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The Faith of our fathers, chap. xi, p

LE CATHOLICISME AUX ÉTATS-u:NiS 193

pratiques, des raisons convaincantes. Et, assurément, quand il le faut, les catholiques d'Amérique en savent trouver d'autres. Ils savent, eux aussi, manier, rapprocher, enchaîner les textes ; ils savent puiser au trésor commun de la tradition. Mais, s'ils préfèrent cependant ces moyens plus directs, j'oserai dire plus démocratiques, ils en ont leurs motifs, dont le principal est la facilité, qu'ils ont tout de suite aperçue, de pouvoir, sous la protection de l'infaillibilité, tourner leur attention et leur activité « vers d'autres objets et vers d'autres vertus ».

En effet, catholiques ou protestants, si les Américains ressemblent au portrait que nous en traçait tout à l'heure Mgr Keane, on croira sans peine qu'ils n'aiment guère à s'embarrasser de mélaphysique ou de théologie ; et, à cet égard, il n'y a rien de plus sommaire que les décrets du second concile plénier de Baltimore, celui de 1866, sur les hérésies que les Pères y ont condamnées, et qui sont: Ylndifférentisme ; \ Vnitarianisme de Ghanning et de Parker; VUiiiver salis me et le Transcendantalisme des disciples d'Emerson. Je ne dis rien des condamnations qu'ils ont également portées contre « l'abus du Magnétisme » et contre \q Spiritisme : elles relèveraient surtout delà

physiologie. Ou plutôt, j'ai tort de dire qu'il n'y a rien de plus sommaire : les décrets du troisième concile plénier, celui de 1884, le sont encore davantage, et conséquents avec eux-mêmes, les soixante-seize évoques qui les ont votés se sont bornés, sur l'article de la foi : Ds ftde catholica, à viser les décisions du concile du Vatican et les constitutions dogmatiques Dei filius, et Pastor œterniis.

Mais s'ils répugnent à enfoncer dans de cer taines questions, ou du moins à les traiter d'une autre manière que purement historique ; s'ils les considèrent en quelque sorte comme closes ; et sïls ne conçoivent pas l'intérêt qu'il pourrait y avoir à les agiter de nouveau, qui ne voit les raisons qu'ils ont eues d'applaudir à la proclamation de l'infaillibilité ponlifîcale, et le secours qu'ils en ont tiré ? On a feint de ne pas les comprendre, et, tout dernièrement, — au fort des controverses excitées jusqu'en Europe par la publication de la Vie du Père Heckei\ — on leur a demandé, avec une ironie mêlée d'indignation, ce que c'était que ces « autres objets », et ces « vertus nouvelles » qu'ils proposaient au catholicisme. Est-ce que par hasard ils estimaient qu'un homme nouveau lut né sur le sol d'Amérique? ou s'ils croyaient peut-être que l'Eglise eût jusqu'à

eux mal rempli sa lâche? Non! mais ils ont voulu dire que leur soumission au Saint-Siège étant absolue; que Rome étant toujours là pour les ramener dans la voie droite, s'ils s'en écartaient ; qu'une seule parole du Souverain Pontife suffisant, en toute matière, à définir la vérilé du dogme, ils pouvaient essayer d'approprier ou d'adapter le reste aux circonstances, aux hommes, et aux lieux. Les siècles précédents ont agi comme si la vérité catholique n'était pas encore « faite » ou du moins (c achevée )^ ; et, en un certain sens, elle ne l'était pas, puisqu'en cas de controverse, on disputait toujours de l'autorilé à laquelle il appartenait d'en fixer la définition. Au fond de toutes les grandes querelles, théologiques ou métaphysiques, — et nos gallicans ou nos jansénistes, sans remonter jusqu'au moyen âge, en pourraient servir de preuve, — il y avait toujours, de l'opinion du pape à la décision du « futur » concile, comme un appel respectueux et latent. On n'abdiquait jamais toute espérance de vaincre. Les questions étaient suspendues, ou interrompues pour un temps, elles n'étaient pas terminées... Mais précisément, c'est ce qu'il n'est plus aujourd'hui permis de dire, ni surtout de penser, quand on est catholique; et précisément aussi, c'est ce que les

catholiques d'Amérique ont admirablement compris, qu'en les rendant eux-mêmes tout entiers à leur temps, et en les libérant, pour ainsi parler, de toutes les contraintes, hors une seule, la proclamation d'un seul dogme fermait une époque de l'histoire du catholicisme, — et en ouvrait une autre.

G^est à ce point de vue qu'il nous faut également nous placer si nous ne voulons pas nous méprendre sur leur individualisme. Il n'y a guère aujourd'hui de mot, on le sait, sur le vrai sens duquel on ait plus de peine à s'entendre, même entre gens de bonne volonté, que ce mot d'Individualisme, si ce n'est celui de Socialisme, quoique d'ailleurs ils signifient le contraire l'un de l'autre, qu'on lésait inventés pour les opposer l'un à l'autre, et qu'on ne puisse éviter de choisir entre l'un et l'autre. Qu'y a-l-il cependant de dangereux dans l'individualisme? En principe, une seule chose, qui est que chacun de nous ne cède à la tentation de s'ériger non seulement en juge actuel, mais en loi souveraine de ses propres actes ; et une autre chose en pratique, ou en fait, qui est la tentation de subordonner, ou d'asservir les autres aux exigences de notre développement personnel. Si donc on n'applique l'effort de son individualisme qu'à se ren-

dre, comme les catholiques d'Amérique, plus digne d'une tâche dont Pobjet n'est essentiellement que de soutenir les fidèles ou de propager la foi, d'une part; et, d'autre part, si l'on consent que cène soit pas nous, mais une autorité extérieure qui décide, et une autorité sans appel, je n'oserais dire que le danger ail entièrement disparu, mais, a coup sûr, il est singulièrement atténué.

