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Aux gens de bien (1848). Mélanges

yeux, le travail le plus digne de l'homme de bien et du chrétien ; tel était le progrès où devait tendre une saine civilisation, telle enfin devait être l'œuvre sociale de l'Evangile. »

A ce travail il donna toute son activité, à partir de 1837. Il commença alors ses visites individuelles des pauvres. Il comprit vite la notoire insuffisance de ce moyen, il chercha à s'assurer des concours et à grouper autour de lui d'autres hommes de bonne volonté. Il créa des œuvres nombreuses qu'il s'appliqua à unir entre elles. En 1841, il publia le Manuel des Œuvres, qui renfermait des renseignements sur toutes les œuvres charitables existant à Paris. En 1842, il forma le Comité des Œuvres, composé des délégués des différentes œuvres existantes, même de celles qui n'avaient aucun caractère chrétien. Au Comité il adjoignit un Bureau de renseignements. En 1844, il commença la publication de la petite revue : Annales de la charité. En 1847, au Congrès pénitentiaire de Bruxelles, il proposa la création d'une Société internationale de charité. La même année, il fonda la Société d'économie charitable. Il nous a dit lui-même dans quel but il l'avait fondée : « Il appartenait au catholicisme, aux hommes de bonne volonté qu'il inspire, d'appliquer leur intelligence à la recherche de tous les moyens propres à diminuer la souffrance, à faciliter le travail, à effacer les défiances et les malentendus qui séparent les hommes et les arment les uns contre les autres. »

Il ne tarda pas, dans son contact avec le monde ouvrier, à sentir l'absolue nécessité d'une organisation corporative du travail. «Il faudra, écrivait-il, tôt ou tard en revenir à ces vieilles corporations qui se chargeaient d'avoir du bon sens, de la prudence et de la moralité pour tous leurs membres. Mais l'important est de trouver à ces résurrections une forme qui, accommodée à notre temps et à nos idées, fasse passer, par sa nouveauté, sur la vieillesse du fond. »

Elu député à l'Assemblée législative de 1850, il se montra, comme il s'y était engagé, « le représentant des pauvres et des petits ». Il fut pour eux un avocat inlassable. Il aurait voulu « que la charité devînt un pouvoir public et que les petits y aient leurs organes et leurs représentants ». Quelques catholiques sociaux regrettent qu'ayant si bien parlé de la charité et

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l'ayant si ardemment recommandée par ses paroles et ses exemples, il n'ait pas insisté davantage sur les devoirs de justice. L'attention n'était pas alors attirée sur ce point comme elle l'a été depuis. Il est donc bien excusable ;la faute en est surtout au temps.

c) Adolphe Baudon (1819-1888) fut l'ami, l'émule et le continuateur d'Ozanam et du vicomte de Melun. Il voua sa vie aux mêmes œuvres. Il poursuivit les mêmes buts. Il se montra, comme eux, inlassablement dévoué à la classe qui peine et qui souffre. Il s'intéressa à toutes les questions sociales qui s'agitaient de son temps, mais il fut surtout un homme d'œuvres.

Devenu président général des Conférences de Saint- Vincentde-Paul, il exhortait ses confrères à la charité, en leur disant : « Celui qui possède, ne possède légitimement qu'à condition d'être, pour ses frères moins heureux, un dispensateur fidèle, un économe attentif, une providence visible : vous le savez, c'est l'enseignement formel de notre mère la sainte Eglise. En présence des besoins extrêmes, notre bien est celui de notre frère épuisé autant que le nôtre. Dépouillons-nous si nous ne voulons pas être dépouillés et de tout mérite devant notre Père céleste, et peut-être de ces biens mêmes qu'un amour exagéré de notre bien-être ne nous aurait pas laissé partager avec assez d'équité. » Et ce qu'il recommandait aux autres, il le pratiquait le premier.

L'action charitable de ces grands chrétiens ne resta pas sans résultats. Le monds ouvrier était forcé de reconnaître leur dévouement désintéressé, il savait que ce dévouement avait son principe dans la religion et bien des préventions nourries contre elle tombaient à la vue des œuvres admirables qu'elle inspirait.

Les insurgés de 1830 avaient fait preuve d'une vraie haine irréligieuse ; ceux de 1848, au contraire, se montrèrent respectueux de l'Eglise et de ses ministres. Adolphe Baudon se demande ce qui s'était passé dans ces dix-huit ans qui explique cette différence profonde de dispositions; il répond : « Rien de bien important en apparence, rien de bien éclatant au dehors ; mais en réalité la charité avait passé. Des milliers d'ouvriers réunis dans les œuvres de Saint- François-Xavier, des milliers

de ménages réconciliés avec Dieu et avec eux-mêmes par la société de Saint-Régis, des milliers d'orphelins élevés par la bienveillance de leurs concitoyens, des millions répartis, chaque année, entre des centaines de milliers d'indigents, tous ces rapprochements bénévoles, toutes ces visites affectueuses faites aux nécessiteux, aux malades, tout cela, goutte à goutte, âme à âme, avait opéré un rapprochement entre les masses et le prêtre, l'organisateur, le chef, le moteur de cet immense mouvement de charité. »

V. Les catholiques et le mouvement saint-simonien. — A côté du mouvement social catholique se dessina, de bonne heure, un autre mouvement : le mouvement socialiste Ils se rencontrèrent et se heurtèrent fréquemment. Us étaient d'orientation trop différente, trop opposée même, pour n'avoir pas tôt ou tard à se combattre. Ils sentaient déjà qu'un jour ils auraient à se disputer les esprits et les cœurs, qu'ils seraient les deux grandes forces en présence. Ils avaient ceci de commun, qu'ils constituaient une réaction contre le libéralisme économique et ses criants abus. Au début, ils se regardèrent sans hostilité apparente et peut-être même réagirent-ils, parfois, l'un sur l'autre.

a) Le comte de Saint-Simon (1760-1825), s'il ne créa pas h mouvement socialiste, lui donna corps et en fit un système. Après Fourier, il préconisa l'association et déclara la guerre l'individualisme. Il poursuivit une reconstruction sociale reposant sur deux bases : l'organisation professionnelle et la religion. Le bonheur social ne pouvait, d'après lui, être obtenu qu'à cette double condition. Il affectait de ne parler qu'avec un grand respect du christianisme, mais son christianisme n'avait presque rien de commun avec le christianisme traditionnel. Sa religion était libérée de tout dogme révélé, elle se réduisait à une simple doctrine de morale rationnelle. De cette religion il se proclamait le pape.

b) Chose étrange, ce si peu orthodoxe enseignement fit revenir plus d'un athée à la croyance en Dieu et ramena même des catholiques à la foi qu'ils avaient perdue. « Aucun de ceux, dit Sainte-Beuve, qui ont passé par le saint-simonisme ou qui y

ont touché d'un peu près, n'y a passé impunément. En dehors de la direction économique et industrielle, il donna à plus d'un, qui en manquait, l'idée d'une religion et le respect de cette forme sociale la plus haute de toutes. »

c) Parmi ceux qui furent ramenés à la foi par cet extraordinaire moyen se trouve le docteur Bûchez (1796-1865), qui exerça ensuite une influence considérable sur une fraction de l'Ecole sociale catholique. Il a laissé de nombreux ouvrages. Ils renferment des théories et des formules très discutables. Les intentions y sont bonnes, mais la doctrine est loin d'être toujours sûre. Il y a trop de systématisation.

Là où il est dans le vrai, c'est lorsqu'il proclame pernicieux les enseignements des économistes libéraux. Pour lui, l'Ecole anglaise, issue de Bentham et d'Adam Smith, est la grande coupable. « La lecture de ses livres a endurci le cœur des hommes du pouvoir, elle les a rendus sourds aux plaintes les plus vives et les plus raisonnables ; elle a justifié le mal et découragé le bien. » Le dogme sacro-saint de la liberté « exclut toute pensée d'amour ou de sympathie ; il apprend à l'homme à être égoïste, à faire de sa personne son dieu, sa foi, sa gloire, sa raison et sa force. » La religion seule « peut persuader aux individus et aux peuples de sacrifier l'intérêt privé au devoir social ; or, sans ce sacrifice, tout progrès est impossible. » Le clergé a un rôle de tout premier ordre à remplir. « Il faut, dit Bûchez, qu'il redevienne ce qu'il fut aux origines de l'Eglise, ne craignant ni la misère, ni la persécution, ni la mort ; ne redoutant ni les colères, ni les violences du pouvoir temporel ; ami de tous ceux qui souffrent, défenseur de tous les pauvres, obstacle à tous ceux qui oppriment. »

d/ Bûchez fît école, il compta des disciples dans tous les rangs de la société. Il en eut parmi les ouvriers et ce furent des ouvriers buchéziens qui fondèrent, en 1840, le journal Y Atelier, qui avait pour épigraphe le mot de saint Paul : « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger », et qui prétendait à être, devant les pouvoirs et devant l'opinion, « l'expression la plus sérieuse et la plus vraie des besoins et des sentiments de la classe laborieuse ». On se proposait d'y réagir contre certaines idées immorales et extravagantes qui avaient cours dans les milieux

populaires et de développer, chez les ouvriers, le sentiment de leur valeur comme producteurs et de leur dignité comme citoyens ; de leur apprendre à avoir plus de confiance en leurs propres forces, à compter davantage sur eux-mêmes et moins sur cette décevante providence qui est l'Etat, de pousser sans cesse les travailleurs à la conquête de leur instrument de travail par l'association libre et volontaire..., en toutes choses défaire prédominer l'intérêt moral sur l'intérêt matériel. »

e) Parmi ces buchéziens ouvriers il convient de citer le sculpteur sur bois Anthime Corbon, le serrurier Guillaud, le menuisier Agricol Perdiguier, le typographe Pascal, le dessinateur Petit-Girard, le margeur Claude Genoux, l'imprimeur Leneveux, Chevé, l'auteur de Catholicisme et démocratie, et d'autres encore.

