XVI. Résultats obtenus parle Syndicalisme. — a) Le
Syndicalisme n'a jamais eu la prétention de faire, en un jour, la transformation sociale qu'il poursuit. Tandis que d'autres annoncent, « chaque veille pour chaque lendemain », la révolution sociale, il déclare, lui, qu'il ignore quand elle se produira et qu'il ne sait même pas si elle se produira jamais telle qu'elle a été, dans ses grandes lignes, conçue par lui.
Ce n'est pas par un assaut immédiat, par un coup de main hardi et rapide qu'il compte s'emparer de la citadelle capitaliste. Il veut en faire la conquête lente, progressive, méthodique, mêlant, prudemment dosée, l'action révolutionnaire à l'action quotidienne humble et patiente. Il la sape sans disconti-
nuer, d'une manière, pourrait-on dire, insensible ; ses coups sont redoutables, parce qu'ils sont inlassablement répétés. Ils sont forts quand c'est nécessaire, mais ils sont surtout multipliés et persévérants. 11 tient à éviter la précipitation qui compromet souvent les meilleures causes, il a le sage souci de préparer les voies à ses réformes et de ménager le passage de la société capitaliste à la société socialiste.
b) // s'applique à donner aux masses ouvrières la conviction que ce passage est possible, qu'il sera leur œuvre, qu'il ne dépend que d'elles d'en hâter le jour. Il viendra d'autant plus vite qu'elles seront plus conscientes, plus organisées, plus capables d'assurer seules le service de la production, de la circulation et de la répartition des richesses. « Il ne sera pas le résultat de l'intervention miraculeuse d'un deus ex machina, mais de l'effort patient de la classe ouvrière. La liberté ne descendra pas tout à coup du ciel, comme la Minerve armée sortit du cerveau de Jupiter. Sa conquête ne sera que l'universalisation de mille libertés conquises et l'acte de décès de mille autorités défuntes. »
c) Quoique le Syndicalisme, disent ses partisans, n'ait put encore, mettre en action tous les moyens dont il dispose et par conséquent donner toute la mesure de sa valeur révolutionnaire, il est heureux de constater que de précieux et encourageants résultats ont été déjà obtenus On est arrivé, disent ses partisans, à diminuer l'omnipotence du patronat, à tenir en échec l'arbitraire du Pouvoir, à grouper en un faisceau puissant les forces prolétariennes, à former une élite composée d'hommes énergiques prêts à tous les sacrifices pour le triomphe de la cause, à vulgariser l'idée d'une organisation sociale basée sur laseule liberté. « Même si les rêves d'avenir du Socialisme syndicaliste ne devaient jamais se réaliser, on devrait le bénir pour les services qu'il a rendus et pour ceux qu'il rend encore. »
Il a été, poursuivent-ils avec lyrisme, il est et il sera jusqu'au bout un merveilleux agent de progrès : de progrès matériel, en obligeant le Capitalisme à accélérer sans repos, à intensifier sans relâche ses moyens de production ; il est l'aiguillon qui stimule, le fouet qui cingle et empêche de s'immobiliser ; de progrès moral, en faisant appel à toutes les forces vives de la
personne humaine et en donnant un exemple permanent de courage et d'énergie, « dans un monde où le goût de la liberté est perdu, dans un temps qui n'a plus le sentiment de la dignité. C'est enee sens qu'il fait l'éducation de la société. Il est comme un fojer ardent dont la chaleur rayonne dans l'ensemble du corps social. »
d) Quelque considérables qu'il trouve les résultats obtenus, le Syndicalisme affecte de n'y voir que les premiers fruits dune action qui s intensifie sans cesse et conduira, un jour, au triomphe défini if du prolétariat. Ce triomphe, il l'espère, il croit même pouvoir le garantir, grâce à la tactique qu'il suit et aux moyens dont il dispose. A son avis, nous assistons à un enfantement héroïque : à l'enfantement « d'une civilisation nouvelle, où le travail ayant résorbé en lui toutes les puissances intellectuelles transcendantes au monde delà production et ayant mis ainsi un terme au divorce stérilisant de la théorie et de la pratique, la vie recouvrera l'unité, la santé, l'équilibre ».
