Journal asiatique, avril-mai
du peuple au huitième siècle avant Jésus-Christ, parle en ces termes de la doctrine des prophètes : « La croyance des prophètes était le monothéisme. Nous employons ce terme dans le sens le plus strict; nous voulons dire par ce mot qu'ils ne reconnaissaient et n'admettaient qu'un seul Dieu. A leurs yeux, Jahveh est non seulement seigneur et roi ; il est le Dieu des armées, l'Être saint dont la gloire remplit la terre entière. Il est le créateur de la nature ; l'homme lui doit le bienfait de l'existence. Dans la pensée des prophètes du huitième siècle avant Jésus-Christ, il n'y a pas de place pour d'autres dieux. Jahveh peut avoir des serviteurs. Il en a de nombreux et de rangs divers; mais quant à des dieux qui auraient une certaine indépendance et une autorité particulière, il n'en tolère aucun en dehors de lui. Je suis Jahveh, dit-il par la bouche d'Osée, je suis ton Dieu depuis la terre d'Egypte ; tu ne connaîtras aucun autre Dieu que moi, et il n'y a aucun sauveur en dehors de moi. »
Cette assertion de Kuenen, corroborée par de nombreux textes des prophètes, nous dispense de discuter, en ce qui concerne l'origine du monothéisme hébraïque, le système de certains historiens, qui ont prétendu que le monothéisme d'Israël datait seulement de la captivité de Babylone et pouvait être considéré comme une imitation de
la religion des Perses. Ce système aurait pu peutêtre mériter d'être discuté, il y a un demi-siècle, lorsque l'authenticité des écrits des prophètes n'était appuyée que sur le témoignage de la tradition. Mais depuis que l'histoire du livre des Rois est confirmée par les documents assyriens, les œuvres des prophètes du huitième siècle, nécessairement antérieures, d'après leur contenu, à la ruine du royaume de Samarie, ne peuvent plus être considérées comme l'œuvre d'auteurs postérieurs à la captivité.
Il est donc démontré que la source du monothéisme hébraïque doit être cherchée plus haut que le huitième siècle et que les écrits d'Amos et d'Osée. Dès lors, le problème se divise en trois questions distinctes :
1° Comment s'est formée la doctrine monothéiste des prophètes du huitième siècle, doctrine unique et originale à leur époque?
2° Comment cette doctrine est-elle devenue, d'un commun aveu, la règle religieuse rigoureusement observée de tout le peuple d'Israël après le retour de la captivité?
3° Comment est-elle devenue la croyance de l'empire romain et des peuples civilisés des temps modernes?
Nous pouvons laisser de côté cette troisième question ; nous la mentionnons pour apprécier la
grandeur du problème considéré dans son ensemble, mais elle n'appartient pas à l'histoire d'Israël.
A l'égard des deux premières questions, la réponse traditionnelle est très simple. Le monothéisme hébraïque sort, suivant la tradition, de quatre sources distinctes produisant un fleuve unique.
Il y a d'abord la croyance monothéiste primitive de l'humanité, qui résulte de la révélation faite à nos premiers parents. Corrompue dans le reste de l'univers, cette croyance s'est mieux conservée dans certaines portions de l'humanité, et il n'est pas invraisemblable que des peuples nomades, traditionnels par instinct et organisés suivant la forme patriarcale, aient été plus fidèles à garder les enseignements anciens que les peuples plus civilisés dont la pensée et l'imagination étaient plus actives. On peut aussi supposer qu'une volonté spéciale de la Providence a conservé certains témoins des croyances primitives. L'histoire traditionnelle énumère trois autres sources de la religion d'Israël. Ce sont, en premier heu, la révélation faite aux patriarches dans la terre de Chanaan; en second lieu, la révélation faite à Moïse, attestée et devenue une croyance nationale publique par les grands miracles de l'exode et du Sinaï; en troisième lieu, l'inspiration divine des prophètes qui, sans leur manifester une
doctrine nouvelle, leur a donné, pour rappeler au peuple ralliance du Sinaï, une puissance surnaturelle.
