iMd., note au bas de la page
la ruine de l'eiiipire romain n'ignoraient pas l'écriture ; cependant qui savait lire alors si ce n'est les clercs et les moines? Pourquoi n'y aurait-il pas eu autour de Moïse des scribes et des prêtres instruits chargés de conserver les annales du peuple?
Cette question peut être considérée comme tranchée, et la persévérance avec laquelle les rationalistes répètent cette objection surannée ne prouve qu'une chose, la fragilité de leur système qui s'appuie en grande partie sur une assertion démentie par la science. Si, en effet, les Israélites, ou du moins une partie de la nation, avaient subi l'influence de la civilisation égyptienne etpossédaientdéjà l'écriture, pourquoi supposer qu'ils n'en ont pas usé et que les grands événements de la migration dans le désert, de la conquête de Chaiiaan, et même les traditions patriarcales n'ont pas été mis par écrit? Et pourquoi ces récits n'auraient-ils pas été conservés, comme la Bible le déclare, auprès de l'Arche, dans le sanctuaire national, par les prêtres gardiens de ce sanctuaire et de la tradition d'Israël? De quel droit alors suppose-t-on, entre le temps de Moïse et celui où ont été écrits les plus anciens documents, un intervalle de plusieurs siècles?
Il y a, d'ailleurs, contre la théorie de légendes
LE PENTATEUQUB. 151
épiques postérieurement transformées en histoire, une autre objectionnon moins grave. Quiconque a étudié la littérature hébraïque ne peut refuser de reconnaître un trait particulier des livres qui composent la Bible : c'est la dépendance dans laquelle se trouve cette littérature entière par rapport au récit des origines contenu dans le Pentateuque. Toutes les fois que, dans une œuvre d'un genre quelconque, livres d'histoire, écrits prophétiques, poésie lyrique, il estfait allusion au passé delà nation, ce sont les faits contenus dans le Pentateuque et ceux-là seuls qui sontcités. 11 est évident que les auteurs de tous les livres et leurs lecteurs étaient par rapport au récit du Pentateuque dans la même situation oùse trouvaient les Juifs après la captivité et où se trouvent aujourd'hui les chrétiens. Ils connaissaient la série des faits qui constituent cette histoire : ils croyaient ces faits vrais ; ils n'en connaissaientpas d'autres. L'Israélite du huitième et du septième siècle avant Jésus-Christ, de quelque tribu qu'il fût, aussi bien celui que prêchait Amos dans le royaume du Nord, que le Judéen qu'enseignaient Joël et Isaïe, savaient qu'ils descendaient d'Abraham, d'Isaac et de Jacob : ils savaient que leurs pères avaient traversé la mer Rouge, reçu la loi au Sinaï, passé le Jourdain à Jéricho et conquis la Palestine. Le récit du Pentateaque pourrait être reconstitué presque tout en entier par des citations
parallèles des livres qui, selon l'exégèse moderne, seraient les plus anciens de toute la Bible ^.
Il y avait donc en Israël une tradition orale, et unetradition écrite, toutes deux nettes, claires, précises et parfaitement d'accord l'une avec l'autre. Or une tradition si ferme et si précise sur les origines d'une nation est un fait unique dans l'histoire de l'antiquité. On ne trouve rien de pareil chez les autres peuples qui ont une littérature. Les Égyptiens ignorent comme ils sont venus s'établir sur les bouches du Nil. La Ghaldée a une tradition, mais purement mythologique et philosophique, ne ressemblant nullement à l'histoire. Les origines de la Grèce et de l'Inde plongent dans des récits légendaires, multiples, conf as et contradictoires, que les poètes des siècles plus récents ont vainement essayé de mettre en ordre. On peut dire que l'horizon des souvenirs de l'Israélite est borné par de grandsfaits clairement connus et semblables aux sommets des montagnes, tandis que le Grec, l'Hindou et l'Iranien ne contemplent dans le passé que des amas confus de nuages variables, tantôt sombres, tantôt brillants. Or cette fixité de la tradition des origines, trait spécial du peuple : d'Israël, s'explique facilement, si l'on admet que lePentateuque a été rédigé à l'époque fixée par latradition. Lanarration écrite,