Car on concourt alors, tous ensemble, aune œuvre comnmne, et l'esprit de cette œuvre juge les actes de l'individu, quand encore il ne les dicte pas. Aussi le même homme a-t-il pu écrire : « L'action croissante du Saint-Esprit, jointe à une coopération plus active de la part de chaque fidèle, élèvera la part de la personnalité humaine à une intensité de force et de grandeur qui marquera une ère nouvelle dans Vhisioire de l'Eglise » ; et, presque dans la même page : « En cas d'obscurité concernant l'origine divine de tel ou tel mouvement de l'âme, on reconnaîtra le chrétien éclairé et sincère à la promptitude de son obéissance aux décisions de VÉglise.y> 11 n'y a pas non plus de contradiction, entre cesparolcsdeMgrlreland: « 11 y a eu des époques où l'Eglise, par une conséquence nécessaire du genre de guerre qu'elle subissait, a dû comprimer fortement r activité

indwiduelle » ; et celles-ci, qui sont également de lui : « Aujourd'hui plus n'est besoin de celte compression... et chaque soldat chrétien peut s'élancer à la bataille suwant Vimpulsion de r Esprit de vérité et de piété g ai souffle eu lui ^. » Mais par où se fait le dénouement, pour l'archevêque de Saint-Paul, comme pour le fondateur des Paulistes? Ils nous le disent assez clairement! Si l'on peut en sûrelé de conscience user de cette méthode nouvelle, ou plutôt renouvelée des grands saints et des fondateurs d'ordre, — car, un saint François d'Assise ou un saint Ignace de Loyola, qu'ont-ils ûiit autre chose que « s'élancer à la bataille suivant l'impulsion de l'Esprit qui soufflait en eux » ? — c'est que Ton sait, comme alors, mieux qu'alors peut-être, où est le guide, et le chef, et le mailre ; c'est que « l'autorilé de l'Eglise et de son chef suprême ne court plus le moindre risque d'être méconnue ou obscurcie » ; c'est que notre individualisme a enfin quelque part et son frein, et sa règle, et sa loi.

Au resie, et dans le temps que l'on disputait sur le mot, une occasion s'offrait de montrer

1. Je crois que j'ai oublié de dire que toutes les citalions que je faisais des discours de Mgr Ireland, sauf une seule, dont j'indiquerai plus loin la source, étaient tirées de la traduction qu'en a donnée l'abbé Félix Klein: l'Eglise et le Siècle^ 8® édition. Paris, V. Lecolfre, 1864.

quelle était la chose, et combien aisément cet individualisme, en Amérique, se renonce luimême dès qu'on lui en présente un motif légitime. Les Américains sont-ils une nation? La question semble impertinente, mais on la trouve souvent posée dans les journaux d'Amérique, ou du moins il n'y a pas longtemps qu'on l'}' trouvait encore. « La grande erreur de l'archcvêquelreland, disait-on couramment, ce sont ses idées sur l'Amérique, sur les Américains, sur l'Eglise américaine. L'Amérique n'est pas une nation, ni une race, ni un peuple, comme la France, l'Italie ou l'Allemagne. Le père de notre République a fait une fédération d'Etats qu'unit entre eux le lien d'une constitution et d'une autorité communes: il n'a point constitué de nation. Nous avons des concitoyens dans une République, mais nous n'avons point de nation \ w Ce qui laisait la gravité de ces paroles, c'est qu'elles étaient d'un journal catholique, et allemand ; et on sait quelle est la proportion de l'élément allemand parmi les catholiques d'Amérique. Le même journal, à quelque temps de là, parlant

1. Sur cette question, dans laquelle je crains bien qu'il ne soit difficile à un étranger de ne pas laisser échapper plus d'une erreur, je ne pense pas commettre d'indiscrétion endisajit que je m'autorise des conversations deMgrKeane.

d'un discours du cardinal Gibbons à Milwaukee, s'exprimait encore plus crûment : « Tous ces grands hommes nous assomment, disait-il, are dragooning us, — ^ je n'ai pas le texte allemand sous les 3^eux, — avec leur Américanisme. )) Et un évêque, précisant mieux encore sa pensée, disait à son tour : « Nous ne voulons pas d'église américaine, mais une Église catholique, apostolique et romaine en Amérique. )> L'origine du mouvement remontait à 1886, c'est-à-dire à l'époque où Mgr Ireland et Mgr Keane, arrivant à Rome pour y traiter de l'organisation de l'Université de Washington, avaient été « très surpris, veri/ muchsurprised )> d'y rencontrer un « délégué des évêques et des catholiques allemands d'Amérique ». Il était chargé d'obtenir de la Propagande ce que Mgr Keane et Mgr Ireland ont appelé, d'un mot assez heureux, « rétablissement en Amérique d'une Allemagne à demeure ». Les Allemands d'Allemagne, toujours attentifs, et toujours, jusque par delà les mers passionnément intéressés aux moindres progrès de leurs compatriotes, favorisèrentde leurmieux l'entreprise. Et trois ans plus tard, en 1890, un député allemand, M. Gahensly, président ou secrétaire général de VŒiwre de V Archange Saint-Raphaël, qui est une œuvre de protection des

émigrants allemands, demandait au Pape « des évêcjLies nationaux )> pour chacune des nationalités qui composaient le corps du catholicisme américain. Il parlait d' « évêques nationaux », et non plus seulement d'évêques allemands, parce qu'avec le concours de son gouvernement, il s'était assuré celui de l'Autriche et de l'Italie. L'une des grandes raisons qu'il alléguait à l'appui de sa demande, et qu'il croyait propre, parmi beaucoup d'autres, à émouvoir la sollicitude et l'attenlion du Saint- Père était celle-ci, qu'avec une autre organisation de l'Eglise catholique aux Etats-Unis^ — et il donnait des chiffres plus ou moins authentiques, — les fidèles, au lieu de 10 millions, auraient dû être 26 millions.