Cette solution du problème suppose la réalité de l'intervention surnaturelle du vrai Dieu. A ce titre, elle doit être écartée par les rationalistes. En outre, cette explication de l'origine du monothéisme ne saurait être véritable que si l'histoire biblique du peuple d'Israël est elle-même vraie. Si Abraham est un personnage mythique, si Moïse est un héros légendaire, si les miracles de l'exode et les prodiges du Sinaï sont des fables, il faut expliquer autrement que la tradition ne le fait la croyance spéciale du peuple juif.
Ce sont ces solutions rationalistes du problème de l'origine du monothéisme hébreu qui vont être l'objet de notre étude. Nous allons en examiner trois : celle que M. Renan a exposée il y a quarante ans, fondée sur les prétendus instincts monothéistes de la race sémitique; celle de l'école de Kuenen et de Wellhausen qui admet une évolution naturelle, une transformation graduelle du polythéisme primitif des Hébreux en monothéisme accomplie au temps des prophètes; et enfin la seconde solution proposée par M. Renan dans son dernier ouvrage, solution mixte et équivoque que nous ne saurions définir en quelques mots, et que nous essayerons d'exposer et d'apprécier.
La théorie exposée autrefois par M. Renan consiste à prétendre que la race sémitique a des instincts monothéistes, et que les Hébreux, possédant d'une manière plus parfaite que les autres Sémites les caractères propres à leur race, sont monothéistes par instinct et par l'effet de leur naissance. Cette théorie se rattachait à une doctrine plus générale sur le rôle des diverses races dans l'histoire de l'humanité. Selon M. Renan, « la recherche réfléchie, sérieuse, courageuse, philosophique, en un mot, de la vérité semble avoir été l'apanage de la race indo-européenne. Mais à la race sémitique appartiennent ces intuitions fermes et sûres qui dégagèrent tout d'abord la divinité de ses voiles et, sans réflexion ni raisonnement, atteignirent la forme religieuse la plus épurée que l'antiquité ait connue. »
Si, par cette dernière affirmation, M. Renan n'avait eu en vue que le fait que le monothéisme du genre humain provient actuellement d'un peuple sémitique, il n'aurait énoncé qu'une assertion évidente par elle-même. Cette assertion s'accorde d'ailleurs très bien avec l'idée d'une révélation
surnaturelle à laquelle seraient dues « ces intuitions fermes et sûres qui dégagèrent la divinité de ses voiles » . Mais ce n'est pas le fait, c'est l'explication du fait que M. Renan avait en vue. Il ne s'agissait pas seulement d'établir que le monothéisme provient d'une source sémitique, mais qu'il en provient naturellement, qu'il découle des instincts de la race. Or la théorie ainsi expliquée demandait une démonstration solide. M. Renan, nous devons en convenir, a cherché consciencieusement les arguments nécessaires pour appuyer l'opinion qu'il énonçait. La démonstration qu'il a donnée de sa théorie peut être résumée en trois propositions : 1" Le monothéisme est primitif chezles Hébreux ; il provient des instincts de leUr race.
2° Les autres peuples sémitiques, surtout les Sémites nomades, ont eu, àl'origine, une religion semblable à celle des Hébreux.
3° Il y a, dans les langues sémitiques, une affinité avec le monothéisme et une opposition à la mythologie.
Pour établir la première proposition, M. Renan (n'oublions pas qu'il s'agit du Renan d'autrefois) commence par démontrer l'antiquité du monothéisme chez les Hébreux.
Il s'appuie d'abord sur la Bible, monothéiste d'une extrémité à l'autre, et, bien qu'il admette que la partie ancienne de l'histoire religieuse d'Is-
OUESTIONS BIBLIQUES. 15
raël a pu être retouchée dans un but dogmatique, il croit pouvoir affirmer que ces altérations n'ont pas pu modifier la vraie notion de l'ancienne croyance des Israélites. Il réfute longuement le système de ceux qui ont vu dans la forme plurielle du terme Elohim, nom de la divinité, le signe d'un polythéisme primitif. Il examine et rejette diverses hypothèses relatives à l'origine du monothéisme hébraïque : celle d'une conversion des Abrahamides polythéistes au monothéisme, celle de l'invention du monothéisme par Moïse, qui en aurait puisé la notion en Egypte, celle d'un développement graduel et philosophique de l'idée religieuse chez les Hébreux.