/) Bûchez eut des disciples parmi les intellectuels. Le plus éminent probablement d'entre eux est Ott, l'auteur d'un Traité d'économie sociale dont on pouvait dire, il y a peu d'années encore, qu'il était « le seul vraiment humain et chrétien que nous possédions jusqu'ici dans notre langue ». Ott a servi de transition entre l'ancienne Ecole buchézienneet l'Ecole sociale catholique d à présent. A côté de Ott, on peut citer Roux-La. vergne, professeur de Faculté, qui entra dans les ordres et mourut professeur de grand séminaire, Piel et Requedat, qui prirent l'habit de saint Dominique.

g) Le mouvement buchézien fut, sous la Monarchie de juillet, ,un mouvement vraiment catholique. C'est certainement, en grande partie, grâce à lui que la plupart des socialistes qui écrivirent, de 1835 à 1848, se montrèrent sympathiques, sinon toujours aux croyances catholiques, du moins aux principes spiritualistes.

h) Malheureusement, plus tard, sous le second Empire, certains disciples de Bûchez abandonnèrent les derniers enseignements de leur maître et revinrent au saint-simonisme et même à un saint-simonisme anticlérical. Dans leurs âmes d'ouvriers, l'union n'avait pas su se faire entre les données de la foi et les idées républicaines et sociales. Malgré ces déviations regrettables, le mouvement fut intéressant et il donna de précieux résultats.

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VI. Les Catholiques et li mouvement révolutionnaire de 1848 — a) Les catholiques n'avaient pas eu à se louer de la Monarchie de Juillet. Ils la virent disparaître sans regret. Tout ce qu'il y avait de militant dans leurs rangs accueillit avec joie la Révolution de février. L'immense majorité du clergé se montra favorahle au nouveau régime et, partout, hénit les arbres de la liberté. » Il était temps, disait un de ses membres devenu depuis cardinal, que cette Révolution se fît. L'Eglise, je l'espère, va se régénérer. Notre salut est dans l'accomplissement de notre mission. Soyons apôtres ; aimons ce pauvre peuple, hélas 1 abandonné par la vieille société politique. » En retour, les démocrates et les socialistes évitèrent de molester la religion, ils s'appliquèrent même à faire parade d'un vague christianisme. Un certain sentimentalisme religieux fut, pendant quelque temps, à la mode parmi eux.

b) C'est alors que, pour donner satisfaction aux aspirations d'un parti considérable de catholiques, Lacordaire fonda Y Ere nouvelle. Autour de lui, se groupèrent Gerbet, Cœur, Maret, Ozanam, de Goux, Sainte-Foi, Lorrain, Tessier et d'autres encore. En tête de leur programme, ils inscrivirent le mot de saint Paul : Instaurare omnia in Christo, restaurer tout dans le Christ. En retour de la fidélité qu'ils étaient prêts à ne pas marchander à la République, ils formulaient des revendications très nettes. «Nous demandons, disaient-ils, pour nous et pour tout le monde les libertés qu'on nous a refuséesjusqu'ici. Nous demandons la liberté d'éducation, la liberté d'enseignement, la liberté d'association, sans lesquelles toutes les autres sont impuissantes à former des hommes et des citoyens. La république des esprits est le péristyle de larépublique civile. Donner la compression des esprits pour principe à la liberté des Etats, c'est une tradition païenne qui n'a produit que l'esclavage de la presque totalité du genre humain... » De tputes les libertés qu'ils réclamaient, ils mettaient en tête « la liberté de conscience et de pensée ».

c) Au point de vue social, ils menèrent une vigoureuse campagne en faveur de la réorganisation du travail par l'association, ils demandaient l'abrogation des lois néfastes de la Révolution et le droit, pour les ouvriers, de se grouper afin de défendre

efficacement leurs intérêts. Ils nourrissaient de grandes espérances qui malheureusement ne se réalisèrent pas. La Révolution de février ne leur donna pas ce qu'ils attendaient d'elle. Il y eut l'émeute du 15 mai et celle du 23 au 26 juin. Le sang coula, la répression fut sévère, on put craindre des jours pires encore. Par peur du socialisme menaçant, beaucoup de catholiques ne voulurent plus entendre parler de réorganisation sociale. « Des systèmes antisociaux et antichrétiens, disait Mgr Sibour, successeur de Mgr Affre sur le siège de Paris, ont jeté la défaveur sur toutes les organisations ayant pour but l'amélioration des classes laborieuses. Ce n'est pas une raison pour croiser les bras. »

d) Tous les catholiques ne croisèrent pas les bras. A leur tête se trouvait le comte de Melun, élu membre de l'Assemblée législative. C'est grâce à ce groupe que furent, en 1850 et 1851, étudiées, préparées et votées un certain nombre de lois sociales, entre autres la loi sur l'assainissement des logements insalubres, la loi sur la caisse de retraites pour la vieillesse, la loi sur les sociétés de secours mutuels, la loi sur le mariage des indigents, la loi sur le délit d'usure, la loi sur l'assistance judiciaire, la loi sur les contrats d'apprentissage.

La Commission d'assistance avait d'autres projets à l'étude quand survint le Coup d'Etat, qui rélégua à l'arrière-plan les préoccupations sociales.

VII. Les catholiques sociaux sous le second Empire. — a) La défaveur, dans laquelle les émeutes de juin et les excès populaires avaient fait tomber les questions sociales, ne disparut pas avec les causes qui lui avaient donné naissance. Elle se perpétua, même après que la République eut été remplacée par l'Empire. Les années du nouveau régime furent des années de grande prospérité matérielle. Cette prospérité absorba l'attention. Le Pouvoir maintenait l'ordre d'une main un peu rude, le parti socialiste n'existait presque plus et surtout n'osait pas bouger. Les catholiques français de cette époque, sans se désintéresser des problèmes sociaux, n apportaient pas à leur étude la même ardeur que les catholiques de la génération précédente. Ils furent dépassés alors pour la première fois.

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b) Le mouvement social catholique, comme beaucoup d'autres mouvements généreux, a pris naissance en France. Le tait n'est pas contestable. Les catholiques français débattaient, depuis longtemps, les questions sociales et s'employaient à les résoudre que l'attention des catholiques des autres pays n'était pas encore attirée sur elles. Mais il s est produit en cette matière ce qui s'est produit en beaucoup d'autres, l'étranger s'empara de nos idées, les synthétisa et les fit passer dans la pratique. Ce furent, cette fois-là encore, les Allemands qui démarquèrent les premiers nos initiatives et nos conceptions. C'est alors que l'évèque Kettler prononça ses fameux discours de Mayence et que le prêtre Adolphe Kolping, ancien compagnon cordonnier, jeta, à Cologne, les bases de ses magnifiques Cercles d'ouvriers, qui se répandirent si vite, réunirent tant d'adhérents et rendirent de si grands services à la classe laborieuse et à la cause catholique.

c) On ne peut pourtant pas dire que les catholiques français se laissèrent complètement absorber parleurs luttes intestines d'ultramontains et de libéraux. Il y en eut parmi eux qui revinrent aux préoccupations sociales. Le comte de Melun était toujours là et avec lui beaucoup d'autres survivants des campagnes précédentes.

Aux noms cités jusqu'ici il faut en ajouter deux : celui de Bordas-Demoulin et celui de Gratry.

d) Bordas (1798-1859) eut des intentions excellentes, mais sa doctrine ne fut pas sûre. L'Eglise, qu'il prétendait défendre, dut mettre à l'index son livre : Les pouvoirs constitutifs de l Eglise.

e) Le P. Gratry, de l'Oratoire, tout en gardant jusqu'au bout des sympathies excessives pour Bastiat et les autres économistes de l'Ecole libérale, a été un des précurseurs de l'Ecole sociale catholique actuelle.

Ce fut au lendemain des sanglantes journées de juin 1848 qu'il composa son premier ouvrage ; Le catéchisme social. Il ne cessa de s'appliquer à prêcher le devoir social, à combattre les vices sociaux, le vol so,us sa forme moderne d'usure, la lutte fratricide des classes. Il disait : « Travail, sobriété, continence, respect, vertu, religion, voilà l'unique semence de la justice et

de la liberté ; il n'y en a pas d'autre... Nul progrès de bien-être sans un progrès de moralité ; nul progrès de moralité sans un progrès de religion ; nul progrès de religion sans Jésus-Christ. »

« L'art de prendre, a-t-il écrit ailleurs, a fait les mêmes progrès que l'art d'exterminer les hommes. On a des armes aussi terribles pour spolier que pour tuer. Mais voici surtout le progrès. C'est que si l'organisation savante du pillage des petits par les grands est arrivée à sa perfection, le temps vient où la multitude des petits apprendra l'art de se défendre. De même que, vers le xie siècle, la Commune s'est constituée par toute l'Europe pour résistera la tyrannie des seigneurs et maintenir contre eux la liberté et la propriété ; de même, en notre siècle, se constitue contre la féodalité financière la solidarité financière et industrielle de la multitude qui travaille : nouvelle émancipation des Communes dont les conséquences sont incalculables. »

Cette « nouvelle émancipation des Communes », le P. Gratry l'a appelée de tous ses vœux ; pour l'obtenir, il préconisa le groupement ouvrier. L'association, déclarait-il, était pour l'ouvrier « la vraie méthode de justice, le grand moyen d'équitable répartition des richesses acquises par l'ensemble et le facteur le plus efficace du progrès intellectuel et moral. » Il ne craignit même pas de recommander, comme digne d'être suivi, « le grand mouvement des Etats Unis d'Amérique en faveur de la réduction de travail à huit heures ».

b) C'est encore sous l'Empire qu'un admirable Frère de Saint- Vincent-de-Paul, M. Maurice Magnen, soutenu par des chrétiens éminents, comme Augustin Cochin, Keller, Joseph de la Bouillerie, le baron de Guiraud, fonda, en 1855, le Patronage de Montparnasse, auquel il donna le nom d'Association de Notre-Dame-de-Nazareth, et qui, en 1865, se transforma en ce Cercle des jeunes ouvriers, qui fut le berceau de la nouvelle Ecole sociale catholique.