Si les catholiques d'Amérique ^ec/'^/e/i^ être 26 millions, je l'ignore. Mais, que ce morcellement de l'Eglise catholique d'Amérique en Eglises nationales, — irlandaise, allemande, anglaise, française, autrichienne, italienne^ polonaise et grecque, — dût servir les intérêts généraux du catholicisme aux Etats-Unis, le Saint-Père ne l'a pas pensé^ puisqu'il n'y a pas consenti. En tout cas, c'était le coup presque le plus sensible qu'on pût porter à l'Eglise d'Amérique, au lendemain même du jour où le troisième concile plénier de Baltimore sem-

blait en avoir achevé de fixer l'organisation. On l'avait longtemps accusée, nous l'avons dit, de ne pas être elle-même « nationale », et, comme ayant son centre à Rome, de ne pouvoir même jamais le devenir. La pétition des catholiques allemands venait donner un nouveau poids à cette accusation. Au sein de la république américaine, et précisément en tant que catholiques, les Allemands prétendaient garder et perpétuer, comme en pays conquis, non pas seulement leurs habitudes ou leurs mœurs, mais leur langue et leur nationalilé d'origine. On les voyait môme combattre avec violence tout ce que tentaient les « Américanistes » en laveur de l'œuvre nationale, s'il en lût une en Amérique, de la multiplication des sociétés de tempérance. D'autres questions encore, — qu'il serait long, et peutêtre imprudent, de vouloir ici débrouiller, comme la question des écoles, — se mêlaient à celle de la total abstinence. Si l'on était assez profondément séparé des protestants sur d'antres points, il semblait que les Allemands prissent un maladroit plaisir à s'en distinguer jusque sur les points où rien n'était plus facile et même plus « chrétien » que de s'entendre avec eux. Car pourquoi des catholiques n'observeraient-ils pas le dimanche aussi scrupu-

leusement que les méthodistes ou les presbytériens ? et quelle nécessité que des moines fabriquent des liqueurs ou vendent de la bière ? Mais les Allemands s'obstinaient ou plutôt s'entêtaient dans leurs revendications. On les aidait d'Europe. On faisait entrevoir le temps (( où les Allemands, les Italiens, les Slaves, — il y a dès à présent une importante colonie polonaise à Chicago, — formeraient des Etats distincts, soit en se séparant des Anglo-Américains, soit que ces derniers eussent euxmêmes été absorbés par les nouvelles nationalités. » Et, à la vérité, ce n'était plus de Rome ici qu'il s'agissait ! Mais il y a des confusions que l'on fait volontiers ; et, tandis que les autres communions s'assimilaient ou s' (( américanisaient », il restait qu'une importante fraction du catholicisme repoussait au contraire cette « nationalisation ».

L'émotion des vrais Américains fut naturellement très vive, et leur réponse très nette aux prétentions des Allemands. « Loin de nous, — disaient Mgr Ireland et Mgr Keane, dans un pressant Mémoire qu'ils opposaient, dès 1886, à celui du « représentant des catho- (( liquesallemands », — loin de nous d'exclure les Allemands de l'épiscopat américain, mais un caractère étranger dans l'Église, a foveign

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character in Chiirch^ sera toujours un danger pour la religion ; et nous ne voulons pas plus en Amérique d'un nationalisme allemand que d'un nationalisme français ou irlandais. » Ils disaient encore : « Toutes les concessions qu'obtiendront les Allemands, nous les verrons réclamées à leur lour par les Français, les Bohémiens, les Polonais... » Et ils concluaient: « Il est facile de déchaîner une tempête prochaine contre l'Eglise catholique aux Etats- Unis ; et même le moyen en est sûr ! il n'y a qu'à nous donner pour cela les apparences d'être le produit d^un nationalisme européen : to make lier appear as the product of a Euro^ pean nalionalisni. » On retrouve les mômes idées et le même accent dans un discours prononcé à Paris, au mois de juin 1892, par Mgr Ireland : « Si ce mémoire avait réussi — • c'est le Mémoire Cahensly, 1890, — le résultat eût été de rendre tout notre épiscopat suspect au gouvernement, qui l'eût regardé comme une légion d'étrangers campés sur le sol delà République. En Amérique, nous choisissons et nous voulons choisir nos évêques... n'importe la race^ mais nous ne voulons pas c^ue des étrangers nous les imposent. iNous reconnaissons l'autorité supérieure du chef suprême de l'Eglise, mais nous ne voulons pas que les

étrangers s'imaginent que nous sommes encore un pays du Congo, qu'on peut se partager à volonté ». A quelque point de vue que l'on se place, l'archevêque de Saint-Paul avait évidemment raison. Le temps de « camper » en Amérique est passé. On y habite, on y a « pris racine ». L'Amérique est une nation ; elle est une patrie ; et l'Église catholique ne peut qu'y être « américaine » comme elle est française en France, allemande en Allemagne, espagnole en Espagne. Aussi, tout récemment, au lendemain de la victoire de Santiago, le même archevêque de Saint-Paul, parlant à son peuple dans sa cathédrale de Saint-Paul, pouvait-il s'écrier : « Nous avons le droit de contempler avec quelque joie l'avenir qui s'ouvre devant l'Améririque, car nous sommes ses fils, et des fils qui ne le cèdent à personne en fidélité pour l'Amérique. Dans la présente guerre, ni sur terre ni sur mer il ne s'est livré une bataille oi^i nos soldats et nos marins catholiques n'aient exposé leur vie pour la défense de l'Amérique. Et, dans la plupart de nos États, les statistiques démontrent qu'à proportion de leur nombre, les catholiques ont fourni plus que leur contingent pour la défense de l'Amérique K » C'est

