‹ Question sociale et écoles socialesChapitre 35 sur 51 · EXPOSÉ HISTORIQUE · texte numérisé non relu

EXPOSÉ HISTORIQUE

I. Les catholiques français au début du XIXe siècle. — Les efforts des catholiques français, au début duxixe siècle, tendent à deux choses surtout : à combattre, sur le terrain de la politique et des idées, l'œuvre de destruction de la Révolution et à ramener la génération qui en était issue aux croyances religieuses de ses pères. De Maistre et de Bonald s'employèrent à la première de ces tâches ; ils le firent dans un esprit nettement réactionnaire. Ballanche, Blanc de Saint-Bonnet, Chateaubriand, Frayssinous, Lamenais et bien d'autres se consacrèrent à la seconde.

Les uns et les autres rencontrèrent fréquemment sur leur chemin des questions sociales, ils ne les évitèrent pas. Quelques-uns même paraissent avoir été attirés par elles et les avoir recherchées. Ces questions n'avaient pas pris encore l'importance qu'elles ont prise depuis. On se préoccupait pourtant de reconstruire l'édifice social en partie renversé par la tourmente révolutionnaire, on voulait lasseoir sur les seules bases offrant de réelles garanties : la religion, l'ordre, la justice. Quelques-uns ajoutaient la liberté.

Quoique déplorant la Révolution, flétrissant ses excès et réprouvant ses doctrines, beaucoup de catholiques avaient le sentiment qu'elle constituait un événement dune importance capitale, qu'elle avait jeté dans le monde des aspirations et des idées avec lesquelles il faudrait compter, quelle avait instauré un état de choses nouveau qu'on ne pourrait sans inconvénient affecter d'ignorer. Il était possible de l'améliorer, mais pas de le supprimer.

Dans les ouvrages des écrivains catholiques de cette époque on trouve des pages très intéressantes et très suggestives. Elles sont révélatrices de préoccupations sociales. Elles constituent des tentatives louables, mais pas toujours heureuses, pour concilier les tendances nouvelles avec les vieux principes religieux et pour établir un ordre social chrétien. Il n'y a pas encore de corps de doctrine proprement dit, il n'y a que les vues personnelles de quelques esprits plus avertis. Les essais de synthèse ne viendront que plus tard.

II. L'école du journal ï Avenir. — a) Le 16 octobre 1830, parut le journal Y Avenir ; il dura jusqu'au 10 octobre de l'année suivante, L&menàis, Lacordaire, Montalembert en furent les principaux rédacteurs. Ils se firent les champions ardents, parfois imprudents, de a liberté. Ils la revendiquaient pour l'Eglise, pour eux, pour tous. Ils réclamaient la liberté d'association, la liberté de presse, la liberté de réunion et d'opinion, les libertés départementales et communales. Leur journal avait un caractère nettement démocratique, il préconisait la forme républicaine et les anciens régimes y étaient traités avec une sévérité qui allait souvent jusqu'à l'injustice.

C'était un singulier mélange de vérités chrétien nés retrouvées, J de vues neuves, généreuses et profondes, d'utopies dangereuses et d'erreurs doctrinales. Il ne faut pas y chercher un système complet de rénovation et de réorganisation sociales, il n'y est pas ; il n'y a que des tendances de très inégale valeur. Le capitalisme naissant et ses abus y sont vigoureusememt flétris.] Le journal se permet de donner des conseils à la papauté ; ne cesse de lui rappeler, ce qu'elle n'a jamais oublié, qu'elle; une mission sociale à remplir, qu'elle est, par institution divin< et par tradition, la grande protectrice des opprimés, qu'il fai que ses prêtres ne s'enferment pas dans ses temples, mais qu'il! se jettent dans la mêlée pour y être les défenseurs des faibles et les entraîneurs des masses.

