Encyclique Rerum novanim
trielles se montent par actions et sont exploitées par des sociétés anonymes. La préoccupation principale et trop souvent unique de ceux qui ont lancé l'affaire, comme de ceux qui lui ont prêté leur concours financier, est d'arriver à de gros bénéfices. Us n'ont aucun rapport avec l'ouvrier. Pour eux, il est surtout un instrument de production. Ils ne vivent pas avec lui, ils ne le connaissent pas, car ils laissent la direction de l'entreprise à des administrateurs, à des ingénieurs et à des contremaîtres dont le premier souci est de faire régner une discipline rigoureuse, d'obtenir le maximum de travail et, parla, d'assurer aux actionnaires à-honnêtes dividendes. En face ne se trouvent plus des hommes pouvant s'expliquer et s'entendre, il n'y a en présence que deux abstractions ennemies : le capital et le travail, séparés l'un de l'autre par de profondes défiances et de regrettables rivalités. Dans de semblables conditions, il ne saurait exister de famille industrielle « Il peut se trouver, disait, en i885, le cardinal Simor, archevêque de Gran et primat de Hongrie, des patrons industriels qui compatissent au sort misérable de leurs ouvriers ; mais en est-il ainsi avec les sociétés anonymes ? »
5° L'amour du luxe, le goût de la dépense et la soif de faire rapidement fortune a) Rien de tout cela n'est nouveau; de tout temps, on a recherché le luxe, pratiqué la dépense et couru après la richesse ; mais jamais le besoin de jouir et d'éblouir n'a été aussi insatiable et aussi général. Les fortunes les plus considérables, elles-mêmes, ne suffisent plus à faire face à ce que l'on s'est habitué à considérer comme des nécessités imposées parles usages, les relations ou la position sociale. Sous peine de voir ces fortunes s'effondrer rapidement, il faut sans cesse se préoccuper de les accroître. De là est née la spéculation risquée et fiévreuse, cette grande plaie de notre époque. Pour pouvoir subvenir à toutes les « charges », on a recours aux jeux de Bourse, auxentreprises hasardées, aux manœuvres d'agiotage et d'accaparement, aux lancements d'affaires, auxappels à la petite épargne que l'on drague, aux coalitions de capitaux ; et tout cela, sans se préoccuper des ruines que l'on amoncelle et des indélicatesses que l'on commet.
b) Autrefois, on employait une vie entière à s'assurer une modeste aisance. L'acquisition d'une fortune était l'œuvre de plusieurs générations. Aujourd'hui, où tout marche à la vapeur, il semble qu'on est incapable d'attendre, on a hâte d'arriver à la richesse. On a vu quelques spéculateurs heureux gagner, en quelques années des sommes énormes, on veut marcher sur leurs traces, on tente de grandes entreprises, on se jette dans des opérations hardies et Ton aboutit, la plupart du temps, à un de ces cracks retentissants qui portent la désolation, la misère et le désespoir dans de nombreuses familles.
c) La petite épargne, jusqu'ici si rangée, si prudente, si économe, s'est, elle aussi, laissé envahir par le goût de la spéculation et la soif de gros et rapides bénéfices. De là, l'engouement qu'elle manifeste pour les valeurs à lots et la préférence qu'elle accorde trop souvent aux placements qui lui promettent d'énormes dividendes etqui nelui réserventque de douloureuses surprises. Obligée, elle aussi, à des dépenses considérables et ne voulant pas entamer son capital , elle cherche à faire produire le plus possible à son argent. Elle ne réussit qu'à devenir la proie d'hommes d'affaires peu délicats ou peu habiles qui l'exploitent et, au lieu du bien-être attendu, ne lui donnent que la pauvreté et la misère.
d) Dans notre société avide de jouissances, l'ouvrier n'a pas pu échapper à 1 amour du luxe et au goût des dépenses. Il s'est créé des besoins à la satisfaction desquels les meilleurs salaires suffisent à peine. Il dévore, au jour le jour, lefruit de son travail et se trouve sans aucune réserve, lorsque viennent le chômage , la maladie, l'infirmité ou la vieillesse.
6° L'omnipotence croissante de la haute banque. La haute banque a pris dans les affaires une place prépondérante, elle y est toute-puissante. Le marché financier se trouve entre les mains d'un petit nombre de richissimes capitalistes. Ils peuvent à leur gré produire la hausse ou la baisse sur presque toutes les valeurs, provoquer artificiellement de considérables variations de cours, pratiquer l'accaparement ou l'écrasement du marché l, former de redoutables coalitions, ruiner d un coup
1. En 1887, on a vu se former un syndicat tout-puissant pour l'accapare-
des milliers de familles *, compromettre même la fortune et le crédit d'un peuple. Ils sont, en quelque sorte, les arbitres de toute grande entreprise.