Voici ce qu'il dit sur ce dernier point, d'autant plus important que la théorie qu'il combat est très analogue à celle qui triomphe de nos jours dans l'école rationaliste. « Mais si les Hébreux étaient monothéistes, au moins pour le fond des idées, à l'époque patriarcale, cela n'équivaut-il pas à dire qu'ils l'étaient par les instincts les plus profonds de leur constitution intellectuelle? Ce n'est point dans une famille de pasteurs nomades, sous la tente du Bédouin, qu'on peut attendre un grand mouvement de réflexion et de philosophie. Ce genre de vie est le plus fermé au progrès, comme il est de tous le plus à l'abri de la décadence et de la corruption. Si le monothéisme avait été pour les Hé-
breux le fruit d'une marche lente de la raison arrivant peu à peu à une notion plus pure de la cause suprême, on trouverait chez eux, dès leur plus haute antiquité, une organisation d'écoles ou de prêtres, un concours d'idées actif et fécond, il faut même le dire, bien plus actif et bien plus fécond que chez les peuples de l'antiquité qui nous sont le mieux connus, puisque les Hébreux, seuls, sont arrivés, par leurs propres forces, à la notion fondamentale que le genre humain a reçue d'eux.
« Or, je le répète, nous ne voyons rien de semblable. La Genèse nous représente les Beni-Israël comme une tribu nomade très fière, très aristocratique, très attachée à. ses traditions, mais étrangère à toute culture réfléchie et à tout mouvement d'idées. Le peuple hébreu, comme les peuples sémitiques en général, ignore complètement ces évolutions de systèmes, cet enfantement laborieux de la vérité par une série d'approximations successives qui est l'esprit même de la philosophie et de la science, telles que les peuples indo-européens les ont conçues. »
Nous n'avons point à contredire l'idée de l'antiquité du monothéisme chez les Hébreux. C'est la doctrine de la tradition, et parmi les arguments qu'employait M, Renan, bien qu'écrivant en 1859 après quatorze ans de vie laïque, il en est plus d'un qui pourraient être considérés comme des rémi-
niscences de l'enseignement du séminaire : telle est en particulier l'explication du pluriel Elohim considéré comme un pluriel de majesté, qui ne nuit pas à l'unité du sujet désigné par ce nom. Nous n'en faisons pas un reproche à M. Renan : l'explition était juste et bonne, il faisait bien de s'en servir, quelle qu'en fût la provenance.
Mais il est une autre partie de l'enseignement reçu dans sa jeunesse que M. Renan semble avoir moins fermement gardée dans sa mémoire : nous voulons parler de la logique d'Aristote et de Port-Royal. S'il avait, eu effet, cultivé cette branche des vieilles doctrines de ses maîtres, il n'aurait pas si facilement commis le sophisme de l'énumération incomplète. Ce sophisme est manifeste dans la première phrase du morceau que nous avons cité. « Si les Hébreux étaient monothéistes à l'époque patriarcale, cela n'équivaut-il pas à dire qu'ils l'étaient par les instincts les plus profonds de leur constitution intellectuelle? » Il existe, en effet, outre l'explication de M. Renan, plusieurs autres explications du monothéisme des patriarches. On peut supposer que, par l'effet d'une cause quelconque, ils ont conservé mieux que d'autres la tradition monothéiste primitive de l'humanité entière. On peut admettre que cette croyance spéciale est l'effet d'une révélation faite à Abraham et à ses descendants immédiats. Écarter sans motif ces deux solutions pour en choi-
sir une troisième, celle qui attribue le monotliéisme aux instiacts de la race, c'est évidemment un défaut de logique.
