Le socialisme d'Etat, p. ÔÔ
celui qui possède n'est pas libre de faire de ses biens et de ses revenus ce qu'il lui plaît ; qu'il est l'économe du bon Dieu et doit user de sa fortune conformément aux vues delà Providence.
b) Aux ouvriers la religion apprenait : le respect dû à l'autorité, en leur enseignant que les inégalités sociales sont voulues par Dieu et que tout pouvoir, que toute supériorité vient d'en haut ; — la patience chrétienne, en leur montrant les avantages surnaturels de la privation et en faisant luire à leurs yeux les consolantes espérances de l'autre vie, de cette vie où la moindre de nos tribulations saintement supportée sera payée par un poids éternel de gloire ; — l'estime de leur état, en leur rappelant qu'un Dieu s'est fait ouvrier et, pendant de longues années, a vécu dans la pratique du rude métier de charpentier ; — l'amour de la tempérance, de l'ordre, du travail, de l'économie, des vertus familiales : toutes choses qui servaient à assurer son bien-être matériel et à lui donner un bonheur relatif.
c) Pendant les siècles passés, le religion a été le plus efficace des facteurs de la paix sociale. Comme l'a fait justement remarquer A. Leroy-Beaulieu, ce serait une grave erreur « de s'imaginer que le christianisme ne contribue à la paix des sociétés qu'en apprenant aux masses la patience et la résignation. S'il en était ainsi, vraiment, si la religion n'était, pour le peuple, qu'un agent de compression ou de subordination, les défiances du peuple pour la religion seraient justifiées. Mais c'est là un préjugé de notre égoïsme d'hommes du monde.
« Nous nous trompons quand nous nous figurons que l'action sociale du christianisme se borne à éteindre la flamme des colères populaires, à étouffer les plaintes d'en bas, à contenir la révolte des appétits ou l'explosion des rancunes de la foule. C'est dénaturer, en le tronquant, le rôle de la religion. Elle n'est pas seulement un frein pour les masses, pour les pauvres au profit des riches, mais un frein pour tous, un frein pour les riches et les puissants au profit des pauvres et des petits. L'Evangile est le grand maître de ce que nous appelons, aujourd'hui, « le devoir social ». C'est le Christ et ses apôtres qui l'ont révélé au monde, sur les collines de Galilée, ou plutôt, c'est, avant eux, sur les brunes montagnes de Judée, leurs lointains précurseurs, les prophètes d'Israël.
Voilà des siècles et des siècles que, par tous ceux qui ont parlé en son nom, la voix de Dieu a enseigné aux maîtres, aux propriétaires, aux patrons qu'ils avaient des devoirs envers leurs serviteurs et leurs ouvriers ; qu'ils étaient tenus de respecter, en eux, la dignité humaine ; qu'il leur était défendu d'abuser des forces de leurs subordonnés ; qu'il leur était enjoint d'attribuer à chacun un salaire conforme à la justice et suffisant à ses besoins : jnsta unicuique l »
«Toute l'économie des vérités religieuses dont lEglise est la gardienne et l'interprète, peut-on conclure avec Léon XIII, est de nature à rapprocher et à réconcilier les riches et les pauvres, en rappelant aux deux classes leurs devoirs mutuels et, avant tous les autres, ceux qui dérivent de la justice 2. »
2° Conséquences sociales de l'irréligion. L'irréligion a fait d'inquiétants progrès. Au xvme siècle, elle avait envahi les rangs de la classe dirigeante; de notre temps, elle a pénétré les masses populaires. Elle s'affiche triomphalement presque partout ; les gouvernements la tolèrent, quand ils ne la favorisent pas. L'athéisme d'Etat est érigé en dogme politique. La bienfaisante influence de la foi se fait de moins en moins sentir, même dans les milieux qu'on appelle encore chrétiens, et, peu à peu, nous revenons aux tristes mœurs du paganisme.
a) Le patron oubliant les préceptes de l'Evangile, au lieu de voir dans l'ouvrier un frère, n'y voit pas même un homme ; il n'y voit trop souvent qu'une machine, — machine d'un maniement difficile, — qu'il utilise pour le mieux de ses intérêts. Il l'apprécie en raison directe de la puissance de production qu'elle possède et il la paie au plus bas prix possible. Il pense, avec M. de Molinari, que, « au point de vue économique les travailleurs doivent être considérés comme de véritables machines. Ce sont des machines qui fournissent une certaine quantité de forces productives et qui exigent, en retour, certains frais d'entretien et de renouvellement pour pouvoir fonctionner d'une manière régulière et continue.»