1. Ce très beau Discours, prononcé dans la catliédrrile de Saint-Paul, a été traduit par Mme Ja comtesse Parra-

qu'en effel ni la sincérité des convictions religieuses n'a jamais nui à l'ardeur du patriotisme, ni l'ardeur du patriotisme à la sincérité des convictions religieuses. Mais, si telle est la leçon de l'histoire, combien l'application n'en est-elle pas plus évidente qu'ailleurs là où, comme en Amérique, la force de l'Eglise est d'abord dans son groupement ? et voit-on ici comment la nécessité de ce groupement, les exigences de Pœuvre commune, et enfin le mélange même du sentiment religieux avec le sentiment patriotique, ont travaillé tous ensemble à tempérer ce qu'il pouvait y avoir d'excessif dans l'individualisme de quelques catholiques américains ? « La vie typique — disait le P. Hecker en son style qui n'a pas toujours toute la précision qu'on voudrait, — nous montre l'alliance possible entre l'individualité et la vie de communauté. »

Rajoutait : « C'est l'idéal des États-Unis dans l'ordre politique ; » et ce trait achève de caractériser (( l'américanisme, » tel que le définissait l'année dernière, au Congrès catholique de Fribourg, Mgr O'Gonnell, l'ancien recteur du collège américain de Rome ^. A la vérité,

vicino di Revel, dans la Rassegna Nazionale^ du 1^^ septembre 1898.

- 1. Voyez la brochure intitulée : Une idée nouvelle dans la

je ne sais si les analogies sont aussi nombreuses entre le catholicisme et la Constitution des Etats-Unis, les rapports aussi saisissants, ou les affinités aussi « providentielles », que le semblent croire quelques Américains. Il y aurait beaucoup à parler sur ce point ! Ce qu'il y a toutefois de certain, c'est que, dans un pays tel que l'AméiIdue, aussi neuf et aussi vaste, où la lerre est à peine enclore appropriée ; où, du mélange de tant de races et de conditions, le peuple américain commence à peine à se dégager; et enfin, dans un pays dont les traditions historiques ne remontent guère au delà de cent cinquante ans, les éléments essentiels de l'idée de patrie ne pouvaient guère se grouper, se concréter en quelque sorte, et s'ordonner qu'autour de la Constitution. La Constitution des États-Unis, voilà non seulement le lien fédéral, mais ce que l'on pourrait appeler le lien mystique de la patrie américaine, et même en Amérique, je ne crois pas que personne l'ait vu plus nettement que l'Église catholique. « Les hommes, a-t-on dit, se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui lésa portés et nourris élant vivants les recevra en son

Vie du P. Hecker, présentée par Mgr D. J. O'Connell au Congrès calholique international de Fribourg, 1897.

sein quand ils seront morts » ; el les Américains l'éprouveront un jour! Mais, en attendant, ce que ce mystérieux amour de la terre natale est pour nous, le respect idéal de la loi l'est pour eux, et pour eux la Loi, — je copie les termes mêmes de la Déclaration d'Indépendance, — c'est l'expression des droits inaliénables que « riiomme a reçus de son Créateur. :.) Quelles raisons les catholiques d'Amérique auraient-ils de repousser cette formule ? Ils voient dans leur Constitution « l'affirmation solennelle de la dignité que le Créateur a conférée à sa créature; » c'est à l'ombre de cette Constitution que leur Église a pu si promptement grandir ; c'est en se montrant eux-mêmes les plus scrupuleux observateurs de cette Constitution qu'ils ont triomphé des préjugés de leurs compatriotes. Comment n'attendraient-ils pas de cette politique autant de fruits dans l'avenir qu'ils en ont déjà recueillis dans le passé ! et qu'y a-t-il là qui ressemble à cet ancien (c libéralisme », dont: le premier article était précisément l'entière séparation du domaine de l'homme et de celui de Dieu?

Et ils n'avaient pas non plus de raisons de repousser ce qu'il peut y avoir de « démocratique » dans la Constitution ou dans les mœurs de leur pays, si, de tous les titres que son his-

toire lui a mérilés, l'Eglise, comme l'a dit le cardinal Gibbons, n'en a pas de plus glorieux que celui à' amie du peuple. On n'a pas oublié la généreuse intervention du cardinal Gibbons dans FalTaire des Chevaliers du travail^ et comment, — soutenu dans cette intervention par « soixante-dix » évêques d'Amérique sur « soixante-seize » qu'il y en avait alors, — il a réussi à écarter d'une associalion d'ouvriers l'excommunication dont elle était menacée. Ici encore, son langage était ensemble d'uncalhoique et d'un Américain : d'un Américain, quand il disait, que « les grandes questions de l'avenir ne seraient plus des questions de guerre, de commerce ou de finances, mais des questions sociales, concernant l'amélioration du sort des grandes multitudes populaires, et, en particulier, des classes ouvrières » ; et son langage était d un catholique, lorsqu'il ajoutait : « qu'il était d'une importance capitale pour l'Église de se rangerconstamment et avec fermeté du côté de l'humanité et de la justice à l'égard des masses qui composent la famille humaine )).

Sera-t-il inopportun de rappeler que, dansle même temps et à l'occasion des mêmes Chevaliers du travail^ un autre prince de l'Eglise et un autre Anglo-Saxon, le cardinal iManning,

s'exprimait dans les mêmes termes : a Le Saiat-Siège doit désormais correspondre avec le peuple, écrivait-il, ou au moins avec des évéques en rapports constants, directs et personnels avec le peuple... A aucune époque, l'épiscopat n'a été aussi affranchi du pouvoir civil, aussi solidaire du Saint-Siège et aussi uni qu'à présent. Recoiiiiaitre ce fait évident et s'en servir^ c'est une force. » On ne saurait assurément mieux dire. Pour être « démocratique » et « populaire )) l'Eglise catholique n'a qu'à se souvenir de ses origines ; que pendant plus de cent ans, — oui, Voltaire a eu raison de le dire, et nous, il ne faut pas nous lasser de le redire — ses catacombes n'ont été fréquentées que « par la plus vile canaille », des esclaves, de petites gens, de ceux à qui l'on est souvent si dur dans les sociétés anglo-saxonnes; elle n'a qu'à se souvenir de ses saints, reines et rois, princes et princesses, mais peuple aussi, saints de la boutique et saints du comptoir, saints de l'atelier, saints du travail ; — et précisément, en Amérique, c'est ce qu'elle n'a jamais oublié ^

1. Voyez à ce sujet, dans la Vie du Pèfe ffecker^'p. xxxii, de la préface, un curieux fragment de sermon sur Saint Joseph, coflasidéré comme patron de «ceux qui travaillent de leurs mains.