Encore faudrait-il que cette solution fût soutenable et conforme avec les faits. Or l'histoire du peuple d'Israël nous montre que, bien loin d'avoir des instincts monothéistes, ce peuple était, au contraire, violemment porté au paganisme et qu'il fallait une lutte continuelle des prophètes pour le retenir sur cette pente.
M. Renan connaît trop bien la Bible, et est trop disposé à revenir sur ses propres affirmations pour ne pas avoir tenu compte de cette objection. Aussi, après avoir dit que les Hébreux étaient monothéistes en vertu des instincts les plus profonds de leur constitution intellectuelle, il s'empresse de nous dire à peu près le contraire.
Il dit, en effet, qu'il s'en faut de beaucoup que le monothéisme de ces époques reculées eût atteint la sévère pureté qu'il atteignit plus tard chez les Hébreux, vers l'époque des prophètes et surtout de Josias ; qu'au temps des juges, Jahveh n'était connu que comme le dieu national d'Israël. Ilparle ensuite des téraphim ou pénates domestiques, des pierres consacrées nommées Bétyles, de l'Ephod, du culte delà bonne fortune sous le nom de Gad, et conclut en disant que le monothéisme n'a été, chez les Israélites eux-mêmes, que le fait d'un petit
nombre. « Mais, ajoute-t-il, ce n'est pas là une objection contre notre thèse : c'est par l'aristocratie qu'il faut jug-er du caractère d'une race. De même que, pour expliquer Socrate, Aristote, Platon et tant d'autres, nous sommes obligés de supposer, chez la race qui les a produits, un don particulier pour la création philosophique et artistique ; de même, pour expliquer des caractères tels que celui de Moïse, d'Élie, de Jérémie et d'autres prophètes, pour expliquer des ouvrages comme la Thorah, il faut supposer, chez le petit peuple qui nous les offre, une aptitude spéciale qui, durant sa longue existence, l'a toujours porté à revenir sur la même idée religieuse avec un degré inouï de ténacité. »
Nous pouvons saisir ici encore une erreur de logique, une fausse assimilation. Que le génie littéraire, poétique et artistique puisse être attribué en partie à la race, cela se comprend ; qu'il en soit de même du sentiment religieux, passe encore; mais qu'une doctrine déterminée soit l'apanage d'une race, c'est ce qu'il faudrait prouver, et ce que M. Renan ne prouve nullement. Les doctrines se propagent et se maintiennent par tradition parmi les races les plus diverses. Les Chinois sont bouddhistes, bien que le bouddhisme vienne des Âryas de l'Inde. Les Turcs sont musulmans, bien que l'islamisme soit d'origine sémitique.
Rien n'est donc prouvé jusqu'ici, même à l'égard
du peuple d'Israël. Que sera-ce à l'égard des autres peuples sémitiques? Voici comment notre auteur raisonne : « Dès qu'on admet que le monothéisme ne fut pas, chez les Hébreux, un emprunt fait à l'Egypte ni la conséquence d'un mouvement philosophique, il faut y voir le résultat d'une certaine disposition de race. » Donc cette disposition doit se trouver chez d'autres peuples. Tout à l'heure, il reconnaissait que, parmi les Hébreux, il n'y avait qu'une aristocratie monothéiste ; maintenant cette disposition de race lui suffit pour établir que les peuplés apparentés avec Israël croient à un Dieu unique. Les preuves à l'appui sont faibles. Quand il s'agit des peuples issus d'Abraham, Ismaélites, Édomites, l'idée qu'ils croyaient au vrai Dieu, au moins d'une manière partielle, est admissible et conforme à la Bible. Relativement aux branches collatérales issues deTharé, quoi qu'en dise M. Renan, elles apparaissent dans le texte biblique comme polythéistes.
