Genèse, xxxm
faisant allusion à la vision d'Abraham où il s'est manifesté sous le nom à' El Shaddai. Il ordonne désormais de l'invoquer sous le nom de Jahveh. Là commence, avec Moïse, une sorte de nouvelle religion monothéiste, une religion jéhoviste succédant à la religion élohiste. Au lieu du nom commun, c'est le nom propre qui sert à désigner le vrai Dieu.
Mais ce nom propre est maintenant expliqué quant à son sens intime : « Celui qui est. » Il est manifesté par des miracles. Désormais le vrai nom du vrai Dieu sera le nom qu'il porte en Israël, le nom glorifié par la défaite des Égyptiens et par les miracles de l'exode et du Sinaï. La nouvelle forme du monothéisme sera un peu différente de l'ancienne : elle sera militante. Il faudra sacrifier, détruire devant Jahveh tous les dieux étrangers, au lieu que, pour adorer Eîohim invoqué par Abraham, il suffisait de reconnaître que le Dieu de tous les peuples est le même.
Cette forme plus exclusive était nécessaire en raison des circonstances.
Le paganisme avait pris plus de force depuis le temps d'Abraham : le théisme vague des anciens temps avait fait place à un grossier panthéisme. Le nom d'E/ et Elohim, au lieu de désigner le Père céleste, tendait, chez les peuples sémitiques, à ne plus désigner qu'un principe obscur et inconscient : son homonyme Un n'est plus adoré chez les
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Assyriens; les dieux nationaux personnels et vivants l'ont rejeté dans l'ombre. Il fallait, pour lutter contre cette force croissante du panthéisme polythéiste, que le vrai Dieu devînt un Dieu national; il fallait que sa personnalité fût mise en évidence en même temps que sa toute-puissance.
C'est pour cela que Jahveh, le Dieu personnel par excellence en même temps que le Dieu infini et transcendant, se fait le Dieu d'Israël, et s'unit étroitement au peuple qu'il a choisi, le conduit dans la terre promise aux patriarches et la lui donne en héritage; dès lors, dans le récit de l'exode et de la conquête, le nom de Jahveh prévaut.
Ici les lecteurs de M. Renan reconnaîtront que je me sers des mêmes termes que lui : j'admets un élohisme patriarcal auquel succède le jéhovisme. Je crois en effet que M. Renan a eu, sur ce point, une vue juste, bien que cette vue ait été altérée par son système fanatique de négation du surnaturel. Sa passion anti-biblique, sa passion contre le vrai Dieu l'a égaré. Au lieu de voir dans l'élohisme et le jéhovisme deux aspects, deux nuances du monothéisme, il a travesti ces formés religieuses en deux espèces de paganisme : l'un le culte des elohah, génies de la nature, dont l'existence n'a d'autre preuve que la forme plurielle du moi Elohim; l'autre le jéhovisme, adoration d'un. Dieu païen, ca-
pricieux, injuste, cruel. Ces assertions sont' directement contraires au texte sacré.
D'un autre côté, c'est du texte seul que M. Renan tire son histoire. C'est en lisant le texte sacré, comme nous le faisons, que M. Renan a deviné l'existence, dans l'histoire d'Israël, de deux périodes religieuses ayant certains caractères différents. Mais, cela fait, au lieu de les décrire d'après le texte, qui nous montre deux aspects du monothéisme, l'un plus expansif, l'autre plus exclusif, mais toujours d'accord sur l'idée du Dieu unique, personnel, transcendant, il a transformé l'un de ces aspects en un culte de génies multiples et inférieurs, l'autre en celui d'un Dieu local, limité et injuste.
Par ce procédé arbitraire, en se servant du seul document qu'il possédait pour en tirer ce qui n'y est pas contenu, il s'est imposé une difficulté insoluble. Il s'est, obligé à montrer comment la fusion de ces deux paganismes a produit plus tard le monothéisme sublime et élevé des grands prophètes : il y a là une genèse absolument inadmissible.
Rien de plus naturel, au contraire, que de supposer qu'une doctrine riche et féconde, parce qu'elle est souverainement vraie, comme la doctrine monothéiste, prenne, suivant les circonstances, divers aspects ; que le vrai Dieu se montre tantôt comme l'Être adoré sous des noms divers
par des peuples ignorants, tantôt comme l'Être devant qui tout autre dieu doit disparaître.
Si réellement notre hypothèse est fondée ; s'il y a eu, quant au nom de la divinité et quant à l'attitude de ses adorateurs à l'égard des peuples païens, variations successives; si Abraham, tout en invoquant Jahveh, a enseigné le culte d'Elohim, du vrai Elohim, unique et tout-puissant, invitant lès païens à, reconnaître en cet être le Dieu qu'ils cherchaient et adoraient sous de faux noms; si au contraire, après l'exode, les Israélites adorateurs de Jahveh, leur Dieu national, mais sachant que Javeh est le Dieu tout-puissant, ont une attitude militante et exclusive à l'égard des sectateurs des autres dieux, une conclusion très importante peut être tirée de cette différence : on peut en conclure que la Genèse n'a pas pu être écrite à une autre époque que celle de Moïse.