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Nous ajouterons qu'aucune autre Eglise n'a mieux su où s'arrêtait son rôle. Car, les revendications des Chevaliers du travail étaient-elles toutes justifiées ? Le cardinal Gibbons et les évêques d'Amérique ne s'en sont pas portés garants à Rome et dans l'univers catholique; et ce n'est pas môme ainsi qu'ils ont posé la question, lis ont seulement constaté «qu'on ne pouvait nier que, pour atteindre un but quelconque, l'association des multitudes intéressées soit le moyen le plus efficace^, et un moyeu tout à fait naturel et justes. . Avec leur sens pratique et leur connaissance en quelque sorte personnelle des questions ouvrières, — celui qui fut le Père Hecker avait commencé par être ouvrier boulanger, — ils ont fait observer qu'une association comme celle des Chevaliers du travail^ n'étant qu'une « forme transitoire de l'organisatio» ouvrière », il n'y avait pas urgence à la frapper d'une condamnation qui semblerait atteindre le principe de cette organisation même. Etie grand argument enfin que faisait valoir le cardinal Gibbons était celui-ci que « le peuple américain regardant avec une entière confiance le progrès de lalutte sociale )), la prudence et la dignité même de l'Église exigeaient « qu'on n'ofPrît pas à l'Amérique une protection ecclésiastique qu'elle ne deman-

dait pas et dont elle ne croyait pas avoir besoin ^ ». Ces derniers mots définissent admi rabiement l'attitude que l'Église d'Amérique entend garder. Libre de tout autre lien que cehii de ses croyances, elle laisse à ses membres toute la liberté que permettent ces croyances, et, dans quelque question que ce soit, on ne la voit intervenir qu'au nom de ces croyances, pour en assurer le respect et en sauvegarder l'intégrité. En d'autres termes, un peu familiers, mais d'autant plus expressifs, ellene se mêle, comme Église, que de ce qui la regarde ; et, supposé qu'elle se trompe sur ce qui la regarde, elle s'en remet de le décider à la sagesse du chef des fidèles. C'est ainsi que sa tendance au socialisme a trouvé dans sa foi les limites que déjà son individualisme y avait rencontrées ; et de môme que, de son individualisme, il ne lui était demeuré qu'un peu plus d'indépendance, d'activité, de hardiesse, pareillement, de son socialisme, il ne lui est resté que d'être une Église vraiment populaire. Lui est-il défendu de se croire quelquefois, à ce double titre, l'initiatrice d'une époque nouvelle ?

Elle le croit, en effet ; et, de plus d'un côté,

1. Le Mémoii^e du cardinal Gibbons a été publié dans l'Association catholique des 13 mai et J5 juin 1887.

avec des intentions différentes, où parfois se môle quelque aigreur, c'est bien un peu ce qu'on lui reproche, de vouloir aller trop vite, et sinon d'être trop « moderne », mais du moins de vouloir prématurément ériger des praliques locales et particulières en maximes de l'Eglise universelle, ce Nous autres, Américains, — écrivait récemment Mgr Keane, — nous croyons, dans la simplicité de notre cœur, que nous ne saurions trop étroitement sympathiser avec les idées du siècle où la Providence nous a fait naître... Mais les Européens, eux, partent de ce principe que les idées du siècle sont essentiellement vollairiennes, impies, antichrétiennes. Et nous avons beau dire qu'en Amérique il n'en est rien ; que les idées antichrétiennes, impies, voltairiennes n'entrent pour rien dans la composition de l'esprit américain ; que nous sommes aussi éloignés de toute propagande antichrétienne que des horreurs de la Révolution française, il n'importe ! et pour toute réponse nous n'obtenons qu'un sourire d'incrédulilé. )> Gela ne viendrait-il pas, Monseigneur, de ce qu'en Europe, les idées ne sont pas tout à fait purgées du vice qu'elles tiennent, les unes de leur origine, et les autres de la nature des applications qu'on en a faites ? Il n'y a rien de plus facile à un Améiicain que

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d'oublier ou d'ignorer comment Voltaire a entendu « la liberté )), par exemple, et Robespierre « la fraternité » ; mais nous, en Europe, nous ne le pouvons pas 1 Les Américains sont les fils de leur temps: beaucoup d'entre nous, en Europe, et non des moindres, ni des pires, n'en sont que les victimes. Nous ne pouvons pas anéantir ce qui a été, ni libérer entièrement le présent de l'hypothèque du passé. Et si de certaines questions, qui sont chez nous alourdies, embarrassées, obscurcies d'histoire se posent en Amérique à « l'état de neuf », pour ainsi parler, nous en félicitons de grand cœur l'Amérique, — en l'enviant un peu, — mais nous ne pouvons, nous, pour les mieux résoudre, commencer par les mutiler en les détachant de leurs antécédents ; et nous le pourrions que personne sans doute, pas môme l'Eglise, n'y gagnerait rien. C'est ce qu'il était indispensable de dire avant d'en venir aux leçons que nous pouvons tirer, qu'il faut que nous tirions du prodigieux développement du catholicisme aux Etats Unis. Par cela seul qu'elle est dégagée de toute contrainte, l'Église catholique aux Etats-Unis est encore, est toujours une Eglise de « missionnaires ». « En avant, telle est sa devise ! a écrit le cardinal Gibbons, her motto is

LE CATHOLICISME AUX ÊTATS-UîhIS 215

oluvarci ^ ». Non moins attentive qu'en Europe à garder et à cultiver ce qu'elle possède, elle veut encore en Amérique étendre ses frontières et acquérir de nouveaux domaines. S'il n^ a pas d'ambition plus g-énéreuse et plus noble, on a vu qu'il n'y en avait pas, depuis cent ans, de mieux récompensée. On n'y saurait trop applaudir, ni trop l'encourager! Mais si les moyens qui se sont trouvés bons en Amérique le sont ailleurs, ou s'ils le seront toujours et partout, c'est une autre question, très différente, et il y faut regarder de plus près.