D'ailleurs la conclusion de notre auteur est très incertaine. Voici ce qu'il dit :
« En général, les tribus de Sémites nomades paraissent avoir pratiqué en religion une sorte d'éclectisme ; les cultes les plus divers existaient parmi eux. »
Quant aux peuples sédentaires parlant des langues sémitiques, tels que les Assyriens et les
Phéniciens, ce sont évidemment des peuples polythéistes. M. Renan a promis plusieurs fois d'expliquer ce fait contraire à sa théorie, et n'a pas tenu sa promesse. Tout ce qu'il a dit sur ce sujet se réduit à ces phrases de sa préface :
Les caractères essentiels que j'ai attribués à cette race et aux idiomes qu'elle a parlés ne conviennent qu'aux Sémites purs , tels que lesTérachites, les Arabes, les Araméens, et ne se vérifient qu'imparfaitement en Phénicie, à Babylone, dans l'Yémen, dans l'Ethiopie. Mais il est évident que, pour parler des Sémites en général, je devais considérer de préférence les branches de la famille qui ont été le moins modifiées par le contact avec l'étranger, et ont le mieux conservé les traits généraux de la famille. Si l'on veut que je me sois laissé dominer trop exclusivement par la considération des Sémites purs, nomades et monothéistes, etquej'aie trop effacé de mon tableau les Sémites païens, industriels, commerçants, je ne m'en défendrai pas, pourvu que l'on m'accorde que les premiers seuls nous ont laissé des monuments écrits, et que seuls aussi ils représentent pour nous dans l'histoire des langues l'esprit sémitique ^ »
Le dernier refuge dans lequel la malencontreuse théorie du monothéisme sémitique cherchait à se
1. Histoire coni'parée des langues sémitiques, Avertissement.
dérober aux témoignag-es contraires lui est maintenant enlevé. Les monuments écrits des Sémites sédentaires nous sont maintenant connus : les inscriptions phéniciennes, les briques assyriennes, l'inscriptiondeTeima au fond de l'Arabie, montrent, en pays sémitique, le règne universel du polythéisme le mieux caractérisé. Les nomades euxmêmes, avec leur adoration des rochers et des petites idoles, avec leur pèlerinage à la Kaaba de la Mecque avant Mahomet, c'est-à-dire à un temple plein d'idoles, donnent un démenti à la théorie.
Un seul appui lui restait, celui de la langue ellemême, moins favorable au polythéisme, selon M. Renan, que les langues aryennes. Mais un maître, dont l'autorité ne peut être contestée, Max MûUer, a démontré que chacun des deux systèmes de langage se prêtait, à sa manière, à la multiplication des noms de Dieu, les langues aryennes par leur tendance à personnifier les objets visibles, et les langues sémitiques par leur facilité à transformer en substantifs les épithètes destinées à exprimer les attributs divins. Aussi, cette grande théorie du monothéisme de la race sémitique, qui devait rendre raison du problème juif et chrétien, s'estelle écroulée complètement. Elle a fait place, dans l'école rationaliste, à une théorie à peu près directement opposée.
Nous aurions même pu passer sous silence cette
ancienne opinion de M. Renan, si, dans son dernier ouvrage, cet auteur n'avait essayé de la ressusciter en partie, en lui apportant quelques modifications. Il était donc utile de comparerrancienne et la nouvelle pensée de M. Renan; mais Tordre chronologique, aussi bien que l'ordre logique, nous oblige d'intercaler, entre la doctrine de M. Renan en 1848 et celle du même auteur en 1888, la grande théorie de Kuenen, selon laquelle le monothéisme, au lieu d'être primitif chez les Israélites, serait, au contraire, un produit très tardif du développement religieux de cette nation.
