'est construit des organes de combat et d'émancipation en rapport avec la « structure économique » de ses rêves. Ces organes sont les syndicats, les bourses de travail, les fédérations. C'est eux qui mènent la lutte, variant leurs moyens suivant les adversaires et suivant les circonstances. Les armes dont ils se servent sont, contre le patronat : la grève, le boycottage, le label, le sabotage ; contre l'Etat, la grève générale; « armes terribles qui, entre les mains d'une classe ouvrière organisée, auront tôt ou tard raison de toutes les résistances patronales et de toutes les forces étatiques. »

XV. Moyens de lutte du Syndicalisme . — 1° Les grèves particulières. Des divers moyens imaginés pour briser « le despotisme patronal », le plus à la portée des ouvriers, le plus employé, le plus efficace et, en même temps, le plus légal est le refus collectif de travail : la grève.

a) La grève nest pas une invention du Syndicalisme. Mais, s'il ne peut revendiquer ni la paternité, ni le monopole des grèves, on doitreconnaître qu'il asingulièrernentper/ec/ion/ié « l'outil ». Dans ce genre de révoltes prolétariennes il a mis plus de mé-

1. « Le sentiment de la lutte des classes, fait remarquer Berth, n'a pourtant rien de commun avec la haine, même créatrice. Les belligérants doivent apprendre à se respecter mutuellement, à ne pas se croire tout permis les uns vis-à-vis des autres. Mais il faut pour cela qu'il n'y ait pas un côté où on dénie tout droit à l'adversaire. Il n'est pas du tout nécessaire à la lutte de classe que les ouvriers considèrent les patrons comme de vulgaires voleurs ou des détrousseurs de grands chemins, ni que les patrons ne voient dans les ouvriers que des vandales et des furieux. » Mouvement socialiste, 15 novembre 1904.

thode. plus de discipline, plus de souille et de conscience révolutionnaires. Par la solidarité qu'il a su établir entre les groupements de même profession ou de même ville, par les secours matériels, par l'appui moral, par les conseils et la direction qu'il procure aux grévistes, il permet à ceux-ci de prolonger la résistance et de peser plus efficacement sur la volonté des employeurs « atteints dans leurs œuvres les plus vives, puisqu'ils sont frappés dans leur coffre-fort ». Gène sont plus quelques ouvriers luttant isolés contre un patron dont ils ont à se plaindre, ce sont des travailleurs épaulés par des organisations puissantes et trouvant dans le concours que celles-ci leur prêtent une force qu'ils n'auraient pas s'ils étaient laissés à euxmêmes.

b) Ces luttes locales, le Syndicalisme les amplifie ; il transforme ce qui, en soi, n'est qu'une querelle particulière en épisode de lutte de classe ou en escarmouche de guerre générale. Il familiarise ses troupes avec le maniement de cette arme redoutable dont il leur a appris à apprécier la valeur révolutionnaire.

Grâce à lui, comme l'a écrit Emile Pouget, « la grève n'est plus regardée comme un mal fatal, inévitable, comme un abcès qui, en crevant, manifesterait brutalement l'antagonisme du capital et du travail, mais sans profit possibleet immédiat pour ce dernier. Elle a subi une modification parallèle à celle subie par l'idée de révolution. La révolution n'est plus considérée comme une catastrophe devant éclater en des jours proches ou lointains ; elle est tenue pour un acte se matérialisant journellement, grâce à l'effort de la classe ouvrière en révolte, et la grève est considérée comme l'un des phénomènes de cette révolution. Par conséquent, celle-ci n'est plus tenue pour un mal, elle est l'heureux symptôme d'un accroissement de l'esprit de révolte, et elle se manifeste comme un phénomène d'expropriation partielle du capital. Il est reconnu que ses résultats ne peuvent être que favorables à la classe ouvrière ; au point de vue moral, il y a accroissement de la combativité prolétarienne, et, du côté matériel, l'assaut donné sur un point à la société capitaliste comporte une diminution des privilèges de la classe exploiteuse, qui se traduit par un accroissement en bien-être et en liberté pour la classe ouvrière. »

c) La grève, continuent les Syndicalistes, peut attirer siliceux qui Vont déclarée un redoublement momentané de privations et de souffrances, elle peut être pour les meneurs l'occasion de bien des tracasseries et de bien des persécutions ; mais les plus atteints sont encore les patrons. Ils sont atteints dans leurs intérêts ; ils sont atteints aussi et surtout dans leur prestige, dans leur puissance, dans leur autorité. Même quand ils ont le dessus, ils sortent de la lutte blessés, meurtris et affaiblis.

