Paul Bourget, Outre-Mer
faction que la science procure à nos plus grossiers appétits! Bien moins encore se doutentils qu'ils travaillent de leurs mains comme à tarir la source de ses a progrès » futurs, si l'on ne sauraitles dériver que des hauteurs de la métaphysiqueou de la spéculation abstraite i. Les Chinois en sont un exemple, dont la civilisation ne s'est peut-être arrêtée que pour n'avoir eu depuis quatre mille ans d'autre idéal que le bien-être. Et pour toutes ces raisons, qui dira qu'en fin de compte ce qu'on appelle si facilement « progrès » ne serait pas quelquefois une espèce de recul?
C'est en tout cas la question que la doctrine évolutive nous autorise à nous poser. Et en effet, depuis si peu de temps que nous nous connaissons, que nous pouvons raconter notre hisloire, — mettons depuis trois ou quatre mille ans, — combien de civilisations n'ont-
1. On lit dans Plutarque : Vie de Marcellus : « Archimedes a eu le cueur si hault et l'entendement si profond, qu'il ne daigna jamais laisser par escript aucun œuvre de la manière de dresser toutes ces machines de guerre pour lesquelles il acquit lors gloire et renommée non de sciencehumaine, mais plus tost de divine sapience. Ains reputant toute cette science d'inventer et composer machines, et généralement tout art qui apporte quelque utilité à la mettre en usage, vile, basse et mercenaire, il employa son esprit et son estude a escrire seulement choses dont la beauté et subtilité ne fut aucunement meslée avec nécessité. »
elles pas disparu ? je veux dire, combien de démentis l'expérience n'a-t-elle pas infligés à la théorie du progrès continu?
Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté, Cache sous son manteau son enfant souffleté,
L'Egypte au bord du Nil assise, . Dans sa robe de sable enfonce, enveloppés, Ses colosses camards à la face frappés
Par le pied brutal de Cambyse!
Ce que l'invasion et la conquête brutale ont fait de l'ancienne Egypte, ou de Garthage, ou d'Athènes, ou de Rome elle-même; ce qu'elles peuvent demain faire de nous, de nos arts et de nos sciences, d'autres moyens peuvent l'opérer, qui n'agissent pas moins sûrement et, selon le mot d'un profond observateur, (( s'il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d'autres qui l'étouffent eux-mêmes sous leurs pieds • )). C'est ce qui est arrivé, — pour des raisons que je me contente aujourd'hui d'indiquer, — aux Grecs, par exemple, ou aux Italiens de la Renaissance, les plus intelligentes pourtant, les mieux douées, et aussi, dans tous les sens du mot, les plus « avancées » des races de leur temps. Leur civilisation a péri sous l'excès de
1 . A. de Tocqueville, la Démocratie en Amérique, t. III, Ir"^ partie, chap. x.
son propre principe. Ils sont morts d'avoir cru que l'art pouvait exercer sur la vie la domination absolue, unique, et illimitée que la science prétend aujourd'hui s'arroger. Il se commettait alors de « beaux » crimes, des crimes, (( esthétiques » ; et il s'en commet aujourd'hui de « scientifiques » ou de « savants » ! Mais si Ton dit que, de ces civilisations expirées, les acquisitions ne se sont pas perdues; si l'on ajoute que d'autres civilisations les ont elles-mêmes suivies ou remplacées, ou dépassées ; si Ton répète une fois de plus et que, « rien ne pouvant se créer, ni se perdre», il importe assez peu qu'une civilisation particulière ait péri, du moment que l'humanité continuait de progresser, je réponds que c'est une question ; j'ajoute à mon tour qu'elle est extrêmement difficile à résoudre ; et je dis que c'est encore ici que la doctrine évolutive intervient. Il y a des « rétrogradations » dans l'histoire, il y a des « décadences », comme il y en a dans la nature ; et pour écarter la chimère du « progrès à l'infini » nous n'avons qu'à invoquer les conclusions de la science elle-même.
« L'un des grands mérites de l'hypothèse de M. Darwin — écrivait le professeur Huxley, voilà déjà bien des années — provient
précisément de ce qu'elle n'implique pas nécessairement la croyance en un progrès nécessaire et continu des organismes. » Et en un autre endroit : a Supposons, disait-il, que nous revenions à la période glaciaire et que les conditions de climat qui sont celles des pôles deviennent celles de tout notre globe. Dans ces
I circonstances^ V action de la sélection naturelle tendrait en fin de compte à la raine de tous les organismes supérieurs et à la prospérité des formes inférieures de la vie ^ :» Celte supposition semblera-t-elle trop arbitraire ? Voici donc
I alors, sur la régression, les propres paroles du savant physiologiste dont les travaux sont en train de renouveler la notion de l'hérédité. « Lorsque l'on parle du développement du règne animal ou du règne végétal, — a écrit M. Weismann, — on pense, le plus souvent, à un développement dirigé de bas en haut, se continuant sans interruption. Telle n'est pas la réalité. La régression y joue, au contraire, un rôle très important, et, à bien considérer les phénomènes de retour en arrière, ils nous permettent^ prescjue encore plus que ceux de la
1. Th. -M. Huxley, l'Evntution et l'Origine des espèces, édition française, p. 80, 81 (Paris, J.-B. Baillière, 1892). Sur les critiques adressées au livre de M. Darwin, L'article est de 1864.