Le but de l'œuvre a été ainsi résumé par M. de Marolles : « Prendre l'enfant dès son entrée à l'atelier ; le suivre dans le développement de son intelligence et de son travail ; le conduire jusqu à l'âge d'homme ; lui ménager l'appui de la famille professionnelle, jusqu'à ce que lui-même devienne chef de

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famille ; établir des institutions corporatives appropriées aux divers besoins de la vie de l'ouvrier : voilà ce que M. Magnen voulait réaliser dans une succession d'oeuvres distinctes, mais dirigées dans un même esprit et vers un même but. »

C est M. Magnen qui écrivait : « Pardon, Messieurs les économistes, de contrarier vos théories fondamentales ; mais, quoi que vous fassiez et professiez, la corporation sera toujours la forme populaire, instinctive, éternelle de l'organisation ouvrière par le peuple. »

VIII. Fondation de l'Ecole sociale catholique actuelle . — a) C'était en 1870, deux officiers français, le capitaine de la Tour du Pin Chambly et le lieutenant Albert de Mun, étaient prisonniers de guerre à Aix-la-Chapelle. Ils employèrent les longs jours de leur captivité à étudier les problèmes sociaux. Ils en arrivèrent à cette conclusion que la grande cause du ma dont souffrait notre société étaient les faux dogmes de 1789. Ils se promirent de consacrer leur vie à les combattre et à restaurer les institutions que la Révolution avait supprimées.

b) A leur retour en France, ils furent mis en rapport avec M. Magnen. C'est auprès de lui qu'ils apprirent à connaître le peuple et s'initièrent à la pratique des œuvres. Le 10 décembre 1871, M. deMun prononça son premier discours dans une des salles du Cercle de Montparnasse. Il se révéla grand orateur.

On voulait rapprocher les classes, le Cercle serait le terrain commun où les patrons et les riches se rencontreraient avec les fils du peuple. Le 23 décembre 1871, il fut décidé qu'on fonderait des Cercles catholiques d'ouvriers dans tous les quartiers de Paris. Dans le Comité établi pour réaliser ce dessein se trouvaient ; René de la Tour du Pin Chambly, Robert et Albert de Mun, Maurice Magnen, Paul Vrignault, Emile Keller, Armand RAVELET,Léon Gautier, Léonce de Guiraud. « Autour de nous, a dit plus tard Albert de Mun, il n'y avait que des désastres et que des ruines ; mais, dans nos âmes, un besoin immense de salut, de résurrection, de rénovation sociale, et, dans le désordre universel, il n'y avait qu'un signe qui nous parût assez fort, assez puissant pour nous rallier dans un effort commun : c'était le signe de la croix. »

c) En très peu de temps, des Cercles furent fondés à Belleville, à Montmartre, au faubourg Saint-Antoine, à la Villette, à Vaugirard, à Passy. De Paris, le mouvement s'étendit en province. Lyon, Marseille, Toulouse, Lille, Bordeaux, eurent leurs Cercles catholiques. Ce fut une magnifique époque, la plus belle de l'Œuvre et la plus féconde. « L'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, était-il dit dans l'Instruction sur l'Œuvre, a pour but le dévouement de la classe dirigeante à la classe ouvrière ; pour principes, les définitions de l'Eglise sur ses rapports avec la société civile ; pour forme, le Cercle catholique d'ouvriers. »

d) Plusieurs auraient voulu que le Cercle ri eût pas un caractère confessionnel et fût ouvert, comme en Allemagne, à tout ouvrier honnête. Cette conception ne prévalut pas. Il fut décidé que les Cercles seraient nettement catholiques et pas exclusivement professionnels.

e) L'Œuvre ne tarda pas à élargir ses buts. On y avait fait d'abord du patronage et du rapprochement des classes. On se préoccupa d'y faire de l'enseignement social. Elle devint rapidement un foyer et une école. Dans son sein fut constitué un Conseil des Etudes, appelé originairement Conseil de Jésus ouvrier, pour rechercher,en sinspirant delà doctrine catholique, une solution aux questions sociales et ouvrières.

Un programme fut dressé, il comprenait trois parties: le régime du travail, le régime de la propriété, le régime du crédit.

Quand le Comité avait étudié une question, il formulait ses conclusions avec leur exposé de motifs dans des tracts désignés sous le titre d A vis. Elles étaient soumises à.l'approbatio n du Comité de l'Œuvre, On a réuni ces Avis dans un ouvrage de 500 pages qui a pour titre : Questions sociales et ouvrières. Les théories individualistes de la Révolution et les principes libéraux de l'économie orthodoxe y sont vigoureusement combattus. En janvier 1876, fut fondée, pour défendre et propager les idées sociales de l'Œuvre, la revue l'Association catholique.

f) Ces idées ne se précisèrent que lentement, et bien des années s'écoulèrent avant qu'elles fussent coordonnées en corps de

doctrine. Les questions étaient extrêmement nombreuses, extrêmement délicates et extrêmement complexes. On ne pouvait procéder qu'avec une grande prudence et, même en allant avec beaucoup de circonspection, on n'arrivait pas à échapper à des critiques d'autant plus pénibles qu'elles venaient souvent de coreligionnaires et d amis. Tout était à créer ; il fallait peser chaque expression et se faire une langue. On n'avançait qu'en tremblant.

Cette première période fut une période difficile, une période laborieuse d'enfantement. On hésite, on cherche, on discute, on étudie, on remue et on creuse des idées, on marche à l'étoile. Le travail qu'on fait est un travail dur, mais fécond ; on pose les bases d'une économie sociale catholique : « Nos efforts, disait le Comité de l'Œuvre, préparent lentement et péniblement une société chrétienne, où la réconciliation des classes en Jésus- Christ et par Jésus-Christ rendra à notre pays l'énergie de toutes ses forces vives, pour amener le règne de Dieu, qui est celui de la paix sociale fondée sur le dévouement et le sacrifice. »

IX. Première élimination des éléments libéraux —à) On n'arriva pas, dès le début, à avoir une doctrine bien une, bien ferme et bien précise. On accueillait toutes les bonnes volontés et, parmi les premiers rédacteurs de l'Association catholique, on trouve mêlés des noms qu'on est aujourd'hui surpris de rencontrer à côté 1 un de l'autre. L'Ecole libérale y était largement représentée par des hommes qui, comme Charles Périn, Lucien Brun, Hurert Valleroux, tout en étant d'excellents catholiques, n'arrivaient pas à se détacher des idées économiques dans lesquelles ils avaient été élevés. En face d'eux, se constituait une phalange d'esprits jeunes, ardents, généreux, ouverts, conscients des nécessités de l'heure, libérés de tout préjugé d'école, convaincus de la nécessité de rompre avec les vieux errements classiques, prêts à entrer résolument dans des voies nouvelles.

b) Les divergences allèrent s accentuant entre les deux courants ; bientôt, il devint évident qu'une scission ne tarderait pas à se produire ; elle eut lieu, en septembre 1878, à Chartres, à l'occasion d'un pèlerinage des Cercles catholiques. M, de

Mun y dirigea une vigoureuse attaque contre le libéralisme économique. « La liberté absolue du travail, dit-il, c'est dans l'ordre économique la formule de la Révolution, la mise en pratique de la Déclaration des droits de l'homme. Appuyée sur l'indépendance de la raison et sur la bonté native de l'homme, elle a donné pour mobile à ses efforts l'intérêt personnel et, dépouillant le pouvoir souverain du devoir de protection qui est le fondement de son droit, supprimant d'un seul coup toute intervention tutélaire, elle a livré, sans défense, les plus faibles à la merci des plus torts, créant l'individualisme qui laisse les uns et les autres isolés et en présence, et ouvrant la porte àlalibreconcurrence,c'est-à-direà la guerre implacable. »

Quelques jours après, toujours à Chartres, M. Charles Périn, prenant la parole devant les congressistes de Y Union des Associations ouvrières catholiques, répondit à M. de Mun et à ses amis. Il disait : « Nous sommes tout disposés à les suivre quand ils nous montrent la nécessité de l'association inspirée par la charité, quand ils protestent contre l'isolement où vivent aujourd'hui les travailleurs, contre la séparation des classes et l'antagonisme des ouvriers à l'égard des patrons. Mais, s'ils nous proposaient une restauration, si mitigée qu'elle fût, du privilège et de la réglementation des anciennes corporations d'arts et métiers, nous nous tiendrions à l'écart, persuadés que de pareilles propositions, loin de nous offrir une solution, ne feraient qu'élever des obstacles à notre action charitable dans l'ordre économique, »

c) Ces deux discours furent le point de départ de polémiques vives et longues. Peu à peu ce que l'on appelait le parti des professeurs d'économie politique abandonna l'Œuvre des Cercles et forma l'Ecole sociale des catholiques libéraux. Seul Hervé- Bazin, professeur à l'Université catholique d'Angers, demeura à Y Association catholique et y soutint les idées réformatrices.

X. Le mouvement social catholique hors de France ; essai de fédération : ï Union de Fribourg. — 1° Le mouvement social catholique ne tarda pas à se généraliser. Il s'étendit en Belgique, en Italie, en Suisse, en Autriche, en Angleterre, en Allemagne, en Amérique.

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a) En Belgique, il est dirigé par Mgr Doutreloux, Levie, Helleputte, le chanoine Pottier, Mgr de Harlez et les membres de la Ligue antisocialiste belge l.

b) En Italie, le P. LiBERATORE,dans ses Principes d'économie politique, s'attaque vigoureusement aux erreurs libérales, il expose les doctrines de la théologie sur les questions délicates de l'économie politique avec une clarté, une précision, une franchise et une autorité qu'on ne saurait trop louer... On ne peut pas parler de l'Ecole italienne sans faire aussi mention spéciale de Toniolo.

e) En Angleterre, apparaît la grande figure du cardinal Manning, cet ami si dévoué des classes laborieuses, qui sut conquérir une influence unique et gagner la confiance de travailleurs qui ne partageaient aucune de ses croyances. On sait le rôle capital et heureux qu'il joua dans la grève célèbre des dockers.

d) En Suisse, l'impulsion est donnée par Gaspard Decurtins, elle est favorisée par YUnion de Fribourg et, dès le début, le mouvement prend un caractère nettement démocratique.