1 La papauté, le socialisme et la démocratie, ch. vu.
2 Encyclique Rerum nouaru m.
Quelle différence entre cette conception humiliante du travailleur, de son rôle et de sa dignité et celle que s'en faisait le moyen âge pénétré d'esprit chrétien !
A mesure que le sentiment religieux a eu moins d'influence sur son cœur, le patron est devenu plus dur, plus cupide, plus égoïste. Il a insensiblement oublié les obligations de charité et même de justice que lui rappelait la foi. Il s'est relâché dans l'accomplissement de ses devoirs d'aide, d'assistance et d'amour à l'égard de ceux qui sont sous son autorité. Au lieu de se considérer dans l'usage de ses biens comme l'économe du bon Dieu et de faire de sa fortune un emploi conforme aux vues de la Providence, il s'est accoutumé à se regarder comme le maître absolu de cette fortune et à ne voir dans les biens qu'il possède qu'un moyen de donner satisfaction à ses caprices. Il se regarde comme libre défaire de sa richesse ce qui lui plaît. Il n'a décompte à rendre à qui que ce soit. Trop souvent, il ne voit que sa jouissance personnelle, son bon plaisir et son bien-être.
«Tout principe et tout sentiment religieux, lisons-nous dans l'encyclique Rerum novarum, ont disparu des lois et des institutions publiques, et ainsi, peu à peu, les travailleurs isolés et sans défense se sont vus, avec le temps, livrés à la merci de maîtres inhumains et à la cupidité d'une concurrence effrénée. »
b) De son côté, Y ouvrier, soustrait à toute influence chrétienne, ne voit plus dans le patron un père, un supérieur investi par Dieu d'une fonction nécessaire autant que respectable ; il ne voit en lui, la plupart du temps, qu'un maître, qu'un exploiteur, qu'un adversaire. — Il ne s'occupe plus guère du ciel ; il le laisse «c aux anges et aux moineaux ». Il veut sa part de satisfactions terrestres, les seules qui comptent aux yeux de beaucoup. Il les réclame comme un droit et est prêt à entrer en lutte « pour se faire une place au banquet de la vie ». Les redressements de l'autre monde le touchent peu, il aime mieux se faire justice dès maintenant. — Il donne trop fréquemment au cabaret un temps qu'il ne sait plus passer à l'église. Il a perdu des vertus domestiques, des habitudes d'ordre, de travail, d'économie, de tempérance, pour la pratique
desquelles la religion lui était d'un puissant secours. Il n'est à peu près plus impressionné parla considération que le Fils de Dieu, en venant sur la terre, a voulu être ouvrier et a ainsi ennobli le métier d'artisan. Lui, s'il avait eu le choix, il aurait pris autre chose.
La religion n'est plus là pour murmurer à son oreille la vieille et douce chanson de la soumission chrétienne, de la résignation courageuse et méritoire, de la sainte espérance qui endormait sa misère et calmait ses révoltes dans les jours mauvais. Elle n'est plus là pour comprimer ses appétits et imposer silence à ses colères ; aussi, au lieu de l'union d'autrefois, c'est l'antagonisme ; au lieu de la concorde, c'est la suspicion ; au lieu de l'entente et de la paix, c'est la rivalité et la guerre. Nous sommes loin de Y herilis familia qui s'épanouissait jadis sous la salutaire influence de la religion et constituait un principe précieux de bien-être social.
11 ne suffirait pas que le pays redevînt chrétien pour que la question sociale se trouvât résolue et toute misère supprimée par le fait même. Il y aurait encore des difficultés et des conflits d'intérêt, mais un grand pas serait fait vers la pacification. C est par un retour sincère aux divins enseignements de l'Evangile que l'on assurera le respect de tous les droits et que l'on arrivera à rétablir la bonne harmonie entre les divers membres de la société. Ce retour ne guérira pas tout, mais il est nécessaire.