Et à ceux qui, en voyant l'immense disproportion qui existe, encoreaujourd'hui après de longues années de laborieux efforts, entre les résultats obtenus et ceux qui restent à réaliser, seraient tentés de se laisser aller au découragement et d'abandonner la lutte, à ceux-là George Sorel dit : « Rappelons nous l'histoire de 1 Eglise, histoire étonnante qui déroute tous les raisonnements des politiques, des érudits, des philosophes, que l'on pourrait croire, parfois, conduite par un génie ironiste qui se plairait à accumuler l'absurde, dans laquelle le développement des institutions a été traversé par mille accidents. Maintes fois, les gens les plus réfléchis ont pu dire que la disparition n'était plus qu'une question de quelques années ; et cependant les agonies apparentes étaient suivies de rajeunissements.
« L'Eglise s'est sauvée grâce à des organisations spontanées; à chaque rajeunissement se sont constitués de nouveaux ordres religieux qui ont soutenu l'édiflce et l'ont même relevé. Ce rôle des moines n'est pas sans analogie avec celui des syndicats révolutionnaires qui sauvent le Socialisme. Les déviations vers le trade-unionisme, qui sont la menace toujours redoutable pour le Socialisme, rappellent ces relâchements des règles monastiques qui finissent par faire disparaître la séparation que
les fondateurs avaient voulu établir entre leurs disciples et le monde.
« La prodigieuse expérience que nous montre l'histoire de l'Eglise est bien de nature à encourager ceux qui fondent de grandes espérances sur le Syndicalisme révolutionnaire et qui conseillent aux ouvriers de ne rechercher aucune alliance savamment politique avec les partis bourgeois ; car, l'Eglise a plus profité des efforts qui tendaient à la séparer du monde que des alliances conclues entre les papes et les princes. »
XVII. Le Syndicalisme révolutionnaire et le Syndicalisme de ï Ecole sociale catholique. — a) L'association et l'organisation professionnelles nont pas de partisans plus convaincus que les membres de V Ecole sociale catholique. Cette école a toujours soutenu que les ouvriers ont le droit et le besoin de se grouper sur le terrain corporatif.
Alors qu'économistes et législateurs refusaient encore de reconnaître aux travailleurs la faculté de se coaliser avec les camarades de leur profession, en vue d'assurer le respect de leur personne et de leurs intérêts, elle professait hautement que cette faculté est une chose incontestable et sacrée ; qu'elle est inadmissible ; qu'elle n'a d'autres limites que celles qui sont imposées par le respect du droit d'autrui ; qu'elle n'est pas conférée par les lois ou créée par des conventions, mais que l'homme la tient de la nature, c'est-à-dire de Dieu même ; qu'elle ne saurait être déniée à personne et que tous peuvent en user sans avoir à solliciter l'autorisation de qui que ce soit.
1>) Les Catholiques sociaux ont été parmi les premiers et les plus ardents promoteurs de l'association professionnelle. Après s'être demandé, un instant, si le plus sage ne serait pas de revenir aux anciennes corporations de métiers, mais aux anciennes corporations adaptées aux besoins et aux conditions de l'heure présente, ils crurent avoir trouvé dans le syndicat mixte la forme de groupement rêvée.
