Ketteler, Discours du 25 juillet
fait couler tant de sang n'a pas été une guerre ordinaire de nation à nation. Presque tous les peuples civilisés y ont pris part de quelque façon. Ceux qui, comme les neutres, n'y ont pas été mêlés d'une manière active, n'ont pas été à l'abri de ses conséquences. Si dans l'univers la production industrielle n'a pas été arrêtée, elle a été singulièrement ralentie. Les activités et les forces ont été absorbées en très grande partie par les productions de guerre. Les vieux stocks de marchandises ont été épuisés et l'on s'est trouvé, à la fin des hostilités, sans presque aucune réserve. Pour faire face aux besoins il aurait fallu alors beaucoup produire et l'on n'y est pasparvenu. Le tonnage avait été considérablement réduit par suite des torpillages, les matières premières arrivaient difficilement, elles étaient rares, le fret coûtait très cher, les usines pendant la guerre avaient été transformées en grand nombre, elles n'ont été rendues que lentement à leur destination première, des régions particulièrement industrielles se trouvaient sauvagement et systématiquement dévastées, elles étaient, pour des années, à peu près perdues pour la production. De tout cela il est résulté une perte d'équilibre économique, un malaise général. Sur le marché, la demande a, durant quelque temps, de beaucoup dépassé l'offre. La conséquence a été un renchérissement énorme de tous les objets, des objets de première nécessité comme des autres. De là perturbation et trouble.
2° La vague de lassitude et de paresse qui a passé sur l'univers. Les hommes qui ont fait la grande guerre sont, après cinq ans, revenus des tranchées ayant perdu l'habitude etlegoût du travail. Beaucoup, d'ailleurs, étaient incapables de s'imposer la somme d'efforts qu'ils fournissaient au temps d'avantguerre. Lesfatigues, les dangers, les souffrances, les privations, les blessures et les mutilations ont affaibli les tempéraments et diminué considérablement la valeur productive de ceux qui constituaient les forces vives du pays. De plus, la mort avait fait dans leurs rangs des vides effrayants. Ceux qui avaient échappé à ses coups étaient tentés de se considérer comme ayant payé un suffisant tribut et acquis des droits à un juste repos.
Il aurait fallu intensifier la production depuis trop longtemps délaissée, se remettre à l'œuvre avec une ardeur décuplée par le sentiment du besoin. Au lieu de cela, une vague de paresse a déferlé sur le monde. L'ouvrier de tous les pays, des pays belligérants principalement, s'est relâché dans son travail, il a exigé la diminution de ses heures de journée et, après l'avoir obtenue, il a réduit de lui-même son application à la tâche, rendant absolument impossible le relèvement de production qui s'impose si on veut éviter une catastrophe économique.
Cette vague de lassitude et de dégoût du travail s'est accompagnée d'un besoin immodéré de jouissance. On aurait dit que la nature, pendant si longtemps comprimée, voulait prendre sa revanche et chercher dans les plaisirs la compensation des privations, des contraintes, des fatigues et des angoisses qu'elle venait d'endurer. Comme au lendemain de presque toutes les grandes calamités, une réaction s'est produite, on a voulu se distraire et s'amuser. lien est résulté un esprit de frivolité, de luxe, de dépense, propre uniquement à accroître encore les difficultés dune situation sociale déjà très grave.
Il est bien vrai que ces dispositions se sont peu à peu modifiées et qu'on est insensiblement revenu à un état plus normal ; mais le mal était fait et il faudra du temps pour le réparer.
3° L'extrême cherté de la vie. Elle a dépassé tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Dans l'alimentation, le logement, l'habillement et le reste, elle a atteint des proportions telles qu'il en est résulté des privations ou au moins des restrictions pour beaucoup Les efforts pour revenir à des prix plus normaux ont tous échoué. L'ouvrier ne peut s'entretenir et entretenir une famille qu'à la condition de toucher un gros salaire. Il n'a cessé d'en demanderlaugmentation. lia eu gain de cause souvent.
Prenant prétexte de la grande cherté de la vie, il a exigé sans répit de nouvelles élévations de prix de sa journée et on l'a vu poursuivre, le mot de grève continuellement sur les lèvres, la réalisation d un programme qui peut se résumer en deux mots : incessante augmentation de salaire et non moins incessante
réduction de travail ; en d'autres termes, faire peu de besogne et être payé très cher. C'est la ruine de toute industrie nationale, à moins que dans les autres pays les conditions de production ne soient rendues les mêmes. Le patronat déclare qu'il lui sera impossible de marcher longtemps de celte manière et que, si la situation ne se modifie pas, il sera dans la nécessité de fermer une partie de ses usines.