Dans leur ensemble, les grèves ont été incontestablement profitables au prolétariat. Elles lui ont assuré des avantages qu'il n'aurait jamais obtenus sans elles ; elles lui ont été particulièrement précieuses pour se grouper, pour développer dans son sein l'esprit de résistance et de révolte, pour exaspérer sa patience, pour secouer sa torpeur, pour s'habituer à la lutte de classe et se préparer, comme par une série de manœuvres, à la grève générale, qui balaiera la bourgeoisie avec toutes ses institutions politiques, économiques et sociales.

d) La grève, avec sa double forme offensive et défensive, constitue l instrument révolutionnaire par excellence, en même temps que le grand moyen de faire échec au patronat. Il ne faut pas oublier d'ailleurs que « le but matériel des grèves, à savoir l'augmentation de salaire ou le raccourcissement de la journée de travail, n'est au fond que le but apparent, le motif grossier et superficiel ; le bénéfice réel de la grève est autre, c'est un bénéfice moral. C'est la cohésion ouvrière grandissante, ce sont les notions juridiques nouvelles qui se forment dans la conscience des travailleurs au cours même de la lutte... Les grèves, chaque jour plus puissantes, plus étendues et d'un rythme plus sûr, révèlent, au monde étonné, la force collective ouvrière chaque jour plus consciente et plus maîtresse d'elle-même. Ces grèves deviennent le phénomène social par excellence ».

e) Chaque syndicat est libre de déclarer la grève pour son compte, chaque fois quil la juge utile ; il est seulement tenu, si elle est offensive, d'aviser le Comité de sa fédération. Ce Comité n'a qu'à prendre acte de la communication ; tout au plus peut-il présenter une observationsur l'opportunitéou donner un conseil sur les dispositions à prendre. Il n'aurait le droit de faire opposition que dans le cas où il serait tenu de prêter un concours

pécuniaire. L'on voit souvent les autres syndicats pratiquer, dans ces circonstances, une large solidarité ouvrière. Ils s'imposent des sacrifices, parfois considérables, pour venir en aide à ceux de leurs camarades qui luttent, et, s'ils estiment qu'une grève de leur part est nécessaire pour faire aboutir les revendications, ils se mettent en grève afin que la pesée sur le patronat, les pouvoirs publics et l'opinion soit ainsi rendue plus irrésistible.

2° Le boycottage, a) Le boycottage est une arme de guerre d'importation anglaise. Les immenses domaines de lord Erne, dans la comté de May, étaient, il y a une cinquantaine d'années, administrés par le capitaine Boycott. Ce régisseur se montrait tellement dur à l'égard des ouvriers et des paysans qu'il fut mis par eux en interdit. Lorsque, en 1879, vint le moment de la moisson, il ne put trouver aucun travailleur agricole qui consentît à couper et à rentrer sa récolte ; elle périt sur pied. On lui refusait les moindres services et tout le monde affectait de s'éloigner de lui. Vaincu, ilfut obligé de se réfugier en Amérique où il mourut ruiné.

L'affaire fit du bruit. Les ouvriers virent là un moyen d'amener à composition les patrons dont ils avaient à se plaindre et la pratique se généralisa. Elle passa le Détroit et reçut chez nous sa consécration officielle au Congrès confédéral qui se tint à Toulouse, en 1897. On y adopta à l'unanimité la résolution suivante, dont la lecture avait soulevé des tonnerres d'applaudissements : « Chaque fois que s'élèvera un conflit entre patrons et ouvriers, soit que le conflit soit dû aux exigences patronales, soit qu'il soit dû à l'initiative ouvrière, et, au cas où la grève semblerait ne pouvoir donner des résultats aux travailleurs visés, que ceux-ci appliquent le boycottage, ouïe sabotage, ou les deux simultanément... »

b) Le boycottage consiste dans la mise à V index d'un industriel, d'un entrepreneur, d'un commerçant ou d'un produit dont les ouvriers croient avoir à se plaindre. Les camarades sont invités à ne pas travailler pour cet industriel ou pour cet entrepreneur, à ne pas se fournir chez ce marchand, à ne pas acheter ce produit. C'est une sorte d'interdit dont on les frappe, une manière de

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grève à laquelle on les soumet : interdit et grève qui ne vont pas sans de très sérieux préjudices pour ceux qui en sont les victimes.

c) Les Syndicalistes considèrent ce moyen de lutte comme un des plus efficaces pour amener a résipiscence les exploiteurs du prolétariat. L'arme est redoutable et son usage, à la condition de prendre quelques précautions, est parfaitement légal. Devant des travailleurs groupés et conscients de leur force, ne demandant que ce qui est juste et possible, formés au sens des réalités, tout employeur comprendra que son intérêt exige qu'il cède eu faisant droit à des réclamations qui, non écoutées, risqueraient de devenir pour lui, le point de départ, de graves dommages.

