CHAPITRE VI
Importance croissante et peu connue de nos achats et produits coloniaux. — Les denrées alimentaires, les matières premières industrielles, les oléagineux, les textiles et les soies, les riz et les sucres. — Nos importations coloniales comparées à nos importations totales. — Les détaxes coloniales. — Le caoutchouc et les colonies françaises. — Essais de culture à Tétranger. — Comment coloniser?
Pendant qne Ton s'efforce de repousser, à Taide de droits de douane variés, les produits agricoles semblables à ceux que nous sommes capables d'obtenir sur notre sol, d'autres denrées exotiques pénètrent en France par masses de plus en plus considérables, et cette « invasion » pacifique prouve — jusqu'à l'évidence — combien il est difficile de forcer un peuple à consommer uniquement les denrées agricoles que peut produire son terroir.
La division du travail facilitée par les transformations des moyens de transport, et l'intérêt du consommateur expliquent à merveille l'impor-
tance croissante de ces importations. Nous voulons parler des denrées coloniales qui sont des matières alimentaires ou des matières premières industrielles. Il est intéressant de marquer, dès à présent, la place qu'elles occupent parmi les marchandises que la métropole achète au dehors. Aussi bien est-il utile de dissiper quelques^ illusions à cet égard et de montrer, en outre, l'importance du rôle que peuvent jouer nos colonies.
Beaucoup de personnes croient de très bonne foi que nous nous contentons de demander aux colonies — françaises ou étrangères — un peu de café, quelques épices, de l'ivoire, des peaux de tigre.... et des objets de collection. C'est une erreur lamentable et qui a pour conséquence d'empêcher bon nombre de Français de comprendre le rôle de nos propres colonies.
Voici, par exemple, un premier groupe de marchandises qui n'ont pas de similaires en Europe et qu'on ne peut pas y produire. Nous voulons parler des cafés, du cacao, du thé, du poivre, de la vanille et de certaines fécules exotiques comme celle du manioc, matière première du tapioca.
Sait-on, dans le public, que nous importons (commerce spécial) des quantités de denrées correspondant aux valeurs suivantes :
Francs.
Café 94 000 000
Cacao 32 000 000
Thé 2 500 000
Poivre 4000000
Fécules exotiques 4 200 000
Total 136 700 000
A ce total de 136 millions, il faudrait ajouter la girofle, le gingembre, la cannelle, etc., etc.
Voici, maintenant, tout un groupe de denrées indispensables à nos industries modernes, comme matières premières; il est constitué par le caoutchouc, la gutta, la nacre, les écailles, les gommes, les résines, les bois d'ébénisterie et de teinture, l'ivoire, les plumes de parure qui sont, pour la plupart, d'origine coloniale..,, etc., etc.
Nos importations actuelles sont les suivantes :
Francs.
Caoutchouc et gutta-percha 50 000 000
Nacres 9000000
Écailles 1 000 000
Gommes 9 000 000
Résines 5 000 000
Bois d'ébénisterie et de teinture. . . 10 000 000
Ivoire 3 000 000
Plumes 25000000
Total 112 000 000
Voilà déjà un second total de 112 millions à ajouter au premier, qui s'élevait à 136 !
Remarquons, en outre, que la consommation
de certains articles de notre deuxième groupe se développe avec une extrême rapidité; il en est ainsi pour le caoutchouc.
Le troisième groupe de produits coloniaux est constitué par les oléagineux, et sa valeur est encore bien plus considérable que celle des deux premiers :
Francs.
Arachides 46 000 000
Sésame 25 000 000
Coprah, palmiste, etc., etc 39 000 000
Coton (graines de) 8 000 000
Huiles extraites de ces graines. . . 23 000 000
Total 14i 000 000
Nous n'ignorons nullement que ces importations étrangères d'origine coloniale inspirent les craintes les plus vives aux défenseurs de certaines graines oléagineuses françaises. On va prochainement demander au Parlement un relèvement de tarif pour les huiles et des droits d'entrée sur les graines ou fruits oléagineux exotiques. En admettant que ces droits nouveaux soient votés par les Chambres, ils n'empêcheront pas les produits indiques dans notre tableau de pénétrer en France parce que notre industrie a besoin de ces matières premières.
Leur prix pourra être momentanément rehaussé artificiellement, mais les importations ne cesse-
ront pas et continueront à se développer. Le consommateur fera les frais de la protection accordée aux planteurs de colza et ce sera tout. Il serait même plus simple, plus sûr, et plus économique d'accorder à ces cultivateurs des primes analogues à celles dont bénéficient déjà les producteurs de lin et de chanvre. On éviterait ainsi d'imposer un sacrifice à tous les consommateurs d'oléagineux coloniaux sans être certain de relever suffisamment les cours des graines grasses produites en France. La prisme directe inscrite au budget a au moins le mérite de révéler clairement l'importance d'une subvention déguisée sous le nom de taxe protectrice; on sait exactement à quelles personnes elle profite et son incidence ne peut être l'objet de discussions interminables ou de doutes imj^ossibles à dissiper comme lorsqu'il s'agit d'un droit de douane.
