LXXXVI1I
Québec, 19 juin 1892.
Sa Grandeur Mgr Ed. dis Fabre,
Archevêque de Montréal.
Monseigneur,
Je suis descendu de nouveau à Québec pour ce que vous savez.
Le bill constituant en corporation la Faculté de droit de l'Université Laval à Montréal est passé définitivement au Conseil législatif sans amendement. Je vous en adresse une copie, en même temps que cette lettre : je ne doute pas que vous n'en trouviez la rédaction tout à fait orthodoxe, surtout après les modifications qui y ont été introduites depuis que les évoques l'ont vue pour la première fois. (1)
C'est un pas qui a été fait sans bruit et dont
(1) Voyez, au Supplément, le N° IV où cette loi est reproduite en son entier.
l<is conséquences sont incalculables. La Faculté
a son autonomie, et son énergie se trouve accrue en raison directe de l'initiative qui lui est laissée. Elle gère elle-même ses affaires et nous sommes soulagés d'autant ! Les professeurs sauront bien faire entrer en caisse l'argent qui leur est dû par leurs élèves, ce qui n'est pas toujours facile pour l'autorité universitaire, à moins de s'exposer à se rendre odieuse. Tous les privilèges accordés à la Faculté par le décret Jam dudum sont reconnus et sanctionnés par le civil. La loi confirme la haute direction de l'Episcopat. Morceau par morceau, puisqu'on nous empêchait de le faire tout d'un bloc, nous avons mis d'accord à Montréal sur le terrain universitaire l'Eglise et l'Etat. De plus, si jamais par le malheur des circonstances, le lien de l'unité était brisé, notre Université à Montréal, au moins pour ce qui regarde la théologie, le droit et la médecine, se trouverait organisée parfaitement catholique, avec les droits de l'autorité religieuse infusés dans sa constitution ; et le nouvel
ordre de choses entrerait en opération sans effort, sans commotion, tout naturellement; il ne resterait plus à ajouter que quelques petits compléments. Dieu soit béni ! Qui l'aurait cru ? Ceux que Dieu gîirde sont bien gardés.
Cette loi me fait songer au chemin que nous avons parcouru depuis trois ans. L'année dernière encore elle aurait soulevé toute une tempête d'opposition ; cor elle est plus radicale en quelque sorte que la charte de la Faculté médicale, et il ne militait pas en sa faveur comme pour celle-ci des raisons d'urgence majeure, Ceci démontre mieux que tous les raisonnements combien, par le travail de Montréal et la volonté du Saint-Siège, la Constitution Jam dudum finit par s'imposer même aux esprits les plus r éludants : le mot n'est pas fiançais, mais pour exprimer ma pensée je n'en ai pas d'autre au bout de ma plume. Enfin vous pouvez y voir un des nombreux résultats de notre dernier voyage à Rome, le plus nécessaire et le plus fructueux de tous ceux qui ont été faits pour le
règlement des différentes questions universitaires.
De ma fenêtre, je viens de voir défiler la procession du S tint-Sacrement. C'était beau, mais cela me faisait mal au cœur: j'aurais préféré prendre part à ma procession des Laurentides. Encore un sacrifice dont le bon Dieu me tiendra compte, je suis certain, et dont, j'espère, vous me tiendrez compte de votre côté, en pesant les motifs qui plaident en faveur de ma demande. Je demeure avec le respect le plus filial,
De Votre Grandeur,
Monseigneur, Votre très humble et très dévoué serviteur.
J. B. PROULX, Pire.
Couvent des SS. Noms de Jésus et de Marie,
Hochelaga, 23 juin 1892.
Sa Grandeur Mgr A. Racine,
Evêque de Sherbrooke.
Monseigneur,
Je vous écris du couvent d'Hochelaga où je suis venu rencontrer la Supérieure Générale à propos de ce système d'éducation pratique que je veux mettre à l'essai, comme vous le savez, dans le couvent de St-Lin.
J'ai l'honneur de vous envoyer sous ce pli trois copies de la lettre au Saint-Père. Mgr l'Archevêque de Montréal les a signées avec grand plaisir hier soir à Lachine, où il se trouve pour sa visite pastorale. Une copie est pour le Saint-Père lui-même, l'autre pour le Cardinal Ledochowski, et la troisième pour les archives de l'archevêché de Montréal.
Quand vous aurez signé ces copies, voudriezvous les envoyer à Mgr I'évêque de St-IIyacinthe avec prière de les adresser ensuite à Mgr I'évêque de Valley field qui devra me les réadresser A son tour, afin que je les fasse parvenir à leur destination.