3° Le label. L'usage du label, est bien moins brutal et, tout en s 'inspirant des mêmes principes d'auto-émancipation, il constitue la contre-partie, pourrait-on dire, du boycottage. Celui-ci consiste dans une excommunication, celui-là dans une recommandation .

Le label est la marque syndicale, le signe ou sceau d'une fédération ouvrière. Quelques fédérations autorisent, parfois, un patron, un industriel, un commerçant à mettre leur label à côté de sa firme particulière. Elles indiquent par là qu'il n'emploie que, des ouvriers appartenant à un syndicatVouge et qu'il a accepté les conditions de travail imposées parla corporation. Elles le signalent ainsi aux prolétaires qui sont invités à s'approvisionner chez lui et à le favoriser préférablement aux autres.

La Fédération du Livre n'autorise un imprimeur à apposer la marque syndicale sur les livres ou brochures sortant de ses presses qu'à la condition « que tout son personnel typographe soit composé d'ouvriers syndiqués appartenant à la Fédération française des Travailleurs du Livre, que le règlement relatif à l'apprentissage soit respecté, et qu'en général les lois de protection ouvrière reçoivent chez lui leur entière application ».

4° Le sabotage. Une dernière arme employée contre le patronat et considéré par certains esprits comme le complément obligé de toute grève, c'est le sabotage.

a) Le mot sabotage n était, il y a quelques années à peine, quun terme d'atelier, imagé et expressif, servant à désigner un travail exécuté comme à coups de sabots, c'est-à-dire très vite et très mal. Depuis, il a changé de signification, il s'est métamorphosé en une formule de combat social, il désigne un moyen nouveau de lutte ouvrière qui nous vient, lui aussi, d'Angleterre où il est, depuis longtemps, connu et pratiqué scus le nom de Cd Canny ou de Go Canny, mot de patois écossais que l'on pourrait traduire par l'expression un peu faubourienne de « ne vous foulez pas ».

b) Les procédés de sabotage sont extrêmement variés. Au début, le sabotage consistait simplement dans un ralentissement de la production : on en faisait pour l'argent. « A petit salaire, disait-on avec les grévistes de Beaford, dans l'Indiana, petite pelle. » C'était une grève perlée.

Il s'est singulièrement perfectionné depuis. Tantôt, maintenant, on gâche la besogne ; tantôt, on gaspille ou rend inutilisables les matières premières que Ton est chargé de transformer ; tantôt, on mécontente les clients pour les amènera aller s'approvisionner ailleurs ; tantôt, enfin, on s'attaque à l'outillage lui-même que l'on détériore, que l'on immobilise ou que l'on détruit l.

1. Une forme très curieuse de sabotage et très diflérente de toutes les autres est celle que 1 on a appelée de la bouche ouverte. Elle consiste à divulguer ce que l'on sait de désavantageux sur la qualité des marchandises livrées par le patron, sur les procédés commerciaux qu'il emploie, sur les fraudes qu'il se permet.

De la sorte: sans violence, en ayant l'air de prendre les intérêts des consommateurs et la défense de la morale, les ouvriers peuvent nuire à un industriel, à un négociant, à un entrepreneur, beaucoup plus qu'en sabotant son matériel. On lui enlève la confiance du public et, par suite, on est cause que la clientèle l'abandonne.

« Il est certain, dit Emile Pouget qui veut innocenter le procédé, que bien des fortunes ne se sont édifiées que grâce au silence qu'ont gardé sur les pirateries patronales les exploités qui y ont collaboré. Sans le mutisme de ceuxci, il eût été difficile, sinon impossible aux exploiteurs de mener à bien leurs affaires ; si elles ont réussi, si la clientèle est tombée dans leurs panneaux, si leurs bénéfices ont fait boule de neige, c'est grâce au silence de leurs salariés.