La théorie de Kuenen se résume dans les assertions suivantes : Les ancêtres d'Israël étaient païens comme les autres peuples sémitiques. Ils professaient des cultes analogues à ceux des Phéniciens, des Moabites, des Ismaélites. Le nom du Dieu national des Israélites, à l'époque antérieure à Moïse, est inconnu. A partir de Moïse, le Dieu d'Israël porte le nom de Jahveh : c'est un Dieu naturaliste. C'est le Dieu de la foudre et de l'orage, habitant sur les montagnes et particulièrement au Sinaï. Il est ordinairement représenté sous la forme d'un jeune
taureau, quelquefois aussi sous celle d'un serpent. C'est un Dieu terrible, sévère et jaloux, autrefois honoré par des sacrifices humains, et qui, après l'abolition de ces sacrifiées, reste néanmoins toujours cruel et se plaît dans le massacre de ses ennemis. Il aime du reste, comme tous les dieux païens, à être honoré parle sacrifice de nombreuses victimes. Israël est son peuple choisi qu'il favorise aux dépens des autres peuples avec une partialité qui exclut toute idée de justice,
A côté de ces traits purement païens, Kuenen mentionne avec hésitation certains caractères un peu plus élevés du Dieu d'Israël. Ce serait un Dieu juste dans ses rapports ayec les individus de son peuple, d'une justice grossière sans doute, punissant certains grands crimes. Il ne voudrait pas être honoré par les rites obscènes et infâmes des cultes phéniciens. Enfin le culte de l'Arche contenant les tables de la loi pourrait être considéré comme un timide essai de Moïse pour poser un principe contraire à l'idolâtrie. Kuenen ne parait même pas éloigné d'attribuer le Décalogue à Moïse. Ces concessions à l'opinion traditionnelle ne sont pas approuvées par toute l'école. Stade voit dans la mention des femmes qui se trouvaient auprès du tabernacle une allusion à des prostitutions sacrées.
Plusieurs exégètes, dontMaspero asuivi l'opinion,
voient dans les tables de la loi de simples pierres, des Bétyles qui seraient de vraies idoles et la représentation de Jahveh, sinon Jahveh lui-même. Enfin Wellhausen rejette l'idée que nous aurions un écrit quelconque de Moïse, et veut que le Décalogue même soit de beaucoup postérieur à la conquête de Chanaan. Il est vrai que ce dernier auteur affirme plus nettement que les autres critiques de cette école le caractère moral du Dieu d'Israël à partir du temps de Moïse. Ce caractère provient d'ailleurs uniquement, selon lui, de ce que Jahveh est le Dieu national d'Israël et de ce que la justice est un des éléments constitutifs d'une nation. Quant à Kuenen lui-même, son opinion a tellement varié et il a si vite marché vers les doctrines extrêmes, que nous ignorons s'il défend encore aujourd'hui les quelques réserves indiquées plus haut.
Telle est la première forme du culte d'Israël, celle que Kuenen appelle le jahvisme populaire. C'est lé culte de la période antique, de l'époque qu'on peut appeler païenne, de l'histoire d'Israël. Cette période se prolonge jusqu'au huitième siècle avant Jésus-Christ; elle dure encore au temps de Salomon. Vers le huitième siècle apparaît une seconde forme de jahvisme, le jahvisme des prophètes. A partir d'Amos, tous les prophètes conçoivent Jahveh avec des caractères tout différents de ceux que nous venons d'indiquer. Us lui attri-
buent des traits opposés à ceux du dieu populaire. Pour eux, Jahveh est un être invisible, un pur esprit, souverain de l'univers entier. Il est le seul Dieu. Il est le principe de la justice, vengeur du crime et miséricordieux envers le pécheur. Ce Dieu déteste l'idolâtrie et ne veut être représenté par aucune image sensible.. Enfin le culte extérieur lui est indifférent; les sacrifices et les victimes ne lui plaisent pas. Le seul culte qui lui plaise est la pratique de la morale.
On ne saisit pas à première vue quel lien peut exister entre ces deux religions si opposées, et surtout comment le même nom est donné à deux divinités dont les caractères sont contradictoires. L'idée commune consiste en ce que, pour les prophètes comme pour le peuple, Jahveh est le Dieu d'Israël, le Dieu qui a fait sortir miraculeusement les Israélites d'Egypte. Seulement il y a encore contradiction entre ces deux conceptions quant à la nature du lien entre Israël et son Dieu. Pour le peuple, Jahveh est le dieu d'Israël comme Ghamos est celui de Moab, comme Baal est le dieu des Sidoniens, par une limitation de sa puissance. Aux yeux des prophètes, Jahveh est le dieu de tous les peuples; mais il a librement choisi le peuple d'Israël.
