‹ Questions bibliques [microform]Chapitre 19 sur 45 · UNE SECONDE HYPOTHESE · texte numérisé non relu

UNE SECONDE HYPOTHESE

Israël, au temps de l'exode, n'était encore qu'un peuple

barbare.

Les exégêtes qui veulent renouveler l'histoire biblique sont obligés de joindre à la première hypothèse, celle des deux documents, une seconde assertion dont la preuve est à leur charge, celle de la barbarie du peuple d'Israël au temps de l'exode. C'est cette seconde hypothèse seule, qui, plaçant un intervalle de plusieurs siècles entre l'époque de Moïse et celle de la rédaction des documents, met sérieusement en question la véracité de ceux-ci. Elle est beaucoup plus importante que la première. Voici en quoi elle consiste.

Les Israélites dans le désert étaient, selon cette opinion, une horde de nomades. Ils avaient vécu sur les frontières de l'Egypte, sans avoir pris part à sa civilisation. L'écriture leur était inconnue ou du moins si peu familière, que les choses se passaient comme si elle n'existait pas. Us n'avaient

jamais vécu que sous la tente et ne savaient pas cultiver la terre. C'est après la conquête de Ghanaan qu^ils ont commencé à marcher dans la voie du progrès. La période des Juges est l'âge héroïque de la nation, correspondant à l'âge mythologique de la Grèce. La civilisation commence à poindre au temps de Samuel et de David.

Partant de cette hypothèse, ils déclarent que l'existence d'une histoire écrite, celle des récits historiques en prose, celle d'une législation savante, celle d'un culte brillant comme celui que décrit l'Exode, sont incompatibles avec l'état barbare des Israélites au temps de Moïse. Les documents qui nous décrivent l'exode et la conquête ne pourraient donc pas être primitifs pour deux raisons : l'écriture était inconnue, et ces documents décrivent un état de civilisation qui n'existait que dans l'imagination de leurs auteurs.

C'est en suivant cet ordre d'idées que M. Renan a donné, dans la Revue des Deux-Mondes, une théorie de la formation des plus anciennes parties du Pentateuque. Il y a d'abord, selon lui, une période où les légendes se sont formées. Les souvenirs vagues de la conquête ont été agrandis par l'imagination. Le merveilleux s'y est introduit. Puis, ces légendes ont engendré des chants populaires, d'abord transmis oralement, et plus tard, vers l'an 900 .avant Jésus-Christ, fixés par l'écriture. Deux re-

QUESTIOKS BIBLIQDES. 9

cueils perdus de ces chants héroïques sont cités dans la Bible sous le nom de Livre des guerres de Jahveh et de Livre du Juste. A une époque postérieure, vers l'an 800 avant Jésus-Christ, des écrivains animés d'nne pensée religieuse et théocratique auraient extrait de ces -poèmes un récit simple et continu, destiné à rappeler aux Israélites les bienfaits de Jéhovah, et le devoir de s'attacher au pieu de leurs pères et de le servir fidèlement.

Cette théorie n'est qu'une hypothèse, et ne prétend pas à être autre chose ; à ce titre, elle pourrait être écartée sans discussion. Néanmoins, nous pouvons aller plus loin, et montrer que le point de départ de l'hypothèse est une grave erreur, et que l'explication donnée de la formation du récit des origines d'Israël est absolument invraisemblable. Nous avons en effet le droit de juger cette théorie au nom du bon sens ; elle ne repose pas, comme les précédentes, sur des questions subtiles d'érudition et de linguistique.

Et d'abord, sur quoi est fondée cette idée q;ue le peuple d'Israël était tout entier plongé dans la bar-

barie au sortir de l'Egypte? La tradition affirme le contraire et la vraisemblance vient à l'appui de la tradition. Quand les Israélites entrèrent en Egypte, la civilisation égyptienne durait déjà depuis plus de quinze à vingt siècles: elle était si puissante que les Hyksos vainqueurs avaient pris les mœurs du peuple conquis. Pourquoi les pasteurs de Gessen, soumis à l'administration des Pharaons, pourquoi les descendants de Joseph, fonctionnaires du souverain, seraient-ils tous restés étrangers à la culture intellectuelle? L'histoire de Moïse, élevé à la cour du roi, est-elle dont si invraisemblable qu'il faille la rejeter? Est-ce que, si nous jugeons des Israélites d'alors par leurs descendants, il n'est pas probable que beaucoup d'entre eux avaient acquis dans l'Egypte une assez grande influence, qu'ils ont pu être les intendants des riches Égyptiens, comme les Arméniens de nos jours sont les hommes d'affaires des Turcs ? L'histoire de Jacob, ce type si frappant du Juif des époques postérieures, ne donne-t-elle pas à penser que cette race industrieuse et tenace n'a pas vécu à côté d'une civilisation avancée sans chercher à tirer profit de ce voisinage? Et si l'on voulait, selon la méthode moderne, interpréter l'histoire de Joseph d'une rnânière mythique, ne représente-t-elle pas précisément la situation avantageuse que certains Israélites ont pu occuper auprès des grands seigneurs ou