1. En Belgique, un certain nombre de catholiques se préoccupaient depuis longtemps des questions sociales. Charles de Coux et Charles Périn, professeurs d'économie politique à l'Université de Louvain, avaient attiré l'attention sur ces problèmes. En 1854, le P. Van Caloen, « ému de voir la classe ouvrière s'éloigner de plus en plus des croyances et des pratiques du catholicisme et prévoyant l'immense danger social que créerait, un jour, un prolétariat sans foi », établit V Association de Saint- François Xavier, afin de « grouper les ouvriers chrétiens et de les faire travailler à la conversion de leurs frères ».

En 1863, sont fondés les fameux Congrès de Matines ; une section y est chargée d'étudier tout ce qui a Irait à la charité chrétienne. D'année en année, on y aborde plus franchement les misères sociales, on y étudie un certain nombre de problèmes sociaux et on en arrive insensiblement à « faire sortir la question ouvrière du domaine exclusif de la charité pure, pour l'envisager en elle-même et sous toutes ses faces ».

La Fédération des sociétés ouvrières catholiques beiges fut fondée en 1868. Son but était « d'étudier les questions sociales et de mettre ainsi en commun l'expérience et les efforts de tous les catholiques qui, sous une forme quelconque.se consacrent au salut du peuple ».La Fédération eut sa revue : Y Economie chrétienne, dans laquelle on revendiqua pour les ouvriers un certain nombre de droits et de mesures. Les doctrines parurent très avancées, elles n'avaient pourtant rien de bien révolutionnaire, elles se réduisaient « à un mélange d'illusions libérales et de sagessse chrétienne ». Elles eurent l'avantage de préparer les voies à des théories moins timides.

e) En Autriche, le baron de VoGELSANG,aidé de Maxen et du protestant Rudolph Meyer, relève le journal : Le Vaterland, fonde la revue : Monatschrift fur christliche Socialreform et dans leurs colonnes révèle les misères des travailleurs, réclame une organisation sociale, pose les principes dont, après lui, s'inspireront le comte deBREDA, Ruefstein, le comte de Blome , Belcredi, le prince de Liechtenstein, Zallinger, Eickhom, le docteur Lueger, et les autres adhérents de ce qu'on a appelé Y Ecole féodale. Le parti social catholique ne tarda pas à devenir une force avec laquelle les pouvoirs eurent à compter.

e) En Allemagne, les évêques Korum et Fischer, ainsi qu'un certain nombre de membres du Centre, se font les apôtres des idées de Kettler. Plus tard, les catholiques sociaux se diviseront, ils formeront l'Ecole conservatrice de Berlin et l'Ecole plus éclectique de Cologne.

f) En A/sace,le mouvement social catholique rencontre beaucoup de sympathies. Il y aurait bien des noms à mentionner. Qu'il suffise de citer ceux des abbés Hitze et Wintérer .

g) En Amérique, le cardinal Gibbons et Mgr Ireland, avec des tempéraments bien différents, acquièrent une égale popularité.

Partout les catholiques s'occupent des problèmes sociaux, ils les traitent dans leurs revues, ils les discutent dans leurs congrès, ils se communiquent leurs plans et leurs incertitudes, ils précisent peu à peu leurs vues, ils arrivent lentement à réunir en un corps de doctrine leurs idées et leurs vœux. Pour mettre en commun leurs lumières, pour apporter plus d'unité dans leur action, pour donner plus de force à leurs conclusions, ils cherchent à se fédéraliser. C'est de ce désir que naît, en 1884, l'Union de Fribourg, qui se plaça sous le patronage de Mgr Mermillod.

2° Cette Union fut décidée à l'instigation du Conseil des études de notre Œuvre des Cercles. Elle relia, d'abord entre elles uniquement, les trois grandes sociétés d'études sociales catholiques quie'xistaientalors ; le Conseildesétudesde l'Œuvre des Cercles français, le Comité allemand qui, sous la présidence

du prince de Lœwenstein, organisaitles grands congrès catho liques des pays de langue allemande, l'Académie italienne des sciences sociales présidée par Mgr Jacobini. Chacun de ces groupements devait envoyer un certain nombre de délégués ; il était décidé qu'on se réunirait, tous les ans.au siège de l'Union, qui était fixé a Fribourg, en Suisse. Le comte de Blome avait la direction des travaux. La porte restait ouverte aux représentants de tout groupement nouveau. Lorsqu'un point de doctrine avait été étudié, on formulait la pensée des membres de la Gon férence sous forme de thèse. Avant d'être publiées, les thèses étaient soumises au jugement de l'Eglise *'.

XI. L'Ecole sociale catholique se divise en deux fractions : Ecole de Liège et Ecole d'Angers. — a) Les Catholiques sociaux n'avaient pas que les réunions annuelles de Fribourg, il y eut des congrès internationaux. Il s'en tint trois à Liège, en 1886, 1887 et 1890. Ce dernier est célèbre, il fut marqué par des discussions ardenteset l'on y formula des conclusions qui ne furent pas acceptées par tout le monde. Une scission en résulta entre les éléments conservateurs et les élé ments réformateurs du Congrès.

« Les catholiques sociaux de France y étaient représentés par Mgr de Cabrières, le R. P. de Pascal, le marquis de la Tour du Pin, MM. Harmel et Lecour-Grandmaison ; ceux de Belgique, par Mgr Doutreloux, le duc d'URSEL, MM. Levie, Hellepuïte et l'abbé Pottier ; ceux d'Allemagne, par Mgr Korum, le R. P. Lehmkuhl, le prince de Lœwenstein, le comte de Loe, le DrBACHKM ; ceux d'Alsace, parle chanoine Winterer ; ceux d'Autriche, par le comte de Blome, et le comte Kuefstein ; ceux d'Angleterre, par Mgr Bagshawe et lord Ashburnham ; ceux de Suisse, par le Dr Decurtins ;ceux d'Italie, par le comte Meuelago Albani ; ceux de l'Espagne, enfin,

1. Aux réunions de Fribourg, la France fut représentée par le marquis de la Tour du Pin, le comte de Mun, Henri Loriu, Louis Milcent, le P. de Pascal ; les pays de langue allemande, par le comte de Blome, le comte de Kuefstein, le P. Lehmkuhl, le P. Weiss ; la Suisse, par G. Decurtins et Python ; la Belgique, par Hellepuïte ; l'Italie, par le professeur Toniolo et le comte Médolago Albani ; l'Espagne, par le professeur de Cepeda.

par M. Rodriguez de Cepeda. LescardinauxGibbons, Manning, Langénieux et Mermillod n'avaient pu se rendre à Liège, mais ils avaient envoyé aux congressistes des lettres, dans lesquelles ils indiquaient nettement les plus urgentes réformes par eux réclamées. »

Entre autres problèmes, le Congrès étudia les questions de l'intervention de l'Etat et du groupement professionnel. L'immense majorité de ses membres se prononça en faveur du devoir d'intervention, du droit d'association et de l'urgence d'une organisation corporative. Ces thèses avaient été âprement combattues par certains tenants des doctrines libérales Parmi eux se trouvaient les deux jésuites Forbes et Caudron, le capucin Ludovic de Besse, ainsi que M. Théry, de Lille. Ils refusèrent de s'incliner devant la décision du Congrès.

b) Le mois suivant, se tenait à Angers le Congrès des jurisconsultes catholiques, les dissidents de Liège portèrent le différend devant ce tribunal qui, composé de juristes, leur donna raison. Il y eut, dès lors, en France deux écoles en présence : l'Ecole de Liège, qui comprenait les catholiques réformateurs et qui reconnut pour chef le comte Albert de Mon ; l'Ecole d'Angers» composée des conservateurs catholiques qui tâchaient de concilier les principes de l'Evangile et ceux du Libéralisme économique. MgrFREPPELse mit à leur tête. Il avait soutenu naguère d'autres doctrines. Il s'était montré partisan convaincu du droit et du devoir d'intervention de l'Etat. « Je le sais, avait-il dit récemment encore, chaque fois que l'on fait une part à l'action de l'Etat dans l'ordre économique et social, on s'expose à être traité de socialiste, tant est incomplète encorel'éducation de nos contemporains en matière d'économie politique. »

d) Les Conservateurs-sociaux fondèrent, soussa présidence, la Société catholique d'économie politique etsociale. De cette Société firent partie : Mgr d'HuLST, le duc de Broglie, Keller, Lucien Brun, Buffet, Chesnelong, Claudio Janet. « Que l'Etat intervienne dans le monde du travail pour la protection des droits de chacun, pour la répression des abus manifestement contraires à la loi divine et morale, rien de mieux. Que l'Etat donne l'exemple de la réglementation du travail dans les industries qui relèvent de lui, fort bien, c'est son rôle, sa fonction.

Mais, pour le reste, charité et liberté : cela nous suffît. » L'Etat juge et gendarme, voilà leur idéal. Leur Société n'exerça pas grande influence ; elle disparut, sans bruit, après quelques années.

e) Dans le même esprit que la Société catholique d'économie politique et sociale fut établie V Association des patrons du Nord. On a dit d'elle : « C'est uneréunionde patrons chrétiens désireux de poursuivre, par l'initiative privée, les réformes morales et d'établir des institutions charitables, mais négligeant volontairement les questions de législation sociale et se bornant à les renvoyer à des temps plus favorables. >>

A côté de l'Association des patrons du Nord et sous ses auspices, s'est formée YEcolede Mouveauxt dont les doctrines se confondent avec celles de l'Ecole d'Angers.

f) Parmi les Réformateurs catholiques, c'est-à-dire parmi les membres de l'Ecole de Liège, l'unité de vues n'a cessé d'exister sur le terrain social. Il n'en a pas été de même sur le terrain politique. Tandis que la plupart ont marché nettement vers la démocratie, quelques-uns ont gardé des préférences marquées pour des formes de gouvernement dont les masses semblent vouloir s'éloigner de plus en plus.

