L'Histoire sainte et la loi, p
OÙ, selon le témoignage même de la Bible, les Israélites tombaient souvent dans l'idolâtrie.
Il est facile de répondre à ce dernier argument de Reuss. Moïse a pu vouloir établir le monothéisme en Israël. Il a pu pour cela établir une loi très bien adaptée à sa fin, et néanmoins ne réussir qu'incomplètement. Cela est possible, même en admettant l'action surnaturelle de Dieu et les miracles; l'insuccès partiel des œuvres de Dieu est un problème général d'apologétique qui s'applique aussi bien au christianisme qu'au judaïsme. Mais en laissant le miracle de côté, l'insuccès partiel de la tentative de Moïse n'a rien d'étonnant. N'est-il pas naturel de croire qu'une oeuvre aussi difficile que l'établissement d'un culte spiritualiste dans une nation grossière ne réussisse qu'imparfaitement? Moïse a cependant obtenu un succès partiel considérable, puisqu'il est resté assez de monothéisme en Israël pour rendre possible l'enseignement des prophètes et l'adhésion du peuple à leur enseignement.
Il n'y a pias lieu non plus de s'étonner que plus tard les réformateurs d'Israël, mettant en vigueur avec énergie, dans des circonstances plus favorables, la loi qu'avait employée Moïse pour donner au peuple son premier fond de croyances monothéistes, aient réussi plus complètement et aient vaincu les tendances polythéistes de la nation.
Tout- cela est simple, naturel, vraisemblable. Cette vieille histoire d'Israël, avec ses alternatives de chutes et de réformes, cette lutte de l'esprit contre les sens, est si peu contraire aux lois historiques et psychologiques, qu'elle est absolument semblable à l'histoire de l'Église chrétienne. Il est étrange qu'un professeur qui se rattache officiellement au culte fondé par Luther soutienne que les décadences suivies de réformes sont impossibles, et que l'évolution religieuse est nécessairement un progrès continu. Il est donc facile de répondre à l'argument de Reuss. Mais après lui avoir répondu, nous pouvons conserver son témoignage en faveur de la parfaite adaptation de la loi du Pentateuque à sa fin, qui est d'établir le monothéisme en Israël. Dès lors il y a une sérieuse vraisemblance que, si Moïse a réellement donné une loi destinée à cette fin, cette loi ne différait pas beaucoup de celle que nous possédons.
Sans doute cette vraisemblance n'est pas une certitude : il y a contre l'identité entre la loi actuellement contenue dans le Pentateuque et celle que Moïse a promulguée d'autres objections qui méritent d'être discutées et que je discuterai plus tard.
Mais il n'en est pas moins vrai que la démonstration de l'existence d'une loi monothéiste promulguée par Moïse est un des principaux éléments de
la controverse. J'ajoute qu*il me semble que lés exégètes de la nouvelle école sentent eux-mêmes que là est leur point faible; c'est la raison pour laquelle ils le laissent dans l'ombre.
Ils n'osent pas dire ouvertement : Moïse n'a rien fait; les prophètes sont les seuls auteurs du monothéisme; l'œuvre de Moïse est tout entière une fiction des prêtres. Ce serait rendre inexplicable la tradition d'Israël; ce serait se jeter, pour expliquer l'œuvre des prophètes, dans d'iuextricables. difficultés. Mais ils ne veulent pas convenirnon plus que Moïse a promulgué une loi monothéiste. Ce serait presque dire : Moïse a promulgué une loi analogue à celle qui lui est attribuée. Ce serait aussi contredire le principe qu'ils soutiennent, celui de l'évolution graduelle des idées religieuses, et de l'avènement nécessairement tardif du monothéisme. .
C'est donc sur ce point, qu'ils laissent dans l'ombre, qu'il importe avant tout de porter la lumière.
Les explications précédentes auront, je crois, suffisamment justifié la méthode que je propose. Il importe surtout de bien comprendre qu'elle ne consiste que dans un changement d'ordre des ques-
tions, et non dans l'abandon d'aucune des thèses traditionnelles. Les questions ajournées, étant absolument réservées, peuvent toujours être plus tard résolues dans le sens traditionnel; aucune portion du terrain de l'ancienne apologétique n'est donc cédée.
Mais si cette méthode permet de maintenir toutes les thèses traditionnelles, elle n'oblige pas ceux qui la suivent à s'engager d'avance à les défendre toutes. Selon moi, un tel engagement ne serait ni prudent ni opportun; car, sur ce point comme sur d'autres, on peut admettre et prévoir un progrès de l'apologétique, consistant dans une plus exacte délimitation des données théologiques et des données scientifiques ^ .
Ce progrès s'est réalisé certainement de nos jours relativement à certaines questions bibliques. Il y a loin des dissertations que l'on écrivait encore il y a cinquante ans, sur les dimensions de l'arche destinée à contenir toutes les espèces d'animaux connues, aux controverses actuelles sur l'universalité du déluge par rapport au genre humain. Il y a loin des efforts faits pour justifier l'ancienne chronologie biblique contre les objections tirées du Zodiaque de Denderah, aux récents articles de M. Vi-
1. Voir sur ce point l'article que j'ai publié l'an dernier : Les Progrès de l'Apologétique. Annales, février 1886. (En brochure chez Putois-Cretlé.)
gouroTix^ et du P. Brucker^ sur l'antiquité des grandes monarchies de l'Egypte et de la Ghaldée. Les tentatives de mettre en accord la Bible et le transformisme auraient certainement beaucoup étonné et scandalisé nos pères; elles se manifestent cependant au grand jour sans être menacées d'aucune censure théologique.
Sur les questions relatives à l'authenticité des textes, il est possible que certains; points, qui ne tiennent pas réellement au dogme, doivent être abandonnés. Mais cela n'arrivera que tardivement, lentement et par là même sûrement. Lorsqu'on aura pu discerner ce qu'il y a de vrai dans les assertions de l'exégèse nouvelle, lorsqu'on aura pu dégager le peu de froment qu'elle contient de la masse de paille qui l'enveloppe j cette part de vérité ne trouvera aucun obstacle sérieux à se faire jour dans l'Église, ni de la part de la vraie théologie, ni de la part de l'autorité ecclésiastique. Ni l'une ni l'autre ne veulent ni ne peuvent rien faire contre la vérité. Le plus ancien des théologiens et le dernier, mais non le moindre, des Apôtres a eu soin de nous en avertir : Nonpossumus aliquid contra veritatem, sed pro veritate^. Seulement, rien ne serait plus imprudent que d'admettre tout d'a-^