DOGME ET MORALE — RESTAURATION DE LA FAMILLE
Dans un récent commentaire sur la désertion des chaires et des églises protestantes, un journal anglais de Montréal recommandait naivement aux ministres des multiples sectes qui se débattent dans limpuissance religieuse de cesser de prêcher le dogme à des auditeurs qui ont cessé d'y croire et de s’efforcer de regagner leur confiance en leur prodiguant des “services” et des conseils de vertu (1). Cette religion utilitaire et empirique est bien dans la logique du protestantisme. Son inévitable aboutissement est l'anarchie, dans les idées, dans les moeurs et dans la vie sociale. Si nous nous laissons entraîner dans cette voie, nous ferons le plongeon plus tôt et plus creux que les Anglo-protestants, mieux préservés que nous par leur bonne foi relative, leur faible logique et le peu d'intensité de leurs préoccupations morales.
Un auleur contemporain, — quià travers de lourdes malpropretés entrecoupées de répugnantes effusions religieuses, a réussi à attraper par-ci par-là quelques accents de vérité — Paul Bourget, a dit celle parole très juste, aussi vraie des peuples que des indi-
vidus: ‘il faut vivre comme on pense, sinon, tôt ou tard, on finit par penser comme on a véCU”.
En masse, comme peuple, nous vivons machinalement et nous pensons peu, point, où mal. Æt surtout, nous nous préoccupons fort peu de ‘mettre notre vie sociale d'accord avec les principes qui sont censés former la base de nos croyances. Il est temps d'y mettre bon ordre, sinon nous aboutirons tôt ou tard à des résultats analogues (sinon pires) à ceux dont l’irréligion enseignée menace la France.
C’est contre ce danger que Mgr Gosselin veut nous prémunir par la restauration d'un solide enseignement dogmatique, seul fondement véritable de toute morale individuelle et sociale. Ses appels et sa démonstration s'adressent particulièrement aux autorilés ecclésiastiques de qui relève “la formation religieuse des enfants”. Notre commentaire el nos observations s'adressent, naturellement, aux laïques: ils ont leur part, leur large part à accomplhir, dans cette oeuvre de rénovation. Du reste, Pie X — on le
verra dans la conclusion du travail de Mgr Gosselin — les y convie en toutes lettres.
À certains égards, j'ose dire que les laïques ont, dans la formation morale de l'enfance, une obligation plus stricte et un
(1) Gazette du 20 juillet: Vacant pulpits.
intérêt plus immédiat que ceux des prêtres. Pères de famille et ciloyens, is sont complables à Dieu de l'âme de leurs enfants, à la société de la valeur efficiente des généralions nouvelles, de leur force d'action morale, intellectuelle et physique. Réduits la plupart, par les conditions sociales actuelles, à confier leurs enfants aux ôcoles — ot, par le monopole professionnel, rigoureusement forcés de les livrer aux universités, S'ils se croient tenus d'en faire des “messieurs” — ils ont assurément l'obligation, et partant le droit, d'exiger que, dans ces écoles et à l’université, leurs enfants reçoivent, avant tout, une saine éducation morale, un enseignement religieux solide et complet. Cela importe beaucoup plus, même pour le succès temporel de l'enfant, que la muldiplicité des matières enseignées, la fantasmagorié des examens encyclopédiques et la solennelle duperie des diplômes, des brevets, des licences, des bonnets de docteur — bonnets d'âne, pour un bon nombre — qui confèrent à quelques hommes de valeur le titre professionnel et à beaucoup d’imbéciles et de fripouilles le privilège de dépouiller leur prochain de ses biens, de ses membres ou de sa santé, conformément aux règles de l’ordre ou de la faculté.
D'autre part, les parents ont l'obligation plus stricte encore “ d'inculquer à leurs enfants les premières notions de la for, mais “sous la direction de l'Eglise”. Ils ont le devoir de former leur caractère, de fortifier leur tempérament, de gouverner d’abord, puis d'orienter leur conduite selon les données de la for et de la morale. Ce devoir de première formation chrétienne, d’entrainement moral par les habitudes de vie prises dès le premier âge, combien de parents S'en préoccupent, aujourd'hui, au Canada?
Un jour, 1 y a quelque vingt ans, au début de l’année scolure, le R. P. Louis Lalande répondait, dans la chaire du Gésu, aux plaintes formulées dès ce temps-là contre l’éducation des collèges. Vous nous reprochez, disait-1l en substance, de ne pas former des caractères. Le caractère, ne loubliez pas, se fait d’abord dans la famille. Contre l'éducation de famille, l'éducation des collèges ne peut rien ou peu de chose. Vous fournissez du plâtre, et vous demandez qu’on vous rende des statues de marbre.” Cette comparaison m'est restée gravée dans l'esprit: elle est aussi juste que pittoresque.
Depuis vingt-cinq ans, l'éducation dans les familles a baissé effroyablement. On enseigne encore aux enfants à prier, voire à prier abondamment; les Chinois ou les Japonais, plus avancés et plus pratiques, font faire cela par des mannequins, des “moulins à prières”, que les bonzes font prier plus ou moins longtemps, selon la somme versée. Mans le véritable amour de Dieu et des hommes, l'horreur du mensonge et du vol, l'esprit de sacrifice, la contrainte volontaire, l’obéissance prompte et véritable, le res-
pect de l'autorité, combien de parents songent aujourd’hui à faire pénétrer dans l'âme de leurs enfants, par la parole et par l'exemple, ces notions fondamentales de la religion, ces grandes directives de la vie morale, de la discipline intérieure, de l’ordre social ?
..Nous souhaitons, certes, que les voeux de notre vénérable collaborateur se réalisent; que, fortifiés et encouragés par la parole des autorités de l'Eglise, nos éducateurs s'appliquent à restaurer dans l'école, dans toutes les écoles, l’enseignement du catéchisme et de lu saine philosophie, et à le fortifier, selon le conseil de Pie X, par une intelligente application des leçons de l'histoire; mais nous osons exprimer l'espoir qu'avant tout l’on se préoccupe de rétablir dans les familles canadiennes les notions fondamentales et les pratiques essentielles de l'éducation chrétienne. ....Tl'elle est, à notre humble avis, l'oeuvre sociale par excellence, la plus importante, la plus urgente, j'oserais presque dire la seule essentielle. Cest du moins celle dont toutes les autres ont besoin. La famille est la cellule vitale des sociétés. Les nations dont les familles sont saines et bien ordonnées sont assurées du salut.. Celles dont les familles sont avariées sont perdues.. On aura beau multiplier les chaires d'enseignement, les oeuvres de bienfaisance, les pratiques de dévotion, les remèdes économiques, si on laisse désorganiser la famille, on ne gagnera rien.
Henri: BOURASSA.