‹ Questions administratives et financièresChapitre 18 sur 21 · A M. ÉMILE DE GIRARDIN · texte numérisé non relu

A M. ÉMILE DE GIRARDIN

15 décembre 184S.

Monsieur ,

« J'ai toujours pensé avec vous que rien ne devait c( être négligé pour la grandeur et la prospérité d'un « pays qui doit occuper toutes . nos pensées ; et les « événements politiques, même les plus graves, ne « doivent pas nous détourner de rechercher toutes les « améliorations possibles dans les diverses branches « de l’administration.

«J’ai lu avec la plus sérieuse attention vos ré- « flexions si judicieuses sur l’amélioration du système « des postes ; ces pensées, je les ai eues depuis long- « temps ; et plusieurs fois même j’en ai écrit à M. le « directeur général des postes.

« Je me permettrai seulement de vous faire re- « marquer que vous traitez avec un peu de sévérité « MM. les maîtres de poste, auxquels on doit au moins « savoir gré de leurs efforts et de leurs sacrifices.

« Le but que vous vous proposez me paraît d’une

a véritable utilité, mais rien ne doit être négligé pour « Talteindre.

« Si en France on voyage moins en poste que dans « les autres pays, c'est, en effet, que les frais de trans- « ports sont trop élevés; et je suis convaincu que s’il « en était autrement, les maîtres de poste y gagnea raient sensiblement.

« Vous obviez à cet inconvénient, surtout en admet* « tant aussi que l'on supprime le troisième cheval a imposé dans tant de localités et jamais attelé.

a Vous proposez que toutes les voitures soient « menées par un cocher. Il faudrait, je crois, ajouter, a pour la sûreté des voyageurs, que tous les chevaux «sans exception eussent un mors dans la bouche, et « non pas seulement un simple billot, qui rend impos* « sible de les retenir et môme de les diriger sûrement.

« Le même mode employé pour les diligences obvie- « rait à des accidents qui se renouvellent sans cesse. « En effet, comment un seul homme peut-il conduire « sûrement 4, 5, et même 6 chevaux, lorsqu’il n’a en « mains aucune force pour les maintenir.

« Tous les voyageurs en poste devraient de plus « être engagés à remplacer l’enrayure par une légère « machine pareille à celle des diligences ; car les meil- « leurs chevaux, écrasés par le service des malles^ a perdent l'habitude de retenir.

« Pour accélérer la promptitude des relais, des cro* « chets devraient être placés à l’avant-train des voi- « tures, ce qui est facile, ainsi qu’à la volée pour les « chevaux de devant, atin que les harnais de la malle* a poste puissent servir indistinctement.

a Par là, mille retards et incoDvénieots seraient évi- « tés. Je viens de faire cette épreuve, qui m’a parfai- ' « tement réussi, dans un voyage de 7 à 800 lieues.

« Le domestique placé à côté du cocher aurait le « grave inconvénient de trop. charger la voiture sur le « devant, et d’empêcher les voyageurs de voir le « pays. — Dans mon opinion, on ne peut donc y « songer ; et d'ailleurs les inconvénients que je vous « signale seraient les mêmes pour le postillon que « pour le cocher.

« Je crois aussi que l’habillement uniforme et sim- « pie des postillons ou cochers devrait être ordonné,

« et la propreté des relais sévèrement surveillée.

a J’espère que vous me pardonnerez ces quelques « réflexions que je vous soumets, et qui peuvent avoir « quelque valeur de la jiart du fils d’un ancien direc- « teur général des postes, qui recherche dans tous ses « voyages ce qui peut être utile à un pays qui absorbe « toutes ses pensées comme tous ses sentiments. 0

LAROCHEFOVCAtLT^ DUC DE DoUDEAUVlLLË.

tl y a dans la lettre qu’on vient de lire, un teproche et une. objection que nous ne saurions accepter.