Quand Y Avenir disparut, après la chute lamentable de son fondateur, il avait remué bien des idées généreuses, soulevé bien des problèmes brûlants, attristé et scandalisé bien îles âmes droites, montré plus de bonnes intentions que de mesure,

signalé plus d'abus qu'indiqué de remèdes. Il ne laissait après lui aucun corps de doctrine sociale précise et nette. Il avait simplement ouvert quelques horizons sur !a liberté et la démocratie.

b) Après sa défection, Lamenais, aigri et sombre, en arriva à ne plus voir que l'aspect social et politique du christianisme, à l'identifier avec l'effort continu des peuples pour s'affranchir de la tutelle des rois et pour améliorer leur condition morale, intellectuelle et économique. «Dieu, écrivait-il le 5 juillet 1834, n'a envoyé son fils sur la terre que pour conduire le genre humain, par une série de perfectionnements progressifs dans son état moral et social, au terme qu'il doit atteindre, que pour le ramener à la liberté que le péché lui fît perdre, à sa primitive unité qui se forme de nouveau ici-bas peu à peu et qui se consommera au ciel. »

c) Lacordaire nous raconte « qu'il était arrivé aux croyances catholiques par ses croyances sociales ». Dans ses conférences religieuses et ses discours politiques, il eut bien des fois l'occasion d'exposer sa manière de voir sur des questions qui commençaient à passionner ses contemporains. La valeur sociale de l'évangile joue un rôle considérable dans son apologétique. Il lui arrive fréquemment d'opposer la conception chrétienne de l'homme et de la société à la conception individualiste popularisée parla Révolution. Il préconise l'association qui « est le seul remède à ces trois plaies de lhumanité : la misère, la servitude et la corruption ».

Son amour pour la liberté ne l'empêche pas de voir les abus auxquels elle peut donner naissance. « Sachent ceux qui l'ignorent, dit-il dans sa cinquante-deuxième conférence de Notre- Dame, sachent les ennemis de Dieu et du genre humain, quelque nom qu'ils prennent, que, entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Le droit est l'épée des grands, le devoir est le bouclier des petits. »

« Je crois, dira-t-il, le 2 avril 1848, en parlant devant les électeurs parisiens, que le laisser-faire absoluest l'abandon du faible entre les mains du fort ; je crois que, dans tous les Etats, il n'y a pas besoin de loi pour protéger le fort qui sait toujours

se protéger lui-même ; que, toutes les fois qu'on a fait des lois, ce n'a été que pour protéger les plus faibles. Il est évident que l'ouvrier est plus faible que le maître... Jamais l'homme ne triomphera de la souffrance, mais il doit toujours tendre à arriver aussi près que possible de la félicité. »

C'était la réprobation du libéralisme économique et l'appel à une protection légale du travailleur. En cela, Lacordaire est un précurseur direct des catholiques sociaux d'aujourd'hui.

d) Montalembert n'a pas eu plus que Lacordaire un plan complet de réorganisation sociale, mais il a flétri avec plus de vigueur les abus et les maux engendrés par ce libéralisme économique que condamnait son illustre ami. Il écrivait d'Angleterre, en juin 1839, après avoir visité un certain nombre de villes manufacturières : « Je revis avec une triple horreur ces villes affreuses, où s'installe et pullule d'une manière effrayante une population sans mœurs, sans foi, sans ressources, vassaux mille fois plus corvéables et taillables que ne l'ont été jamais ceux du moyen âge ; où quelques industriels avides, uniquement occupés de trouver des débouchés pour leurs produits, exploitent, pour le moins de salaire possible, la vie et les forces d'une masse énorme d'hommes, de femmes et d'enfants, auxquels ils ne donnent, en échange de leurs sueurs, ni consolations religieuses, ni sécurité pour la vieillesse, ni même l'air à respirer dans leurs dégoûtantes usines. »

Pour réprimer ces iniquités sociales, il réclame, comme Lacordaire, l'intervention de la loi. « La grande question, alors que tout le monde est d'accord pour dire qu'il faut mettre un terme aux abus révoltants qu'on a signalés, c'est de savoir comment ce remède sera apporté le plus promptement possible. Or, n'estce pas évident qu'en renvoyant ce remède uniquement à la bonne volonté du libre arbitred un ministère quelconque, on en retarde indéfiniment l'application ? Cela étant, l'obligation pour la législature d'intervenir directement et promptement dans les questions sociales et morales me paraît démontré plus que jamais. »