Je retourne ce soir à St-Lin, avec l'intention d'y prendre quelques semaines de repos. Nos examens pour le troisième terme sont finis. Croyez que je suis toujours avec une haute considération,
De Votre Grandeur,
Le très humble et très obéissant serviteur.
J. B. PROULX, Ptrc.
Valleyfield, 24 juin 1892.
Monsieur l'abbé J. B. Proulx, Vice-Recteur de l'Université Laval à Montréal.
Monsieur le Vice-Recteur
Je rentre à Valleyfield d'où j'ai été absent toute la semaine, et je m'empresse de répondre à votre lettre du 18 du courant. C'est bien d'une manière officielle, et parlant au nom de tout l'Episcopat de la province de Montréal que je vous disais, dans ma lettre du 14, que Nosseigneurs n'avaient pas cru devoir accepter votre démission. J'ajouterai même que j'agissais en qualité de secrétaire nommé pour le* assemblées épiscopales. Dans l'espoir que cette explication dissipera tout doute, et vous souhaitant pour l'avenir les mêmes succès que dans le
passé, je demeure bien sincèrement, monsieur le Vice-Recteur,
Votre dévoué serviteur,
f JOSEPH MÉDARD,
Eveque de Valley field.
St-Lin des Laurentides, 28 juin 1892.
Sa Grandeur Ed. Chs Fabre,
Archevêque de Montréal.
Monseigneur,
Je me sens tellement fatigué, tellement énervé de la contention d'esprit et des déplacements fréquents qui font ma vie depuis quelques mois, je trouve ces quelques jours de repos au coin de mon foyer si bons, que je vous prie de m'excuser si je ne me rends pus h, l'invitation que vous m'avez faite d'assister à la consécration de l'abbé mitre d'Oka.
Au cas où le sujet de ma démission viendrait devant le conseil de vos suffragants, vous voudrez bien leur dire que je persévère toujours dans mon idée première et que la plus belle nouvelle qui pourrait m'arriver, ce serait d'apprendre que ma demande a été exaucée.
Dans votre lettre du 10 juin, vous me dites : a Quant à la question de la démission, laissez " la chose dormir pour le moment. Il sera tou- " jours temps d'en parler dans les arrangements *' d'automne ou plus tard." Par arrangements d'automne, dois-je entendre la retraite ecclésiastique qui a lieu vers la mi-août ?
Or, dans ce dernier cas, Monseigneur, comme il peut se faire que vous ne soyez pas prêt à vous fixer immédiatement sur un choix définitif, comme je n'ai jamais voulu vous mettre dans l'embarras, comme il n'entre ni dans mes habitudes ni dans mes principes de refuser quelque chose à mon évêque, quand je puis l'accorder, je dois vous dire que je consentirai, si on le désire, de veiller, jusqu'à la îetraite ecclésiastique, aux affaires de routine de l'Uni-
versité, mtia bien entendu uux affaires de routine seulement.
Je ne m'occuperai ni de l'Ecole Normale, ni des bâtisses, ni du fonctionnement du Syndicat, ni d'un appel retentissant qu'il conviendrait de faire au public avant longtemps, ni de quelqu'autre chose d'importance que ce soit. Tout simplement je tiendrais le temps, en attendant que mon successeur pût venir prendre les rênes de l'institution.
A ce successeur je souhaite autant de satisfaction que j'en ai éprouvée en voyant se dénouer, à point nommé, comme d'une manière providentielle, les difficultés les plus compliquées, en me sentant appuyé par l'opinion de tous les hommes de bonne volonté, en conservant les meilleurs rapports avec les hommes sincères avec qui j'ai eu l'honneur de différer d'opinion à Montréal, et en constatant chaque jour plus intime la fusion graduelle et salutaire des intérêts les plus divers et des points de vue les plus différents. Je rends ici un témoignage solennel au bon vouloir qu'ont montré les
facultés, en général, au milieu rie ces temps difficiles, et à l'esprit chrétien qui y règne. Pour moi, je me retire avec la conscience de n'y laisser que des amis.
Je souhaite à ce successeur force et générosité. Je suppose que sa politique, à lui aussi, sera de prendre sur ses épaules toutes les responsabilités de l'Université à Montréal, afin que l'épiscopat ne se trouve pas mêlé aux luttes de partis, ni aux conflits d'opinion, comme malheureusement pendant plus de treize ans l'y avait jeté la politique funeste du Nord-Est.