Le reproche, c’est celui d’avoir traité avec un excès de sévérité MM. les maîtres de poste, de ne leur avoir pas tenu compte de leurs efforts et de leurs sacrifices» Avôns-nous donc rien exagéré, nous sommes-nous plaint d’imperfections ou d’abus qui n’existassent pas et dont M. Dailly lui-même, avant nous, n'eût fait Ta-

veu? ' De quels efforts, de quels sacrifices parle>t-oh ? Quels 8ont*ils? Le service des relais est-il mieux lait et coûte-t-il moins qu'au temps où Lazare Patin affermait pour cinq années, moyennant la somme de \ ,200,000 fr. par an, l'exploitation des postes et messageries de la France entière ? Voyage-t-on plus vite et plus sûrement eu égard à l'amélioration de nos routes ? Le tarif qui porte la date du 49 frimaire an xu " n'cst-ü pas resté invariablement le même depuis le 9 décembre 1798?

Oui, nous le reconnaissons; de grands sacrifices; dont il ne leur a pas été tenu un juste compte, ont été imposés aux maîtres de poste chargés de pourvoir au service des malles; mais d'abord ceux-ci, relativement aux autres maîtres de poste du royaume, ne forment qu'une minorité dans la proportion de 1 sur 5; et ensuite qu'a de commun le relayage de^malles avec le relayage des voitures de particuliers voyageant en poste, seul point dont nous avons déclaré que nous voulions nous occuper pour le moment ?

Sans doute, lorsqu’il s’agit de voyager, la vitesse est un avantage qu’il faut prendre en grande considération ; mais cet avantage n’est pas le seul qu’on doive rechercher, et là où M. le directeur des postes l’a obtenu par exception, on peut adresser à M. Conte le reproche de lui avoir tout sacrifié et de n’en avoir fait profiler que ses malles-postes exclusivement.

- Ceux qui voyagent • dans leur voiture, loin d'avoir H se louer de son administration, n’ont au contraire qu’à s’en plaindre. En abusant de son pouvoir pour imposer arbitrairement des conditions sans équité à ceux

des maîtres de poste chargés du transport des dépêches, il a porté chez tous, sans exception, le mécontentement et le découragement : or c’est sur les voyageurs en poste que retombe ce mécontentement ; ce sont eux qui en souffrent. Jamais les relais de poste n'eurent plus besoin d’être surveillés, d’être stimulés, et jamais iis ne le furent moins ; on peut même * affirmer sans exagération qu’ils ne le sont pas du tout. Ces relais sont dans un déplorable état : voilà le fait que nous avons constaté, et M. le duc de Doudeauville ne le conteste pas.

L’objection qui nous reste à réfuter est celle-ci : « Le a domestique placé à côté du cocher aurait le grave a inconvénient de trop charger la voiture sur le devant « et d’empêcher les voyageurs de voir le pays. » Estce que toutes les voitures légères qui circulent aujourd’hui dans Paris n’ont pas un siège sur lequel le domestique est assis près du cocher? Si l’objection était fondée pour les voitures de voyage roulant sur la terre, le serait-elle moins pour les voitures de ville roulant sur le pavé? Est-ce que la répartition du poids n’est pas avant tout une question de construction et de suspension des voitures? Est-ce que le cofïre placé derrière la voiture, et destiné à recevoir cent kilogrammes de bagages, ne ferait pas contre-poids au siège placé devant ? Quant à l’obstacle que ce siège opposerait à la vue, voici notre réponse : Entre plusieurs inconvénients, il faut choisir le moindre ; entre cet inconvénient et un danger, il n’y a pas à hésiter. Ainsi que Ta très-bien fait observer M. Dailly, les chevaux réunissant les qualités nécessaires à un porteur deviennent tous

les jours plus rares ; conséquence prochaine : plus de postillons. Il en faut prendre son parti ; la force des choses le veut ainsi. Il n’est pas exact, d’ailleurs, de dir 3 que le siège sur le devant empêche deux personnes placées au fond d’une calèche-briska de voir le pays ; et si l’on suppose deux fonds et quatre personnes, qu’importe alors le siège? Voyez donc qu’elles sont les ■ voilures qui partent en poste : sur dix calèches, il y en a neuf au moins à deux fonds, fermées devant avec des vasistas fixes; à peine s’il s’en trouve une n’ayant qu’un fond, fermée avec des vasistas mobiles adaptés à la capote. Ce n’est pas tout, les calèches ainsi ouvertes ont un grave inconvénient, c’est de ne pas préserver les voyageurs des flots de boue, des éclats de sable ou des nuages de poussière que leur envoie le porteur à chaque coup de fouet ou d’éperon qu’il reçoit du postillon qui le monte.