Aux maux qu'il signale, il veut qu'on se hâte de porter remède. « Il faut, dit-il, que tout ce qui est possible soit fait et que tout ce qui ne sera pas fait soit reconnu impossible. » Il

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flétrit, avec une rare vigueur, l'égoïsme de ceux qui, absorbés par les jouissances, oublient que l'on n'est pas libre de faire de ses biens ce qu'on veut et que «la propriété est une charge sociale ». Il se montre justement sévère pour ces riches sans cœur qui, fermant l'oreille aux plaintes de leurs frères, « se disent que tout est pour le mieux, qu'il n'y a rien à faire, et qu'il en sera toujours ainsi ».

Montalembert contribua, pour une large part, à l'adoption de la loi du 22 mars 1841, qui fut la première relative au travail des enfants employés dans les usines, manufactures ou ateliers. Mais, bientôt, il consacra toute son activité à la lutte pour la liberté de l'enseignement. Il sembla se désintéresser, dès lors, des réformes sociales et laissa à d'autres le soin de s'en faire les apôtres. On doit le regretter pour la cause; elle perdait un avocat merveilleusement doué pour la faire triompher.

e) Aux noms qui précèdent on doit ajouter ceux de Gerbet et de Froisset. Gerbet, le disciple le plus intime de Lamenais, donna toujours dans ses études sur le dogme catholique une grande importance au côté social. Il voit dans le christianisme « la source immanente du perfectionnement de l'humanité ». Il veut qu'on le fasse rayonner dans les âmes pour le plus grand bien de la société. « Si les classes inférieures s'ébranlent, dit- il, avant que le christianisme n'ait été reconstruit dans les esprits, l'Europe verra des luttes effroyables, auxquelles rien ne ressemble peut-être dans les annales du monde. » Il demande qu'on établisse une connexion étroite entre les questions d'économie sociale et les questions théologiques, car l'économie sociale « a, par tout un côté, sa base dans la théologie ».

Lui-même donne l'exemple, il déduit toujours du dogme les conclusions sociales qu'il renferme ; et c'est après avoir exposé la doctrine que, dans sa célèbre instruction pastorale de 1860 sur Diverses erreurs du temps présent, il arrive à condamner des propositions du genre des deux suivantes : « La propriété est contraire à la loi de justice, ainsi qu'à la loi de charité et de fraternité chrétiennes ». « Les règles de la théologie morale sur la charité, suivant lesquelles il est dit que les riches doivent prendre sur leur superflu pour subvenir aux nécessités des pauvres, n'expriment qu'un conseil et non un précepte. »

L'abbé Gerbet fonda, en 1834, la revue l'Université catholique, dans laquelle une place très large fut toujours faite aux questions d'économie sociale.

e Foisset se rattache à l'école raennaisienne par Montalembert dont il fut le confident, le conseiller, 1 ami le plus fidèle et le plus dévoué. Il partagea ses idées, il l'encouragea dans sa lutte contre les iniquités dont les faibles avaient à souffrir, il le soutint contre les attaques qui ne lui furent pas épargnées par les tenants du libéralisme économique II fut surtout un homme d'action et un homme d'œuvres. Il aima les petits, malgré leurs passions, leur ignorance, leurs haines. Il s'occupa d'eux. Il se donna à eux «pour l'amour de Dieu». Il travailla à adoucir leur sort et se constitua, en maintes circonstances, l'avocat ardent de leur cause.

« Ce qui importe par-dessus tout, écrivait-il, c'est débattre, s'il se peut, le mur qui sépare le cœur du pauvre de celui du riche, c'est d'amener les riches à s'occuper des pauvres, à leur être sincèrement en aide, à se mêler naturellement à eux, à désarmer leurs préventions par des actes... »

/) Malgré l'apostasie du maître, qui ne fut suivi par aucun de ses disciples, le milieu mennaisien demeura un foyer d'action chrétienne et de pieux prosélytisme. On peut dire que là est né le grand courant d'idées, à la fois catholique et social, qui a pris un si grand développement de nos jours.