1. Annales de philosophie chrétienne, mai 1887, Caractère historique de l'exode.
contemporaine des grands faits de l'exode et de la conquête, est venue, selon cette opinion, fixer aussitôt après sa naissance le souvenir de ces faits. A l'égard de ces faits, la tradition orale et la tradition écrite sont nées ensemble. A l'égard des faits plus anciens, un récit composé au moment où la nationse constituait dans son indépendance, uni au récit de la migration et de la conquête, uni à la législation de Moïse, pouvait facilement se graver dans les mémoires. Ainsi associées dans l'origine, la tradition orale et la tradition écrite se sont servies d'appui et de contrôle. La tradition orale a empêché l'altération notable des récits écrits. Les récits écrits, d'autre part, servaient de point de repère pour discerner les souvenirs vrais de l'antiquité des légendes modernes. Les recueils de poésie qui ont existé après la conquête, le Livre des guerres de Jahveb et le Livre du Juste, racontant sous forme épique des faits dont le récit historique existait, n'ont pu s'écarter beaucoup de ce récit. Ils formaient cependant eux-mêmes un témoignage de la tradition orale. C'est à ce titre que l'un est cité une fois, l'autre deux fois dans la Bible. C'est s ur ces trois ci(;ations très courtes que M. Renan a fondé une grande partie de sa théorie.
Rien de plus facile que de concevoir, selon cette opinion traditionnelle, la fixité et la précision des souvenirs des Israélites. L'écriture a fixé la tradition
dès sa naissance. Le peuple d'Israël a eu depuis l'exode une histoire écrite ; voilà pourquoi il est en possession d'un récit clair et précis de ses propres origines, tandis que les autres peuples n'ont sur les leurs que des données vagues et incertaines.
Au contraire, rien de plus inexplicable que cette fixité de la tradition et des souvenirs, lorsqu'on admet, sur le mode de formation du texte sacré, l'opinion des exégètes modernes. Selon cette école, il y a une première période sans écriture, dans laquelle les souvenirs vagues du passé se transforment en légendes pleines de merveilleux. Puis ces légendes sont transformées de nouveau et fixées par des écrivains postérieurs. Enfin le récit ainsi simplifié s'impose à la croyance du peuple entier, et toutes les légendes discordantes s'évanouissent sans laisser de traces. Or qui ne voit que la première transformation, celle des souvenirs vagues en légendes, doit nécessairement produire une multiplicité immense et une confusion inextricable de récits divergents ou contradictoires? Chaque tribu, chaque ville, chaque hameau a dû se créer sa légende propre ; chaque poète individuel a dû. augmenter de ses propres inventions la masse des récits en circulation. C'est ce qui est arrivé en Grèce, où régnait une multitude de légendes diverses, sur Bacchus, Hercule, Thésée, Jupiter, Apollon. C'est ce qui est arrivé dans l'Inde, et c'est
aîûsi que se sont produits les récits multiples et fantastiques recueillis dans le Mahabharata et le Ramayana.
Gomment maintenant aurait pu se faire la réduction de tout cet amas de légendes à l'unité simple et continue du récit biblique? Il est facile de dire qu'un rédacteur théocratique a condensé et simplifié les légendes préexistantes : rien n'est facile comme d'affirmer ce qu'on se croit dispensé de prouver et d'expliquer. Mais est-il réellement facile 4e concevoir quelle a pu être la cause assez puissante pour faire prédominer un récit simple en prose sur une vaste et brillante littérature poétique ? Quelle est la force qui a pu ainsi s'imposer aux croyances, faire admettre une série de récits comme la vraie histoire, étouffer et faire disparaître tous les récits divergents, même ceux qui flattaient la vanité de telle ou telle tribu ou de telle ou telle ville ? Est-ce pendant la période épique que cette unification se serait produite, de sorte que les narrateurs en prose n'aient eu qu'à remanier un récit poétique continu, une grande épopée des origines? Mais alors, quel est l'Homère qui a créé cette épopée ? Comment une œuvre poétique, capable de produire une telle transformation dans les idées, d'étouffer toutes les œuvres rivales, a-t-elle disparu sans laisser de traces? Gomment cette œuvre, qui serait la source de la tradition postérieure, s'est-
elle effacée devant les récits simples et sans prétention littéraire que nous possédons? L'unification de la tradition est-elle, au contraire, l'œuvre de ceux-là mêmes qui ont écrit les récits en prose de forme historique? Mais alors comment concevoir que des récits simples et sans éclat de style aient étouffé une brillante poésie, dont les morceaux rythmés remplissaient la mémoire des hommes et servaient de chants de fêtes et de guerres?