III. Causes politiques de la crise sociale. — A la fin du xvme siècle, s'est produit un événement d'une exceptionnelle gravité. Il a eu un retentissement énorme et ses conséquences continuent à se faire sentir sur le monde. Cet événement, c'est la Révolution française. Elle a été le point de départ de bouleversements profonds dans les idées comme dans les institutions. A elle revient une large part de responsabilité dans la crise sociale que nous subissons.
a) Elle ajeté la perturbation dans les esprits, créé un besoin d'agitation dans les masses, allumé dans l'âme populaire une soif d'innovations qui, suivant l'expression de LéonXIlI, «des
régions de la politique n'a pas tardé à passer dans la sphère voisine de l'économie politique ! ».
b) Elle a foulé aux pieds les droits acquis les plus incontestables. Pendant qu'elle menaçait de mort «quiconque proposerait la loi agraire ou toute autre mesure subversive de la propriété», elle portait une grave atteinte au droit de propriété en confisquant, au profit delà nation, les biens d'église et les biens des émigrés 2. Il est vrai que, pour opérer ces spoliations, la Révolution, substituée à l'ancienne monarchie, n'a eu qu'à tirer les conclusionsdes vieux principes régaliens surles droits souverains du roi sur tous les biens de son royaume. Ces principes, on les trouve affirmés par Louis XIV dans ses Instructions au Dauphin et par Louvois dans son Testament politique.
Louis XIV disait : « Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos Etats, de quelque nature que ce soit, nous appartient au même titre... Vous devez donc être persuadé que les rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et libre de tous les biens qui sont possédés, aussi bien par les gens d'Eglise que par les séculiers, pour en user en tout temps suivant le besoin général de leur Etat. » « Sire, écrivait Louvois, tous vos sujets, quels qu'ils soient, vous doivent leurs biens, leur personne, leur sang, sans avoir droit d'en rien prétendre. En vous sacrifiant tout ce qu'ils ont, ils font leur devoir et ne vous donnent rien, puisque tout est à vous. » Doctrine dangereuse et fausse dont il est facile de voir les conséquences.
c)La Révolution a sinon complètement éteint, au moins singulièrement amoindri le sentiment de respect pour l'autorité, en s'attaquant à tout ce qu'on était accoutumé à honorer jusquelà et en le persécutant. Elle a fait monter le roi sur l'échafaud,
1 Encyclique Rerum novarum.
2. Ce n'est pas seulement à la Révolution qu'ont été pratiquées de ces injustes spoliations II en a été opéré de semblables dans des temps beaucoup plus rapprochés de nous. Nous avons eu l'inique confiscation des biens .les congrégations, des biens des églises et des œuvres catholiques, avec les dilapidations et les scandales qui l'ont accompagnée. Ce n'est jamais impunément que l'on donne de pareils exemples aux masses populaires. Ils légitiment, à l'avance, les injustices les plus criantes. Comment un gouvernement pourra t-il interdire aux autres ce qu'il pratique lui-même ?
guillotiné ou déporté les prêtres, envoyé à la mort une multitude de ceux qui avaient rempli les plus hautes fonction s de l'Etat. Elle a déshabitué des subordinations nécessaires et jeté dans les masses des idées d'indépendance, des princip es de fausse égalité qui ont donné les plus funestes fruits de désordre. Cet égalitarisme s'accommode mal de toute supé riorité sociale et de toute hiérarchie.
d)Elle a suscité des ambitions et éveillé des appétits en répétant qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir, en proclamant le peupl e souverain et en lui laissant croire qu'étant le nombre, il était la force et qu'étant la force, il pouvait créer le droit. « La Révolution française a déchaîné dans l'homme toutes les audaces de la conscience et toutes les ambitions de la pensée. »
e) Elle a établi une liberté exagérée non seulement dépensée, mais de presse et de parole et a ainsi rendu possibles ces provocations quotidiennes et intéressées qui viennent jeter dans les masses l'inquiétude, le trouble, la défiance, les rancunes et les colères.