. Nous persistons donc dans notre opinion, malgré l’objection présentée par M. le duc de Doudeauville en faveur des postillons.

Quant à son observation relative à l’uniformité de leur habillement, si nous ne l’avons pas prévenue; c’est qu’à cet égard il n’y a rien à innover. L’article 1096 du règlement est formel, et s’il n’est pas observé, c’est que l’administration n’en surveille pas l’exécution. Pourquoi n’en surveille- t-elle pas l’exécution? nous l’avons déjà dit, c’est qu’une seule chose occupe exclusivement l’attention de M. Conte : l’accélération à tout prix du transport de ses dépêches. 11 fait ce que font les enfants malfaisants qui abattent l'arbre pour enlever une branche ou pour cueillir un

H sacrifié une grande administration à un petit résultat. 'A-t-il tort? — Non, car négliger ainsi tout pour ne s'occuper que d'un seul point, c'est de toutes les manières de se' faire louer la plus facile et la plus sûre: on a pour soi tous ceux qui ne vont au fond de rien.

15 décembre 18t3.

' MM. Les maîtres de poste ont, comme l'Irlande, leur rente et leur agitateur; rO'Connell.de MM. les maîtres dé posté, moins célèbre, mais non moins infatigable, est M. Jouhaud, avocat distingué, écrivain chaleureux , auteur de plusieurs écrits dont voici les litres ; :

î De r institution comparée des postes en France et à r étranger y

' Du système métrique dans son application aux relais de poste ^ iS'59;

Des postes ' menacées par les chemins de fer et des

autres dangers dont cette institution est entourée, mesu^

res à prend}'e pour les conjurer, 1840 ;

. Deux projets sur le maintien des postes en France, V un présenté par la commission instituée par Vordon-^ nonce royale du 4 mai 1842 , Vautre soumis à M, le mi-nistre des finances par M, Jouhaud, 4843 .

Les deux articles qui ont paru dans la Presse sur la réforme de la poste aux chevaux , offraient à M. Jouhaud une occasion d'appeler l'attention publique sur les intérêts privés dont il est Tardent défenseur; celte occasion, il s'est empressé de la saisir en

adressant au Courrier français deux articles signés que cette feuille publie et dont le premier commence ainsi :

• a Avec un penseur tel que M. de Girardin, habitué (( à prendre les difficultés corps à corps, toute disa cussion doit être franchement abordée. Qu'il nous cr pei*mette donc de lui dire qu'il ne nous semble pas a s’étre placé tout d'abord sur le véritable terrain du a débat. Efforçons-nous de l'y attirer, et hâtons-nous a de déclarer que nous approuvons presque sans a restriction ce qu'il a dit dans ses deux lettres ; c’est a seulement sur ce qu'il ne dit pas, et, selon nous, a devait dire, que nous avons à le provoquer, à le « combattre peut-être. »

. Si nous avons cité textuellement ces lignes, c'est qu'elles nous dispensent de revenir sur ce que nous avons dit : Tutilité des réformes que nous avons rér clamées n'est pas contestée ; cependant, avant de pas-? ser à ce qu'il plaît à M, Jouhaud d'appeler le « véritable terrain du débats » quelques mots d'observations :

Le parcours d'un myriamètrCy dit M. Jouhaud, qui demandait, en 1826, 69 minutes, s effectue en 1843 en 54 minutes. D'abord M. Jouhaud se contredit etse trompe ; au lieu d'un myriamètre, il faut lire 8 kilomètre ; ensuite, cette vitesse est exceptionnelle, les malles-postes seules en profitent, les voyageurs en poste n'en jouissent pas ; sur la meilleure roule, celle de Bordeaux, ils ne parcourent en moyenne qu'un myriamètre à l'heure en payant 2 fr. 50 c. de guides. Il ne faut pas confondre ce qui est l'exception

avec ce qui est la règle, et appeler un progrès ce qui n’est qu'un effort.

Le nombre des relais^ qui autrefois n était que de 740, s'est élevé à f,980 (i) ; M. Jouhaud voit dans celte augmentation du nombre des relais un progrès et un bienfait ; oui, sans doute, c’est un progrès, mais à qui le doit-on? N’est-ce pas surtout à l’administration des ponts et chaussées et aux conseils généraux de département, qui ont multiplié, peut-être outre mesure, le nombre des routes ?