Comment, en effet, un écrivain Israélite du temps des prophètes aurait-il pu inventer une histoire comme celle des patriarches, nous montrant la naissance et le développement d'un monothéisme nouveau, qui se dégage du paganisme avant de le combattre? Comment un écrivain du temps des prophètes, du temps de Samuel et d'Élie, luttant contre Baal et Astarté, aurait-il pu décrire les relations entre . Jacob etLaban : Laban jurant parle dieu de Nachor et de Taré, tandis que Jacob jure par celui
que craignait Isaac ; Jacob purifiant son camp des idoles, mais les enterrant sous un térébinthe, au lieu de les brûler et de mettre à mort leurs adorateurs, comme l'avaient voulu les prophètes postérieurs? En lisant la Genèse et l'Exode, nous voyons se succéder deux époques religieuses d'un caractère différent, bien que l'idée principale soit la même. Ne s'ensuit-il pas que l'auteur de ce livre a connu ces deux époques, qu'il s'est trouvé à la jonction de ces deux périodes, voyant finir l'une et commencer l'autre? Et aitisi, n'est-ce pas Moïse, ou un contemporain de Moïse, qui est désigné comme l'auteur d'un tel récit?
Telle est l'hypothèse qui nous parait la plus vraisemblable pour expliquer, dans l'histoire patriarcale, la distinction des noms divins. Elle nous parait préférable, pour cette partie de la Bible, à celle des documents distincts, du jéhoviste inséré entre le premier et le second élohiste. Elle cadre bien avec l'emploi des deux noms dans le récit. Jusqu'à l'institution de la circoncision, il ne s'agit que du culte privé d'Abraham : c'est Jahveh qui est invoqué. Au chapitre 17, le culte nouveau est institué sous le nom d' E/oAzm. Dans la suite, les deux noms sont alternativement employés, à cause de la coexistence du culte privé et familial et du culte de la tribu : leur emploi semble devenir à peu près arbitraire. A partir de la vision de Moïse,
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c'est le culte de Jahveh qui devient national, et ce derniernom prévaut.
Comme on a pu le remarquer, ces considérations ne s'appliquent qu'à l'histoire des patriarches. En ce qui concerne les récits primordiaux de la Genèse, j'avoue, sans en avoir une certitude absolue, que l'hypothèse des documents élohistes et jéhovistes me parait meilleure. Je ne donne point ces hypothèses comme certaines, mais elles me semblent plus vraisemblables que celles qui ont été exposées jusqu'ici. Astruc aurait donc eu raison de distinguer deux documents : son tort aurait été de prolonger la distinction trop loin ; et ce tort aurait été exagéré, au lieu d'être corrigé, par ses successeurs. En tout cas, il est évident qu'il n'y a rien, dans ces noms divins, qui soulève une véritable difficulté contre la foi.
Supposons maintenant la théorie des documents divers solidement démontrée. Quelle en serait la conséquence relativement â l'histoire ? Il faudrait évidemment abandonner l'opinion traditionnelle, qui fait de Moïse l'auteur unique du Pentateuque
Ii2 QUESTIONS BIBLIQUES.
entier. Les documents composants se prolongeant plus loin que la mort de Moïse ne pourraient ni avoir été entièrement rédigés, ni surtout avoir été unis et combinés par lui. Mais serait- on pour cela autorisé à déclarer Moïse étranger à la composition de ces documents, et à reculer leur rédaction de plusieurs siècles? Nullement. De ce que la tradition se serait trouvée en défaut sur un point, il n'y aurait pas lieu d'en conclure qu'elle est entièrement mensongère.
La tradition place le Pentateuque à l'époque de Moïse : elle dit que Moïse en est l'auteur. Cette assertion peut s'entendre d'une manière large et d'une manière précise. Elle est entendue d'une manière précise lorsqu'on admet que Moïse a écrit tout le Pentateuque. Elle est entendue d'une manière plus large lorsqu'on soutient seulement que Moïse a, par ses écrits, par ses récits et ses lois, fourni la matière du Pentateuque. Si à cette pensée on ajoute celle que Moïse aurait tracé le plan de l'œuvre, qu'il l'aurait commencée, et que d'autres l'auraient achevée selon ses instructions, il n'y aurait pas de grave inexactitude de langage à le déclarer auteur de l'œuvre entière.
Je suis loin de dire qu'une pareille interprétation de l'idée traditionnelle soit la véritable, ni surtout qu'il soit permis de s'écarter à ce point de l'enseignement commun : ce sont des questions que je n'ai point à traiter ici. Je dis seulement que cette
interprétation large est la conséquence extrême que l'on pourrait tirer de riiypothèse des trois documents. Déjà on admet que la fin du Deutéronome, qui contient le récit de la mort de Moïse, est l'œuvre d'un continuateur. Un exégète non suspect, Cornélius a Lapide, parle de l'hagiographe qui a mis en ordre les journaux de Moïse. L'hypothèse des documents exigerait seulement que Ton supposât plusieurs continuateurs ou coopérateurs à Fceuvre de Moïse et qu'on leur attribuât une part plus grande à la rédaction entière. Elle ne permettrait pas à elle seule d'établir une séparation entre le Pentateuque et l'auteur auquel la tradition le rapporte. Par là même, cette hypothèse est tout à fait insuffisante pour ôter au Pentateuque son caractère historique.
En effet, que Moïse ait eu, dans la rédaction, une plus ou moins grande part (pourvu qu'il l'ait commencée et qu'elle ait été continuée de son temps par ses successeurs), cela est important au point de l'exégèse proprement dite et de la valeur de la tradition relative à l'auteur du Pentateuque ; mais cela importe peu au point de vue de l'histoire et delà certitude des faits racontés.