inarche en avant, de pénétrer les causes qui déterminent les transformations de la nature vivante ^. w Et, pour bien montrer que Thomme même n'échappe pas à l'empire de cette loi, c'est M. Herbert Spencer qui nous dit à son tour (( que, dans les solitudes de l'Australie comme dans les forêts de l'ouest de l'Amérique, la race anglo-saxonne où notre civilisation a développé à un haut degré les senliments élevés, déchoit rapidement vers une barbarie relative ; elle adopte le code moral, et quelquefois^ les habitudes des sauvages ^ ».
On me permettra, je l'espère, de ne pas multiplier inutilement les témoignages, et si M.Spencer n'est peut-être qu'un «philosophe», je ne pense pas que Ton récuse l'autorité de M. Weismann ni celle du professeur Huxley. Ce sont bien là des «savants » ! Non seulement le progrès n'a rien de nécessaire et de continu, non seulement il ne va jamais sans quelque compensation, mais encore il n'est souvent que « retour en arrière ». Je me rappelle un
1. M. A. Weismann, Essais sur l'hérédité, traduction de M. Henry de Varigny, p. 381. Paris, Reinwald, 1892. C'est le début d'une conférence sur la Régression dans la nature.
2. Herbert Spencer, Principes de Biologie, traduction de M. Gazelles, t. I, p. 231. — Cf. Quatrefages, les Précurseurs de Darwin. Paris, Germcr-Baillière, 1870.
mot de M^^ de Staël : « Cette Révolution, — écrivait-elle, il y a bientôt cent ans, vers 1798, — peut à la longue éclairer une plus grande masse d'hommes, mais, pendant plusieurs années, la vulgarité du langage, des manières et des opinions doit faire rétrograder, à beaucoup d'égards, le goût et la raison. » Dira-t-on qu'elle ne parlait que de « littérature » ou de « philosophie » ? Mais depuis elle, et à mesure que l'événement s'éclairait à la lumière de ses conséquences, ai-je besoin de rappeler le langage de M. Emile Montégut ^, celui de Taine, ou celui de M. Paul Bourget?((Nous devrions... défaire l'œuvre meurtrière de la Révolution française. C'est le conseil qui, pour l'observateur impartial, se dégage de toutes les remarques faites sur les Etats-Unis... C'est pour avoir violemment coupé toute attache historique entre notre passé et notre présent que notre Révolution a si profondément tari les sources de la vitalité française. » Ainsi conclut Fauteur à' Outre-Mer. Et, à la vérité, comme je l'ai fait autrefois contre Taine lui-même ^, je défendrais volontiers contre M. Bourget la
1. Voyez dsLWs\i\, Revue des Deux Mondes an ibaonil^li: Où en est la Révolution française?
2. Voyez dans Histoire et Littérature, 3e série : Un récent historien de la Révolution.
Révolution et son œuvre. Mais, que tant d'observateurs, « partis de doctrines si différentes et avec des méthodes plus différentes encore », aient agité la question, c'est une preuve au moins qu'elle existe et qu'il y a lieu de nous la poser. Reculions-nous donc peut-être quand nous nous flattions d'avancer? En croyant faire ce que nous voulions, tendions-nous peutêtre où nous ne voulions pas? Le passé que nous abolissions valait-il mieux que le présent, et surtout que l'avenir dont nous nous croyons menacés ? C'est ce que les analogies de la doctrine évolutive nous permettaient tout à l'heure, et c'est maintenant ce qu'elles nous obligent de nous demander. Puisqu'un « progrès graduel vers la perfection est très loin de faire nécessairementpartie de la doctrine darwinienne)), et qu'on la déclare même « parfaitement compatible avec un recul graduel ^ )), la théorie du progrès, qui n'avait pas de base dans l'histoire, n'en a pas davantage dans l'histoire naturelle. Elle est en l'air, pour ainsi parler; et de l'imprudente confiance que nos pères avaient mise en elle, il ne nous reste plus qu'à réparer les désastreux effets.
Je ne veux parler, après cela, ni de la lenteur ni de l'instabilité du progrès, mais com-