L'expérience ne tarda pas à leur montrer qu'ils s'étaient trompés. L'institution, excellente en elle-même, ne donna presque aucun des résultats qu'on en attendait. Les travailleurs manifestèrent toujours une répugnance extrême à entrer dans
des associations dont faisaient partie leurs patrons, c'est-à-dire ceux dont dépendait leur pain quotidien. Ils craignirent d'y manquer d'indépendance et d'être dans l'impossibilité de défendre leurs droits avec toute l'autorité, toute la fermeté et toute la liberté nécessaires. En présence de cet échec, l'Ecole catholique se rendit compte que les syndicats séparés s'imposaientet, loin de combattrelessyndicats exclusivement ouvriers, elle les recommanda et les favorisa.
c) Elle les tient pour une nécessité de F heure présente ; elle leur demande seulement de faire preuve de sagesse, de modération, de justice et de conciliation. Elle ne veut pas qu'ils se placent à l'égard du patronat sur un pied de guerre systématique. L'association constitue une force souverainement précieuse pour les faibles, elle tire les travailleurs de leur isolement et rend beaucoup plus difficile leur exploitation. Mais, s'ils ont le droit de l'utiliser pour défendre leurs légitimes intérêts, i's ne sauraient équitablement l'employer à léser ceux des autres.
d) Ils peuvent, quand ils y sont contraints par les circonstances, se mettre en grève, mais ils ne doivent pas oublier que la grève est une forme de la guerre et quelle a tous les inconvénients de la guerre. En la faisant, ils ne doivent jamais s'écarter de ce qu'exige le respect des personnes et de la propriété. Ils sont tenus de s'interdire les violences ; il y a des procédés que rien, pas même les abus les plus criants du patronat, ne saurait excuser. La grève générale doit être considérée comme une calamité tellement grave ou comme une utopie tellement monstrueuse qu'il faut en rejeter même la pensée.
e) L'homme est fait pour vivre en société et la société est impossible sans un pouvoir directeur. Il ne saurait donc être question de supprimer lElat et d'édifier une humanité libérée de toute autorité. Ce serait le chaos et l'anarchie. Il n'est pas défendu de se préoccuper d'améliorer l'Etat, de s'opposer à ses empiétements, de réduire ses fonctions, de supprimer ses abus, de le ramènera une conception plus exacte de ses attributions. On peut trouver qu'il a, maintes fois, outrepassé ses droits et qu'il a une tendance déplorable à s'immiscer dans ce qui ne devrait relever que de l'initiative individuelle. On peut trouver aussi
que sa tutelle est lourde et que ses ingérences ne sont pas toujours heureuses ; mais delà à vouloir et à devoir le supprimer il y a loin. On aurait tort de le transformer en une sorte de providence universelle, de remettre entre ses mains tous les services économiques et sociaux, de le charger de présider à la production, aux échanges et à la distribution des richesses ; il faut l'obliger à se renfermer dans le rôle qui lui a été fixé par ia nature ; mais ce rôle est un rôle indispensable, lui seul peut le ouer, son existence est donc une nécessité.
f) L'Ecole sociale catholique accorde bien à l'Etat un certain droit d'intervention en matière de travail, mais elle ne raccorde quà regret \ elle considère cette intervention comme imposée par les circonstances, elle la veut réduite à ce qui est rigoureusement indispensable et elle appelle de tous ses vœux le moment où les ouvriers solidement groupés seront assez forts pour faire respectereux-mêmes leurs droits et se passer d'une protection qui se transforme trop souvent en un joug tellement pesant qu'il est intolérable.
g) Elle ne partage pas les théories du Syndicalisme révolutionnaire sur ï action directe, elle estime pourtant, elle aussi, que c'est avant tout, aux travailleurs à s'occuper de leurs propres affaires, qu'il faut qu'ils comptent sinon exclusivement, au moins principalement sur eux-mêmes. Ils doivent être les artisans de leur libération. Ainsi que l'a dit Léon XIII, d'autres sont tenus de coopérer à cette œuvre de justice, cependant l'établissemen d'un ordre de choses plus équitable sera surtout le fait de ouvriers devenus puissants par l'association. Il ne s'ensui nullement que l'action indirecte ne puisse et ne doive jouer u rôle. L'initiative ouvrière peut recevoir du législateur un con cours précieux qu'on aurait tort de repousser. Aucune bonn volonté n'est à dédaigner. « C'est en combinant les efforts, e se corrigeant les uns par les autres que l'on arrivera sans heu et sans violence à donner satisfaction à ce qu'il y a de légitime et de possible dans les aspirations du prolétariat. »
h) Tout en admettant que le patronal s'est rendu coupable d bien des abus, lEcole sociale catholique ne considère pas l'insti tution comme intrinsèquement mauvaise et, par conséquent, comme incompatible avec les exigences de la justice. Entr
employeur et employés il n'y a pas fatalement antagonisme irréductible; les intérêts, sans être les mêmes, ne sont pas nécessairement contraires.
