Cours d' économie sociale, ch. xn, art
tants. La femme est aussi absorbée par l'usine. Elle sait exécuter tous les détails d'un objet fabriqué, mais elle n'est plus capable d'être mère ni ménagère. Comme on l'a observé dans des centres industriels, elle ignore l'art d'emmailloter ses enfants. Elle est obligée de s'adresser à une main étrangère pour ravauder une paire de chaussettes. Les éléments les plus simples de l'art culinaire lui ^ont inconnus. Même la nuit, les nécessités du service l'appellent à la manufacture. Un industriel nous le disait : Malgré les précautions prises, le travail de nuit est une cause permanente de démoralisation. En effet, que devient le mari, que deviennent les enfants quand la mère n'est pas là ? Us courentoùils veulent... Garçons et filles vont, aussitôt que la loi le permet, à la machine : elle ne dédaigne aucune force, si humble soit-elle. Ils font concurrence à leur père et à leurs grands frères. »
2° La révolution qui s'est opérée dans les modes de transport, à) Elle a ouvert à l'industrie des débouchés, mais elle a aussi ouvert la porte à la concurrence. La vapeur a supprimé les distances. Il fallait, autrefois, des mois entiers pour traverser une mer et le voyage ne s'effectuait qu'au prix de bien des fatigues et au milieu de bien des dangers ; aujourd'hui, on va du Havre à New-York en sept jours, de Marseille à Sidney en moins de deux mois et la traversée se fait dans une sécurité presque complète Les relations et les échanges entre les peuples les plus éloignés sont devenus faciles et fréquents. Cette facilité de rapports nous permet d'écouler au loin nos produits, mais elle permet aussi aux produits étrangers de venir jusqu'à nous. Les produits de la Chine, de l'Inde, du Japon, de l'Amérique envahissent notre marché, menacent notre fabrication nationale et nous obligent à lutter dans des conditions très désavantageuses avec des peuples chez lesquels la main- d'œuvre se paie encore à des prix dérisoires et où la matière première ne coûte presque rien.
b) Une autre conséquence de l'ouverture de toutes ces voies nouvelles au commerce, c'est la surproduction. Lorsqu'elles n'existaient pas, le fabricant ne travaillait que pour uneclientèle restreinte, connue presque tout entière de lui et demeurant
fi.lèle à sa maison. Il ne produisait généralement que sur commande reçue ou sur commande prévue et n'était point ainsi exposé à voir s'accumuler dans ses magasins des quantités de marchandise inécoulée. Le fabricant d'aujourd'hui travaille pour le grand marché ; il ne traite pas directement avec le consommateur, il traite avec le gros commerce. Il lui est impossible de prévoir les besoins exacts et les fluctuations diverses d'un marché aussi étendu que le monde et il se laisse aller souvent à produire au delà de ce qui lui sera demandé. Obligé ensuite de se débarrasser à tout prix du stock qu'il n'a pu placer, pour éviter une perte totale il le jette sur le marché à des conditions aussi désastreuses pour l'industrie que ruineuses pour lui. Une baisse notable sur tous les produits similaires en résulte à peu près fatalement, entraînant avec elle la perturbation des affaires et la ruine des particuliers.
3° Le développement tous les jours plus considérable que prennent la grande industrie et le grand commerce Avec le concours de gros capitaux on a monté des entreprises colossales qui rendent toute concurrence impossible aux fortunes ordinaires et tuent le petit commerce La production et la vente sont, tous les jours davantage, accaparées et comme monopolisées par de puissantes sociétés financières.
à) Lu production se concentre de plus en plus dans les grands ateliers. Grâce aux sommes énormes dont ils disposent, aux machines puissantes qu'ils emploient, aux procédés perfectionnés qu'ils exploitent, aux économies sur Installation, l'entretien et surtout les frais généraux qu'ils opèrent (1), à la valeur professionnelle du haut personnel qu'ils ont à leur tête, ces ateliers arrivent à produire à des conditions et à pouvoir vendre à des prix auxquels ne sauraient arriver la petite et même la moyenne
1. Pour une filature de 50.000 broches, il ue faut pas dix fois plus de terrain et de bâtiments que pour une de 5.000. — Une machine à vapeur de 200 chevaux est très loin de coûter dix fois autant qu'une machine de 20 chevaux. La première ne dépense pas dix fois autant de charbon que la seconde. — Un contremaître peut surveiller aussi facilement une vaste salle où travaillent quarante ouvriers qu'une salle plus petite où il n'y en a que vingt. — L'éclairage de cent personnes ne coûte pas deux fois ce que coûterait 1 éclairage de cinquante seulement, et ainsi pour tout le reste.
industrie qui se trouvent ainsi condamnées à disparaître. A ces industries il ne restera bientôt que les travaux de réparation et d'entretien avec la seule confection des objets d'art, de fantaisie et autres qui, par leur nature, ne tombent guère dans la sphère delà division du travail et des machines.
b) La vente est, elle aussi, de plus en plus accaparée par de grandes entreprises. Dans les moindres villes, s'ouvrent d'immenses magasins, sortes de bazars universels, où l'on trouve à s'approvisionner de tout. Ils sont au petit commerce ce que les grandes manufactures sont à la petite industrie : une cause de ruine. Et pourtant le petit commerce et la petite industrie rendaient de précieux services. Tls faisaient vivre de nombreuses familles. Leur disparition progressive n'est pas étrangère, comme le déclare Léon XIII, au malaise dont souffre notre société. « La production et le commerce sont devenus le partage de quelques-uns et ainsi un petit nombre d'hommes très riches font peser un joug presque servile sur la multitude des prolétaires. l »
4° L'entrée en scène du capital anonyme et irresponsable. Jusqu'au siècle dernier, les entreprises industrielles avaient un caractère essentiellement personnel. A la tête de chacune d'elles se trouvait un patron responsable. L'usine, la fabrique, la mine appartenait à un propriétaire qui la surveillait, la dirigeait et était en rapports continuels avec ses ouvriers. Ceux-ci avaientla facilitéde l'approcher, de lui présenter leur* doléances, de faire appel à sa justice ou à sa bienfaisance. Ces relations quotidiennes, cette sorte de vie en commun, permettaient de s'apprécier, de s'estimer réciproquement et de former dans l'union et la confiance une vraie « familleindustrielle». Lemaître était amené à s'intéresser au sort de ses ouvriers, il les connaissait tous, la plupart avaient grandi à l'ombre de l'usine dans laquelle le père et le grand-père avaient travaillé. Parmi tout ce personnel, surtout quand il était chrétien, régnait un véritable esprit de solidarité.
De notre temps, la plus grande partie des entreprises indus-