Que penserons-nous donc, par exemple, de la participation de l'Église catholique des Etats- Unis, en 1B93, au CongTès des religions de Chicago ? Depuis son intervention dans l'affaire des Chevaliers du travail, aucun des actes qu'elle ait accomplis en commun ou en corps, n'a eu plus de retentissement en Europe ; et n'y a d'ailleurs été plus diversement, ni plus faussement interprété. Car, avons-nous pu vraiment croire que, de la confrontation de

1. Voyez, l'Ambassadeur du Christ , traduction française de l'abbé André, ch. xxvii. Paris, Lethielleux,l897.

toutes les religions ensemble, y compris le catholicisme, les évêques d'Amérique se fussent proposé d'extraire, par des procédés analogues à ceux d'Ernest Renan, ce que Ton pourrait appeler la religion minimum ? Nous aurions dû réfléchir, en tout cas, qu'il n'était pas besoin pour cela d'êlre catholique, ni même chrétien, mais seulement philosophe, et philosophe à la manière de Jules Simon ou de Victor Cousin !

Les évéques d'Amérique ne se sont pas proposé davantage de chercher entre le catholicisme et le protestantisme « un terrain de conciliation » : premièrement, parce qu'ils considèrent — je cite ici les propres paroles de Mgr Ireland, — que, «comme système religieux, le protestantisme est dans un état de dissolution irrémédiable, dénué de toute valeur comme puissance doctrinale ou morale » ; et, en second lieu, parce qu'ils savent bien que ce « terrain » n'existe pas. Ce qui était vrai du temps de Bossuet, qu'entre le catholicisme et le protestantisme, il n'y a qu'une question, est encore plus vrai de nos jours : (î'est la question de l'Eglise ; et elle ne comporte que deux solutions, la négative ou l'affirmalive.

L'intention des évéques d'Amérique n'a

pas élé non plus de soumettre ou d'exposer leur Église aux jugements contradicloires des auires « religions », et bien moins encore, comme s'ils n'eussent cru posséder qu'une vérilé imparfaite ou parcellaire, d'en demander le complément aux représenlants des vieux cultes asiatiques, le bouddhisme ou le parsisme. Ce sont là romans ou songeries de mystagogues ! Mais, catholiqut^s ou protestants, juifs ou musulmans, bouddhistes ou parsis, philosophes, libres penseurs, |)uisque nous vivons de la même vie civile; puisque nous échangeons tous les jours des propos de morale ou de philanthropie ; puisque tous ensemble, utilement et toléramment, nous pouvons travailler, et nous travaillons en effet, à des œuvres communes de charité, de bienfaisance, d'humanité, c'est pour témoigner de leur bonne volonté que les évoques d'Amérique ont pris leur part d'un Congrès, où, à vrai dire, et en dépit de son nom, ce n'était pas du tout des religions qui se rencontraieni, ni surlout qui s'allVontaient, mais « des hommes religieux )) qui s'assemblaient pour « causer» de morale et de [)hiIosophie religieuse.

Le cardinal Gibbons l'a dit expressément, dans sa réponse aux adresses de bienvenue des organisateurs du Congrès, M. C. Booney

et le pasteur Barrows : a Mesdames et Messieurs, — c'était le début de son discours, — votre honorable président vient de vous dire que si je n'avais consulté que le soin de ma santé, je devrais être ce matin dans mon lit ; mais puisqu'on avait annoncé que je répondrais aux adresses de bienvenue, je n'ai pas voulu faire défaut de ma personne au rendez-vous, ni laisser échappper l'occasion de vous montrer tout l'intérêt que je prends à votre grande entreprise.

(X Je manquerais à mon devoir de ministre de Î^Eglise catholique si je ne vous disais avant tout combien mon désir serait vif de présenter les titres — daims — de l'Eglise catholique au respect, et, si c'était possible, à Facceptatîon de tout ce qu'il j a parmi vous d'auditeurs de bonne volonté. Mais je me contenterai de les proposer au tribunal de votre conscience et de votre raison. Je sais que je possède en ma foi un trésor au prix duquel tous les trésors de la terre n'ont rien que de méprisable, are but dross, et bien loin de vouloir le garder pour moi seul, je ne demanderais qu'à le partager avec d'autres, et d'autant qu'en les enrichissant je ne m'appauvrirais pas. Mais si nous ne pouvons nous accorder sur les matières de foi, ainsi que vient de le dire l'archevêque de

Chicago, je rends grâces à Dieu cjii'il y ait du moins un terrain sur lequel nous pouvons tous nous rencontrer ou nous entendre : c'est celui de la charité, de l'humanité et de la bienfaisance. It is tJte plalfonn of charity, of humanity and of benevolence L »

Il était difficile, on le voit, d'écarter plus habilement et plus fortement, d'un Congrès des religions^ toute idée de controverse et même toute question proprement religieuse.