III. Les premiers économistes chrétiens. — à) Charles de Goux (1787 1865) ouvre la liste. C'était un disciple de Lamenais. Il se consacra à l'étude des questions économiques et publia dans l'Avenir des articles qui furent remarqués. En 1832, à la demande de l'abbé Gerbet, il donna aux étudiants une série de conférences sur l'économie politique. « Il y a foule à ses leçons », écrivait Ozanam.

En 1834, fut fondée, à l'Université de Louvain, la chaire d'économie politique. Charles de Coux fut choisi pour en être le titulaire. Il l'occupa pendant onze ans. Le premier, il s'efforça de réunir en un corps de doctrine les solutions catholiques des problèmes sociaux. Dans « les conséquences pratiques du catholicisme », il trouvait « le plus admirable système d'éco-

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nonne sociale qui ait jamais été donné à la terre. » Il mit toute son ardeur et tout son talent à le démontrer aux masses.

Pour lui, le mal dont soutire la société a son principe dans rindividualisme.il appelait l'individualisme « le plus grand des maux, la cause première des souffrances du peuple ».I1 ne voyait au monde qu'une force capable de triompher de l'individualisme : lareligion.il a laissé les deux ouvrages suivants : Essais d'économie politique (1832) ; Cours d économie sociale.

b) Le vicomte Alban de Villeneuve- Bargemont (1784-1850) avait été longtemps préfet. Ses fonctions lui avaient permis de constater combien triste souvent était la situation des classes laborieuses. Rendu à la vie privée par la révolution de 1830, « qui fut le triomphe d'un parti qui se disait libéral, mais qui, de toutes les libertés, aimait exclusivement celles qui pouvaient favoriser les intérêts des gros banquiers et des gros capitalistes », il employa ses loisirs à l'étude des questions sociales et resta convaincu que, pour leur solution, on ne pouvait se passer du concours de l'Eglise. Cette conviction a été l'âme de toute son œuvre.

Ii se plaint qu'on ne fasse rien ou qu'on fasse si peu pour améliorer le sort de l'ouvrier et de sa famille. « Comment les entrepreneurs de l'industrie ou les magistrats ne veillent-ils pas à ce que les forces de tant de malheureux enfants ne soient pas ainsi épuisées avant l'âge de l'adolescence ? Pourquoi négliger la salubrité des ateliers ? Pourquoi ne pas séparer les sexes ? Pourquoi n'accorder qu'un salaire insuffisant aux premiers besoins de la vie? Pourquoi, enfin, laisser ainsi s'affaiblir et se dégrader des créatures faites à l'image de Dieu ? »

Il stigmatise l'âpreté au gain des patrons et l'indifférence des législateurs et de l'Etat : « L'industrie manufacturière ne songe qu'à produire avec profit, abondamment, à bon marché ; ainsi, hommes et machines, tout doit fonctionner au plus bas prix possible. Qu'importe aux entrepreneurs l'âge, la force, la moralité, l'intelligence des hommes-machines ?.. Il vaut donc mieux, selon la morale scientifique des intérêts, que cette multitude continue de croupir dans la misère et demeure, nombreuse et affamée, à la merci de ses maîtres ; j'ai presque dit de ses oppresseurs I

« Quant aux magistrats (aux législateurs), ils ont été sans autorité, jusqu'à ce jour, pour régler les contrats passés entre les ouvriers et les dispensateurs du travail et des salaires. Ils se bornent à empêcher les travailleurs de se liguer pour obtenir une rémunération plus élevée, et les pauvres de tendre la main dans les rues de l'opulente cité. Quelques faibles sommes accordées par les édiles, quelques lits dans les hospices, les moyens de placer les rares épargnes de l'ouvrier : voilà tout ce que le pouvoir public a pu faire pour guérir cette plaie menaçante et si douloureuse. »