Xll. Intervention du Pape, il tranche les controverses et expose les doctrines sociales deïEglise. — 1° Publication de l'encyclique « Rerum novarum ». Pendant qu'il n'était encore qu'archevêque de Pérouse, Léon XIII avait, en 1877, signalé dans des termes énergiques « l'erreur inhumaine de l'économie politique moderne, le colossal abus de la pauvreté et de la faiblesse, l'intolérable existence des enfants dans les fabriques et l'absolue nécessité d'une législation qui mît fin à d'aussi criantes iniquités ». Elevé sur le trône pontifical, il montra une sollicitude particulièrement affectueuse pour ces « classes inférieures, composées en majorité d'hommes réduits à la condition d'une misère imméritée ». Il favorisa et bénit toutes les tentatives faites pour améliorer leur sort. Il ne dissimula jamais ses sympathies pour les hommes, prêtres ou laïques, qui consacrent leur vie à la tache souvent ingrate de trouver des remèdes au mal dont souffre notre société ; il les a soutenus

contre ceux qui les traitaient de dangereux socialistes, il les a encouragés à poursuivre leur œuvre malgré critiques et oppositions et il leur a donné la plus belle récompense qu'ils pouvaient désirer pour leurs efforts, quand il a publié la célèbre encyclique Sur la Condition des Ouvriers. La publication de ce monument, appelé « la charte catholique du travail », a été un événement, et la date du 15 mai 1891 restera inoubliable dans l'histoire des luttes économiques de notre temps, comme dans les fastes de la papauté contemporaine.

2° Fond de l'encyclique. Cette encyclique ne constitue pas un cours d'économie sociale, elle ne traite pas dans le détail toutes les questions ouvrières, elle n'indique pas d'une façon concrète les remèdes particuliers susceptibles d'être employés dans chaque cas ; elle est un exposé magistral des principes qui doivent présider aux relations que les divers membres de la société ont entre r ux, si l'on veut que la justice soit observée et l'ordre maintenu.

a) Léon XIII rappelle des enseignements trop oubliés. Sous sa plume, les doctrines de nos grands théologiens du moyen âge reprennent vie. Il relie le présent au passé Et, après avoir flétri comme ils le méritent les abus nés de la cupidité et de la dislocation des cadres anciens, il indique de quelles idées d'équité il faut s'inspirer si on veut guérir la société des maux qui la rongent, surtout de l'usure vorace qui s'est répandue partout.

b) Le pape soutient dans son encyclique la légitimitéet même, dans certains cas, la nécessité de l'intervention de l'Etat. « Dans la protection des droits privés, l'Etat doit se préoccuper d'une manière spéciale des faibles et des indigents. La classe riche se fait comme un rempart de ses richesses et a moins besoin de la tutelle publique. La classe indigente, au contraire, sans richesses pour la mettre à couvert des injustices, comptesurtout sur la protection de l'Etat. Que l'Etat se fasse donc, à un titre tout particulier, la providence des travailleurs. »

c) Le pape préconise l'association ouvrière, il voit dans l'abolition des corporations anciennes auxquelles on n'a rien substitué une des principales causes « de la situation d'infortune et

de misère imméritée » dans laquelle se trouvent « les hommes des classes inférieures ».

d) Sur les divers points controversés l'encyclique est nettement en faveur de l'Ecole de Liège. Certaines formules applaudies au Congrès d'Angers sont nettement réprouvées par elle Aussi, depuis sa publication, l'Ecole d'Angers a cessé d'exister officiellement. Elle compte encore des partisans probablement ; mais ceux-ci ne peuvent se faire d'illusion, leurs théories sont en opposition avec celles qu'a proclamées le Saint-Siège.

XIII. L'Ecole sociale catholique depuis l'encyclique b ur la condition des ouvriers. — a) Forts de la haute consécration reçue par leur doctrine, soutenus par la certitude de ne plus se trouver sans guide dans la délicate campagne qu'ils poursuivent, armés de cet incomparable document doctrinal qui leur fournit des principes lumineux et sûrs, les Réformistes catholiques se sont remis à l'œuvre avec une nouvelle ardeur.

Dans tousles pays l'encyclique a été lue, étudiée, commentée ; des groupes nouveaux d'études sociales se sont fondés ; des revues ont été créées pour en vulgariser les idées ; des livres nombreux ont été écrits sur ces matières; le mouvement chrétien s'est accentué en France, en Belgique, en Suisse, en Autriche, partout. On s'estappliqué à faire pénétrer les théories catholiques dans les masses populaires et, quoique les résultats soient loin d'être tels qu'on les souhaiterait, ils ont suffi pour alarmer les Socialistes auxquels M. de Mun pouvait dire, du haut de la tribune de la Chambre des députés : « Je comprends que vous soyez émus de voir des catholiques et des prêtres se mêler au peuple, lui parler, prendre sa défense, lui montrer dans l'Evangile la garantie de la justice, l'aider à s'organiser pour le soustraire à la tyrannie collectiviste ! Je le comprends, car vous savez bien que l'avenir social se jouera dans cette rencontre suprême entre le christianisme et le socialisme. »

b) L'activité des Catholiques sociaux s'est encore accentuée à la suite des événements si graves qui viennent de bouleverser le monde. L'Ecole sociale catholique a vu successivement disparaître tous ses chefs de la première heure, d'autres les ont remplacés et l'œuvre qu'ils avaient fondée, le mouvement qu'ils avaient

créé se poursuivent avec les mêmes dévouements, les mêmes espérances et la même ardeur ; on pourrait dire avec une ardeur accrue. Les questions sociales s'imposent plus que jamais à l'attention. La classe laborieuse s'agite comme elle ne l'a fait à aucune autre époque, elle ne veut plus attendre et réclame impérativement des solutions radicales. Nombreux sont ceux qui pensent que l'univers est en gestation d'un ordre de choses nouveau par bien des côtés ; ordre de choses dans lequel l'association entre le Capital et le Travail sera plus étroite et où l'ouvrier aura une part plus considérable dans l'organisation, l'administration, la direction et même la possession de l'atelier.

c) Dans cette redoutable évolution, qui pourrait si tacilement devenir une révolution terrible, révolution semblable à ces torrents furieux qui, brisant les digues, entassent sur leur passage les dévastations et les ruines, les Catholi jues sociaux estiment qu'ils ont un rôle capital à jouer. Aussi dévoués que personne à la classe qui travaille et peine, ils entendent énergiquement appuyer toutes ses légitimes revendications et s'employer à améliorer son sort ; mais ils croient qu'il faut la prémunir contre les entraînements coupables et l'empêcher, en l'éclairant, de courir après des mirages trompeurs et de se laisser aller à des actes qui compromettraient sa cause en compromettant la paix du monde.

d) D'autres font entendre la voix de la colère, des convoitises , des basses passions ; eux veulent, dans le conflit aigu qui semble devoir jeter les uns contre les autres les divers éléments constituant le corps social, faire entendre la voix du calme, de la raison, de l union et de la justice. La crise ne peut être résolue par les moyens violents sans aboutir à un cataclysme. C'est l'application des principes de l'Evangile qui, une fois de plus, sauvera le monde. Ces principes, ils s'efforcent de les implanter dans les masses, en même temps qu'ils tâchent d'en dégager les conséquences pratiques. Ils savent « que l'avenir social se jouera dans une rencontre suprême entre le christianisme et le socialisme », ils veulent être prêts, car ils veulent que ce soit la solution chrétienne qui l'emporte, afin que le monde ne retombe pas dans la barbarie.

histoire de l'école catholique 257

XIV. L'Ecole catholique et les œuvres sociales. — Les Catholiques ne se sont pas bornés à émettre des critiques, à proposer des réformes et à élaborer un système de réorganisation sociale. Ils savent que la réorganisation, qu'ils appellent de tous leurs vœux et qu'ils s'efforcent de promouvoir, n'est pas, malgré l'impatience des masses populaires, un fait de sitôt accompli. L'évolution, pour se consommer dans des conditions normales, demande d$s années et, pendant ce temps, une multitude d'êtres humains souffrent d'une « misère imméritée ». En attendant qu'il soit possible de la supprimer — dans toute la mesure où elle peut l'être — par une refonte des institutions sociales, les Catholiques se sont ingéniés à la rendre plus tolérable en y portant des remèdes partiels.

Marchant sur les traces de leurs devanciers et s'inspirant des exemples qu'a toujours donnés l'Eglise, ils ont multiplié les institutions susceptibles d'améliorer le sort des classes laborieuses. Ils ont créé de nombreuses œuvres d'instruction, de protection, d'assistance, de relèvement, d'hygiène, de défense matérielle et morale.

Ils ont fondé, dans les villes et dans les campagnes, des crèches, des écoles, des patronages, des cercles, des syndicats, des coopératives, des caisses de retraite et de prêt, des assurances mutuelles contre les accidents, le chômage, la maladie, l'incendie, la mortalité des animaux, etc. Ils n'ont pas vu là, comme on le leur reproche parfois, un moyen de chloroformiser les impatiences des masses et d'émousser leurs ardeurs combatives, ils y ont vu simplement une possibilité d'assurer un peu plus de mieux-être à ceux qui « portent le poids du jour et de la chaleur ». De cette possibilité ils ont voulu tirer parti, ne croyant pas que la politique du tout ou rien soit la meilleure des politiques.

Leurs adversaires eux-mêmes ne peuvent s'empêcher de rendre hommage à leur activité, à leur dévouement, à leur générosité et à leurs excellentes intentions.

