‹ Questions bibliques [microform]Chapitre 22 sur 45 · UNE TROISIEME HYPOTHESE · texte numérisé non relu

UNE TROISIEME HYPOTHESE

La composition du Pentateuque ne peut être que très postérieure à Moïse.

La troisième hypothèse se rattache à la seconde et en est une conséquence. Si les Israélites étaient barbares au temps de l'exode, si Moïse ne conduisait dans le désert qu'une horde de Bédouins, l'existence de la législation compliquée du Pentateuque et de la brillante liturgie décrite dans le Lévitique est difficile à expliquer. On est alors porté à admettre que Moïse n'a pas donné de lois aux Israélites, ou ne leur a donné que des lois très élémentaires. On est ainsi conduit à supposer que la législation du Pentateuque est de beaucoup postérieure à Moïse. Cela est conforme, du reste, au système de l'évolution. La législation, comme la littérature, doivent, selon ce système, suivre une marche progressive. Seulement il faut observer que les lois attribuées à Moïse sont étroitement liées au

récit de la migration d'Israël; la promulgation de ces lois est rattachée à diverses circonstances du voyage des Israélites à travers le désert. L'ancienne exégèse s'appuyait sur ce fait pour prouver que ces lois sont vraiment l'œuvre de Moïse. La nouvelle y voit au contraire une preuve que les récits qui enveloppent les dispositions législatives sont mensongers et ont été destinés précisément à placer sous le patronage du nom deMoïse des lois promulguées à des époques postérieures ; et comme il se trouve que la législation mosaïque se divise naturellement en trois parties principales, on a rattaché ces trois codes aux trois documents dont il a été parlé plus haut.

Le livre de l'Alliance, code assez court qui suit le Décalogue, a été joint au jéhoviste. Le code du Deutéronome a naturellement trouvé sa place dans le document qui porte son nom, et le code rituel, comprenant la fin de l'Exode, tout le Lévitique et les premiers chapitres des Nombres, a été considéré comme un appendice du document élohiste. Cette dernière partie du système n'est cependant pas adoptée par M. Renan. M. Renan croit devoir séparer l'élohiste en deux parties, l'une contenant le récit de la création, l'autre le code rituel avec le récit élohiste qui l'encadre. L'hypothèse a été complétée par une date donnée aux différents codes et par suite aux documents qui leur sont unis. Le

jéhoviste, avec son code très simple, est considéré comme le plus ancien et placé au huitième siècle. Le Deutéronome aurait paru à l'époque de la réforme de Josias, et le code Lévitique serait l'œuvre d'Esdras et aurait été promulgué au retour de la captivité. Plus tard, les trois documents et les trois codes auraient été réunis en un seul livre qui serait devenu la Thorah mosaïque. Tel est du moins la théorie dite Grafienney du nom de son inventeur : c'est celle qui prévaut aujourd'hui.

Avant d'apprécier le fondement de cette hypothèse, il importe d'en examiner les conséquences. Il ne s'agit plus ici de légendes transformées en histoire; il s'agit d'une véritable falsification, d'une immense fraude destinée à transporter au temps de l'exode, |avec la législation, tout un ensemble de circonstances qui n'ont existé que dans les temps postérieurs. C'est ainsi que, selon Wellhausen, le tabernacle décrit dans l'Exode n'aurait jamais existé ; la description qui en est donnée serait celle d'un objet chimérique, auquel on aurait attribué une ressemblance étroite avec le temple de Salomon. A l'inverse de ce que dit la Bible, qui donne

comme modèle aux constructeurs du temple un tabernacle réel préexistant, ce serait un tabernacle purement idéal que les historiens auraient créé à l'imag-e du temple. C'est ainsi encore que, selon la plupart des critiques modernes, le privilège du sacerdoce appartenant aux descendants d'Aaron, à l'exclusion des autres lévites, ne daterait que d'une époque récente. Or il est facile de comprendre qu'une immense fraude de ce genre, si elle était réelle, n'introduirait pas l'erreur seulement dans le récit du Pentateuque, mais la répandrait dans la Bible tout entière.

Comme nous l'avons remarqué plus haut, il y a un lien étroit entre le Pentateuque et les livres historiques postérieurs. Ces livres supposent comme réels et connus la plupart des faits racontés dans le Pentateuque : ils y font de constantes allusions. Cette étroite union de la Thorah avec les autres livres est, aux yeux des exégètes de l'ancienne école, une preuve de l'authenticité et delà véracité de la partie la plus ancienne des annales d'Israël. Les exégètes de l'école moderne tirent du même fait une conclusion directement contraire. Puisque très certainement, selon eux, le récit du Pentateuque contient des faits controuvés, tous les livres qui font allusion à ces faits doivent être apocryphes ou mensongers. Partout où ils rencontrent la mention de lois promulguées par Moïse, partout

OÙ il est question du tabernacle du désert, de l'idée d'un sanctuaire unique, des rites lévitiques, du sacerdoce rattaché à Aaron, il doit y avoir erreur. Il faut alors de deux choses l'une : ou que l'historien qui relate ces faits ait transporté dans le passé des idées de son temps, ou que le texte en question soit une interpolation postérieure due aux auteurs de la fraude. En d'autres termes, la fraude supposée est si vaste que, si elle était démontrée, tous les livres de la Bible devraient être considérés comme plus ou moins complices de la falsification de l'ancienne histoire.