Le seul moyen de concevoir une telle substitution de la prose à la poésie serait de supposer que le récit historique, attribué à Moïse, aurait été imposé d'autorité comme une parole divine ; qu'une prédication continue, ou plutôt une lecture, une sorte d'enseignement populaire, aurait fixé les récits dans la mémoire des hommes et que les récits contraires à la narration officielle auraient été condamnés et détruits, comme hétérodoxes. Mais quel est le roi qui a ordonné un tel enseignement? Quelle trace trouve-t-on dans l'histoire de la publication, dans le pays entier, d'un récit officiel des origines, destiné à simplifier les traditions régnantes ?
Supposer, comme le fait M. Renan, que c'est vers l'an 800 que s'est faite cette œuvre, c'est supposer une chose impossible. Il aurait fallu que ce même récit se fût imposé d'autorité dans les deux royaumes d'Israël et de Juda. Ces deux royaumes
étaient en rivalité religieuse; comment l'un auraitilaccepté un écrit rédigé dans l'auire? Si, comme le veut Técole moderne, le document jéhoviste a été rédigé dans le royaume du Nord, si c'est ainsi qu'il faut expliquer le passage de ce document destiné à glorifier les tribus d'Ephraïm et de Manassé, comment ce document aurait-il été accepté parles prêtres de Jérusalem? S'il y a eu deux documents, l'un dans le Nord, l'autre dans le Midi, comment ces deux œuvres, indépendantes l'une de l'autre, rédigées d'après des souvenirs légendaires vagues et mobiles, se sont-elles trouvées dans un tel accord que l'on ait pu, sans choquer les oreilles de ceux qui avaient reçu l'un ou l'autre enseignement, les combiner en une seule?
On pourrait, il est vrai, supposer que cette œuvre s'est accomplie avant la séparation des deux royaumes, sous David ou Salomon. Mais l'unité de la monarchie n'était, sous ces deux rois, que très superficielle et couvrait de profondes rivalités entre les tribus. D'ailleurs un fait aussi grave que la publication d'un récit nouveau des origines aurait été mentionné, s'il était réel, par les historiens de ce temps. Aucune hypothèse ne peut rendre raison de l'unité de la tradition, si ce n'est la donnée traditionnelle selon laquelle le récit écrit est du temps de Moïse. Ce n'est qu'au temps de Moïse que la nation rassemblée a pu recevoir un enseignement
historique uniforme. C'est aussi à cette époque seulement que la tradition atteste la rédaction d'une histoire des origines.
Tout s'accorde donc. Vraisemblable a p'iori^ puisque l'écriture existait, la narration écrite contemporaine des faits est nécessaire pour expliquer le fait unique d'un peuple qui croit connaître clairement et avec certitude son passé. EnjQn le texte, du Pentateuque ne présente aucun signe indiquant qu'il soit la transformation d'une épopée nationale. Ainsi, jusqu'ici, aucune raison sérieuse n'a été donnée pour attaquer la véracité du récit biblique. La première hypothèse, celle des documents, douteuse en elle-même, serait, même si elle était certaine, sans conséquences graves et n'affaiblirait que très peu l'autorité des annales d'Israël. La seconde, celle de la barbarie primitive d'Israël et delà transformation des légendes en histoire, est gratuite et sans fondement; elle est en outre inconciliable avec des faits postérieurs certains.
Il nous reste à examiner la troisième hypothèse, qui, s'ajoutant aux deux premières, doit annéantir toute l'Histoire sainte, telle qu'elle est enseignée aux chrétiens.