La réaction n'a pas tardé à se produire. Continuer à donner ces sursalaires, surtout avec le marasme des affaires qui a suivi la fiévreuse activité de 1919 et avec les complications créées par le redoutable problème du change, c'était courir à l'abîme, aller à une ruine certaine. Il a fallu arriver à des réductions. De là des mécontentements, des protestations et des grèves ; de là aussi le fléau du chômage avec toutes ses tristes conséquences.
4° La vue des fortunes scandaleuses édifiées pendant la guerre. Pendant que la guerre ruinait de nombreuses familles et réduisait à la gène, parfois à la misère, une foule de petits rentiers et de petits employés, elle permettait à certains individus d'édifier des fortunes vraiment scandaleuses. Elle a donné naissance à ce que l'on a appelé « les nouveaux riches ». Dans leurs marchés avec l'Etat, ils ont gagné des sommes énormes. Plusieurs ont été de vrais écumeurs. En les voyant étaler leur luxe et se permettre les plus folles dépenses, les prolétaires se sont sentis envahis par la colère ; leur jalousieetleurs rancunes s'en sontencore accrues. Ils ont trouvé injuste d'être maintenus dans une situation misérable, lorsque tant de profiteurs peu scrupuleux pouvaient les éclabousser de leur faste et les humilier de leur morgue. De ce fait, le fossé qui séparait déjà les riches et les pauvres s'est trouvé élargi, des convoitises plus brutales se sont fait jour et l'antagonisme des classes a pris une forme encore plus agressive.
En même temps qu'apparaissait la classe des nouveaux riches, disparaissait une classe autrement intéressante par bien des côtés : la classe des petits rentiers, gens rangés, économes, vivant de leurs revenus, profondément conservateurs dans leur ensemble et fournissant à la société un précieux élément modérateur d'ordre et de tranquillité. Ils ont disparu
parce que leurs rentes, suffisantes autrefois pour leur assurer une convenable aisance, ne leur permettaient plus de faire face aux exigences de l'existence. On ne peut vivre, aujourd'hui, qu'à la condition de travailler, même quand on a une certaine fortune. Ce n'est peut-être pas, économiquement parlant, un mal que le nombre des oisifs, de ceux qui ne sont que des consommateurs, diminue ; mais une classe nouvelle ne surgit pas et une autre très ancienne ne disparaît pas sans qu'il en résulte une certaine rupture de l'équilibre social.
5° Les agissements et les tentatives révolutionnaires des extrémistes des divers pays. A la suite de la guerre, se sont produits, dans de nombreux pays, des mouvements révolutionnaires plus ou moins graves. En Russie, le bolchevisme s'est imposé par la violence, l'assassinat, la spoliation, des cruautés et des crimes qui déshonorent l'humanité. Il a, sur les ruines du tsarisme, instauré la dictature du prolétariat, ou plutôt de la lie du prolétariat. Il a organisé une propagande active chez les autres peuples et, par ses agents, il est arrivé tantôt à fomenter des troubles, comme en Allemagne et en Hongrie, tantôt à préparer le terrain pour des révoltes futures en créant de l'agitation dans les rangs des travailleurs, comme il l'a essayé en Suisse, en Angleterre, aux Etat-Unis et en France
Quoique tout permette de penser que ces tentatives « catastrophiques » ne donneront pas les résultats que leurs auteurs en attendent, il n'en est pas moins vrai que de pareils agissements jettent lemonde, comme dans un cauchemar. Il en résulte un trouble général, des inquiétudes, une atmosphère d'insécurité et de combat. On croit entendre les grondements d'un orage qui se rapproche ; activement travaillées par les meneurs, les masses populaires semblent se préparer à la bataille. Leurs groupements, quittant le terrain syndical et professionnel sur lequel ils déclaraient vouloir toujours se tenir, se sont placés sur le terrain politique et y mènent la lutte contre les institutions sociales existantes et contre les formes actuelles de gouvernement. Ils sèment la perturbation dans les esprits. On a la sensation qu'on vit dans des conditions anormales et que l'édifice social est ébranlé jusque dans ses bases.