La vitesse doit être déterminée selœi la nature plus ou moins difficile des parcours^ point capital qui a échappé à la sagacité de M, de Girardin î dit M. Jouhaud. A celte objection, voici notre réponse :

Au moyen des immenses travaux de rectification qui ont lieu, bientôt aucune de nos routes n’excédera le maximum de pente fixé; pour celles faisant encore exception à la règle et offrant des difficultés réelles, mais pour celles-là seulement, il suffira de laisser subsister le supplément de prix accordé sous le nom de cheval de renfort , aux termes du deuxième paragraphe de l’article i075 du règlement.

Gela dit, venons à la question telle que la pose M. Jouhaud. De son aveu, « les réformes proposées « sont justes, utiles, possibles; les maîtres de poste les a réclament, l’administration les approuve : mais, « avant d’améliorer une institution dans les détails, a il faut savoir si l'institution elle-même doit vivre, et « si les conditions indispensables de son existence,

(i) Le chitTre exact est 2,010, dont 1,943 en exercice.

a anéanties par une concurrence nouvelle, seront a remplacées par d'autres conditions, sans lesquelles « rinstitutîon périt. La véritable question est là tout « entière, et pas ailleurs. »

Oui aux yeux de M. Jouhaud, ajouterons-nous, mais non pas aux nôtres. M. Jouhaud prend la partie pour le tout, il raisonne comme si la France était à la veille d'être sillonnée de chemins de fer dans tous les sens. C'est là une erreur grave que nous ne saurions partager; et il nous sera facile de démontrer que - M. Jouhaud, dans tous ses écrits,, lorsqu'il semble prendre la défense de tous les relais, ne plaide en réalité que la cause de la minorité et nous pourrions dire de l'aristocratie des maîtres de poste.

Quel est le but de tous les efforts de M. Jouhaud ? Quelle est sa pensée fixe? C'est d'obtenir que les entreprises de chemins de fer et celles des transports de voyageurs par les bateaux à vapeur soient soumises au payement d'une indemnité de 3 centimes par voyageur et par myriamètre parcouru, en faveur des différents maîtres de poste placés dans la direction des chemins de fer et des bateaux à vapeur.

Or, nous admettons un instant que ce que demande M. Jouhaud pour ses clients leur soit accordé. A combien de maîtres de poste la rente des 5 centimes profiterait-elle? En quoi celte rente améliorerait-elle le sortdes relais de 4«, 5% 6® et 7® classe, — et ceux-ci forment le plus grand nombre, — à qui la rétribution de 25 centimes ne donne qu'un produit insuffisant, insignifiant? Quelle influence exercerait-elle sur l'accroissement du nombre des voyageurs?

Poser, la question dans ces termes, c'est faire éclater à tous les yeux que M. Jouhaud ne défend pas l'institution des relais, mais seulement les intérêts des maîtres de poste placés dans certains rayons.

^ Les chambres voteront-elles le projet de loi en sept articles que M. Jouhaud a préparé et fait imprimer? Consentiront-elles à grever les entreprises de chemins de fer et de bateaux à vapeur de Firapôl proposé de 3 centimes par voyageur et par myriamètre ? Si les maîtres de poste Fespéraient, ils se feraient une étrange illusion. Ils ont, il est vrai, dans M. Odilon Barrot un défenseur zélé ; mais ils ont, par contre, dans M. Dupin, un redoutable adveràire, qui, en 1838, a déjà montré à la tribune qu’il savait bien la question.

La loi du 15 nivôse an xiii (6 mars 1805) est ainsi conçue :

a Article !«**. A compter du l®^ messidor prochain, a tout entrepreneur de voitures publiques et de mesa sageries qui ne se servira pas des chevaux de la poste « sera tenu de payer, par poste et cheval attelé à cha- « cune de ses voitures, 25 centimes au maître du relais « dont il n’emploiera pas les chevaux.

a Sont exceptés de cette disposition les loueurs allant « à petites journées et avec les mêmes chevaux, les a voitures de place allant également avec les mêmes a chevaux et partant à volonté, et les voitures non ■« suspendues. »

Prétendre assimiler les entreprises de chemins dé fer et de bateaux à vapeur aux entreprises de voitures publiques et de messageries ne se servant pas des chevaux de la poste ^ c’est exposer de graves intérêts à n’être

pas traités sérieusement ; c'est exposer de justes réclamations à succomber sous la raillerie ; c'est égarer les maîtres de poste dans une fausse route, qu'ils nous permettent de le leur dire.