Les évêques d'Amérique ont-ils eu d'autres raisons encore de prendre part au Congrès des religions? Savaient-ils, peut-être, quand ils ont accepté l'invitation des organisateurs du Congrès, que le sultan, comme chef de l'islamisme ; que M. Pobedonostsefî, le procureur général du Saint-Synode, au nom de l'Eglise orthodoxe; que l'archevêque de Cantorbéry, au nom de l'Eglise anglicane ; qu'une des Églises presbytériennes elle-même de Chicago, la propre Église du pasteur Barrows, que ie synode général des Eglises presbytériennes d'Amérique, y avaient répondu par une fin de nonrecevoir-? et ont-ils cédé à la tentation de se

1. The Parliavient of Religions and Religions Congresses at the World s Colnnihian Exjjosiiion, p. 45, 46. Chicago

et New-York, Tennyson, Neely 1894.

2. Voyez G. Bonet-Maury, le Congrès des Religions à Chicago en i893. Paris, Hachelte, 1895.

montrer plus libéraux que ceux qui les accusent volontiers d' «inlolcrance » et de « fanatisme ? » Ou bien encore, ont-ils voulu donner une preuve de l'intérêt que l'Église catholique des Etats-Unis, comme telle, prenait à l'œuvre américaine et « nationale» de l'Exposition de Chicago? Mais ils obéissaient pluiôt au sentiment qu'un autre Anglo-Saxon, celui qui fut le cardinal Newman, — dans un sermon intitulé Prospects of the Catholic Mission er, — a si « bien exprimé : « Si nous ne réussissons pas ï auprès des hommes instruits, nous réussirons auprès des ignorants; si nous ne parvenons pas à convaincre les hommes sérieux et respectables, nous convaincrons les hommes insouciants et légers; si nous ne convertissons pas ceux qui se trouvent près de l'Eglise, nous convertirons ceux qui en sont éloignés ^. » Et, sur la Coi de ces paroles ardentes, s'ils ont cru que leur seule présence dissiperait plus d'un préjugé ; qu'il était bon de montrer au peuple américain que le catholicisme ne consistait pas uniquement dans sa théologie, ou dans son mysticisme, ou dans ses pratiques de piété;

1. Newman, Discourses addressed to mixed Congrégations, tiaduils en français sous le tilre de Conférences adressées aux l-rotesiants et aux Catholiques. Paris, Saguier el Bray, lb53.

qu'il n'était pas incapable enfin des obligations de la vie commune, peut-être n'y ont-ils pas complètement échoué. Tourmentés, eux aussi, comme tant d'àmes généreuses, par le rêve de la ce réunion », et voyant dans le Congrès des religions un moyen d'en hâler ou d'en préparer la réalisation, ils l'ont saisi. Et il semble bien que, dans cet éparpillement de sectes qui fait la grande faiblesse du proleslantisme — et dont le protestantisme lui-même tantôt se lamente et tantôt se moque, — ils ne se soient pas trompés en essayant de manifester aux yeux du monde américain la forte et harmonieuse unité de l'Eglise catholique.

Que si cependant, même en Amérique, le mo^^en a paru dangereux, el, si l'on a pu, d'une manière générale, faire un grief aux organisateurs du Congrès d'avoir « mis sous le boisseau la lumière de l'Evangile w, on n'en renouvellera sans doute pas l'expérience. Il y a des choses qui ne se font pas deux fois et dont la signification même s'userait à se répéter. A plus forte raison, si jamais un nouveau Congrès des religions se rassemble, ne sera-ce pas en Europe, ou du moins l'Église catholique n'y participera-t-elle pas. Ni en Italie, ni en Allemagne, ni en France les conditions locales du catholicisme ne sont ce qu'elles sont en Amé-

222 , QUESTIONS s ACTUELLES

rique, aux Etals-Unis, ou, pour mieux dire peut-être, ce qu'elles y élaient il y a six ans seulement- Les Américains eux-mêmes le reconnaissent fianchement. En France, notamment, un Congrès des religions serait le triomphe du vollairianisme, je veux dire que le fait , seul d'y participer serait pour toute Eglise :: l'abandon de son dogme et la reconnaissance du principe de la « morale indépendante ». Elle laisserait à la porte, en entrant, tout ce qui l'ait d'elle une Eglise 1 Et c'est pourquoi nous regrettons que, de toutes les manifestations de l'américanisme, il n'y en ait aucune qui ait plus frappé les esprits en Europe que la participation des catholiques des Etats-Unis au congrès de Chicago. Ce sont d'autres exemples que nous avons à recevoir de l'Amérique, d'autres leçons, moins particulières, d'un hien autre intérêt, et, si je ne me trompe, d'une bien au Ire portée.

ce Jusqu'ici, disait naguère Mgr Ireland, lorsque je venais en Europe, je m'entendais qualifier d'évêque tant soit peu dangereux, parce que j'étais un évêque démocrate, un évêque républicain ; on me prenait presque pour un hérétique. On me disait : Peut-être ces idées vont bien là-bas, parce que les Américains ne sont pas encore bien civilisés. Cette fois-ci, en

LE CATHOLICISME AUX ÉTAÏS-U^'IS 22 ci

arrivant à Rome, j'entends dire du sommet du Vatican : « De toutes les formes de gouvernemenr que l'Eglise a reconnues et dont elle a fait l'essai, elle ne saurait dire jusqu'ici celle dont elle a reçu le plus de mal ou le plus de bien. Maintenant elle fera l'essai sérieux de la forme républicaine. » Et moi, comme Américain, je lui dis : « Vous réussirez ». Ces paroles, assurément, ne sauraient étonner aucun catholique et elles sont conformes à l'enseignement constant de 1 Eglise. Dieu ne fait point acception de personnes, et il prend en sa protection tous les gouvernements légitimes « en quelque forme qu'ils soient établis )). C'est ce que le pape Léon XIIl, avec autant de clarté que de force, a pris soin de rappeler en plusieurs occasions mémorables. Le catholicisme, en soi, n'a rien d'incompatible même avec la démocratie : Patet ex Apostolicde Sedis actis catholicam Ecclesuim nihil iii sua constitutione et doctriiiis habere quod ah aliqua abhorreat veU publicœ forma^. Mais, en France même, on ne peut pas dire que l'expérience en eût été faite ; on n'avait pas vu dans l'histoire de grande république ni surtout de grande démocratie catholique; aucun évêque n'avait mis ni pu

1. Lettre à Vévêque de Saint-Flour, da 28 novembre 1890. Voyez aussi i'Encjcliqwe Libertas, du 20 juin 1888.

mettre dans son langage à ce sujet ce c\ue l'archevê(jne de Saint-Paul a mis dans le sien d'accent personnel; et c'est le point sur le(|uel il convient d'insister.