. Quoi qu'il advienne, la valeur des produits oléagineux importés à l'heure actuelle ou dans l'avenir reste ou restera considérable.
Mais l'importance des transactions qui portent sur cette catégorie de marchandises le cède encore à celle des textiles. Sans parler du chanvre et du lin, qui ne sont pas des produits coloniaux, n'avons-nous pas le coton, le jute, le phormium et les autres fibres provenant des diverses colonies tropicales? Est-ce que la soie elle-même
ne peut pas être considérée comme une denrée coloniale, puisque nos colonies d'Indo-Chine, notamment, seraient capables de nous en fournir des quantités considérables, tirées aujourd'hui de l'Extrême-Orient. Or, voici la valeur de nos importations à Theure actuelle :
Francs.
Coton 274 000 000
Jute 36 000 000
Phormium et autres fibres 9 000 000
Total 3i9 000 000
En tenant compte seulement des soies brutes venues A' Extrême-Orient, il faudrait ajouter 180 millions à ce chiffre, ce qui le porterait à 499 millions de francs, — soit un demi-milliard en chiffres ronds chaque annéel
En dehors des quatre catégories de marchandises déjà indiquées, il en est deux que nous avons omis de signaler, mais qui ne laissent pas cependant d'être fort intéressantes. La première est représentée par le riz. Nous importons depuis quelques années :
Francs.
Riz en paille 7 800 000
Brisures 7 700 000
Farines et semoules )
Total 40 700 000
Ces riz ou leurs dérivés proviennent presque exclusivement des colonies anglaises, de Tlnde notamment, ou de l'Indo-Chine française. La consommation augmente au lieu de décroître, et ce chiffre global de 40 millions sera dépassé d'ici quelques années.
Voici maintenant les sucres coloniaux provenant de nos Antilles françaises ou de la Réunion. Ils représentent encore une valeur de 20 millions au moins pour les importations annuelles.
Récapitulons, maintenant, avant de terminer, et additionnons les sommes correspondant à chacun des cinq groupes que nous venons de distinguer parmi les denrées d'origine coloniale; nous trouvons :
Francs.
1° Denrées alimentaires n'ayant pas de
similaires en Europe 136 000 000
2" Matières premières industrielles 112 000 000
30 Oléagineux 141 000 000
4" Textiles et soies d'Extrême-Orient* . . 500 000 000 5° Riz et sucres de canne des colonies
françaises 60 000 000
Total 949 000 000
Au total déjà formidable de 949 millions, il faudrait ajouter la valeur de nos achats, dans certaines colonies, de peaux, cornes, teintures, parfums, gommes, produits pharmaceutiques, et minerais...
Dès à présent, que représente ce chiffre de
949 millions d'importations annuelles constituées par des produits coloniaux de la zone du globe dans laquelle se trouvent précisément nos colonies? Pour le savoir, il suffit de le comparer au montant de nos importations générales. Celles-ci s'élèvent à 4 milliards 648 millions en 1903, et la valeur des produits coloniaux achetés par nous représente 20 p. 100 de cette somme, soit un cinquième.
Quelle conclusion peut-on tirer de cette comparaison, si ce n'est la nécessité reconnue et évidente de recourir à la production coloniale pour compléter la production agricole métropolitaine.
Nous disons compléter — qu'on le remarque bien — car nous n'admettons pas un instant que les colonies puissent nuire par leur concurrence à la mère patrie. Il est clair, tout d'abord, que cette concurrence n'existe pas quand il s'agit de denrées comme le café, le caoutchouc, la nacre, le coton et le jute. L'Europe ne produit pas ces cinq premières marchandises; quant aux deux autres, elles ont des qualités et des usages tels que nous ne pouvons pas nous en passer et que leur concurrence agit très faiblement sur la valeur des chanvres ou des lins.
Les encouragements ou la protection douanière accordés à la production nationale n'empêcheront pas la métropole de recourir aux importations
coloniales pour les textiles. Il en serait de même pour les oléagineux. Nous sommes donc contraints de recourir aux producteurs coloniaux pour assurer notre approvisionnement.
Il reste à savoir pourquoi nous ne demanderions pas à nos propres colonies une part des marchandises qu'il nous faut acheter, aujourd'hui, dans les colonies étrangères. C'est là, précisément, le rôle de la France coloniale.