6° L'organisation puissante du prolétariat. Le prolétariat est fortement organisé. Il s'est discipliné. Il est dans les mains de ses chefs et s'incline devant leurs ordres, môme quand il ne se les explique pas ou ne les approuve pas. Il forme une armée nombreuse et dispose d'une redoutable puissance. De cette puissance, il a pleine conscience et il est très exposé à en abuser. Après avoir souffert de la tyrannie des autres, il ne résiste pas à la tentation de faire sentir la sienne, et sa tyrannie menace de devenir plus lourde encore et plus despotique que celle du capitalisme. Il ne discute pas, il signifie ses volontés au patronat. Il multiplie les menaces et les exigences, et, si on ne s'empresse pas de faire droit à ses réclamations, il recourt à son arme habituelle, à la grève. Les diverses corporations de métier, formées en fédérations, se prêtent un mutuel appui. Elles font bloc, et, par esprit de solidarité, n'hésitent pas à se mettre en grève, quand il s'agit de faire triompher les revendications de camarades d'une autre profession.
L'association ouvrière qui pouvait, en constituant un contrepoids nécessaire à l'ancienne omnipotence des employeurs» puissamment contribuer à faire régner la justice et la paix dans le monde du travail, risque de devenir, à son tour, une source de violences et d'abus. Elle devait être un instrument de défense ; elle se manifeste instrument d'attaque. Ce n'est pas que ia grande majorité des ouvriers ne soit raisonnable et honnête ; elle cherche à améliorer sa situation matérielle, mais elle ne souhaite nullement le faire en recourant à la violence. Il y a des procédés qu'elle réprouve, car sa conscience lui crie que rien ne saurait les légitimer. Malheureusement l'ouvrier honnête est souvent faible, il ne réagit pas suffisamment contre les mauvaises influences. On le trompe avec des sophismes ; on lui répète qu'il doit marcher dans l'intérêt de la classe ; par timidité, par respect humain, par peur des reproches ou des brimades, il se laisse entraîner par les extrémistes. Ceux-ci ont pris la tête du mouvement. Dans les réunions ils crient plus fort que personne et ils arrivent à imposer leurs idées et leur tactique. Les chefs sont débordés par eux. De pareilles forces en de pareilles mains constituent un vrai danger public. La masse ouvrière est manœuvrée par des agita-
teurs qui rêvent d'établir un ordre de choses impossible sur les ruines des institutions actuelles. La crise sociale s'en trouve rendue encore plus aiguë.
Telles sont non pas toutes les causes, mais quelques-unes des causes anciennes ou récentes qui ont contribué à créer le malaise dont souffre notre société. Elles n'ont pas toutes la même importance, mais toutes ont influé sur la production et sur la permanence de la crise. Cette crise devient tous les jours plus préoccupante ; car, comme le dit Léon XIII, «elle est exploitée par des hommes de désordre et de mauvaise foi, habiles à obscurcir la vérité et à exciter les (ouïes à la révolte ». Elle appelle un prompt remède ; ce remède on ne le trouvera pas en dehors de la religion et de l'Eglise.
I. Fin assignée à l'Eglise par Dieu. — La fin de l'Eglise est d assurer le bien spirituel de ses membres; c'est le but que lui a assigné son divin fondateur, et la sanctification des âmes a été sa constante préoccupation. Mais, tout en s'acquittant, avec un zèle admirable, de sa surnaturelle mission, elle n est restée étrangère à aucune des grandes questions qui se sont débattues autour d'elle, surtout lorsque ces questions touchaient aux intérêts vitaux de ses enfants ou avaient de rapports avec le dépôt religieux dont la garde lui a été confiée. C'était son droit et même son devoir.
U. L'Eglise s'est, de toutt ;mps, préoccupée delà question sociale. — La démonstration a été trop souvent faite pour qu'il soit nécessaire de la recommencer. Qu'il suffise de rappeler rapidement quelques-uns des actes de l'Eglise.
Elle établit, dès sa naissance, des diacres pour s'occuper des pauvres et des veuves ; elle encourage les dépouillements volontaires de ses enfants en faveur de la communauté ; elle tire la femme de son avilissement ; elle réhabilite lesciave et apprend à voir en lui autre chose qu'un être de rapport. Elle prépare lentement, dirige et mène à bonne fin la suppression de l'esclavage, suppression qui constitue bien la plus étonnante révolution sociale qui se soit jamais produite *.
1. La société antique reposait sur l'esclavage. A Sparte, pour «ÎO 000 hommes libres, il y avait près de 300 000 ilotes ; à Rome, sur plusieurs millions d'âmes, il y avait à peine 400.000 citoyens libres. L'esclave n'était pas considéré comme une personne, mais comme une chose (res non persona) ; on le croyait d'uue nature inférieure, et, avec le philosophe, on
Lors de l'invasion des barbares, elle sauve l'Occident d'une ruine totale. Elle se jette entre les vainqueurs et les vaincus, en la personne de ses papes et de ses évêques qui se lèvent partout pour défendre leurs peuples. Elle s'empare des envahisseurs sauvages qui ont fondu sur le vieux monde, les instruit, les civilise, les mêle peu à peu à la race conquise et résout ainsi une des plus redoutables crises qui aient jamais existé.