« Eh bien ! ces muets du sérail industriel et commercial sont las de rester bouche close. Ils veulent parler. Ce qu'ils diront sera si grave que leurs rêvé lations feront le vide autour de leur patron ; que sa clientèle se détourner

« Il faut que les capitalistes le sachent, disait un des orateurs du Congrès deToulouse, le travailleur ne respecterala machine, que le jour où elle sera devenue pour lui une amie qui abrège le travail, au lieu d'être, comme aujourd'hui, l'ennemie, la voleuse de pain, la tueuse d'ouvriers. » De fait, il lui arrive souvent de ne pas la respecter du tout, de mettre métiers en pièces et usines à sac, et tout cela pour causer au patron le plus de dommage possible, afin de le punir ou de le dompter.

Le sabotage est pratiqué en dehors du temps de grève, lorsque celle-ci n'est pas possible ou quand elle n'a pas de chance d'aboutir. Il la remplace et obtient souvent la plus grande partie des résultats quelle aurait donnés. « Avec le boycottage, disait le rapporteur du Congrès de Toulouse, et son complément indispensable le sabotage, nous avons une arme de résistance efficace qui, en attendant le jour où les travailleurs serontassez puissants pour s'émanciper intégralement, nous permettra de tenir tête à l'exploitation dont nous sommes victimes. »

c) Les Syndicalistes se défendent de faire de la destruction pour le plaisir de détruire ; ils nen font que pour le besoin de la cause. Ils déclarent qu'ils ne visent jamais que le patron et qu'ils s'interdisent tout ce qui n'est pas exclusivement dirigé contre lui, par conséquent tout ce qui serait de nature à nuire à d'autres qu'à lui. Ils réprouvent énergiquement, disent-ils, tous les attentats qui peuvent mettre en danger des vies humaines, ils les considèrent comme criminels et refusent d'en prendre la responsabilité. Ils la laissent tout entière aux « illuminés et aux fous » qui s'en rendent coupables. Ce sont là des pratiques qui peuvent convenir à des Anarchistes ; elles ne seront jamais employées par des Syndicalistes. Le Syndicaliste n'a qu'un ennemi : le patron, et qu'une haine : la haine du capitaliste

de lui... C'est à cette tactique que recourent les travailleurs du bâtiment qui dévoilent à l'architecte ou au propriétaire qui fait construire les malfaçons de l'immeuble qu'ils viennent de terminer, malfaçons ordonnées par l'entrepreneur et à son profit ; murs manquant d'épaisseur, emploi de mauvais matériaux, couches de peintures escamotées... Certains trouveront cette façon de faire des ouvriers assez peu morale, mais dans l'espèce lequel est le vrai saboteur ? N'est-ce pas le patron ? » Le Sabotage, p. 43.

exploiteur. S'il se décide à frapper, il frappe ces gens là seuls, et encore il ne les frappe qu'à la bourse.

d) Ces affirmations appelleraient plus d'une réserve ; mais admettrait-on quelles sont rigoureusement exactes et serait-il vrai que le sabotage constitue pour les employeurs ce que Emile Pouget a appelé, en un euphémisme de pince-sans-rire, « un calmant extrêmement précieux », il n'en demeurerait pas moins toujours réprouvé par la morale, condamné par la civilisation et réprimé par les lois. Il ramène aux pires temps de l'arbitraire, de la violence et de la barbarie. C'est un procédé de sauvage et, même parmi les Syndicalistes, nombreux sont ceux qui estiment, avec George Sorel, « qu il déshonore ceux qui s'en servent et qu'il ne saurait orienter les travailleurs dans les voies de l'émancipation »

e) Les militants du Syndicalisme révolutionnaire sont d'un avis contraire. Ils soutiennent quon n arrivera pas à l'émancipation ouvrière sans se servir du sabotage. Il constitue une pratique un peu brutale, surtout quand l'arme est maniée par des gens qui n'écoutent que leur juste colère; mais est-ce qu'à la guerre, il est possible de mesurer tous ses coups et tout n'y est-il pas violent et brutal. Le prolétariat n'a pas le choix des moyens, il faut bien qu'il se serve de ceux dont il dispose ; pour lui, nécessité fait loi. « La fin qu'il poursuit est sainte, elle légitime l'emploi des moyens qui seuls peuvent permettre de l'atteindre. »

f) En détraquant le matériel où c'est nécessaire, disent les Syndicalistes, on ne se comporte pas en vandale, on se conduit simplement en belligérant. On ne détruit pas pour détruire, on détruit pouratteindre le but poursuivi. Si l'ouvrier s'attaque aux machines, ce nest pas pour faire de la destruction imbécile, c'est uniquement parce qiïune impérieuse nécessité Vg oblige. Une question de vie ou de mort se pose pour lui. S'il n'immobilise pas les machines, il va à la défaite ; s'il les sabote, il a de grandes chances de succès. Les intérêts de la classe lui dictent la conduite à tenir; il ne saurait hésiter, il doit saboter, « au risque d'encourir toules les réprobations bourgeoises et de s'entendre adresser les épithètes les moins flatteuses ».