i) La lutte des classes ne s'impose pas comme moyen unique de dénouer la situation, elle est un malheur pour tous, elle constitue un crime social, en mettant aux prises les membres d'un même corps. De cette guerre fratricide ne sauraient sortir que des ruines. Pour le bien des prolétaires, comme pour celui des bourgeois, c'est l'union et non la division qu'il faut chercher ; seule l'union est féconde.
Un nivellement immédiat des classes n'est pas possible, il ne pourrait s'opérer qu'au prix des plus terribles bouleversements. Il sera, dans ce qu'il a de désirable et d'utile, l'œuvre du temps, des circonstances, des concessions des uns et des sages efforts des autres. Peu à peu, on arrivera à plus d'égalité comme à plus de justice.
j) L'Ecole sociale catholique reconnaît que le salariat offre des avantages, quil a rendu des services et quil peut se concilier avec un respect suffisant de tous les droits ; cependant, elle ne se croit pas obligée de le considérer comme une institution idéale et définitive. Il a ouvert la porte à bien des iniquités sociales et, quoique sa disparition ne soit pas à la veille de se produire, on peut, sans aller contre aucun principe de la doctrine catholique, désirer sa modification et même son remplacement. Il serait à souhaiter que l'ouvrier bénéficiât de l'intégralité de son travail et, par conséquent, devînt propriétaire des instruments de production, ce qui en est la condition indispensable. L'ouvrier groupé corporativement et la corporation maîtresse du métier, tel est l'idéal plus ou moins avoué des membres de l'Ecole catholique.
Elle a un très grand souci du bien-être delà classe laborieuse, elle cherche à améliorer son sort par tous les moyens légitimes, elle la pousse vers l'association, elle lui reconnaît le droit de se faire forte et d'aspirer à une transformation qui supprime les inconvénients du régime actuel ; seulement, elle rappelle aux ouvriers qu'ils ne doivent pas gâter la bonté de leur cause et compromettre le succès de leurs efforts en recourant à des procédés réprouvés par la justice, l'humanité et la civilisation.
Elle veut autant que la Confédération Générale du Travail, l'amélioration du sort des producteurs ; mais elle la veut par d'autres moyens. Il y a des armes dont elle déconseillera toujours l'emploi.
k) Elle s'inspire des principes de l'Evangile, elle trouve dans les doctrines et les traditions de l'Eglise des lumières qui lempêchent de tomber dans les excès si regrettables que le Syndicalisme révolutionnaire na pas su éviter. Elle autorise tout ce qui est légitime ; le dogme catholique, loin d'être pour elle une gêne, est une protection contre les entraînements de l'esprit ou du cœur. Il n'est pas une seule revendication équitable du prolétariat qu'elle ne puisse soutenir et à laquelle elle ne prête son appui. Les autres sèment la haine et soulèvent les colères ; elle apporte, elle, au monde des paroles de paix et de vie.
C'est entre elle et le Syndicalisme que se livrera la suprême bataille. Ils représentent les deux pôles du mouvement social. Un jour viendra probablement où ils seront seuls en face lun de l'autre et alors, espérons-le, la douce doctrine du Christ, une fois de plus, sauvera le monde de la barbarie.