Kuenen, The religion of Israël, t. I", p
documents qui composent la Bible ayant été découpés à volonté, on place chaque fragment, d'après l'hypothèse fondamentale, à l'époque où ce fragment s'accorde le mieux avec cette hypothèse ; après quoi, on le considère comme une vérification de l'hypothèse et une source historique certaine.
C'est principalement le grand amas des fragments du Pentateuque, restés sans emploi depuis qu'on les a retirés à Moïse, qui trouve sa place dans la nouvelle construction. Le jéhoviste est du huitième siècle, parce qu'il prêche le monothéisme des prophètes. L'élohiste est plus tardif, parce qu'il est sacerdotal. C'est uniquement, il iaiporte de le remarquer, d'après une hypothèse de ce genre que l'on a donné des dates aux trois grands documents. Néanmoins on s'appuie sur ces dates pour déclarer que les documents, étant écrits plusieurs siècles après les faits qu'ils racontent, ne sont pas dignes de foi! Citons à ce sujet un résumé de la théorie de Wellhausen.
« J appartient à la période d'or de la littérature hébraïque, au temps des rois et des prophètes : E~ laisse reconnaître un esprit de religion mieux fondé; il traite aussi de la conquête de Chanaan. Ces deux sources ont subi plusieurs revisions et augmentations et ne sont plus réunies comme J etE-, mais comme J^ et E^. D, composé avant la dix-hui-
tième année de Josias et ne contenant alors que les chapitres xii-xvi, a eu aussi deux éditions augmentées et indépendantes l'une de l'autre, peu avant la captivité. La réunion des deux éditions et la formation de l'ouvrage qui en est résulté eurent lieu en même temps que le travail par lequel J et E~ se trouvent fondus en JE- D^. »
En lisant ces déductions téméraires, où. des rédacteurs et reviseurs hypothétiques se succèdent les UDS aux autres, et en se rappelant que c'est aussi uniquement sur l'accord ou le désaccord de ces documents ou fragments avec une grande hypothèse historique qu'on leur a donné les dates, on est tenté de comparer ce travail, où l'imagination joue un grand rôle, à la fable de Perrette et de son pot au ]ait. Cette assertion : « E~ laisse reconnaître un esprit de religion mieux fondé que J », rappelle ce vers :
Il était quand je l'eus de grosseur raisonnable.
Comment des savants sérieux, dont la vie se passe dans des études abstraites, comment des hommes érudits, intelligents, ayant souvent une grande puissance de logique, peuvent-ils se laisser égarer au point de suivre une méthode historique
1. Extrait de l'arlicle Pentateuch de la Real-Encylopsedie de Herzog.
aussi évidemment défectueuse et de construire un édifice aussi ruineux?
On s'expliquera ce fait, si l'on se rappelle Thisloire de cette jeune science si fougueuse. La critique contraire à la tradition a trouvé dès sa naissance une très forte résistance dans les croyances séculaires des peuples itnbus de l'ancienne histoire. Il lui a fallu conquérir à la pointe de l'épée sa place au soleil. Pour y arriver, elle a dû se fabriquer des armes. Elle a inventé des théories historiques nouvelles dans un but agressif contre les doctrines régnantes. Or, quand il s'agit d'armes de guerre, on se préoccupe plutôt de leur efficacité que de leur origine et de la matière dont elles sont faites. L'accord s'est produit pendant la lutte sur les théories destructives les plus efficaces. Après la lutte est venu le triomphe. L'orthodoxie protesr tante a été vaincue : ses écoles ont, sur le terrain biblique, capitulé l'une, après l'autre. Ceux qui ont tenu à conserver la foi au surnaturel ont cru devoir faire sur certains points des concessions exagérées aux théories nouvelles. Ils ont laissé s'accréditer l'opinion inexacte que ces théories ont une valeur scientifique. L'exégèse catholique est restée dans ses murailles, sans descendre effectivement sur le champ de bataille. La critique s'est crue définitivement victorieuse. Dans l'ivresse de leur triomphe, les docteurs de la nouvelle école se
sont mépris sur la valeur des armes auxquelles ils devaient la victoire. Ils ont cru avoir fait de la science, tandis qu'ils n'avaient fait que de la controverse. Les principes outrés de critique historique dont ils se sont servis, principes qui naturellement auraient conduit au scepticisme absolu, les hypothèses arbitraires et les pétitions de principe qu'ils ont employées de bonne ou de mauvaise foi dans l'ardeur de la lutte étaient comme de puissants ressorts bandés contre la tradiiion. L'obstacle étant enlevé, ils se sont détendus en lançant leurs auteurs dans la région des chimères et de la fantaisie.
La nouvelle exégèse biblique n'a pas encore subi l'épreuve définitive d'une discussion scientifique sérieuse et impartiale. Dans la première période, celle de la lutte, elle avait l'avantage que donne la nouveauté d'une doctrine : elle trouvait des adversaires mal préparés à la combattre.