XV. L Ecole catholique et ses moyens de propagande. — Pour répandre ses idées, l'Ecole sociale catholique s'est servie de tous les moyens en son pouvoir. — a) Elle a

employé les revues, les tracts, les journaux, les livres de doctrine, les ouvrages de vulgarisation, les bibliothèques populaires, les congrès, les conférences, les cercles d'études.

b) Par les soins d'Henri Lorin et de Marius Gonin furent fondées les Semaines sociales, qui ont eu un si grand succès. Elles se tenaient tous les ans, avant la guerre. On seréunissait tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, et là, pendant six jours, des maîtres d'une compétence incontestée développaient les doctrines des Réformateurs catholiques, devant des auditoires ardents, attentifs, jeunes et tous les ans plus nombreux. La guerre finie, les réunions ont été reprises. La première s'est tenue à Metz ; celle de 1922 à Strasbourg.

c) Des groupements se formèrent successivement qui devinrent des centres intellectuels et des foyers de propagande ; ils eurent souvent un Bulletin ou Revue à eux pour exposer, défendre et populariser leurs théories. Parmi ces centres, il faut citer : Y Œuvre des Cercles catholiques, Y Association catholique delà jeunesse française, le Sillon.

d A côté des grands groupements nationaux, il y a eu et il y a toujours d'innombrables groupements ou régionaux, ou diocésains, ou paroissiaux, tantôt autonomes et indépendants, tantôt affiliés. Dans ces cercles, à la fois d'étude et d'action, on initie à la connaissance des problèmes sociaux une jeunesse qui se passionne de plus en plus pour ces questions d'une actualité aiguë. De ces groupements restreints un prêtre est presque toujours le fondateur et l'âme. Nombreux dans le clergé sont, aujourd'hui, ceux qui s'adonnent à ces formes nouvelles d'apostolat. Ils ont fait tomber bien des préventions. Il serait désirable qu'ils soient plus nombreux encore. Religion, société et âmes y gagneraient. On n'est plus au temps où l'on ne cessait de répéter, dans certains milieux, qu'il est à peu près impossible de s'occuper de ces œuvres sans détriment pour la piété, l'étude, le recueillement intérieur et la fidélité à des devoirs qui doivent être considérés comme fondamentaux dans une vie sacerdotale.

e) L'on ne saurait parler des moj^ens qui ont le plus servi à la diffusion des idées sociales catholiques sans dire au moins un mot de Y Action populaire de Reims, fondée en 1903 par le

histoire de l'école catholique 259

P. Leroy et continuée par le P. Desbuquois Cette œuvre, si intelligemment conçue et conduite, qui a rendu de si grands services et qui est appelée à en rendre de plus grands encore, a été cruellement éprouvée par la guerre. Les documents uniques qu'elle avait réunis, la riche bibliothèque qu'elle était patiemment arrivée à former, les études qu'elle avait en préparation, ses fiches précieuses, tout cela a été détruit par les sauvages bombardements prussiens de Reims. Espérons que cette belle œuvre, comme tant d'autres sur le sol ravagé de notre France, sortira sans tarder de ses ruines et retrouvera une nouvelle jeunesse. Ce vœu a déjà reçu un commencement de réalisation. Les ouvriers se sont remis au travail et ils continuent, à Paris, leurs belles publications de Reims.

/) Nous n'avons, en parlant des moyens de propagande, mentionné que ce qui a été fait dans notre pays, mais ce que nous venons de dire s applique plus ou moins à tous les pays où les Catholiques se sont tournés du côté social. Partout, on a eu recours aux mêmes procédés pour vulgariser des idées qu on avait à cœur de faire pénétrer dans les masses ; et, partout, on a eu à se louer des résultats obtenus.

XVI. L'Ecole sociale catholique et les oppositions qu'elle a rencontrées. — Des oppositions ardentes lui sont venues de gauche et de droite, a) Elle a été, et c'est naturel, violemment attaquée par ses adversaires qui redoutent son influence. Elle dresse ses doctrines, toutes de bon sens et de justice, contre leurs rêveries creuses, subversives et fausses. Elle leur apparaît, unie à l'Eglise dont elle fait partie, comme la seule grande force qui puisse faire obstacle à la réalisation de leurs dangereux projets. En elle, ils voient l'ennemie.

b) Elle a trouvé des défiances et même une hostilité irréductible chez certains catholiques conservateurs. Ils se sont émus de critiques qui venaient troubler leur repos, de procédés qui sortaientdes habitudesconsacrées, de théories qui allaient à rencontre de « dogmes économiques » tenus par eux pour intangibles. Ils se sont prévalus des exagération de langage, des maladresses de tactique, des ignorances regrettables, dont quelques « sociaux » ou « démocrates » catholiques* n'ont pas su suffisam-

ment se garder, pour condamner le parti tout entier qu'ils ont rendu responsable des écarts dune infime minorité de ses membres. Ils tiennent ses idées pour souverainement périlleuses dans leur ensemble et ils proclament que le mouvement qu'il a créé se convertira, tôt ou tard, en un mouvement révolutionnaire. A leur insu et contre leur intention, disent-ils, les Catholiques sociaux travaillent pour les violents, pour ceux qui rêvent le renversement de tout ordre social régulier. Ils en sont « les fourriers ».

Même après l'encyclique de Léon XIII, ces conservateurs, presque tous libéraux impénitents, n'ont pas désarmé ; ils continuent à englober dans une même réprobation Socialistes et Catholiques sociaux.

c) L'action sociale catholique a rencontré et continue à rencontrer de grandes difficultés sur son chemin. Tout en veillant au respect des droits de chacun, elle demande aux patrons des sacrifices considérables. Elle est, avant tout, une action bienfaisante en faveur du peuple. De ce fait, il résulte qu'elle ne peut pas être « populaire » dans les milieux riches et patronaux. Il faut compter avec la nature et ses penchants égoïstes. A de belles exceptions près, le patronat verra toujours avec un certain malaise une action extérieure qui s'exercera en faveur des ouvriers, soit pour leur obtenir une augmentation de salaire, soit pour faire améliorer les conditions de leur travail. L'action sociale sera forcément, dans ces milieux, peu sympathique. Pourtant, c'est dans ces milieux que la religion catholique a son meilleur point d'appui. On est tenu de compter avec eux. Le clergé, pris entre la bourgeoisie et les intérêt; bourgeois, d'une part, et, d'autre part, le peuple qu'il voudrait protéger, se trouve dans une situation délicate.

Si la doctrine sociale catholique impose des sacrifices à la classe patronale, elle irrite aussi les convoitises populaires a uxquelles elle met un frein. Elle aura donc toujours fatalement contre elle les groupements socialistes, avides et violents, et certains milieux socialisants composés d'esprits généreux peutêtre, mais outranciers et abusés qui lui reprochent d'être à l'excès conservatrice et confessionnelle.

A un autre point de vue, elle aura contre elle, toujours, une

histoire ni: l'école catholique 261

double classe d'hommes d'action : ceux qui mettent l'action politique avant l'action religieuse et l'action sociale ; et ceux qui placent l'action sociale avant tout, c'est-à-dire avant l'action religieuse. Mue par une pensée contraire, l'œuvre sociale catholique s'imprègne d'esprit surnaturel et entend exercer une action morale et religieuse, afin de mieux exercer une action bienfaisante.

De toute part, elle se heurte à des difficultés et à des oppositions ; mais ces difficultés et ces oppositions ne l'ont jamais arrêtée ; elle poursuit sa tâche, et, si les résultats quelle a obtenus ne sont pas aussi considérables qu'elle l'aurait souhaité, ils sont de nature à l'encourager et à lui donner confiance.

XVII. Le Syndicalisme catholique. — 1° Ses origines. Depuis une trentaine d'années, il s'est fondé dans tous les pays des syndicats ouvriers chrétiens. Un des premiers qui se soient constitués, en France, est celui de^V Aiguille dont l'organisation fut en très grande partie l'œuvre du P. Du Lac. Un peu plus, tard, est venu le Syndicat des Cheminots catholiques, plus crâne, plus nombreux et plus prospère que jamais. Beaucoup d'autres ont suivi. Il en existe à peu près pour toutes les professions.

Ils ont vu venir à eux les employés et les ouvriers chrétiens qui ne se croyaient pas le droit d'aller grossir les rangs des syndiqués rouges dont les tendances et les procédés les effrayaient avec raison. Dès maintenant, ils constituent une vraie force avec laquelle il y a à compter.

Ils n'ont rien de commun avec les anciens syndicats jaunes. Ceux qui les composent ne sont les hommes-liges de personne ; ils ne le sont que de la justice et delà classe. Ils ne sont soutenus par aucun argent patronal ; ils ont les mains propres et libres. L'Evangile est leur charte. Ils ne se posent pas en adversaires des syndicats cégétistes. Quoiqu'ils ne partagent pas toutes leurs idées et qu'ils réprouvent certaines de leurs méthodes, ils n'hésitent pas à faire campagne avec eux lorsque leurs revendications sont raisonnables et fondées. Cela, ils l'ont fait à maintes reprises. Ils l'ont fait notamment lors du dernier conflit entre ouvriers et patrons de l'industrie textile du Nord.

Ils sont disposés à le faire toutes les fois que les légitimes

intérêts des travailleurs le demanderont. Ils ne sont donc pas des briseurs systématiques de grèves. Leur intervention a d'autant plus de poids que le public la sait inspirée par la seule préoccupation de réclamer ce qu'ils estiment équitable et qu'elle s'accompagne toujours d'une parfaite correction dans les formes. Elle a été souvent déjà très utile pour prévenir ou pour résoudre les conflits ; elle a servi la cause ouvrière autant que la cause de la paix sociale.

Leur conception du Syndicalisme n'est pas basée sur la lutte des classes et le matérialisme historique, mais sur la fraternité, sur la justice, sur la charité dont le christianisme, dès son apparition, s'est fait l'apôtre dans le monde.

