Quatre volumes, chez Berger-Levrault
industrielles ou la vigne? Ce serait pure folie que de soutenir un tel paradoxe. L'observation des faits présents, — aussi bien que l'étude de l'histoire , — nous prouve clairement que chaque région agricole possède, aujourd'hui encore, et a possédé depuis des siècles certains traits caractéristiques, une physionomie et des productions spéciales, qui dépendent des aptitudes culturales naturelles de son terroir. Sans doute, l'homme est intervenu. Pour assurer sa subsistance, il a transformé des prairies en terres arables ou défriché des bois pour faire du blé. A l'époque, déjà lointaine, où les voies de communication étaient rares et les transports coûteux, il fallait, en effet, tirer du sol, là où l'on se trouvait, des produits variés. Néanmoins , l'homme n'avait point modifié profondément la terre, et changé ses aptitudes. Comment est-il possible d'expliquer ces dernières? Le climat va-t-il nous en donner la raison? Nullement! Le Bocage normand ne ressemble pas à la plaine de Caen ; le pays de Bray se distingue nettement, à première vue, des collines et des plaines de l'Oise ou de la Seine-Inférieure, au milieu desquelles il s'étend; le Charolais parait être distant de cent lieues du Beaujolais et du Maçonnais qui le touchent. Dans ces régions si rapprochées, le climat est cependant le même. En réalité, les terres ont des aptitudes cul tu-
raies différentes, parce que leur composition et leur nature physique dépendent de leur origine^ qui est différente.
Examinez une coupe de l'écorce solide de notre globe. Voici une terre qui repose sur une couche de schistes ou de granits.
Est-ce que le sol, neuf fois sur dix, n'est pas le produit de la désagrégation des roches qu'il recouvre aujourd'hui? Que trouverons-nous dans la terre si ce n'est les éléments que contenaient les roches dont elle #pro vient?
Ailleurs, nous sommes en présence d'une assise spéciale de marnes comme celles du lias qu'on trouve dans le Charolais, dans le Nivernais, dans l'Yonne ou la Lorraine. Ces grandes nappes de terres ont la même origine, et, partant, les mêmes aptitudes culturales. Les belles prairies qu'elles portent, partout où on a eu l'intelligence de laisser pousser l'herbe, sont là pour nous en donner la preuve.
Tous ces terrains qui ont une même origine constituent précisément des régions agricoles, des « pays ». Les analogies ou les similitudes de leurs cultures et de leur aspect révèlent leur communauté d'origine et constituent, en quelque sorte, leurs actes de naissance.
Mais comment pourrons-nous distinguer rapidement les terrains qui constituent des zones agri-
coles spéciales? Tout simplement en étudiant leurs caractères géologiques et en déterminant la formation et V a étage » auquel ils correspondent. Aussi les géologues ont-ils été les premiers à signaler le lien qui rattache Torigine des terres à leurs aptitudes culturales.
Elie de Beaumont et Dufrénoy* ont dit à ce propos :
« Le mot « pays » , dans le langage des naturalistes, est très significatif et présente à Tesprit une tout autre idée que celle qu'on y attache dans le langage ordinaire.
« Il désigne un ordre tout particulier de terrain dans une certaine étendue. On se tromperait fort si l'on croyait que tout est confondu dans notre globe...
« Les contours de chacun de ces « pays », d'une composition spéciale , sont ordinairement assez faciles à saisir, parce que chacune des matières minérales qui constituent les différents compartiments de l'écorce terrestre imprime généralement à la partie correspondante de la surface des caractères particuliers ; d'où il résulte que leurs limites respectives se décèlent extérieurement par des circonstances plus ou moins frappantes que l'œil saisit avec facilité dès que l'esprit en est prévenu. »