A l'antique droit romain si dur, elle substitue insensiblement un droit nouveau inspiré par l'Evangile et infiniment plus libéral, plus équitable, plus pitoyable aux petits.
Durant tout le moyen âge, elle pénètre la société de son action bienfaisante, elle prend sans cesse en mains la défense des intérêts du serf et du manant contre les exactions du rude baron féodal. Ses conciles fulminent continuellement des peines sévères contre les oppresseurs du faible. — Pour mettre fin aux guerres civiles, qui étaient si fréquentes et si funestes, elle impose la Trêve de Dieu et encourage le Tiers Ordre de Saint François dont les membres s'engagent à ne porter les armes que pour la défense de la patrie et de la religion. — Elle favorise de tout son pouvoir l'émancipation des masses populaires, en prêtant un concours précieux au mouvement de l'affranchissement des Communes. — Elle institue la chevalerie dont les membres font serment de défendre, en toute circonstance, la veuve, l'orphelin et le pauvre. — Elle établit les confréries qui deviendront le point de départ de ces corporations qui ont joué un si grand rôle dans le passé.
Elle lutte pendant des siècles contre l'usure, et, si elle n'arrive pas à la supprimer complètement, par ses lois contre le
prêt à intérêt elle empêche un grand nombre d'abus. — Elle ne craint pas de frapper de ses censures les rois eux-mêmes
pensait que Jupiter lui avait refusé l'étincelle de 1 intelligence L'Eglise a montré aux riches, dans ces êtres si méprisés, des hommes et des frères ; elle a courageusement affirmé l'égalité de tous devant Dieu, le père commun, et a proclamé, avec saint Paul, « qu'il n'y a plus de différence entre l'esclave et l'homme libre ». On a une touchante preuve de la sollicitude
maternelle de l'Eglise pour les esclaves dans YÉpttre de l'Apôtre à
Philémon.
lorsqu'ils se permettent de porter atteinte au titre des monnaies. — Pour soustraire les pauvres a la rapacité des usuriers, elle fonde les monts-de-piété, qui, à l'origine, prêtaient gratuitement sur gage. — Pour conserver à la famille un abri, elle déclare, dans de nombreux pays, insaisissables la chaumière de l'artisan et les instruments de travail dont il a besoin pour vivre.
Elle multiplie les institutions charitables, elle couvre le sol d'asiles où viennent s'abriter la vieillesse, l'indigence, la maladie, le repentir, la faiblesse, toutes les misères et tous les besoins de la vie. « Elle est allée, nous dit l'encyclique Rerum novarum, jusqu'à assurer des secours aux malheureux en leur épargnant l'humiliation de tendre la main. Car cette commune mère des riches et des pauvres, profitant des merveilleux élans de charité qu'elle avait partout provoqués, fonda des sociétés religieuses et une foule d'autres institutions utiles, qui ne devaient laisser sans soulagement à peu près aucun genre de misère. Il est, sans doute, un certain nombre d'hommes aujourd'hui qui, fidèles échos des païens d'autrefois, en viennent jusqu'à faire même d'une charité aussi merveilleuse une arme pour attaquer l'Eglise, et l'on a vu une bienfaisance établie par les lois civiles se substituer à la charité chrétienne ; mais cette charité, qui se voue tout entière et sans arrière-pensée à l'utilité du prochain, ne peut être suppléée par aucune industrie humaine. L Église seule possède cette vertu, parce qu'on ne la puise que dans le cœur sacré de Jésus-Christ et que c'est errer loin de Jésus-Christ que d'être éloigné de son Eglise. »
Cette Église est intervenue dans toutes les grandes circonstances historiques, elle s'est mêlée à tous les événements intéressant l'humanité, elle a plaidé la cause de toutes les infortunes, elle a flétri tous les abus et s'est montrée toujours le champion courageux de la justice et du droit.