Nous ne pouvons même espérer élargir les débouchés ouverts à l'industrie métropolitaine dans nos colonies qu'à la condition de leur acheter ce que nous fournissent, à cette heure, les colonies étrangères. A moins de donner des marchandises métropolitaines, il faut bien, en effet, les échanger contre les produits tirés de nos colonies. Celles-ci sont-elles en état de nous payer ce que nous voudrions leur vendre? Evidemment non, puisqu'elles ne produisent pas encore les denrées qui feraient la contre-partie de nos envois.
Ce que nous venons de dire plus haut prouve, cependant, jusqu'à l'évidence, que le marché métropolitain est largement ouvert et qu'il peut absorber des quantités énormes de produits coloniaux. C'est à nos colons de le comprendre et d'en profiter ; c'est à nous qu'il appartient de le dire et de le répéter.
Il était en tout cas utile de faire justice tout d'abord d'une erreur et de démontrer que les denrées coloniales introduites sur nos marchés représentent des sommes énormes. Peu de gens le savent ; il importe de le leur apprendre.
Voici, maintenant, un autre problème d'économie rurale coloniale qui doit être résolu. Fautil favoriser nos colons par des détaxes coloniales considérables et les engager ainsi à produire des denrées telles que le café, le cacao, le poivre, qui seraient appelées à pénétrer en France sans acquitter aucun droit, tandis que les marchandises d'origine étrangère continueraient à subir des droits fiscaux extrêmement élevés? Nous pensons que cette faveur pourrait avoir les plus fâcheuses conséquences. Elle priverait, tout d'abord, notre budget métropolitain d'une recette qui profiterait exclusivement à certains planteurs ; elle assurerait une prime énorme à cette catégorie de colons et porterait les autres à négliger des cultures assurées d'un débouché plus large et plus sûr, mais moins lucratif d'une façon immédiate. On a déjà consenti à réduire de 50 p. 100 les droits fiscaux qui frappent à leur entrée en France les cafés, thés, poivres, cacaos, produits dans nos colonies.
C'est l'équivalent d'une prime considérable. Elle peut être momentanément acceptée comme un encouragement jusqu'au moment où la production coloniale aura pris un réel essor et contribué dans une mesure assez large à l'approvisionnement de la métropole.
Aller au delà ce serait faire vivre nos plantations coloniales sous un régime d'exception tout à fait décevant et dangereux. Déjà le Cambodge, par exemple, peut suffire à la consommation de la France pour le poivre. Les quantités produites au delà de ce maximum déterminent une baisse sur le marché métropolitain ou bien doivent être vendues à l'étranger à des cours inférieurs, puisque la taxe qui relève les prix cotés en France n'est plus attribuée — pour moitié — aux planteurs. Une crise est à prévoir, et il en serait de même pour le café si la production de nos colonies arrivait à égaler notre consommation — pour les sortes que ces colonies sont capables d'envoyer en France,
Il est bien plus sage de ne pas se livrer exclusivement à des cultures primées et favorisées; l'intérêt des colons comme celui de la mère patrie exige que Ton développe surtout la production des denrées qui ont un débouché très large tant à l'étranger qu'en France. Les textiles et les oléagineux sont dans ce cas.
Il y aurait également à constituer dans quelques-unes de nos colonies tropicales, en Indo- Chine, par exemple, des plantations d'arbre à caoutchouc et à gutta. Dans une conférence faite récemment au Jardin colonial de Nogent-sur- Marne, M. le comte de Jouffroy d'Abbans signalait Tœuvre accomplie en Malaisie, et il ajoutait à ce propos :
« Le résident général dans les Etats fédérés malais, M. Treacher, déclare que l'on peut attendre des résultats extrêmement rémunérateurs de la saignée des arbres à caoutchouc plantés.
« Il est impossible à tout visiteur attentif de ne point reconnaître la merveilleuse croissance des plantations dans presque tous les districts de la presqu'île, et principalement de celles situées sur les terrains d'alluvion bien drainés dont nous avons une si grande étendue.
« Durant l'année écoulée, deux experts en caoutchouc bien connus ont visité Selangor et les Negri Sembilan; ils ont affirmé qu'ils n'ont vu nulle part une meilleure croissance et ils ont manifesté leur surprise de l'énorme rendement obtenu en latex par unité de nos jeunes arbres livrés à la saignée.
« Il n'y a pas de doute que nous sommes en présence d'une industrie nouvelle de grand avenir et que la péninsule malaise enlèvera au Brésil la première place qu'il occupe aujourd'hui comme contrée productrice du meilleur caoutchouc. C'est là une prophétie audacieuse, mais elle est justifiée par des indications sérieuses.
