‹ Question sociale et écoles socialesChapitre 6 sur 51 · Encyclique Rerum novavum · texte numérisé non relu

Encyclique Rerum novavum

nable ; elle a laissé se perdre les droits de vaine pâture, de glanage, de grapillage, de glandée et autres, dont un usage à peu près général avait, sous la douce influence de l'Eglise, grevé les biens des riches au profit des malheureux.

i) Elle a, enfin, en sécularisant la charité et en faisant de l'assistance des indigents une sorte de service public, ouvert la porte à bien des gaspillages, partiellement tari la source qui alimentait « la caisse des pauvres » et découragé les généreuses initiatives chrétiennes qui, pendant des siècles, n'avaient cessé de susciter de magnifiques œuvres de secours, de protection, de préservation et de relèvement. Elle a. en outre, singulièrement diminué le budget des malheureux lorsqu'elle a supprimé, sans rachat ni compensation, les dîmes qui constituaient une partie notable des ressources des hôpitaux, hospices et hôtels- Dieu ' et en abolissant les monastères et les bénéfices dont l'excédent de revenus allait aux indigents. Les ecclésiastiques, réguliers ou séculiers, qui détenaient ces biens d'Eglise n'en étaient que les dispensateurs et la voix des Conciles venait souvent leur rappeler qu'ils ne les avaient que pour en faire un saint et charitable emploi. « C'était, dit G. Goyau dans son travail sur le Rôle social du Monastère, au moyen âge, une idée reçue par toute la chrétienté que les biens affectés aux fondations religieuses avaient une destination charitable ; culte, instruction ou soulagement des pauvres, surtout ce dernier but qui, d'ailleurs, souvent se confondait avec les autres. — On se fait fréquemment une idée très fausse de la bienfaisance que pratiquaient alors les bénéficiers et les ordres religieux. Avec les philosophes du siècle dernier et les écrivains de ce siècleci, on se figure que leur charité se réduisait à quelques distributions de soupe faites périodiquement aux portes du monastère et faites à tout venant, si bien qu'au lieu d'être utiles, ces charités ne faisaient qu'entretenir des paresseux. Rien n'est moins exact. Les religieux établis dans les campagnes, pour ne parler que d'eux, assistaient de toute manière les paysans

1. Une commission nommée dans le sein même de l'Assemblée Constituante constatait que, par l'abolition de la dime, les hôpitaux et hospices avaient perdu plus du tiers de leur revenu, 10.330.000 livres sur 29.074.000.

qui les entouraient, principalement en fournissant, à l'occasion, des médicaments et des soins ; en leur prêtant des grain s pour leurs semailles et des bestiaux pour leurs labours. On sait combien était large l'hospitalité qu'ils pratiquaient à l'égard des passants, et toujours gratuitement. »

Il faut pourtant reconnaître que, par suite du déplorable abus de la «commande », une partie considérable des biens ecclésiastiques était, depuis trop longtemps, détournée de sa destination pie et employée à des usages tout profanes.

j) Les révolutions ultérieures sont venues apporter leur appoint à ïœuvre de la Révolution française. Ainsi la révolution de 1848 «. a doté l'homme du suffrage universel. Elle a relevé le travailleur courbé sur sa tâche et elle a fait du plus humble l'égal politique du plus puissant. Que voulez-vous répondre à l'homme doté du suffrage universel, mais qui compare avec tristesse sa puissance politique à sa dépendance économique et qui est humilié, tous les jours, comme le disait de Laveleye, par le contraste qui fait de lui un misérable et un souverain ? » Le bulletin de vote est une arme puissante mise entre les mains du prolétariat. Il était inévitable qu'il fût tenté de s'en servir pour arriver à la toute-puissance économique, comme il était parvenu à la toute-puissance politique.

IV. Causes économiques de la crise sociale — Les causes économiques de la crise sociale sont tout aussi nombreuses et tout aussi graves que les causes politiques. Qu'il suffise d'indiquer les principales.

1° L'extraordinaire développement qu'a pris le machinisme. L'emploi de la vapeur et de l'électricité comme forces motrices, l'invention d'appareils de production constamment plus nombreux et plus perfectionnés, ont révolutionné l'industrie et substitué presque partout le travail mécanique au travail musculaire. La machine a pris une place tous les jours plus grande dans la confection des produits. Elle devrait être l'auxiliaire, la servante et même la propriété de l'ouvrier ; elle en est souvent la rivale redoutable. L'introduction d'un outillage très coûteux et très perfectionné a changé les

bases de la production et opéré une révolution dans le monde du travail. Grâce au machinisme, d'immenses progrès ont été réalisés dans l'industrie ; mais, à côté d'incontestables avantages, le machinisme offre de non moins incontestables inconvénients. On ne peut pas songer à en arrêter les continuels développements ; il ira sans cesse se perfectionnant et s'accroissant, pourtant il a joué un rôle considérable dans la genèse de la crise sociale.