Espérer que les chambres voteront, soit un impôt de 5 centimes, soit une indemnité annuelle quelconque, pour l'unique satisfaction d'entretenir, parallèlement à la ligne d'un chemin de fer, des relais qui n'auraient à relayer ni malles, ni messageries, ni voitures particulières, qui ne serviraient à rien, absolument à rien, hormis le cas d'un accident interrompant la circulation, encore une fois, c'est s'abuser. Les prévisions ont un cercle dans lequel elles doivent raisonnablement se renfermer; au delà de ce cercle, on n'irait jamais de Paris à Londres dans la crainte d'un naufrage.

Nous sommes de ceux qui pensent que les relais de poste ne doivent pas être considérés seulement comme des entreprises particulières, mais qu’ils constituent un véritable service public ; partout où ils sont utiles, nécessaires, l'État doit les soutenir, les encourager, les stimuler, les surveiller ; c’est notre avis ; mais là où ils sont superflus, comme par exemple sur les lignes de Paris à Rouen et de Paris à Orléans, pourquoi le gouvernement s'imposerait-il la charge de les entretenir ? — Dans quel but? De quel droit imposerait-il aux contribuables un sacrifice qui ne devrait profiter à aucun d'eux?

Partout où des lignes de chemins de fer s’établiront, les relais de poste sont appelés à disparaître s'ils ne parviennent à échapper à la mort par une transforma* tion de là hature dé célle qüe nous avons Indiquée.

Voüà la vérilé dans toute sa crudité ; nous la tairions, nous la dissimulerions, qu elle n’en subsisterait pas moins. Si un coup terrible doit frapper un certain nombre de maîtres de poste, nç vaut-il pas mieux qu’ils en soient prévenus et qu’ils aient le temps de s’y préparer?

Mais partout ne s’établiront pas des lignes de chemins de fer ; et, loin d’avoir à souffrir de cette innovation, le plus grand nombre des relais, au contraire, en profitera, car le mouvement des personnes et des affaires, restreint aujourd’hui à quelques grandes villes, tendra constamment à rayonner sur un plus grand nombre de points, en rapprochant successivement Paris de toutes les extrémités du royaume et de toutes les capitales de l’Europe. Ce qui nuira à la minorité profitera donc à la majorité des maîtres de poste ; telle est notre opinion, mais sous la réserve toutefois que les relais de poste s’amélioreront et ne resteront pas ce qu’ils sont.

Non-seulement les relais sont mal tenus, ce qui est la faute des maîtres de poste, mais ils sont mal distancés, ce qui est la faute de l’administration centrale, qui ne s’occupe pas d’eux. Il y a un grand nombre de relais dont le parcours est au-dessous d’un myriamètre; il y en a beaucoup d’autres dont le parcours excède vingt-cinq kilomètres. Dans le premier cas, ce n’est pas assez pour qu’il y ait profit à déplacer des chevaux ; dans le second cas, c’est trop exiger de leurs forces ; dans le premier cas, c’est gaspiller un temps précieux en relayages trop fréquents; dans le second cas, c’est ralentir forcément la

marche des meilleurs chevaux. Le jour où Ton voudra que les relais de poste soient prospères, celte réforme, celle de respacement des relais, sera Fune des plus urgentes à étudier et à opérer. Aucun relais ne devrait avoir moins de douze kilomètres et plus de seize ; moyenne : quatorze. Célait l’opinion d’un homme fort expérimenté et fort compétent assurément, de M. Gaillard, qui vient de mourir, et qui avait proposé à M.' le baron Louis, ministre des finances, de se charger, sur une route, de l'organisation des relais telle qu'il la comprenait, afin que les avantages s'en tissent reconnaître d'eux-mêmes.