« Messieurs, il y a vingt années, le gouverneur anglais de Ceylan prédisait aux planteurs de cette colonie, victimes de la maladie des caféiers, que l'arbre à thé les relèverait de la ruine et qu'ils dépasseraient la Chine comme producteurs de thé. Cette prophétie est aujourd'hui justifiée. Je crois, pour ma part, à la réalisation prochaine, dans deux ou trois ans au plus, de la récente prophétie de M. Treacher. Le caoutchouc sera, en Malaisie, la revanche du café, comme le thé Ta été et l'est encore à Ceylan. Trois millions d'arbres d'Hevea bresiliensis produiront en 1906 10 millions de livres de caoutchouc Para, parfaitement pur, translucide comme de la gelée de coing et d'une valeur de près de 100 millions de francs, si les cours actuels se maintiennent.
« A ces résultats attendus et même escomptés des plantations à'Hevea bresiliensis viendront s'ajouter le rendement d'un million d'arbres de Ficus elastica, en malais Gutia ramboun, en anglais India rubber. Reste la culture des arbres
à gutta-percha, des Dichopsis^ qui, j'en suis sûr, ne tardera pas à être entreprise par l'initiative privée. Le gouvernement anglais se borne pour le moment à organiser un service forestier, à protéger par le déblayage les arbres existants, à préparer pour le bouturage et la transplantation futurs les pépinières naturelles, très nombreuses dans les États fédérés, et surtout à Perak. »
Au Tonkin ou en Annam, on pourrait consti- •tuer de pareilles plantations avec le Ficus elaslica notamment, dont le latex bien préparé fournit un excellent caoutchouc. A propos de lianes à caoutchouc si nombreuses dans le sud du Tonkin et surtout dans la vallée du Song-Co, auTraninh, etc., des essais de reproduction ont déjà été tentés. Dans une note du Bulletin économique de Tlndo- Chine (décembre 1902), nous trouvons cette indication :
« La culture des variétés plus riches, ou comme qualité ou comme quantité, pourra être conseillée aux planteurs avec quelque autorité surtout lorsque les essais commencés dans différents jardins auront permis de grouper un certain nombre d'observations exactes. Déjà.un colon, M. Arnavon, a créé au Lang-Bian une plantation de lianes. »
On nous répondra qu'il faut attendre trop longtemps pour obtenir un produit rémunérateur, et que les capitalistes exigent une rémunération rapide
et périodique, sans aléa. La même objection peut être faite à l'égard des plantations d'oliviers en Tunisie, et cependant on sait quel a été l'extraordinaire développement de cette culture aux environs de Sousse et de Sfax depuis dix ans.
M. de Jouffroy d'Abbans, que nous citions plus haut, indique la méthode employée en Malaisie pour utiliser le sol pendant la période de croissance des arbres à caoutchouc ou à gutta.
« Étant donné qu'il faut attendre cinq ans avant que les arbres donnent une récolte en feuilles, pour alimenter une usine, la nécessité s'impose pour une entreprise particulière d'inaugurer parallèlement à la plantation des Dichopsis une autre culture, une autre industrie immédiatement rémunératrice, comme, par exemple, une exploitation de forêts, le gambier, le poivre, les ananas ; les plantes aromatiques à huiles essentielles : patchouli, limon grass, citronnelle.
« C'est ainsi qu'opèrent, dans la région malaise, les planteurs d'arbres à caoutchouc : Ficus elastica et Hevea bresiliensis,
c( J'ai visité de nombreuses plantations tant dans les Etats fédérés malais, de la péninsule de Malaisie, que dans la riche province de Déli, à Sumatra.
« Dans les Negri Sembilan, j'ai vu ces plantations menées de front avec des cultures de
manioc (pour le tapioca), d'ananas, de gambier, etc.
« Dans rÉtat de Selangor, plus de 20 000 hectares d'anciennes plantations de café cèdent progressivement la place à VBevea bresiliensis. Les caféiers sont encore en rapport; mais le jour n'est pas éloigné où le caoutchouc, de la qualité Para, constituera Tunique rendement.
« A Perak et dans la province de Wellesley , il est peu de plantations de canne à sucre ou de manioc qui n'aient également, comme réserve de l'avenir, leur plantation de caoutchoutiers. »
Rien ne s'oppose à ce que l'on procède de la même façon en Indo-Chine. La culture du manioc, notamment, et la fabrication de la fécule peuvent être l'objet de toute l'attention des planteurs.
Mais à quelles conditions trouvera-t-on précisément des colons qui veuillent et qui puissent utiliser de cette façon le territoire de nos colonies ?
C'est là, à vrai dire, une question d'ordre général, et son importance est si grande qu'il est bon de lui consacrer un chapitre spécial. Nous lui donnerons pour titre : « Comment coloniser? ».
COMMENT COLONISER? i47