Introduction à la carte géologique de France
Mais, dira-t-on, quels avantages l'étude de la géologie peut-elle avoir pour l'agriculteur? C'est, précisément, ce que M. Risler nous apprend dans son ouvrage.
Tout le monde sait, aujourd'hui, que certaines terres sont incomplètes et qu'il faut, pour les rendre fertiles, leur incorporer des phosphates, des sels de potasse ou de la chaux. Mais comment distinguer avec quelque certitude les terres auxquelles il est nécessaire d'ajouter tels ou tels engrais?
c( Évidemment, dit M. Risler, la composition chimique d'une terre n'a, de même que ses propriétés physiques, aucun rapport avec la division des territoires en unités cadastrales ou en circonscriptions administratives. Mais la composition chimique d'une terre et ses propriétés physiques, par conséquent tous ses caractères agricoles, ont certains rapports naturels avec le mode de formation de cette terre. Dès lors que vous saurez d'où la terre vient, vous serez près de savoir ce quelle est,
« Supposez que vous couvriez, comme le prescrivent certains agronomes, la surface que vous voulez étudier, d'un réseau de lignes indépendantes des limites cadastrales, mais qui se coupent à angle droit, et que vous préleviez un échantillon de terre à tous les points d'intersection. Quelque écartement que vous donniez à vos lignes, vous
aurez à faire des centaines d'analyses, peut-être des milliers pour un seul département, tandis que, si vous commencez par vous rendre compte de la géologie de ce département, le problème que vous avez à résoudre prendra immédiatement une extrême simplicité. Peut-être reconnaîtrez-vous que, dans ce département, il n'y a que 15 ou 20 types différents de terrains; peut-être seulement 8 ou 10. En analysant des échantillons qui représentent bien chacun de ces types, en les contrôlant par des essais d'engrais chimiques, vous en saurez autant sur les substances que contiennent les terres et sur celles quil faut leur ajouter pour les compléter qu'en faisant au hasard du choix des centaines ou des milliers d'analyses. »
Voilà comment la géologie peut venir au secours des agriculteurs et faciliter leur travail en abrégeant leurs recherches.
Ce n'est pas tout. Du momellt que nous connaissons par l'étude de la géologie la formation à laquelle se rattache le sol d'une exploitation rurale, toutes les expériences relatives aux apports d'engrais, aux assolements, aux irrigations, aux drainages, ont une portée très générale. Ils n'intéressent plus seulement un propriétaire ou un agriculteur, mais bien tous ceux qui ont à exploiter et à améliorer des terres analogues.
S'agit-il, notamment, du régime des eaux?
« Leur répartition, dit M. Risler, dépend, comme celle des matières minérales, de la constitution géologique d'une contrée. En réglant leur aménagement suivant les besoins de l'alimentation et de la production agricole, on pourrait doubler la richesse de la France. Or, la géologie seule peut nous diriger dans ce travail, elle seule peut nous indiquer la situation des dépôts de sables, de graviers ou de roches fissurées, qui se laissent traverser par les eaux de pluie tombées à leur surface, ou des couches d'argiles et de roches imperméables, qui tantôt les retiennent, tantôt les amènent au jour en sources plus ou moins volumineuses et plus ou moins régulières. »
Enfin, il est clair que c'est encore la géologie qui nous renseigne sur la situation, l'importance et la richesse des différents gisements de marnes, de phosphates, de sels de potasse, et des roches calcaires qui peuvent constituer, à l'égard des terres incomplètes, un engrais ou un amendement.
La géologie agricole a donc une extrême importance.
L'idée maîtresse de l'œuvre de M. Risler, c'est qu'il faut favoriser et non pas combattre les aptitudes culturales du sol.
Sur les terres qui sont destinées par leur composition et le régime des eaux à la production des fourrages, il faut créer ou améliorer des
prairies et des herbages au lieu de s'obstiner à faire des céréales.
Sur les terres trop sèches et trop pauvres pour porter du blé et de l'herbe, il faut planter des bois.
Est-il possible, au contraire, d'améliorer rapidement, par l'apport de quelques engrais complémentaires, des terres incomplètes? N'hésitons pas à accroître, de cette façon, leur productivité et leur valeur.
Ce ne sont là que des vérités générales et des conclusions. M. Risler, dans son ouvrage, les a confirmées et éclairées ; il leur a donné un relief saisissant en accumulant les observations et les faits. Chaque étage géologique a été l'objet d'une étude spéciale accompagnée de monographies détaillées qui constituent tout un cours d'agriculture comparée. L'auteur a consacré quarante années à faire cette abondante moisson, et nul autre avant lui n'avait enrichi la science agronomique d'une œuvre aussi solide, aussi variée dans ses développements, aussi féconde, croyons-nous, par les enseignements qu'on en peut tirer.
Le Traité de géologie agricole comprend quatre volumes dans lesquels l'auteur étudie successivement :
1° Les terres formées par des roches primitives dans des régions telles que les Vosges, le Morvan,
le Beaujolais, le Plateau Central, la Bretagne, la Vendée, les Maures, l'Estérel, la Corse et l'Algérie ;
2° Les terres formées par les roches volcaniques ;
3" Les terrains de transition de la Bretagne, de l'Anjou, du Maine, du Bocage normand, du Cotentin et des Ardennes ;
4"* Les terres du trias en Lorraine ;
5° Les terres jurassiques de la Bourgogne, du Nivernais, de l'ouest de la France, etc.
Le deuxième volume est consacré aux sols crétacés de différentes régions, telles que le Dauphiné, la Provence, la Touraine, la Champagne, etc.
Viennent ensuite, dans le troisième volume, les études relatives aux sols tertiaires et quaternaires de la Bresse, de la Savoie, de la Provence, du Languedoc, de la Gascogne et du Médoc.
Enfin, le quatrième volume, qui clôt cette série et termine l'ouvrage, se rapporte au sudouest de la France et aux terrains de formation moderne. (Camargue, marais du Poitou et de la Saintonge, polders de l'Ouest, etc., etc.)
Nous ne pouvons résister au désir de parler des beaux travaux entrepris en Camargue pour mettre en valeur les terres que la présence du sel marin rend absolument stériles.
Nous avons visité, notamment, les domaines que M. Risler cite comme exemples, ceux de M. d'Andigné au mas de Giraud, et celui de l'Armeillère, que dirige avec tant d'intelligence M. Durand. Par l'irrigation et le drainage, on est parvenu sur ces terres stérilisées à faire disparaître le sel marin. De magnifiques vignobles ont été créés dans cette partie de la Camargue, et prouvent quelles richesses on pourrait tirer du sol s'il était partout traité de la même façon.
Les terres de Camargue sont, en effet, abondamment pourvues de tous les éléments fertilisants que le Rhône apportait avec ses limons. Le sel, malheureusement, imprègne le sol et le rend stérile. Il faut donc abaisser le niveau des étangs salés de la Camargue, rejeter les eaux saumâtres à la mer et amener de l'eau pure puisée dans le Rhône pour dessaler la terre, qui recouvrerait alors toute sa fertilité. M. Risler a raison de signaler l'intérêt exceptionnel de cette œuvre.
C'est là, d'ailleurs, un exemple, entre mille, des problèmes attachants dont son Traité de géo^ logie agricole nous indique ou nous fait prévoir la solution.