De là résulte une conséquence importante : c'est que, d'un bout à l'autre de la Bible, on peut et l'on doit supposer soit des assertions inexactes de l'historien, soit des altérations du texte primitif; c'est que la liberté de découper les textes, de partager les documents en un grand nombre de fragments, de rejeter les ,'passages contraires à la théorie régnante, liberté dont jouissaient déjà les critiques en ce qui concerne le Pentateuque, s'étend maintenant à l'histoire ancienne d'Israël tout entière ; c'est encore que cette liberté est illimitée, car si l'hypothèse de la fraude sacerdotale donne aux critiques le droit de rectifier les livres historiques partout où ceux-ci la contredisent, d'autres hypothèses doivent jouer le même rôle et servir comme de scalpel pour découper les textes, pour en rejeter

certaines parties et conserver les autres. Les documents n'ont plus d'autre valeur que celle que leur laissent bénévolement les inventeurs de ces diverses hypothèses. Tous les livres historiques sont suspects : tons sont accusés, d'une part, de contenir des légendes transformées en faits réels, d'autre part, d'être émaillés d'additions et d'altérations systématiques destinées à les faire entrer dans le cadre de la grande fraude sacerdotale. Ainsi s'écroule l'autorité du texte entier; ainsi, comme nous l'avons annoncé, la troisième hypothèse achève ce que les autres ont commencé, et l'histoire traditionnelle se trouve détruite de fond en comble.

Que faut-il penser maintenant de cette troisième hypothèse et des arguments sur lesquels elle est appuyée? Une partie de ces arguments repose sur l'hypothèse précédente dont nous venons de démontrer la fausseté. Si les Israélites, au temps de Moïse, n'étaient qu'une horde de nomades barbares, l'organisation savante et compliquée de la législation mosaïque peut paraître étrange. Si, au contraire, ils sont sortis de l'Egypte guidés par des chefs instruits à l'école de l'administration d'un

peuple policé, et s'ils étaient habitués eux-mêmes à voir de près et à admirer certains usages de FÉgypte, une législation complexe, une liturgie brillante et même unritualisme minutieux, pouvaient très bien être nécessaires pour relever à leurs propres yeux leur culte national, et les empêcher de céder à la tentation d'adopter les mœurs et la religion de l'Egypte.

Une autre partie de ces nombreux arguments en faveur de l'hypothèse d'une grande fraude est tirée d'un caractère spécial de l'histoire religieuse d'Israël, telle que la Bible la raconte. Le peuple d'Israël, selon le récit biblique, est monothéiste ; mais il l'est malgré lui, par l'effet d'un enseignement donné au Sinaï et renouvelé par les prophètes. Son histoire est celle d'une série de prévarications suivies dé réformes, suivies elles-mêmes de nouvelles chutes. Dans les temps qui précèdent immédiatement la captivité de Babylone, il y a des réformes plus complètes et plus énergiques ; et enfin, au retour de la captivité, l'alliance est renouvelée et la Thorah de Moïse, désormais exécutée avec une parfaite rigueur et même quelquefois avec une minutie superstitieuse, que Jésus-Christ a reprochée aux Juifs de son temps, devient comme le principe créateur de la nouvelle nation.

Rien de plus vraisemblable qu'une telle histoire, pourvu qu'on admette comme vraie la révélation

divine faite à Moïse et aux prophètes. Il est naturel qu'une règle religieuse, austère et spiritualiste, imposée à un peuple grossier ayant les instincts païens des peuples voisins, soit mal observée ; il est naturel qu'il faille des efforts continus pour la remettre en vigueur. Ces alternatives se retrouvent dans l'histoire de l'Église chrétienne.

Aux yeux des critiques rationalistes, qui n'admettent pas la révélation d'une doctrine divine, et qui cherchent à faire rentrer la religion juive dans un système général de formation par l'évolution de la pensée, ces alternatives sont inexplicables. Ils les écartent comme impossibles et écartent en même temps le témoignage des historiens, imbus, disentils, d'une pensée dogmatique. Selon eux, les lois non exécutées ne pouvaient pas exister. Le silence des écrivains sur ces lois est une preuve suffisante qu'elles n'étaient point connues de leur temps. Les réformes dont parlent les historiens bibliques ne sont autre chose que la promulgation de lois nouvelles qui ont été attribuées à Moïse par une fraude. On comprendra aisément qu'il nous est impossible, dans la limite d'un article, de discuter tous ces arguments. Il faudrait pour cela suivre d'époque en époque toute l'histoire d'Israël. Nous nous contenterons d'une observation. Quelque invraisemblable que puisse paraître à certains esprits (à notre avis, l'invraisemblable disparait quand on

admet le surnaturel *) l'histoire d'Israël telle que la tradition l'enseigne, l'existence et le succès d'une aussi vaste fraude, faite avec la complicité nécessaire de beaucoup de saints personnages, accomplie sans protestation de ceux dont les nouvelles lois blessaient les intérêts, est bien plus invraisemblable encore. En d'autres termes, il est impossible de concevoir comment la Thorah, formée de la manière supposée par les nouveaux criticpies, d'une combinaison artificielle de documents apocryphes superposés, aurait pu devenir si vite l'objet d'un respect aussi religieux de la part des IsraéHtes et être considérée par tous comme l'œuvre authentique de Moïse. La traduction de la Bible, faite en Egypte par les Septante, en 180 avant Jésus-Christ, contient la Thorah telle qu'elle est dans les Bibles hébraïques. A cette époque, l'attribution de la Thorah à Moïse était certaine; et tout souvenir d'une fraude, si elle avait existé, s'était effacé. D'un autre côté, l'école moderne place la principale fraude, commise par Esdras, au retour de la captivité, en l'an 455 avant Jésus-Christ. C'est donc pendant cette période de cent cinquante ans, que des docteurs anonymes de la Judée auraient composé notre Pentateuque actuel. Il a fallu que pendant ce temps tout souvenir de la fraude d'Esdras

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