‹ Questions bibliques [microform]Chapitre 28 sur 45 · Histoire du peuple d'Israël, p · texte numérisé non relu

Histoire du peuple d'Israël, p

une autre théorie plus curieuse. L'homme, suivant M. Renan, se distingue de l'animal par la conscience, par l'idée de justice, de droit et de devoir. Ici, nous ne pouvons qu'approuver. Jamais plus belle définition de l'humanité n'a été donnée; jamais on n'a professé un spiritualisme plus élevé. Si nous en croyons M. Renan, les idées de justice, de droit et de devoir ont préexisté au langage qui les exprime. Où étaient-elles donc, si ce n'est dans une âme immatérielle, capable de contempler la vérité sans voile? Nous pouvons même dire que M. Renan se range, parmi les spiritualistes, du côté de Platon contre Aristote. Selon le docteur de Stagire, l'homme ne saurait exercer son intelligence sans l'appui d'un signe sensible ; il ne pouvait donc concevoir ces hautes idées sans être déjà en possession de l'instrument du langage. Mais continuons. Le langage dont M. Renan diminue l'importance, puisqu'il le considère comme postérieur aux idées morales, va prendre maintenant un grand rôle. La langue prédomine sur la race. Les groupes humains ne sont pas formés pas les descendants d'un même père portant en eux-mêmes, gravés par l'hérédité, les traits accidentels qui ont caractérisé leurs parents : ils sont formés par la langue. La langue, c'est-à-dire la pensée exprimée par les mots, est plus puissante que la race; bien plus, c'est elle qui constitue la race

même. Ici encore, admirons le spiritualisme de M. Renan. Voilà des espèces humaines, distinctes par leurs origines, sortant d'animaux différents, en des lieux différents, à de différentes époques, et se propageant par la génération. Or il se trouve que, dans ces espèces, le phénomène psychologique le plus élevé, le langage, exprimant de diverses manières les idées de justice, de droit et de devoir, est si puissant qu'il l'emporte sur la génération physique, que la diversité des idiomes partage les groupes des descendants des mêmes aïeux, et que l'unité de langue fond et unit en une seule nation, bien plus, en une seule race ayant des caractères ethnographiques communs, des familles issues séparément de l'animalité. Prodigieuse puissance de la conscience et des idées morales exprimées par le langage! Elles ne sont plus, comme le disaient les grossiers matérialistes, l'effet de la conformation du cerveau; tout au contraire, c'est le cerveau qui subit leur influence ; c'est le cerveau qui est moulé par la pensée : le type physique est l'effet des habitudes contractées par une vie commune avec un même langage exprimant les mêmes idées morales. Telle est la première phase de la création de l'humanité, selon la Genèse de M. Renan. Mais tournons la page, que trouvons-nous? L'humanité primitive était extrêmement méchante ; elle était caractérisée par la ruse, le raffinement de la

malice et la lubricité. Elle se composait principalement, sinon uniquement, de satyres éhontés.

Comment cet être qui, avant de connaître le langage, affirmait déjà le droit et le devoir, et dont la conscience épurée concevait l'idée de justice, est-il maintenant si cruel et si corrompu ? Faut-il considérer ces caractères opposés comme existant chez les mêmes hommes à la même époque? Ce serait abuser du droit de rapprocher les éléments opposés et d'unir les extrêmes qui se détruisent; ce ne serait plus le loup habitant avec l'agneau, ce serait le même individu loup et agneau à la fois. Dira-t-on que ce sont des états successifs, que c'est avant l'acquisition du langage que l'homme était un animal consciencieux et concevant la juslice, et que c'est depuis qu'il parle, qu'il est devenu un satyre féroce et éhonté? Alors, n'en déplaise à M. Renan, c'est tout simplement le système de la chute : c'est la doctrine du péché originel poussée à l'extrême au sens calviniste ; c'est l'homme primitivement bon, devenu très méchant par je ne sais quel accident primordial, et cela à l'époque même où la possession du langage lui permettait d'acquérir et de conserver une science de plus en plus grande.

Néanmoins, le progrès, à partir de cet état sauvage, va commencer. Les instruments de ce progrès

curieux : « C'est l'amour accompagné de rêverie »,

« la formation spontanée du principe d'autorité », « le besoin d'ordre créant la hiérarchie, l'imposture s'opposant à la force, le sacerdoce nouvellement inventé exploitant des terreurs superstitieuses ». Par tous ces moyens se formèrent de grandes civilisations sans moralité, comparables aux sociétés nègres du Dahomey et aux républiques des abeilles et des fourmis. Cependant la famille était encore à créer, l'enfant ne connaissait que sa mère, les femmes étaient le bien commun de la tribu. Voici maintenant comment la famille a été inventée vers l'an 2000 avant Jésus-Christ par les Aryas et les Sémites. C'est une portion du récit qui mérite d'être citée textuellement. « Gomme tout ce qui est grand, la famille a été fondée par des moyens atroces; des millions de femmes lapidées établirent la fidélité conjugale. La jalousie, sans partir d'un principe fort élevé, devint une condition essentielle du progrès. Le mâle garda sa femelle. Armé d'un gourdin et secondé par son chien, le satyre honnête fit le guet autour de la petite fortification qu'il s'était construite : s'il avait un soupçon, il écrasait la femelle adultère. Ces groupes relativement nobles se serrèrent les uns contre les autres, et formèrent des camps assez forts pour s'isoler de l'immense nuit anarchique qui les environnait. Ainsi émergea de la sauvagerie ce que nous pouvons appeler la moralité barbare. »

N'est-ce pas là un joli tableau préhistorique et ne pouvons-nous pas espérer que ce sujet tentera quelque artiste, et que nous verrons un jour, dans une de nos expositions, une toile représentant la descriptioD de M. Renan avec cette épigraphe : « Invention de la famille et de la moralité » ?

Si M . Renan s'était contenté de décrire, comme il l'a fait, l'origine de l'humanité, sa description n'aurait été que bizarre et peu croyable, et moyennant un nombre suffisant de peut-être semés en marge ^ elle aurait pu être excusée. Mais il a eu malheureusement une fâcheuse inspiration. Au lieu de laisser l'ensemble de ces origines à l'extrême horizon de la préhistoire, perdues dans une antiquité fabuleuse, il a cru devoir attribuer des noms dépeuples et même des dates aux faits qu'il racontait. Il a fait l'inverse de ce que font les exégètes modernes. Ceux-ci ont cru pouvoir légitimement reculer les événements racontés par la Bible au delà des limites des chronologies vulgairement admises. M. Renan, qui n'avait aucune chronologie officielle à respecter ni à changer, en a inventé une. Cette invention a été, de sa part, une grave imprudence. Il nous dit en effet que ces sociétés, où la famille était inconnue, où la moralité barbare qu'il décrit n'existait pas encore, n'étaient autres que l'ancienne

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