Telle est, selon Kuenen, la grande antithèse de l'histoire de la religion d'Israël. Le jahvisme popu-
laire et le jahvisme prophétique sont comme les deux pôles d'une pile. Mais, selon les habitudes de l'évolutionisme hégélien, à l'antithèse doit succéder une synthèse. Après s'être opposés l'un à l'autre, les contraires doivent se coafondre. A la différenciation doit succéder la concentration, ou l'intégration, pour parler la langue d'Herbert Spencer. C'est ce qui a lieu, selon Kuenen, dans la troisième forme du jah\dsme, le jahvisme légal. Les prêtres sacrificateurs, représentants naturels du jahvisme populaire, adoptent la doctrine monothéiste et spiritualiste des prophètes. A la place de l'idolâtrie et du culte du veau d'or représentant le dieu national, un culte minutieux et plein de cérémonies, parmi lesquelles les sacrifices sanglants tiennent la principale place, est institué et devient la forme définitive de la religion nationale : c'est le jahvisme légal, succédant au jahvisme populaire et au jahvisme prophétique et les conciliant ensemble.
Telle est la théorie moderne sur l'histoire de la religion d'Israël, théorie, comme on le voit, diamétralement opposée à la tradition, aussi bien qu'au sens naturel du texte biblique.
Nous n'avons point à discuter, en ce moment, les preuves de fait de ce système. Comme il n'y a absolument sur l'histoire d'Israël d'autre document que la Bible, et comme la Bible dit exactement le
contraire de ce qu'affirment Kuenen, Wellhausen, et leurs adeptes, il est évident a priori que la seule démonstration possible consiste dans le retournement du texte biblique, dans une opération de chimie historique transcendante consistant à transformer un témoignage en son contraire, à tirer de la bouche d'un témoin qu'on suppose menteur exactement le contraire de ce que ce témoin affirme.
Nous avons déjà signalé cette méthode, dont l'application est des plus faciles. Rayer des documents, soit à titre de passages interpolés, soit à titre d'insertions mensongères de l'auteur, les innombrables affirmations de la Bible entière relatives à l'antiquité du monothéisme d'Israël, rassembler d'autre part les récits où il est parlé d'actes d'idolâtrie commis par le peuple, supprimer la mention réprobative qui accompagne ces récits, et déclarer que ces faits de polythéisme étaient la coutume nationale et l'antique tradition, cela est on ne peut plus facile. C'est tout aussi simple que le procédé de M. Renan pour transformer la Genèse en une peinture des croyances des anciens Sémites, en substituant un sujet général à chaque nom propre. L'un et l'autre procédés sont également arbitraires.
Dans un article récent, "Wellhausen a voulu tancer M. Renan, à l'occasion de son insubordination envers les axiomes nouveaux de la critique aile-
mande : « Dans la Bible, dit-il, Renan accepte ce qui lui plaît. Ce qui ne lui plaît pas, il le ramène à ses vues, où n'en tient pas compte. » Rien de plus exact, seulement M. Renan pourrait retournep contre l'école de Kuenen et de Wellhausen exactement le même reproche. Eux aussi n'acceptent de la Bible que ce qui leur plaît, ramènent à leuçs vues ce qui ne leur plaît pas, ou n'en tiennent pas compte. Il y a même cette différence à l'avantage de M. Renan, que celui-ci, en choisissant dans la Bible, s'efforce en général de se rapprocher dans une certaine mesure du sens général des documents canoniques et y trouve ce qui y est réellement, l'antiquité du monothéisme, tandis que Kuenen et son école ne se servent en général de la Bible que pour y découvrir le contraire de ce qu'elle contient.