Il est à peu près impossible de se passer de leur concours, quand on veut lancer une affaire ; on échouera infailliblement si on les a pour adversaires. Les gouvernements eux-mêmes sont obligés de compter avec eux. Un pareil état de choses constitue une cause perpétuelle d'insécurité ; il livre l'épargne, sans défense, entreles mains de la finance cosmopolite et conduit à l'absorption progressive de la petite propriété par le haut capitalisme, contribuant ainsi à augmenter le nombre des pauvres, à diviser les hommes en deux classes rivales, à élargir encore le fossé qui sépare ceux qui n'ont rien de ceux qui possèdent. Certaines fortunes, ramassées en moins d'un siècle, se chiffrant déjà par des centaines de millions et allant tous les jours en s'accroissant, sontde nature à inspirer des craintes pour l'avenir et à ouvrir les yeux aux plus optimistes.
A cela il faut ajouter « l'usure vorace », comme l'appelle Léon XIII ; elle est pratiquée, de nos jours, sous les formes les plus variées, formes allant depuis la contrefaçon de la charité jusqu'au vol à peine dissimulé. Elle dévore le patrimoine du pauvre que la nécessité oblige à emprunter, elle est la ruine des petits fermiers et des petits propriétaires de nos campagnes, comme des petits commerçants et des petits industriels de nos villes.
7° La prédominance des idées « manchestériennes » et des théories païennes de l'Ecole libérale, à) En vulgarisant le
ment des cuivres II acheta, pour un certain temps, la production de toutes les mines du monde. Quand il se constitua, le cuivre valait 40 livres sterling 1 a tonne ; dans quelques mois, il le fit monter à 100 livres. — D'autres sociétés, composées de gros financiers, ont, depuis, tenté d'accaparer le pétrole» le sulfate de cuivre et même le bl-' Si toutes ces tentatives n'ont pas réussi, elles n'en sont pas moins une menace.
1. C'est ce qui se produisit lors de la campagne menée par a banque uive contre l'Union générale. Ce qui rend de pareils procédés, condamnés par la morale la plus élémentaire, plus graves et plus dangereux encore, c'est l'impossibilité où l'on est, presque toujours, de les connaître ou au moins de les prouver et de les faire punir. De pareils faits passent « à travers les mailles du Code ».
libre échange, les économistes classiques ont imprimé un grand essor au commerce, mais ilsontouvert la voie à la concurrence étrangère et obligé le travail national à lutter dans des conditions très désavantageuses contre la production du dehors. Les blés de l'Amérique, remis dans nos ports, reviennent à des prix auxquels ne peut descendre le paysan français grevé d'impôts et contraint de payer fort cher les ouvriers agricoles. L'industrie de la soie, autrefois si prospère dans notre pays, est actuellement en décadence à cause de la concurrence que lui font non seulement l'Italie et la Suisse, mais la Chine et le Japon. Les producteurs du Midi et les tisseurs lyonnais ne peuvent lutter avantageusement avec leurs rivaux étrangers, ils sont écrasés par leurs prix *.
b) En préconisant la liberté à outrance dans les rapports entre patrons et ouvriers, en rejetant toute intervention protectrice du faible, en rendant impossible toute coalition et toute association des travailleurs, les tenants du « chacun pour soi» ont placé l'ouvrier dans un réel état d'infériorité et l'ont mis en quelque sorte à la merci du patron. Celui-ci, n'ayant en face de lui qu'un individu isolé, sans ressource, sans défense et pressé par le besoin de travailler, de subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille, peut lui dicter ses conditions et appliquer, dans toute sa sauvage rigueur, au travail humain la trop fameuse loi de l'offre et de la demande. Le triomphe des idées individualistes a été une des grandes causes des injustices dont le prolétariat a eu à souffrir et des abus dont se sont rendus coupables certains membres du patronat2.
1. L'étranger s'est procuré nos'métiers, il a fait venir, en les payant très cher, de nos meilleurs ouvriers, il s'est familiarisé avec nos procédés de fabrication les plus perfectionnés et aujourd hui, au lieu de s'approvisionner chez nous, il inonde notre marché de ses produits. Ne payant la main-d'œuvre que des prix dérisoires, — (un tisseur chinois très habile ne touche pas 1 franc par jour), — il peut livrer sur nos places ses tissus à des conditions désastreuses pour notre industrie nationale.