2° Causes du développement du Syndicalisme catholique en France. Certaines de ces causes sont d'ordre général ; les autres nous sont particulières.

à) Les causes d'ordre général peuvent se ramener à deux : les encouragements répétés de l'Eglise et les excès duSjmdicalisme révolutionnaire. A ce Syndicalisme des catholiques ne peuvent pas adhérer. Il a des doctrines et il emploie des moyens que réprouve la morale chrétienne. Comme nos ouvriers sentent autant que personne la nécessité de l'association, ils ont été amenés à s'unir entre eux et à poursuivre l'amélioration du sort de leur classe en s'inspirant d'autres principes et en suivant d'autres chemins que ceux que préconisent les groupements rouges .

b) Les causes d'ordre particulier sont les suivantes: la déception causée dans le monde du travail par l'insuccès des grèves déclanchées,enl920, par les cégétistes, grèves qui, affirmaientils, devaientimmanquablement amener « la libération du prolétariat » et qui aboutirent à un échec complet ; les divisions profondes qui se sont produites parmi les membres de la Confédération Générale du Travail et qui en ont fait d'irréconciliables frères ennemis ; la place trop grande donnée à la politi' que dans les préoccupations du Syndicalisme révolutionnaire au détriment des intérêts professionnels; le mouvement créé dans les milieux catholiques français par les Semaines sociales et les horizons nouveaux qu'elles ont ouverts ; la formation d'une

histoire de l'école catholique 263

élite catholique ouvrière qui a fourni auxgroupements des présidents ou des secrétaires de toute première valeur ; le retour dans le sein de la famille française des Alsaciens etdes Lorrains chez lesquels le Syndicalisme confessionnel avait pris de considérables développements. Nos formations ont bénéficié de leur expérience et aussi de leur esprit d'initiative.

Telles sont les principales causes auxquelles doivent être attribués les progrès si considérables faits, depuis quelques années, dans notre pays, par le Syndicalismecatholique.

3° Organisation du Syndicalisme catholique. Elle est, pourrait-on dire, calquée sur celle du Syndicalisme révolutionnaire auquel on a largement emprunté dans ce qu'il a de bon. On a pris modèle sur la Confédération Générale du Travail et on a adopté presque tous ses rouages.

De part et d'autre, à la base se trouve le syndicat ouvrier ; de part et d'autre aussi, les syndicats sont unis entre eux dedeux façons : localement et professionnellement ; de part et d'autre enfin, les unions locales ou régionales et les fédérations d • métiers disséminées dans le pays se groupent en une confédération générale. Le groupement des syndicats catholiques a pris en France le nom de Confédération franc aise des travailleurs chrétiens. La C. F. T. G. a son Comité national, son secrétariat général, ses services, ses sections, ses congrès, son programme. Ce programme, elle l'a exposé dans un document dont, à cause de son importance, nous allons, dans les pages qui suivent, donner de larges extraits se rapportant à la rémunération du travail et à la ligne de conduite à suivre en cas de conflit avec le patronat.

4° Principes généraux du Syndicalisme catholique concernant le salaire, a) Rémunération du travail. La valeur d'un produit quelconque comprend un certain nombre d'éléments parmi lesquels la part qui revient au travailleur, sans l'effort intelligent et actif duquel aucune richesse naturelle ne peut être transformée en produit ouforce utilisable.

Cette part devrait être telle, pour le travailleur qui accomplit une tâche de production normale, qu'elle lui permette d'as-

surer le justedéveloppement de sa personnalité physique, intel " lectuelle, morale et sociale. Elle devrait donc permettre au travailleur, non seulement de satisfaire ses besoins personnels » mais encore de fonder et d'entretenir une famille, jusqu'au moment où ses enfants seront susceptibles d'apporter leur gain sans préjudice pour leur développement intellectuel et physique.

De plus, cette part devrait représenter, non seulement la rémunération normale de l'effort d'intelligence et de volonté et de l'effort physique du travailleur, mais encore, afin d'assurer la sauvegarde de la dignité humaine, la récupération ou l'amortissement de l'usure que ces efforts ont occasionnée.

Quelles que soient les formes que prendront cette rémunération, cette sauvegarde, cette récupération ou cet amortissement (forme forfaitaire contractuelle ou non du salaire, sursalaire, prime à la prodution, participation aux bénéfices, bénéfice des institutions sociales, etc.), la part du travailleur devrait être incompressible et irréductible dans la mesure où elle est nécessaire à sa vie normale ; elle a, du reste, été incorporée dans le produit et ne peut plus être récupérée ultérieurement.

b) Coût de la vie. Le coût de la vie du travailleur comprend:

Les dépenses de nourriture, d'entretien et de loyer indispensables pour assurer au travailleur et à sa famille une vie saine, morale et dotée de cette aisance nécessaire à la pratique de la vertu dont parle saint Thomas et que le grand Pape Léon XIII estime indispensable dans son encyclique Rerum novarum ;

Toutes les charges d'assurance contre les risques de la vie : maladie, chômage, accouchement, vieillesse, décès, etc. ;

Toutes les charges que nécessite la formation convenable de ses enfants — instruction religieuse, civique et professionnelle — et qui permettent de développer de plus en plus leurs facultés dans l'intérêt même de la production et de la société ;

Toutes les charges publiques ou particulières que nécessite la vie politique, professionnelle ou économiquedu travailleur: impôts, cotisation sjmdicale, cotisation coopérative, etc.

Il y a lieu de remarquer que la part du travailleur était loin, avant la guerre, dans un grand nombre de métiers, de répon-

drc à ces nécessités. Si les circonstances nées de la guerre ont permis à certains travailleurs de réaliser l'ensemble de justes conditions de vie, il y aurait lieu de ne pas réduire cette part avant que le coût de la vie n'ait diminué Etant donné, d'autre part, que le coût de la vie n'est pas seulement constitué par les dépenses d'alimentation et d'entretien, on ne saurait se baser sur ces éléments seuls pour justifier ou calculer une baisse des salaires.

c) Part du salaire dans le coût de la vie. Il importe de combattre une errreur communément répandue dans l'esprit public et qui tendrait à faire croire que la baisse des salaires, seule, serait capable de diminuer considérablement le coût de la vie. En effet, la part du travailleur dans la valeur du produit est relative, d'ailleurs variable et parfois même restreinte. Les matières premières, les transports, l'organisation nationale ou particulière de la production peuvent avoir sur cette valeur une influence considérable. D'autre part, l'abus de la spéculation, l'exagération des bénéfices, la multiplicité des intermédiaires inutiles, sont des éléments importants de hausse illicite des prix.

d) Part du travailleur dans la baisse du coût de la vie. Le Comité National de la C F. T. C. rappelait naguère aux travailleurs chrétiens qu'en échange de la juste rémunération de leur travail, ils doivent apporter leur concours à la production, en toute conscience ; qu'il est de leur devoir, vis-à-vis d'euxmêmes comme vis-à-vis du pays, d'accroître leur valeur professionnelle afin d'accroître en même temps le rendement total de la production nationale. Mais, si les travailleurs chrétiens doivent ainsi remplir leurs devoirs en conscience, sans attendre qu'on les remplisse autour d'eux, il est cependant nécessaire à la morale publique que tous ceux qui collaborent à la production les remplissent de même, afin que la négligence ou les abus des uns ne soient pas une tentation pour les autres. Le Comité National estime de plus que, dans certaines crises de la vie nationale, le travailleur chrétien, comme tous les citoyens d'ailleurs, peut être sollicité d'apporter à l'effort commun plus que ce qui peut lui être justement demandé. Mais, si l'on demande aux travailleurs chrétiens de faire davantage

encore que ce qui peut leur être réclamé en stricte justice, il serait équitable que ce sacrifice ne soit pas consenti par eux seuls, tandis que d'autres catégories de travailleurs ou de producteurs s'en dispenseraient ou spéculeraient même sur leur générosité.

e) Part du patronat dans labaisse du coût de la vie. La valeur d'un produit déterminé comprend les dépenses d'intelligence et d'énergie qui y ont été incorporées par le producteur ; mais, suivant que le travail est plus ou moins organisé, cettedépense est plus ou moins grande et la valeur du produit est augmentée ou diminuée. Or. l'organisation du travail et ses améliorations sont du ressort du patron et constituent pour lui un devoir.

Un patron est, sauf cas de force majeure, responsable de la prospérité de l'entreprise qu'il dirige et de la juste rétribution des collaborateurs qu'il emploie et qui ont conclu avec lui, tacitement ou par écrit, le contrat de travail. Il doit également prévoir et assurer non seulement les risques qu'il peut courir personnellement, mais ceux même de son entreprise, et parmi ces risques, les risques habituels de chômage. Il ne doit pas se contenter de parer à ces chômages par des débauchages ayant pour résultat d'enlever aux travailleurs qu'il emploie leurs possibilités de vivre.

f) Part des pouvoirs publics dans la baisse du coût de la vie.he coût de la vie peutêtreégalement diminué par unmeilleur outillage national, par des transport à plus grand rendement et, par conséquent, moins coûteux, par une meilleure mise en œuvre des forces naturelles et économiques du pays, et enfin par une répression sévère et sans distinction des spéculateurs de tout ordre et de tout rang.

Nous croyons devoir rappeler à ce sujet le vœu que la G. F. T. G. a émis lors de son Congrès de mai 1920 :

« La morale et le bon ordre public ne peuvent qu'avoir à souffrir du contraste existant entre le luxe effréné et la scandaleuse impunité des profiteurs de la guerre et la misère ou les difficultés de vie de ceux qui ont tout sacrifié pour le salut commun. »

Les pouvoirs publics doivent donc prendre toutesles mesures

et initiatives utiles afin de donner à la production nationale le développement et le rendement nécessaires, et de faire cesser toutes les manœuvres susceptibles d'y apporter un trouble quelconque. Responsablesdu bien public, ils doivent s'attacher à proportionner les sacrifices qu'exige l'intérêt commun aux possibilités de chacun.