0 Elle a enfanté une législation par bien des côtés déplorable. Le Code français, qui est son œuvre parce qu'il a été inspiré par ses principes, est tout imprégné des vieilles idées païennes et, malgré ses apparences démocratiques, est tout en faveur du riche et du fort contre le pauvre et le faible. « Son code de lois , a dit Renan, semble avoir été fait pour un citoyen idéal naissant enfant trouvé et mourant célibataire. »
g) Sous prétexte démettre fin à des abus et d'abolir des privilèges , elle a brisé le vieux régime corporatif qui, à côté d'inconvénients, qu'on ne nie pas, offrait de si précieux avantages, surtout à l'ouvrier. Elle a inauguré le déplorable régime individualiste qui a isolé le travailleur et l'a livré sans défense entre les mains du patronat et du capital puissamment organisés. Par cette mesure malheureuse, elle a largement contribué à créer l'opposition qui s'est élevée entre les diverses classes sociales *.
1. La Révolution n'a pas supprimé l'existence de diverses classes sociales, malgré toutes ses théories égalitaires. M. de Mun le démontrait dans son discours du 30 avril 1894, à la Chambre des députés. Il disait : « On a répété : Des classes, il n'y en a pas dans ce pays, la Révolution les a abolies. Rien n'est, à mon avis, plus contraire à lexactitude des faits, Ce que la Ré-
« Par là, dit Léon XIII, les ouvriers, réduits à l'isolement et sans moyen de défense, sont devenus progressivement la proie de l'inhumanité des patrons et les victimes de la cupidité effrénée excitée par la concurrence ' . »
Ce changement radical dans le régime du travail eut pour effet de faire disparaître la liberté du travailleur, que garantissaient les réglementations anciennes. Toute cette réglementation protectrice des paysans, des domestiques, des compagnons et des apprentis, fut mise de côté. Le « contrat libre » fut la seule loi des deux parties qui ne se trouvèrent plus dans les anciens rapports personnels de maître à serviteur, mais d'acheteur à vendeur de travail. Avec la liberté absolue du contrat, l'employeur devint libre d'imposer au travailleur les conditions les plus dures ; car, « il constituait à lui seul une coalition, la coalition de son capital avec les besoins immédiats de l'ouvrier » .
D'ailleurs, tandis qu'il était loisible aux patrons qui voulaient se coaliser « de se réunir autour d'une tasse de thé », la loi mettait à la coalition des ouvriers, déjà si difficile à cause de leur nombre, toutes sortes d'entraves et de prohibitions.
h) La Révolution a supprimé les propriétés communales qui constituaient pour le pauvre un patrimoine précieux et inalié-
volution française a détruit, ce sont des ordres et les privilèges qui leur appartenaient ; ce sont les corps organisés qui avaient dans l'Etat une place et des droits reconnus Mais, cela détruit sans qu'aucune autre organisation nouvelle eût été substituée à l'ancienne, il est resté deux classes : les riches et les pauvres, ceux qui possèdent du superflu et ceux qui ne possèdent rien ou qui ue possèdent que le nécessaire.
« Un historien, dont personne, parmi les admirateurs de la Révolution, ne conteste 1 autorité, Edgar Quinet. le constate très nettement et marque à l'insurrection du 1er prairial la date précise à laquelle fut consommé le divorce entre les deux classes nées, dit-il, de la Révolution.
« C'est le fond même de la question sociale, et, à nos yeux, c'est le grand vice du régime révolutionnaire. On a proclamé qu'il n'y aurait plus de classes dans la nation, parce qu'on est parti du faux principe de l'égalité des conditions. C'est l'erreur fondamentale. Et, en effet, toutes les autres inégalités sociales ayant disparu, il n'en est resté qu'une, celle de la fortune ; mais le mal, c'est qu'on a laissé, sans organisation aucune, ces deux classes mises, sans intermédiaires, l'une en face de l'autre ; on les a livrées à l'individualisme et à la liberté absolue, sans leur donner le moyen légal de faire valoir leurs droits ou de défendre leurs intérêts. »