cueils perdus de ces chants héroïques sont cités dans la Bible sous le nom. de Livre des guerres de Jahveh et de Livre du Juste. A une époque postérieui^e, vers l'an 800 avant Jésus-Christ, des écrivains animés d'une pensée religieuse et théocratique auraient extrait de ces -poèmes un récit simple et continu, destiné à rappeler aux Israélites les bienfaits de Jéhovah, et le devoir de s'attacher au pieu de leurs pères et de le servir fidèlement.

Cette théorie n'est qu'une hypothèse, et ne prétend pas à être autre chose ; à ce titre, elle pourrait être écartée sans discussion. Néanmoins, nous pouvons aller plus loin, et montrer que le point de départ de l'hypothèse est une grave erreur, et que l'explication donnée de la formation du récit des origines d'Israël est absolument invraisemblable. Nous avons en effet le droit de juger cette théorie au nom du bon sens ; elle ne repose pas, comme les précédentes, sur des questions subtiles d'érudition et de linguistique.

Et d'abord, sur quoi est fondée cette idée que le peuple d'Israël était tout entier plongé dans la bar-

barie au sortir de l'Egypte? La tradition affirme le contraire et la vraisemblance vient à l'appui de la tradition. Quand les Israélites entrèrent en Egypte , la civilisation égyptienne durait déjà depuis plus de quinze à vingt siècles: elle était si puissante que les Hyksos vainqueurs avaient pris les mœurs du peuple conquis. Pourquoi les pasteurs de Gessen, soumis à l'administration des Pharaons, pourquoi les descendants de Joseph, fonctionnaires du souverain, seraient-ils tous restés étrangers à la culture intellectuelle? L'histoire de Moïse, élevé à la cour du roi, est- elle dont si invraisemblable qu'il faille la rejeter ? Est-ce que, si nous jugeons des Israélites d'alors par leurs descendants, il n'est pas probable que beaucoup d'entre eux avaient acquis dans l'Egypte une assez grande influence, qu'ils ont pu être les intendants des riches Égyptiens, comme les Arméniens de nos jours sont les hommes d'affaires des Turcs ? L'histoire de Jacob, ce type si frappant du Juif des époques postérieures, ne donne-t-elle pas à penser que cette race industrieuse et tenace n'a pas vécu à côté d'une civilisation avancée sans chercher à tirer profit de ce voisinage? Et si l'on voulait, selon la méthode moderne, interpréter l'histoire de Joseph d'une manière mythique, ne représente-t-elle pas précisément la situation avantageuse que certains Israélites ont pu occuper auprès des grands seigneurs ou

même à la cour du roi? Ne résulte-t-il pas de là qu'une partie d'entre eux ont pu s'élever à un assez haut degré de civilisation?

On objecte la barbarie postérieure attestée parle livre des Juges. Mais, outre que ce livre ne dit pas tout et n'exclutpas l'idée qu'il existaitàSilo des prêtres instruits gardant la tradition, ne sait-on pas avec quelle rapidité la barbarie peut gagner un peuple qui n'a pas une organisation politique suffisante ? Que l'on compare l'état de l'empire de Charlemagneau dixième siècle, avec les Gapitulaires du grand empereur, et l'on comprendra qu'unpeuple, capable de recevoir une législation savante, peut, par suite de l'anarchie dans laquelle il tombe, descendre au niveau des barbares.

Quant à la question de l'existence de l'écriture, la vieille objection, tirée de ce que l'écriture n'existait pas au temps de Moïse, est maintenant complètement réfutée. L'alphabet phénicien dont se servaient les anciens Hébreux est une transformation des caractères hiératiques égyptiens. Cette transformation était antérieure de beaucoup à l'exode, et l'alphabet -était en usage chez les populations sémitiques ^qui habitaient l'Egypte et les environs ^ M. Renan lui-même convient de ce l'ait. Il attribue l'invention de l'alphabet phénicien aux Hyksos de

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