Nous sommes, poursuivent les Syndicalistes, dans une situa-

tion identique à celle d'une armée qui, acculée à la retraite, se résout à regret à la destruction des armes, des munitions et des approvisionnements qui risqueraient de tomber au pouvoir de l'ennemi et pourraient être utilisés par lui. La destruction est légitime en ce cas, tandis qu'en toute autre circonstance, elle serait une folie. Il n'y a pas plus de raisons de blâmer les ouvriers qui recourent au sabotage, que de blâmer l'armée qui, pour se sauver elle-même, sacrifie ses impedimenta. Ils n'obéissent, eux aussi, qu'à la préoccupation de nécessités inéluctables et d'un but supérieur à atteindre.

e) En raisonnant de la sorte, les Syndicalistes n'oublient que deux choses, mais elles ont bien leur importance ; c'est que l'armée ne sacrifie que ce qui lui appartient et que l'on na jamais admis encore que la fin justifiât certains moyens. Il n'est pas loisible à chacun de se faire justice et il y a des représailles qu'aucune morale ne saurait approuver, pas plus la morale ouvrière que la morale bourgeoise.

5° La grève générale et expropriatrice a) Elle est la grande pensée comme lagrande espérance du Syndicalisme. Il en a savamment exploité et vulgarisé le concept. Il s'est appliqué à substituer dans le monde du travail à l'idée de révolution politique, pendant longtemps universellement acceptée, 1 idée nouvelle de révolution causée par une suspension complète et subite de travail. Il n'a rien négligé pour faire concevoir cette suspension non seulement comme un moyen possible, mais comme Tunique moyen pratique et efficace d'affranchissement. Seule, répète-t-il aux ouvriers, elle peut avoir raison des forces oppressives de l'Etat et briser les résistances intéressées d'un pouvoir vendu au Capitalisme.

Peu à peu les masses se sont laissé convaincre, et nombreux sont ceux qui « croient à la grève générale, comme les premiers chrétiens croyaient au retour du Christ, comme les chrétiens du moyen âge croyaient à l'an mille. Ils l'acceptent sans esprit critique et comme un article de foi. Ils en attendent le remède universel aux maux de la société et aux misères de la nature humaine » .

b) Mais, de l'avis de tous, cette grève n est pas possible à l'heure

actuelle. Les travailleurs ne sont pas encore ni assez organisés, ni assez disciplinés, ni assez convaincus, ni assez dans la main de leurs chefs. La tenter — des faits nombreux l'ont montré — serait aller à un échec certain. Le prolétariat serait fatalement écrasé parles forces bourgeoises. Une défaite lui ferait perdre le bénéfice de toutes les conquêtes réalisées et retarderait, pour un temps qu'il est difficile de préciser, la reprise de l'œuvre libératrice. A cette défaite il ne faut point s'exposer. Une bataille dont les conséquences doivent être si considérables et dans laquelle doivent donner des troupes si nombreuses ne s'engage pas à la légère. On ne la livre que lorsqu'on est sûr de ses hommes et de sa tactique, et, pour le moment, les dirigeants du Syndicalisme ne sont sûrs ni de la valeur de leur tactique, ni de la docilité et de la préparation révolutionnaire de leurs hommes.

c) Serait-elle présentement possible, la grève générale serait inutile et inefficace, bien plus elle serait dangereuse. Il ne suffit pas de renverser ce qui existe, de supprimer l'atelier capitaliste et l'Etat bourgeois ; il faut être en mesure de remplacer ce qu'on détruit ; or, dans leur ensemble, les travailleurs ne sont pas encore mûrs pour prendre la direction de la production, ni prêts pour construire une société qui réponde à l'idéal syndicaliste. Leur éducation n'est pas suffisamment faite, ils ne sont pas en situation de tirer profit d'une victoire ; au lendemain de la « catastrophe », il n'y aurait que désarroi, désorganisation et désordre.