Pour remédiera un état de choses qui ne saurait se prolonger sans les plus graves inconvénients, de Villeneuve-Bargemont ne se contente pas de faire appel au dévouement des particuliers et de leur demander de multiplier les institutions charitables, il réclame de plus l'intervention de l'Eglise et celle de l'Etat. Il se plaint « qu'on ait relégué le clergé dans l'enceinte de ses temples et de ses presbytères et il désire que le prêtre ne se borne pas à rappeler aux fidèles la nécessité de l'aumône, mais enseigne que l'on doit adopter comme bases de la civilisation les théories sociales déduites des principes du christianisme. »

Il est partisan d'une législation sociale, comme il est partisan du groupement professionnel. « Les associations professionnelles, dit-il, peuvent avoir de grands avantages sociaux et particuliers. On en trouve un grand nombre en Angleterre, où elles produisent d'excellents résultats. Jadis, elles existaient en France, mais avec une juridiction et des privilèges qui sont aujourd'hui hors de nos mœurs politiques. On pourrait les autoriser, on devrait encourager même leur formation sur des bases nouvelles, et avec des garanties convenables.» Toutefois, sacrifiant aux préjugés de son époque, il estime qu'il est sage d'interdire à ces associations de s'occuper de la fixation des salaires, ce qui est les dépouiller de la plus nécessaire de leurs attributions.

De Villeneuve Bargemont a développé ses idées dans son Economie politique chrétienne (1834) et dans son Histoire de l'économie politique (1841). Dans ces livres, il attaque vigoureusement les théories économiques manchestériennes. Nées

en Angleterre, elles s'étaient répandues en France, où les doctrines des philosophes et des économistes du xvine siècle leur avaient préparé le terrain. Il s'appliqua à en montrer les conséquences déplorables et à souligner leur opposition aux maximes chrétiennes. Il ne désarma jamais sur ce point.

Son œuvre a un caractère très personnel, elle marque un incontestable progrès. Si elle n'est pas exempte d'hésitations et de timidités, cela tient aux temps. Ses idées apparaissent d'une réelle hardiesse quand on les compare à celles de la plupart des catholiques de son époque. Il aurait voulu fonder une école catholique d'économie sociale, il comptait sur le concours d'un certain nombre d'amis; ses désirs ne purent se réaliser.

c) Le baron de Gérando fut un ami des ouvriers et des pauvres, il dévoila les iniquités dont ils étaient victimes, il flétrit les vices et les procédés de beaucoup trop de riches ; mais il n'osa pas réclamer les remèdes qui seuls pouvaient avoir raison du mal. Il recula toujours quand il fallut tirer les conclusions pratiques des doctrines dont il admettait les principes fondamentaux.

Il reconnaît que l'indigence des classes laborieuses est causée en très grande partie par la liberté du travail et l'individualisme, et pourtant il n'est partisan ni d'une législation ouvrière, ni d'une association professionnelle. Il proclame qu'à la base des relations entre employeurs et employés devrait se trouver, avant tout, la justice, et cependant il se borne à demander de nouvelles institutions charitables. Il est philanthrope chrétien beaucoup plus que réformateur social.

IV. Les hommes d'œuvres. — En présence de la misère et de l'irréligion des masses, des catholiques, sous la Monarchie de Juillet, résolurent de se consacrer au soulagement des pauvres et à l'apostolat religieux et moral de la classe populaire. Leur influence fut considérable. Ils servirent la religion autant que l'infortune par la pratique de la plus admirable charité.

« Le P. Lacordaire et M. de Montalembert, dit le comte de Falloux dans ses Mémoires, étaient de trop fervents chrétiens

pour n'être pas au môme degré des chrétiens charitables ; mais leur existence était dévorée par d'incessants travaux ; et, sans ménager ni leur personne, ni leur dévouement, ils s'appliquèrent à chercher des auxiliaires pour les œuvres qui devaient traduire en actes quotidiens leur foi ardente et leur parole enflammée, Frédéric Ozanam, Armand de Melun, Léon Cornudet, Adolphe Baudon, Franz de Champagny, Werner de Mérode, Adrien Cramail, Leprévost, Ledreuil, plus tard Augustin Cochin, devinrent les infatigables lieutenants des deux grands capitaines. Eux-mêmes faisaient des recrues parmi les jeunes gens du monde qui n'avaient pas eu toutes leurs lumières ou leur entière abnégation, mais qui voulaient cependant suivre leurs traces et leur prêter concours. »