Le grand argument de M. Jouhaud est celui-ci : a Aussi longtemps que la centralisation sera un des « ressorts les plus actifs de la force gouvementale, les a postes, parla rapidité de leur marche, par l'unfver- « salité de leurs embranchements et surtout la sûreté « de leur concours, resteront le moyen le plus efficàce « de cette centralisation. » Nous pourrions répondrè à M. Jouhaud que les cas où le gouvernement envoie des estafettes sont rares ; qu'il expédie et reçoit plus de dépêches télégraphiques qu'il ne reçoit et n'expédie de courriers. Mais ce n'est pas nous, certes, qui voudrions mettre en doute Futilité de la grande et séculaire institution des postes. Nous souhaitons qu'elle se perfectionne ; nous ne souhaitons pas qu’elle s’amoindrisse. Nous défendons ses intérêts; M. Jouhaud, lui, ne défend que ceux d'un petit nombre de maîtres de poste.

Mais laissons'de côté les entreprises de chemins de fer et de bateaux à vapeur, et la rente de trois centi-

mes dont M. Jouhaud voudrait qu'une loi les/grevât au profit de ses clients ; car, quoi qu'il en dise,‘ ce n'est là qu’un point dans la question^ ce n'est pas la question dans son ensemble.

La véritable question est celle que nous avons. traitée. Les relais de poste ne sont pas ce qu'ils peuvent, ce qu'ils doivent être : il faut qu'ils s'améliorent ; il faut qu’ils complètent ce que laisse à désirer le transport par les malles et les messageries ; il faut qu’ils ne restent pas en arrière de tous les efforts faits pour rendre les autres voies de circulation plus accélérées et moins chères ; il faut qu'ils fassent ce que fait l’industrie toutes les fois, qu'une invention nouvelle vient changer ses anciens procédés de fabrication ; il faut qu’ils prennent bravement leur parti dans l'établissemeïll des chemins de fer et s'ingénient pour en souffrir le moins possible ; il faut enfin qu'ils s'aident, s’ils veulent qu'on vienne à leur secours. De quels efforts, s^ils n'en font pas, aurait-on à leur tenir compte?

La rétribution de 25 centimes établie au profit des maîtres de poste par la loi précitée du 15 ventôse an xm équivaut à un impôt annuel de six millions prélevé sur les voyageurs transportés par les voitures publiques ; cette rétribution est-elle le mode de concours et de subvention le plus juste et le plus efficace ? Pour se ranger à lopinion de M. Dupin (1) et répondre que non, il suffit d’ouvrir les yeux et de regarder. ^ Dans l'état actuel des choses, quels sont les relais qui reçoivent, aux termes de la loi de ventôse et sous la forme

(1) Discours du 21 juin 1838 à la chambre des députés.

d'impôt indirect, la subvention la plus forte ? Ce sont ceux qui en ont le moins besoin et qui y ont le moins de droit ; ce sont ceux qui desservent les routes les plus fréquentées, non-seulement par les voitures publiques, mais encore par les voitures de poste. Quels sont les relais qui reçoivent la subvention la plus faible ? Ce sont ceux placés sur d'anciennes routes abandonnées, ou de nouvelles routes encore peu suivies: les relais à qui l'impôt de 25 centimes produit la plus faible somme sont donc précisément ceux qui relayent dans l'année le plus petit nombre de voitures de poste et ne voient jamais s'arrêter chez eux d'estaffettes • C'est là ce qui explique comment il est des routes sur lesquelles il faut que l'administration donne ce qu'elle appelle des gages aux maîtres de poste, tandis qu'il en est d'autres qui vendent leur brevet des sommes considérables. Pour remédier à l'excès de cette inégalité, il y a longtemps que l'administration a conçu le projet de centraliser le droit de 25 centimes dans une caisse commune, afin de le répartir ensuite d'une manière plus équitable ; mais ce projet a soulevé de graves objections, de vives résistances, qui l'ont toujours fait ajourner. Notre avis est que ceux qui lui ont fait depuis quelques années le plus d'opposition sont ceux qui désormais lui en feront le moins, par cette raison qu'après avoir été les plus fortement intéressés dans la question, ce seront bientôt ceux qui le seront le plus faiblement par suite de l’établissement des chemins de fer. Ce système résoudrait-il toutes les difficultés, ferait-il cesser cette anomalie d'obstacles mis à la circulation là où elle est arriérée, lente et coûteuse.

tandis que là où elle est facile, rapide et économique, rÉtat n'hésite pas à s'imposer de grands sacrifices pour la rendre plus rapide et plus économique encore, serait-il enfin le meilleur qu'on pût adopter? Je ne le pense pas. Mais c’est ce que les chambres auront à examiner.

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