Il a fait au travailleur une concurrence inquiétante ; il tue les ateliers de famille et rend difficile la moyenne fabrication ; il contribue à la désorganisation de la famille en en attirant les membres à la vie d'usine.

à) La machine fait au travailleur une concurrence inquiétante. Elle produit beaucoup et produit à bon compte. Il n'est pas possible de rivaliser avec elle. Autrefois, il fallait plus de vingt hommes pour faire manœuvrer un marteau-pilon ; aujourd'hui, un enfant le fait mouvoir en se jouant. Jadis, dans les filatures de coton, une bonne ouvrière à la main faisait, tout au plus, la moitié du travail d'une broche mécanique ; aujourd'hui, un ouvrier conduisant une renvideuse ou self acting dirige aisément cinq cents broches et fait ainsi le travail de mille bonnes ouvrières. Un homme avec deux chevaux et une bonne machine coupe à lui seul, en une journée, plus de blé que ne le feraient six moissonneurs, en toute une semaine. Il en est de même pour une infinité d'autres travaux. La conséquence nécessaire de ce nouvel état de choses, c'est l'avilissement des salaires et la multiplication des chômages. Moins d'ouvriers trouvent du travail et ceux qui en trouvent sont moins bien rétribués ; car, l'offre des bras dépassant la demande, les patrons sont amenés à profiter de la concurrence que les travailleurs se font entre eux et à ne payer leurs services qu'à un prix réduit. Le nombre d'ouvriers nécessaires pour construire, réparer, conduire ou alimenter les machines, est de beaucoup inférieur à celui des ouvriers dont elles font l'ouvrage et qui, par suite, peuvent se trouver sans travail.

b) Le machinisme a eu encore pour effet de tuer les ateliers de famille et de rendre difficile la moyenne fabrication. Jusqu'à

ce que la force motrice puisse être commodément divisée et distribuée à domicile pour y actionner de petites machines, il sera impossible de lutter contre les grandesusines et lesgrandes manufactures si redoutablement outillées pour la production. La machine exige l'usine ou la manufacture.

c) En fournissant du travail à la femme et en l'attirant hors du foyer, la machine a porté une grave atteinte à la famille. En occupant des jeunes filles, des enfants, des jeunes gens, en les i étant pêle-mêle dans des milieux peu surveillés, elle a contribué à amoindrir la moralité. Pour l'homme lui-même la vie d'usine n'est pas sans de considérables inconvénients. Le séjour prolongé dans une atmosphère chargée de poussière et de l'odeur nauséabonde de l'huile et de la graisse, la chaleur intense en hiver comme en été, le bruit des machines, la durée du travail souvent exagérée, tout cela rend pénible le séjour à l'usine et favorise l'alcoolisme, l'immoralité et la débauche.

« Le travail des machines exige, en général, plus d'agilité et d'attention que de force musculaire et d'apprentissage. Aussi, les femmes, les jeunes filles, les enfants peuvent, dans beaucoup de métiers, remplacer avantageusement les hommes, et, en tout cas, leur travail coûte moins cher. C'est ainsi que le travail des femmes et des enfants a pris une extension de plus en plus grande au détriment de la famille. Qu'arrive-t-il, en effet ? Le salaire des hommes employés dans les métiers occupés par les femmes se trouve abaissé. L'ouvrière mariée ne peut remplir ses devoirs d'épouse etde mère. Les enfants, émancipés parle contact de l'usine, rendus indépendants par le salaire qu'ils touchent, se soustraient à l'autorité de leurs parents et à la discipline austère du foyer de famille. Les jeunes filles enfin sont exposées, de la part des contremaîtres ou des ouvriers, à des périls de séduction faciles à comprendre. Que deviendra l'organisme social si l'élément fondamental, la famille ouvrière, est aussi gravement atteint ? j »

Ces observations du P. Antoine sont corroborées par Urbain Guérin. « Plus de vie de famille, dit-il, au moins dans un grand nombre déménages. Le mari ne voit les siens que quelques ins-

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