a) Frédéric Ozanam (1813-1853) fut le plus illustre de ces laïques qui mirent leur activité, leur cœur, leur talent au service de l'Eglise et des déshérités de la vie. Il ne fut pas seulement le fondateur des admirables Conférences de Saint-Vincentde-Paul, il fut aussi un des apôtres les plus convaincus du catholicisme social. Il était persuadé que, pour travailler efficacement aux reconstructions qui s'imposaient, il fallait s'appuyer sur la religion, mais sur la religion désolidarisée d'avec tout parti politique et rendue agissante par la pratique de la charité.

Il était animé d'un ardent esprit de prosélytisme et, pour lui, la charité était avant tout un moyen de conserver la foi en soi et de la communiquer aux autres. Il exerça une grande influence sur la jeunesse de son époque et, sur bien des points, il fut un précurseur des catholiques sociaux d'aujourd'hui.

Nourri- de la doctrine des grands docteurs du moyen âge, il fit revivre dans ses écrits des théories presque complètement oubliées. Il émit sur la propriété, sur le travail, sur les devoirs de justice des patrons et des riches, sur le pouvoir civil, des idées actuellement courantes, mais alors tout à fait nouvelles. Certains les taxaient de révolutionnaires. Il ne se lassait pas de répéter que des réformes profondes étaient nécessaires dans l'organisation économique de la société ; mais à la réforme des institutions il voulait qu'on joignît la réforme des individus.

Il estimait que le clergé avait un beau et grand rôle à jouer

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a Prêtres français, écrivait-il, ne vous offensez pas delà liberté d'une parole laïque qui fait appel à votre zèle de citoyens... Depuis quinze ans, plusieurs d'entre vous se sont voués à l'apostolat des ouvriers et, au pied des arbres de liberté qu'on leur a fait bénir, ils ont reconnu qu'ils n'avaient pas à faire à un peuple ingrat. Défiez-vous de ceux qui le calomnient, de ceux qui vous entretiennent de leurs regrets , de leurs espérances, de leurs prophéties, de tout ce qui fait consumer en pensées inutiles les heures que vousdevez à nos dangers et à nos besoins. Défiez-vous surtout de vous-mêmes, des habitudes d'une époque plus paisible et doutez moins du pouvoir de votre ministère et de sa popularité. On vous doit cette justice que vous aimez les pauvres de vos paroisses, mais le temps est venu de vous occuper davantage de ces pauvres qui ne mendient point, qui vivent ordinairement de leur travail. ..Le tempsest venu d'aller chercher ceux qui ne vous appellent pas ; qui, relégués dans les quartiers mal famés, n'ont peut-être jamais connu ni l'Eglise, ni le prêtre, ni le doux nom du Christ. Ne vous effrayez pas quand les mauvais riches, froissés de vos discours, vous traiteront de communistes, comme on traitait saint Bernard de fanatique et d'insensé * . »

Esprit très généreux et très ouvert, Ozanam aeu plus que personne l'intuition des besoins de notre époque, il a dit sa pensée sans jamais se laisser arrêter par les considérations humaines et il a puissamment contribué à orienter dans un sens fr ■ ichement social un groupe notable de catholiques français.

b Le vicomte Armand de Melun (1807-1877 fut, lui aussi, un grand chrétien qui consacra sa vie à la pratique de la charité. Il l'exerça avec un infatigable dévouement. Il fut initié à l'action populaire par Mme Swetchine pour la théorie et par la sœur Rosalie pour la pratique. «J'avais, raconte-t-il dans ses Mémoires, un désir très vif de voir grandir la condition des classes inférieures, diminuer la distance qui les sépare des autres hommes et arriver le plus grand nombre à ce qui fut longtemps le privilège de quelques-uns. Tel était, à mes

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