‹ Questions bibliques [microform]Chapitre 36 sur 45 · LES PROPHÈTES ET LE MONOTHÉISME BIBLIQUE · texte numérisé non relu

LES PROPHÈTES ET LE MONOTHÉISME BIBLIQUE

Nous avons dû, dans nos articles précédents, nous montrer sévère pour bien des parties du livre de M. Renan. Dans celui-ci, nous devons, au contraire, commencer par lui rendre justice. Il a compris mieux que les autres critiques de l'école rationaliste, mieux même, oserons-nous dire, que certains apologistes de la religion chrétienne, la gravité du problème historique soulevé par le monothéisme du peuple d'Israël. L'existence d'une croyance monothéiste et d'une règle religieuse pratique conforme à cette croyance, à une époque où le polythéisme régnait dans l'univers entier, etl'im-

mense extension qu'a prise plus tard dans le monde la croyance au Dieu unique, créateur de l'univers, sont des faits absolument exceptionnels, dont tout historien consciencieux doit chercher l'explication. M. Renan l'a compris : la recherche de la solution de cette grave question a hanté son esprit dès sa jeunesse ; et il dit vrai, bien qu'exprimant sa pensée sous une forme singulière et pédantesque, lorsqu'il nous parle « du vœu du naziréen, qui l'attacha de bonne heure auproblème juif et chrétien », Son mémoire, présenté au concours du prix Volney en 1847, contenait déjà un essai de solution de ce problème : la théorie du monothéisme propre à la race sémitique. L'auteur n'a jamais complètement abandonné cette théorie; mais il a dû graduellement la modifier, tant pour tenir compte des démentis qui lui ont été donnés par plusieurs découvertes archéologiques récentes, que pour s'accorder dans une certaine mesure avec les doctrines de l'école de Kuenen et de Wellhausen, considérées aujourd'hui comme des axiomes dans le camp rationaliste.

Nous pouvons suivre le progrès de sa pensée, à partir de ce premier mémoire jusqu'à son dernier ouvrage. Mais auparavant il est nécessaire de bien poser les termes du problème : nous le ferons en citant ce que dit à ce sujet l'auteur de la Vie de Jésus.

« Les trois grands faits généraux, par lesquels la race sémitique est sortie du domaine étroit que la géographie lui assigne, sont le judaïsme, le christianisme et l'islamisme. Or, en quoi se résument ces trois faits auxquels nul autre dans V histoire des religions ne saurait être comparé? En la conversion du genre humain au culte d'un Dieu unique.

« Aucune partie du monde n'a cessé d'être païenne que quand une de ces trois religions y a été portée ; et de nos jours encore la Chine et l'Afrique arrivent au monothéisme, non par le progrès de la raison, mais par l'action des missionnaires chrétiens et musulmans^. N'est-il pas remarquable que les trois religions qui, jusqu'ici, ont joué le plus grand rôle dans l'histoire de la civilisation, les trois religions marquées d'un caractère spécial de durée, de fécondité, de prosélytisme et liées d'ailleurs entre elles par des liens si étroits qu'elles semblent trois rameaux d'un même tronc, trois traductions inégalement pures d'une même pensée, sont nées toutes les trois

1. Renan, Nouvelles considérations sur les peuples sémitiques {Journal asiatique, février 1859).

parmi les peuples sémitiques, et de là se sont élancées à la conquête de hautes destinées? Il n'y a que quelques journées de Jérusalem au Sinaï et du Sinaï à la Mecque i. »

Dans ces deux passages, si nous écartons le commencement de solution indiqué par M. Renan, nous trouvons éloquemment exprimées l'étendue et la grandeur du problème. Comment sont nées les trois grandes religions monothéistes qui ont conquis la plus grande partie du monde civilisé? Quelle a été la cause de ce fait auquel nul autre dans r histoire ne saurait être comparée M. Renan expose encore avec une grande clarté la difficulté du problème : « Or il est un fait capital sur lequel nous ne nous lassons pas d'appeler l'attention des critiques, c'est qu'il n'y a pas un seul exemple d'une nation polythéiste qui soit arrivée d'elle-même au monothéisme. Certes, s'il est un moment où une telle conversion aurait dû s'opérer, c'est à l'époque de la lutte du paganisme hellénique avec le christianisme. Sommé de se réformer sous peine de mourir, l'hellénisme mourut et ne se réforma pas. Ni les sarcasmes des Pères de l'Église, ni les exigences croissantes de la réflexion, ni le sourire de l'incrédulité, ni tout l'esprit de Julien, ne réussirent à tirer quelque chose de raisonnable d'une

j- Renan, Histoire comparée des langues sémitiques, t. P^ p. 40.

religion conçue en dehors de la raison. On arriva bien à une classification et à une hiérarchie des dieux dont il n'y a point de trace dans l'état primitif des religions aryennes ; on créa une sorte de président ou de monarque du sénat céleste auquel on prêta la plupart des attributs du Dieu unique; mais le choix se porta, tantôt sur un dieu, tantôt sur un autre : le dieu primus inter pares ne fit point disparaître ses rivaux et ne réussit jamais à opérer la classification de l'Olympe que les notions claires du monothéisme sémitique avaient seules le pouvoir de réaliser^. -»

Quelles sont maintenant les conditions exactes du problème dont M. Renan expose si bien la gravité ? Le monothéisme qu'il appelle sémitique est très évidemment celui du peuple juif. Qu'il y ait eu en Arabie une croyance vague monothéiste avant Mahomet, cela est possible ; mais cela n'empêche pas que l'islamisme ne dérive du judaïsme et du christianisme. Or jusqu'où peut-on remonter, en s'appuyant sur des documents incontestés par l'école rationaliste elle-même, dans l'histoire du monothéisme hébraïque ? C'est à Kuenen que nous allons demander la réponse à cette question.

Dans le premier chapitre de son histoire de la religion d'Israël, Kuenen, étudiant l'état religieux

Page 1