Dans la période du triomphe, les défauts de la méthode commencent à se montrer par des excès étranges et des exagérations frappantes, et la division se met dans le champ des combattants unis jusque-là. Néanmoins les principes posés pendant la lutte sont maintenus sans être sérieusement contestés. La période de la critique commence ; les excès de la théorie dominante provoquent parmi les protestants eux-mêmes une réaction
en faveur des idées- anciennes, et plusieurs bons travaux de ce genre ont paru^. L'exégèse catholique, à son tour, commence à s'occuper de questions qu'elle avait un peu négligées pendant le milieu de notre siècle ~. Enfin, il y a, même dans le camp rationaliste, des esprits indépendants qui s'affranchissent du joug de l'école régnante. M. Joseph Halévy porte de rudes coups à la théorie grajienne, et M. Maurice Vernes l'attaque indirectement en poussant ses procédés à l'extrême. Ce ne sera qu'après cette épreuve que l'on pourra apprécier la part restreinte de vérité qui se trouve peut-être engagée dans les conclusions hasardées de la nouvelle critique. Dès à présent, cependant, il est permis de juger la méthode qui a servi à créer la nouvelle Idstoire.
N'est-il pas inouï de prétendre tirer autre chose que le scepticisme absolu et l'ignorance complète de documents que l'on déclare falsifiés dans une si grande mesure? Comment peut-on supposer que
1, Curtiss, Tlie Levitical priest. Une nouvelle Iraductiori de la Bible, annotée par MM. Godet et Félix Bonnet, est en publication à Neufchâtel.
2. Les livres saints et la critique, par M. Vigoureux, contenant des arguments nouveaux en faveur du Pantaleuque et la réfutation de Wellhausen; Cursus scripturse sacrse, par Cornely, contenant l'exposé des objections modernes et leur réfutation ; VlntrO' duction à la critique générale de l'Ancien Testament, par l'abbé Martin, contient la critique de la version et des commentaires de Reuss,
les érudits de notre siècle connaitront mieux le temps des rois d'Israël que les scribes du temps d'Esdras?.Si réellement il y a eu une immense falsification faite dans un but dogmatique, il y a plus de vingt siècles, peut-on espérer retrouver la vérité par un procédé exactement semblable, par un nouveau remaniement des documents que nous possédons, fait également dans un but dogmatique, puisqu'il est destiné à faire cadrer les textes avec une hypothèse évolutionniste? La logique dit bien que deux négations valent une affirmation, et l'algèbre que moins par moins vaut plus. Mais jusqu'à présent on n'avait pas admis en critique historique que deux falsifications en sens contraire produisent une histoire digne de foi.
Il semble que M. Renan ait eu, plus que les critiques allemands, le sentiment des difficultés de son propre système et qu'il ait voulu répondre d'avance à l'objet que nous venons de formuler.
C'est pour cela qu'il a eu soin de se défendre d'avance contre le reproche de poser des affirmations sans preuves. Nous croyons devoir citer à ce sujet de singuliers passages de sa préface :
« Cette histoire, nous dit-il, mécontentera les esprits étroits, à la française, qui n'admettent pas qu'on fasse l'histoire des temps sur lesquels on n'a pas à raconter une série de faits matériels certains. De faits de ce genre, il n'y en a pas dans l'histoire d'Israël avant David. Pour contenter les historiens de cette école, le présent volume devrait être une page blanche.
<( Gomme je l'ai dit ailleurs, il ne s'agit pas, en de pareilles histoires, de savoir comment les choses Se sont passées; il s'agit de se figurer les diverses manières dont elles ont pu se passer. Ce qui n'a pas été vrai dans un cas l'a été dans un autre.
« En pareil cas, toute phrase doit être accompagnée d'un peut-être. Je crois faire un usage suffisant de cette particule. Si on n'en trouve pas assez, que l'on en suppose les marges semées à profusion; on aura alors la mesure exacte de ma pensée. »'
Il ajoute en note la phrase suivante :
(( La perfection en pareille matière serait l'impression polychrome, où chaque région d'une page ou même d'une phrase serait imprimée avec des encres diversement teintées, depuis l'encre la plus noire, marquant la certitude, jusqu'aux teintes les plus évanides, rparquant les divers degrés de probabilité, de plausibilité, de possibilité. »
Après de telles déclarations, on serait mal venu à discuter la vérité historique d'aucune des assertions de M. Renan, Gomme il n'a pas jugé à propos de mettre en pratique son ingénieuse invention de l'impression polychrome, il est impossible de savoir quelle valeur il attache lui-même à chacune de ses propositions. De son propre aveu, son histoire est un roman taillé dans les origines. Il se croit permis d'agir ainsi, de même que, dans un autre passage de sa préface, il octroie bénévolement, du haut du trône de la critique, aux âmes crédules qui sentent le besoin d'une religion, le droit de se tailler un roman dans l'infini^.
Il n'est pas difficile de deviner le but de ces déclarations. Elles permettent à l'auteur de se dispenser de prouver ce qu'il énonce. Le peut-être est une habile parade contre l'adversaire qui viendrait lui demander compte de ses assertions. L'auteur de V Histoire d'Israël est un adroit jouteur, sachant comment on esquive un coup d'épée en rompant au moment favorable, pour revenir plus tard à la charge. Avec cette manière de faire bon marché de ses propres assertions, non seulement on se dispense de prouver ses idées, mais on rejette sur l'adversaire la charge de prouver que ce qui a été ainsi avancé est insoutenable.
Mais, comme nous le verrons, M. Renan a beau