Si je me retire, ce n'est pas que mon courage défaille, ni que le niveau de mes espérances baisse. Mais je ne puis m'ôter de l'esprit que ma retraite, en ce moment, est un bien pour moi, un bien pour d'autres, sans être un mal pour personne ; et, depuis trois ans, dans ces sentiers universitaires, je n'ai poursuivi d'autre but que le bien. Adieu ! Université ! Poursuis tes destinées qui sont brillantes, et puisses-tu remplir ce vœu de Notre Saint-Père : u Ut Universitas Laval lensis in utrâque sede Quebe-
censi nempe ac Marianopolitana, communi concordia suffulta, tranquillo ac pacato cursu in dies magis magisque fiorescat."
Quoi qu'il arrive, [Monseigneur, je demeurerai toujours dans les sentiments du respect le plus filial,
De Votre Grandeur, Le très humble et très obéissant serviteur.
J. B. PROULX, Prêtre, V. R. U. L. M.
St-Lin des Laurentides, 30 juin 1892.
Son Eminenee le Cardinal Ledochowski, Préfet de la S. C. de la Propagande.
Eminentissime Seigneur,
Je crois de mon devoir de vous faire savoir que ce projet de loi "pour constituer en corporation les Administrateurs de l'Université Laval
à Montréal," que nous sommes allés défendre à Rome, Monseigneur l'évêque de Sherbrooke et moi, et que vous avez daigné ne pas trouver mauvais, vient de recevoir la sanction de la Législature de la Province de Québec. Je m'abstiendrai de parler ici des péripéties par lesquelles cette mesure a passé depuis notre retour au pays : si la chose a quelque intérêt pour Votre Eminence, Elle pourra en prendre une connaissance même détaillée dans mon " Cinquième Rapport à Monseigneur l'Archevêque de Montréal," que la poste est chargée de lui porter.
C'est une nouvelle faveur que nous devons à la puissante protection du Siège Apostolique, qui a fondé ce siège montréalais de l'Université Catholique au Canada, qui n'a cessé de le protéger avec sollicitude, et qui vient par ces dernières décisions de lui donner l'essor vers son complet développement: dans la liberté de ses mouvements, dans l'autonomie de ses intérêts locaux, sous la haute direction de l'épiscopat, il ne lui reste plus qu'à utiliser, au sein de la paix et de la tranquillité, les nombreuses ressources
que ne manqueront pas de lui apporter la richesse de ce populeux district et l'esprit d'initiative de ses habitants.
Je ne dois pas vous laisser ignorer, Erninence, la démarche que, en âme et conscience, j'ai cru devoir faire dernièrement. J'ai placé ma démission entre les mains des évêques de la Province de Montréal. Ce n'est pas un effet du découragement, ce n'est pas le fait de la mauvaise volonté, mais bien plutôt un acte tout à fait et depuis longtemps réfléchi. Je sens que j'ai besoin de repos, une phase est complètement terminée dans l'établissement de l'Université à Montréal, et il est bon, ce me semble, que mon successeur puisse commencer dès son principe la nouvelle période d'administration qui s'ouvre sur l'avenir : toutes raisons qui sont amplement développées à la fin de mon susdit Cinquième Rapport.
J'ai la consolation d'apporter dans ma retraite le témoignage qu'il ne s'est rien fait à Montréal, depuis trois ans, dans le monde universitaire, par moi, sans que les évêques de cette province
ne l'aient, ou d'abord eux-mêmes inspiré, ou ensuite hautement et pleinement approuvé.
Leur bienveillance n'a eu d'égale que la condescendance du Saint-Siège en faveur du plus humble de ses sujets. Toute ma vie je conserverai un souvenir impérissable des bontés de Notre Très Saint Père le Pape à mon endroit, des vôtres, Eminentissime Seigneur, et de celles de l'illustrissime Secrétaire de la Sacrée Congrégation de la Propagande, ainsi que en général de toutes les autorités romaines, avec lesquelles les devoirs de ma charge m'ont mis en rapports si fréquents : nulle part sur terre peut-on souhaiter un plus grand exercice de mansuétude, uni à un sentiment plus délicat de la justice. Dans ces convictions qui me font du bien, je suis et demeurerai toujours avec le respect le plus profond et la plus sincère vénération, De Votre Eminence,
Eminentissime Seigneur,
Le très humble et très obéissant serviteur.
J. B PROULX, Prêtre,