2. Le patron est riche, il a des ouvriers à discrétion, l'offre des bras dépassant de beaucoup la demande, il peut à la rigueur suspendre momentanément le travail, ses ressources le lui permettent, il lui est aisé de s'entendre avec les autres chefs d'industrie similaire et d'arrêter avec eux des tarifs ; l'ouvrier est sans avances, il faut à tout prix qu'il travaille, le chômage est pour lui la misère et la misère immédiate ; jusqu'en 188 i, il ne lui était pas
c) En soutenant le droit absolu de propriété, en professant que celui qui possède peut user et abuser de son bien, qu'il est libre de le dépenser à sa guise et de le gaspiller à son gré, pourvu qu'il n'aille pas jusqu'à des actes prohibés par les « lois et règlements », en proclamant que la fortune a avant tout un caractère de jouissance personnelle, en contestant la plupart des charges qui la grèvent et des devoirs qui l'accompagnent, les économistes libéraux ont amené une réaction violente et fourni des armes aux socialistes dont ils légitimaient ainsi partiellement les violentes attaques contre la propritété. Gomme l'a fait éloquemment remarquer Ketteler, c'est du droit faux de propriété qu'est née la fausse théorie du collectivisme *.
8° L'insécurité de l'ouvrier. L'ouvrier n'est jamais sûr du lendemain, il est continuellement dans une incertitude pleine d'angoisse, qui lui pèse et l'aigrit. A chaque instant, peuvent survenir la mise à pied, le chômage, les accidents, la maladie avec tout ce qu'ils entraînent de privations et de souffrances . En temps ordinaire, même lorsqu'il a un bon métier, il gagne à peine de quoi faire face aux charges de famille. S'il a femme et enfants, il lui est difficile de prélever sur son salaire quotidien une petite réserve pour les jours mauvais de la vieillesse et de l'invalidité, et, alors, il se demande avec une douloureuse inquiétude ce qu'il deviendra, ce que deviendront les siens, s'il vient à ne pouvoir plus travailler. C'est la gêne et peut-être la misère noire continuellement en perspective.
possible de se syndiquer utilement ; la situation des deux contractants dans le contrat de louage était donc absolument inégale. La liberté des classiques n'a été et ne sera jamais qu'un leurre pour l'ouvrier, c'est la liberté « de mourir de faim », comme l'appelle Manning.
1. « Mais ce qu'il importe de redire aujourd'hui plus hautement que amais, c'est que le socialisme est né des abus engendrés par le régime de l'économie matérialiste et les doctrines posées, il y a un siècle, par ses fondateurs.
« Oui, quel que soit votre étonnement, il faut que vous entendiez ! Le socialisme est le fils de l'économie libérale, le fruit du régime qui a prévalu pendant tout ce siècle, aussi bien sous les autres gouvernements que sous la République. Ce n'est pas un régime politique ; c'est un régime social, qui s'appuie tout entier sur les maximes de l'Encyclopédie, sur la doctrine de Rousseau et de Diderot... » De Mun : Discours du 30 avril 1894, à la Chambre des Députés,
On a multiplié, de nos jours, les asssurances et les autres mesures de prévoyance ; malgré cela, on n'est pas encore arrivé à garantir efficacement la famille ouvrière contre les surprises du chômage et de la maladie, ni à assurer au travailleur une vieillesse tranquille à l'abri du besoin. « Cette incertitude du lendemain, dit Ketteler, est pour l'homme obligé de vivre au jour le jour la plus lancinante des obsessions et le plus oppressant des cauchemars. Il évite de fixer son regard sur l'avenir pour s empêcher de pleurer ou se soustraire à la tentation de devenir mauvais ! »
Aux causes religieuses, politiques et économiques delà crise sociale actuelle qui viennent d être énumérées, causes si nombreuses et si graves, il faut en ajouter encore une dont l'influence a été prépondérante : les abus et les injustices dont on n'a pas su toujours se suffisamment défendre dans les rangs du patronat. Il y a eu des torts du côté des ouvriers, mais il y en a eu de plus graves peut-être encore, à certaines époques, du côté des employeurs. Ces torts, on ne peut pas les nier, on ne peut pas même les excuser. Ils ont irrité le prolétariat et creusé davantage le fossé qui sépare capital et travail depuis toujours. Ils ont fourni un fondement à des plaintes amères, à des récriminations bruyantes et permis de présenter de coupables excès comme de justes représailles. Les meneurs ont exploité les abus du régime capitaliste. Ils ont soutenu qu'ils découlaient du régime lui-même, que ce régime était essentiellement défectueux, que par conséquent il fallait l'anéantir et le remplacer. Les violences actuelles ont leur principe dans les excès dont le travailleur a été trop longtemps et trop souvent victime.
V. Causes plus immédiates de 1 acuité de la crise sociale à l'heure actuelle. — Ces causes sont, elles aussi, trop nombreuses et trop complexes pour qu'on puisse traiter la question dans toute son ampleur. Il suffira d'indiquer les principales.
1° La si longue guerre qui a eu lieu. La guerre, qui a