Ni le catholicisme n'a rien à craindre de la liberté, ni la liberté du catholicisme, voilà ce que l'expérience américaine a pr(Mjvé. S<»us le régime de la liberté, en pj^ys prolesiant, sur le sol où le puritanisme semblait avoir établi son empire, dans les Etats déserts du Wyoïninget de ridaho, comme dans les Etats populeux de New-York et du Massachusetts, dans les campagnes comme dans les villes, si tl'autres confessions ont fait autant de progrès (|ue le catholicisme, aucune n'en a fait davantage. Les catholiques ne sont qu'une trentaine de mille dans rOrcgon : c'est que la population n'y dépasse guère 300000 âmes ; mais le Massachusetts compte environ 2500000 h ibitants, et les catholiques, au nombre de 800 000, en forment donc le tiers. Ils n'ont point demandé de privilèges ; on ne les a point aidés ni soutenus. Ils n'ont eu à faire aucune concession ; et, i sous des cieux nouveaux, s'ils ont senti surgir et s'agiter en eux des énergies nouvelles, ils ne les ont exercées aux dépens ni de la rigueur du dogme, ni de la sévérité de la di-cipline, ni du respect de la hiérarchie. Il ne s'est pas

non plus élevé de conflits ni de difficultés graves entre eux et le pouvoir civil. Ils ont trouvé, dans la loi politique, tout ce qu'il leur fallait de liberté pourélever leurs églises, instituer leurs « congrégations », pratiquer leur culte et propager leur foi. L'Etat, de son côté, n'a pas eu à se plaindre, ou plutôt, il n'a pas eu seulement à se soucier d'eux comme catholiques. On n'a point d'aillejirs prouvé qu'ilsfussent de moins bons citoyens que les méthodistes ou les presbytériens. Dans leurs écoles et dans leurs séminaires, leurs conciles ont tenu la main à ce qu'on enseignât l'amour de la patrie : Studiose quoque tradeiida erit historia tum sacra tiim profana^ et prsesevtim historia palvla, qiio fiât ut in aluni norum animis Patrim anior bono civi conveniens foveatur^. Et on ne veut point ici faire de comparaisons, parce qu'on n'en a point les éléments, mais il ne semble pas qu'aucune autre forme du christianisme se soit liiialement mieux accommodée de ce qu'il y a de plus populaire dans la démocratie des Elals-Uiiis.

Ajoutez que l'expérience a été coinj)lète. Ce que l'on a pu reprocher quelquefois au catholicisme en Europe, d'avoir inféodé sa fortune à de certains partis politiques, ou de s'être

1. Concilii plenarii tertii, etc., p. 77. De puerorum semiiiariis.

226 QUESTIOÎS'S ACTUELLES

constitué lui-même en « parti )>, c'est ce qu'on n'a pas pu lui reprocher en Amérique. On n'a pas pu lui reprocher qu'il voulût restaurer un régime tombé ou un état de choses aboli. On n'a pas pu prétendre qu'il n'usât du nom de la liberté que comme d'un prétexte, ni le faire croire même à ses adversaires. C'est de son fond €{u'il s'est développé. S'il s'est montré (( libéral )) dans son développement et a démocratique », il a fallu convenir que ce n'était point occasionnellement, mais sans doute parce qu'il y avait dans son principe même des affinités électives pour 1' « état populaire ». « Nous aimons à penser, à tort ou à raison, disait encore Mgr Ireland, que nous sommes aujourd'hui dans le monde les apôtres de la démocratie, et nous ne nous refusons pas à l'honneur de croire que notre ardeur nouvelle rayonne au delà de l'Atlantique, et passe quelquefois jusqu'à la vieille Europe. » Il parlait là comme Américain, mais il parlait aussi Comme catholique lorsqu'il ajoutait : a Un ministre protestant disait que, dans ces dernières années, si le nombre des catholiques n'avait pas augmenté d'une manière surprenante, leur influence politique et sociale se développait d'une manière remarquable. »

Et, loyale et complète, l'expérience, enfin, a

été décisive. Car les circonstances ont plutôt été défavorables, et, sans reparler des défiances que le catholicisme a longtemps excitées, même aux Etats-Unis, je ne sais à ce propos si Ton n'a pas quelque peu exagéré ce qu'il devrait d'accroissement à la seule et brutale accession du nombre. Par exemple, il y a plusde sept millions d'hommes de couleur aux Etats-Unis, nègres, mulâtres ou quarterons ; et, de ce nombre, il n'y en a pas 250 000 qui soient catholiques. En revanche, il y en a plus de 1 200 000 sur 4 millions de baptistes, et au moins autant de méthodistes, sur un peu plusde 5 millions ; et le méthodisme avec le baptîsme sont, après le catholicisme, les deux confessions les plus nombreuses des États- Unis ^ Je constate encore que si, de 1881 à 1890, il s'est établi aux États-Unis 655 000 immigrés d'Irlande, il s'y est fixé, d'autre part, 650 000 Anglais et 150 000 Écossais, lesquels, sans doute ont amené peu de recrues au catholicisme. Dans la période précédente, de 1871 à 1880, les chiffres avaient été de 440 000 Anglais et 89 000 Écossais, contre 445 000 Irlandais. D'un autre côté, s'il faut compter, de 1871 à 1890, 820 000 immigrés canadiens et

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