d) On ne peut songer à assigner une date ou à fixer un plan à la révolte ouvrière. Il importe peu, pour l'instant du moins, que cette mêlée terrible, dont on entrevoit la possibilité et dont on caresse l'espoir, se produise un peu plus tôt ou un peu plus tard. L'essentiel est que 1 action révolutionnaire de tous les jours la prépare, qu'elle y accoutume les esprits et qu'elle la rende fatale.

e) En attendant que sonne l'heure du corps à corps qui les débarrassera de toute autorité et de toute tutelle, les travailleurs doivent se mettre en état de jouer le rôle qui les attend le jour de la lutte et au lendemain du triomphe. En même temps qu'ils se livrent à ce travail intérieur, qu'ils s'éduquent profession-

nellement et moralement, qu'ils acquièrent les capacités et les vertus dont ils auront besoin quand viendra l'émancipation intégrale, ils doivent poursuivre à l'égard des patrons et de lEtat une guerre implacable. Ils ont le devoir de multiplier les coups et d'affaiblir leurs adversaires, afin de pouvoir les supprimer plus vite.

Pour ouvrir les hostilités contre les pouvoirs publics, ils n'ont pas besoin d'attendre la grève générale ; ils ont entre les mains des armes dont il ne tient qu'à eux de se servir. Sans chercher à pénétrer dans les assemblées légiférantes en y envoyant des mandataires, sans recourir à la politique et à ses combinaisons, ils peuvent agir sur le Gouvernement par pression extérieure. En le tenant sous la perpétuelle menace de grèves, de soulèvements, de sabotages, de manifestations dans la rue. d'arrêts des services publics, ils l'obligent à compter avec eux, à entrer en pourparlers, à se préoccuper de leurs revendications et à faire droit à leurs exigences. Par ces moyens ils l'affaiblissent progressivement et le rendent tous les jours un peu moins oppressif, en attendant qu'ils arrivent à le supprimer.

f) Lorsque tout sera prêt, quand les prolétaires seront suffisamment conscients et suffisamment entraînés, quand la production aura été portée par le Capitalisme à son summum de perfection et d'intensité, quand les patrons seront réduits à merci, quand l'Etat aura été profondément miné, quand la décomposition du Pouvoir sera assez avancée, alors, le fruit étant mûr, on frappera le grand coup.

Sur un mot d'ordre donné, le même jour et à la même heure, les salariés de toutes les professions cesseront partout leur travail. Ateliers, usines, chantiers, magasins, bureaux, etc., demeureront vides. II n'y aura ni effusion de sang, ni luttes fratricides ; il n'y aura qu'un croisement de bras général, et, cependant, l'événement constituera la plus étonnante révolution, la plus effroyable catastrophe que puisse concevoir l'imagination humaine. Ce sera la subite disparition de toute vie sociale par suite du refus de la classe ouvrière de continuer à produire pour la classe bourgeoise. « Ce refus de continuer la production dans le plan capitaliste ne sera pas purement négatif; il

sera concomitant à la prise de possession de l'outillage social et à une réorganisation sur le plan communiste, effectuée par les cellules sociales qui sont les syndicats. Les organismes corporatifs, devenus les foyers de la vie nouvelle, disloqueront et ruineront ces foyers de l'ancienne société que sont l'Etat et les municipalités. Désormais, les centres de cohésion seront dans les fédérations corporatives, dans les unions syndicales, et c'est à ces organismes que reviendront les quelques fonctions utiles aujourd'hui dévolues aux pouvoirs publics et aux communes. »

g) Pour qu'un grand mouvement populaire se produise, il faut une idée qui fascine les masses, qui les subjugue, qui les galvanise et leur serve pour ainsi dire de ralliement ; une idée simple qu'elles comprennent, qu'elles adoptent, qui résume leurs aspirations et leurs espérances. L'imagination domine en elles, elles vont comme dans un grand rêve ; elles marchent à l'étoile.

Le mythe de la grève générale, disent les intellectuels de la Confédération Générale du Travail, esteette idéeindispensableet féconde. Elle synthétise pour les Syndicalistes révolutionnaires « en une formule retentissante et concrète, évocatrice de la cassure définitive du monde capitaliste, toutes leurs aspirations, toute leur volonté d'intensifier leur conscience de classe, toute leur persuasion que, le producteur étant tout, il doit finir par reprendre la place qui lui a été ravie... Comme la nuée lumineuse qui guidait les Hébreux vers la Terre Promise, elle les guide vers les destinées futures du prolétariat ».

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