5° Directives du Syndicalisme catholique pour les cas de conflit en matière de salaire. Le Comité national de la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens a donné à ses adhérents les instructions suivantes :

a) Discipline. La question de la baisse des salaires intéressant, à l'heure actuelle, l'ensemble des travailleurs, tout conflit ou toute discussion qui pourrait naître dans une localité, une région ou une profession déterminée, risque de se répercuter sur l'ensemble de la profession ou du pays. Il importe donc que le Secrétariat confédéral soit très exactement tenu au courant par les organisations confédérées des conflits qui pourraient survenir et soit appelé à donner son avis.

b) Documentation. Les droits de nos syndiqués ne pourront être efficacement défendus que si nous possédons une documentation absolument exacte tant sur les conventions qui auront pu être conclues que sur le coût de la vie ou sur la part que représente le salaire dans le prix de revient du produit. Il importe donc que les Organisations confédérées envoient au Secrétariat confédéral une copie des conventions conclues, dès qu'elles auront été signées, et qu'elles lui adressent trimestriellement un budget de famille et une statistique du prix de revient des principaux produits à la fabrication desquels leurs adhérents collaborent.

c) Commissions mixtes. Le Comité national attire l'attention des organisations confédérées sur les services que pourraient rendre, dans une question aussi difficile à résoudre que celle de la baisse des salaires, des Commissions mixtes dans lesquelles les délégués des employeurs et des travailleurs se rencontreraient régulièrement pour débattre et régler leurs intérêts communs. Il engage donc vivement les organisations

confédérées à employer toute leur influence pour obtenir la constitution de ces Commissions.

d) Négociations. Il est indispensable que le Secrétariat confédéral soit tenu au courant des négociations qui auront lieu pour le règlement des conflits ; il y aurait intérêt à faire appel à son concours pour ces négociations.

e) Convention collective. Il y aura lieu de clôturer toute négociation ou tout conflit soit par un procès-verbal, soit par une convention formant contrat collectif pour l'avenir et dont la rédaction devra être soigneusement étudiée d'accord avec le Secrétariat confédéral. Les Organisations confédérées devront exiger que la signature de leurs représentants figure sur les procès-verbaux ou conventions clôturant les conflits auxquels elles auront participé, à la condition que ces procès-verbaux et conventions puissent être acceptés par elles.

Il est inadmissible qu'une convention collective puisse être rompue sans que le préavis ou les formalités légales ou contractuelles prévues pour sa dénonciation aient été respectés, même si des co-contractants ont délibérément violé ladite convention. Les Organisations confédérées devront tenir le Secrétariat confédéral soigneusement au courant des discussions ou des incidents que l'application des conventions collectives qu'elles ont signées peut entraîner et lui faire connaître immédiatement les violations ou ruptures qu'elles auraient pu subir.

f) Ordre de grève. Toute légitime dans son principe et justifiée en fait qu'elle puisse être, une grève peut n'être ni opportune ni désirable dans les conditions économiques et politiques actuelles. Etant donnée donc la gravité des responsabilités qu'entraînerait la rupture des négociations ou des conventions consenties, aucun ordre dégrève ne doit être donné sans l'avis ou l'assentiment du Bureau confédéral.

g) Arbitrage. Afin d'éviter si possible la grève ou d'en restreindre ladurée, ily aura lieu, dès que le conflit semblera entrer dans une phase dangereuse, de déclencher la procédure de l'arbitrage légal et de ne point cesser, durant le cours du conflit, de recourir à tous les moyens susceptibles d'amener une solution équitable de la crise.

histoire de l'école catholique 2G9

h) Manifestations. Malgré l'acuité que pourrait prendre le conilit et la juste indignation que pourraient susciter certaines manœuvresou certaines injustices, les dirigeants des Organisations confédérées devront employer tous leurs efforts pour éviter dans toutes réunions ou tous discours, affiches, publications, tout acte ou parole susceptible d'aggraver la crise.

i) Solidarité. Le devoir absolu de toutes les Organisations confédérées est de se prêter un mutuel appui au cours des conflits qui peuvent se produire. Cet appui ne doit pas consister seulement en une contribution matérielle et financière destinée à venir en aide aux camarades qui luttent pour lintérêt commun, il doit être également d'ordre moral. Même si des maladresses ou des fautes étaient commises, le devoir des Organisations confédérées serait de chercher à les excuser ou à les expliquer et non à les critiquer, le Bureau confédéral ayant seul mission de faire les représentations ou de prendre les sanctions nécessaire. Les Organisations confédérées devront répondre dans la mesure de leurs moyens aux appels qui leur seront adressés par le Bureau confédéral, tout refus ou tout défaut de réponse pouvant être considéré comme une cause de radiation.

Tout oubli de ces principes nous rendrait indignes de nous réclamer de la charité chrétienne.

Ces larges citations permettent de se faire une idée du fossé qui sépare le Syndicalisme chrétien du Syndicalisme révolutionnaire. L'esprit est tout différent. Il n'y a de commun que le désir d'améliorer le sort de la classe ouvrière.

6° Internationale ouvrière catholique, a) Son origine. Avant laguerre, il avait été question d'une Union internationale des travailleurs chrétiens. La Haye devait en être le siège. Les événements terribles qui ont ensanglanté l'Europe ne permirent pas de réaliser ce projet. L'idée a été reprise depuis et a reçu un commencement d'exécution. A la demande du Syndicalisme catholique des pays neutres, après le rétablissement de la paix, s'est constituée une Internationale catholique. Les Français, tout en étant partisans d'uneentente en vue de coordonner les efforts et de leur faire produire de plus considérables résul-

tats, se sont montrés peu enthousiastes de la réalisation du projet. Us ont fait remarquer que le nom d'Internationale sonne très mal aux oreilles de beaucoup et qu'il peut prêtera de regrettables interprétations. Il y a de légitimes susceptibilités avec lesquelles on doit compter. Lopinion, dans un pays qui a eu, comme le nôtre, tant à souffrir de la barbarie allemande, ne comprendrait pas plus une Internationale catholique qu'une Internationale socialiste. Il faut laisser au temps le soin de rendre moins vifs certains souvenirs et d'opérer les réparations nécessaires.

b; Premiers congrès. On passa outre à ces observations pourtant si fondées, les syndiqués chrétiens des autres pays se prononcèrent en faveur d'une reprise immédiate de contact ; l'Internationale ouvrière catholique fut constituée en 1920 et il fut décidé qu'elle tiendrait son premier congrès à Paris. Il y eut lieu, de fait. Un second a été tenu à Innsbruck, en juin 1922. Il comprenait 164 délégués, représentant douze nations et plus de trois millions de travailleurs.

Après de longues hésitations, la Confédération Française des Travailleurs Chrétiens estima que, malgré les inconvénients et les critiques qu'elle prévoyait, il était préférable que notre pays fût représenté à ces assises du prolétariat catholique universel. Elle y envoya des délégués qui y jouèrent un rôle de premier ordre et un rôle particulièrement utile *.

1. C'est grâce à l'intervention des deux délégués français, Gaston Tessier et Zirnheld, que fut votée la motion suivante violemment combattue par les Allemands :

« La Confédération internationale des Syndicats chrétiens demande ;

« Que, dans l'attitude des gouvernements comme dan» les relations des peuples, les principes chrétiens dominent et qu'une véritable paix et une confiance mutuelle soient rétablies ;

«Qu'on tende fortement au règlement définitif des dettes internationales, de telle sorte que les obligations conlractées pendant la guerre par les Etats européens envers l'Amérique, et les dettes réciproques des pays de 1 Europe occidentale soient annulées ; qu'alors seulement, les sommes fixées & titre de réparations de guerre pour les nations vaincues soient diminuées en conséquence, sans porter préjudice aux obligations mêmes des réparations ;

«Que les divers moyens opportuns soient employés pour réduire, dans la plus large mesure possible, toute* les dépenses improductives et spécialement la charge des armements ; que l'on tente de diminuer les frais doc

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c) Doctrines. Elles ont été ainsi précisées à Innsbruk: « La Confédération Internationale des Syndicats Chrétiens se réclame et s'inspire de la doctrine et de la morale chrétiennes. Elle les considère comme le fondement sur lequel doit reposer l'organisation économique et sociale. Elle s'y conforme dans son action et elle s'efTorce ainsi de les faire respecter dans sa zone d'influence. Elle exige notamment que toutes les relations entre individus, classes ou peuples soient dirigées et dominées parles notions chrétiennes de justice et de charité. »

Le programme pratique de la C. I. S. C prévoit, entre autres choses, une collaboration sincère entre les diverses catégories de personnes qui collaborent à la production, la constitution d'organismes corporatifs paritaires réunis dans un organisme central national, qui lui-même entrerait en rapport avec les institutions analogues des autres pays, etc. Il prévoit la limitation de la durée du travail sur la base de huit heures par jour, la suppression dans toute la mesure du possible du travail du dimanche et du travail de nuit, la protection légale de la maternité, la protection des travailleurs à domicile, une législation en matière de moralité, d'hygiène et de sécurité du travail, la recherche de la solution du problème de l'habitation ouvrière, l'organisation de l'orientation professionnelle, la généralisation de conventions collectives assurant au travailleur adulte le salaire vital, l'institution de Commissions de salaires.

De ce qui précède, il ressort que le Syndicalisme catholique est maintenant bien organisé et bien vivant ; qu'il a ses cadres, ses troupes, ses doctrines, ses méthodes, ses buts ; qu'il constitue une force qui s'impose à l'attention ; qu'il jouera un rôle considérable, un rôle capital même, dans la transformation sociale qui est en gestation.

cupation, au profit des réparations ; enfin que règne dans tous les pays la ferme volonté de maintenir la paix ;

« Que les relations économiques avec la Russie soient de nouveau rendues possibles, à condition que les dettes publiques soient reconnues, que la propriété privée des étrangers et leur liberté personnelle soient absolument garanties, et quel a Russie cherche à arriver à un état économique normal. »

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