III. L'Eglise aie droit de s'occuper de la question sociale. — « C'est avec assurance, écrivait Léon XIII, que nous abordons ce sujet et dans toute la plénitude de notre droit. » Cette question, en effet, intéresse l'immense majorité des enfants de l'Eglise. Peut-on trouver étrange qu'elle ne reste pas indif-
férente en face d'un problème dont la prompte solution importe tant au bien-être de ses fils, surtout des pauvres et des déshérités pour lesquels elle a toujours éprouvé une prédilection spéciale ? — La question sociale n'est pas une question purement théorique et spéculative, elle est essentiellement une question pratique; est-il surprenant que 1 Eglise songe à élever sa voix pour rappeler à ses membres (patrons et ouvriers) leurs devoirs réciproques, les limites de leurs droits et les règles dont ils doivent s'inspirer dans leurs mutuels rapports? — La question sociale est une question d'une gravité capitale. Elle est pleine, nous l'avons vu, de difficultés et de périls. Elle menace d'aboutir à un bouleversement terrible après une guerre sans merci. Peut-on faire un crime à l'Eglise d'essayer de mettre la grande influence qu'elle possède et la haute autorité dont elle dispose au service de l'ordre, de la justice, de l'union et de l'apaisement ? — Des écoles sociales attaquent VEglise ; lui contestera-t-on le droit de se défendre et d'accepter la lutte sur le terrain même où se placent ses adversaires ? Non, on ne le peut pas raisonnablement.
« Le xixe siècle, dit Anatole Leroy-Beaulieu, s'était flatté d'exclure l'Eglise des affaires de ce monde. Il lui semblait que la religion, faite pour les choses du ciel, n'avait rien à prétendre aux choses de la terre. Lelibéralisme, en faisant profession de respecter la liberté religieuse, avait pris soin d'enfermer le clergé dans ses églises, dans ses séminaires et ses couvents. Le siècle avait fait comme ces maires ou ces sous- préfets qui, de par la loi, font défense au Christ de se montrer dans la rue . La croix ne devait plus se laisser voir que dans la solitude des cimetières, sur la tombe des morts, ou, loin des regards des vivants, sur la flèche des tours perdues, là-haut dans les airs. A beaucoup il semblait même, par là, servir la religion ; c'était la compromettre que de la laisser sortir de son double domaine : la nef de ses églises et le sanctuaire de la conscience. Ly confiner, en fermant sur elle les portes du temple, c'était la ramener à sa mission.
« Eh bien I non, ce n'était là qu'une illusion. Nous avons eu beau séparer le temporel du spirituel, on ne peut ainsi en faire deux compartiments isolés par une cloison étanche. L'Eglise
ne saurait longtemps se désintéresser de ce qui vit et s'agite autour d'elle. Ses prêtres ne pouvaient seborner à psalmodier, dans l'immobilité de leurs stalles, des oraisons latines, à entonner le De profundis devant le catafalque des morts, à faire réciter le catéchisme à des enfants distraits et à écouter, dans le silencieux demi-jour du confessionnal, les monotones aveux des dévotes de tout âge ', »
Le socialiste Saint-Simon, dans son Nouveau Christianisme, conjurait l'Eglise de ne pas se désintéresser des questions qui tourmentent notre société. S'adressant au pape, il lui disait, en 1825 : « Vos devanciers ont suffisamment perfectionné la théorie du christianisme, ils l'ont suffisamment propagée. C'est de l'application de la doctrine qu'il faut vous occuper. Le véri table christianisme doit rendre les hommes heureux non seulement dans le ciel, mais sur la terre. Votre tâche consiste à organiser 1 espèce humaine d'après le principe fondamental de la morale divine. Il ne faut pas vous contenter de prêcher aux fidèles que les pauvres sont les enfants chéris de Dieu, il faut que vous usiez franchement et énergiquement de tous les pouvoirs et de tous les moyens de l'Eglise militante pour améliorer promptement l'état moral et physique de la classe la plus nombreuse. »
Cinquante ans plus tard, un juif, disciple de Saint-Simon, Isaac Péreire, suppliait à son tour le Souverain Pontife de prêter son concours à la solution du « redoutable problème du paupérisme et du travail ». « Comment, écrivait-il, l'Eglise at-elle pu ne pas comprendre que la transformation qui s'opérait dans le monde, loin d'être une œuvre impie, destructive du christianisme, était un fait providentiel, une application de l'idée chrétienne dans ce qu'elle a de plus juste et de plus sublime ? Jamais œuvre plus digne d'elle, plus conforme à l'enseignement de son divin Maître, ne s'est offerte à la sollicitude de l'Eglise. N'est-elle pas, par son principe même, la mère de tous les petits, la protectrice de tous les opprimés? Elle n'a qu'à se rappeler son histoire et sa tradition. Après avoir détruit l'esclavage antique et le servage féodal, l'Eglise