Ilest vrai qu'ils prétendent, par une série d'arguments linguistiques et de dissections artificielles des textes, se créer à eux-mêmes une Bible toute différente de celle du vulgaire. Nous ne les suivrons pas sur ce terrain, ce que nous avons dit sur leur méthode dans un précédent article nous paraissant suffisant pour ceux qui n'ont pas le loisir d'entrer dans les discussions purement techniques. Rappelons seulement qu'il y a deux opérations dans cette méthode ; la division du texte en fragments, et l'assignation de dates à ces fragments. C'est dans
la première opération, fort contestable d'ailleurs, que se trouvent les analyses minutieuses du texte et les arguments linguistiques. La seconde opération se fait a priori d'après un système préconçu sur la succession des idées religieuses en Israël. Il y a donc cercle vicieux ; on appuie cette succession sur un arrangement des textes qui a été fait d'après l'hypothèse elle-même.
Nous ne développerons pas cet argument. Notre but n'est pas précisément de réfuter le système de Kuenen. Ce que nous voulons apprécier, c'est la valeur de la nouvelle théorie de l'histoire religieuse d'Israël en tant que solution du grave problème si bien posé par M. Renan, à savoir de ce fait unique d'un peuple professant le monothéisme le plus élevé et le spiritualisme le plus pur, et répandant ainsi sur l'humanité entière une lumière quine s'est jamais éteinte, et qui se propage encore sous nos yeux dans les régions ténébreuses des pays où règne le polythéisme.
Examinons à ce point de vue le système de Kuenen.
Chose singulière, il semble que l'auteur n'ait nullement songé à résoudre le problème de l'origine du monothéisme exceptionnel d'Israël. Il semble même qu'il n'ait pas aperçu l'existence de ce problème ; il passe à côté de ce fait gigantesque sans avoir l'air de le voir, et surtout sans en comprendre
la grandeur immense. L'origine du monothéisme hébraïque, lorsqu'on suppose que cette doctrine est récente et succède au paganisme, présente, en effet, à tout historien sérieux deux immenses difficultés. D'une part, comment d'un paganisme grossier les hommes ont-ils pu s'élever à la notion sublime du Créateur invisible? Quelle cause a pu produire une transformation d'idées si absolue? D'autre part, pourquoi ce fait est-il unique dans l'histoire? Pourquoi la cause, quelle qu'elle soit, qui a produit cette transformation, a-t-elle agi en Israël et n'a-t-elle montré sa puissance chez aucun autre peuple?
Or, bien loin d'aider à résoudre la première difficulté, le système de Kuenen ne fait que l'aggraver et la pousser à l'extrême. Au lieu de supposer un passage lent et graduel du polythéisme au monothéisme, les inventeurs de la nouvelle histoire rendent par leur système ce passage aussi brusque que possible. Selon leur opinion, le paganisme règne jusqu'au temps de Salomon ; c'est à peine si une lueur de spiritualisme parait à cette époque. Deux siècles après, parait Amos, le plus ancien des prophètes dont nous ayons les écrits; Amos professe le plus pur monothéisme. Ainsi fait Osée. Ainsi fait Isaïe (le premier ïsaïe selon les rationalistes, contemporain d'Ézéchias). Ainsi font Michée et Joël. La doctrine prophétique brille dans toute sa splendeur, deux siècles après une époque où le roi Salo -
mon, le sage par excellence, le régulateur des intelligences de son époque, professait une forme de jahvisme qui ne différait qu'à peine du paganisme des peuples voisins. Et dans l'intervalle que voiton? Les luttes d'Élie et d'Elisée en faveur du culte de Jehovah contre celui de Baal. Mais, selon l'école de Kuenen, ces luttes ont un caractère plus national que religieux; c'est surtout le culte des dieux étrangers que les prophètes d'Israël ont voulu empêcher de prédominer sur la religion d'Israël.
Comment alors expliquer, eu si peu de temps, un tel changement d'idées? Où ces prophètes ontils été puiser la notion, inconnue jusqu'à eux, du Dieu invisible, créateur, souverain, infiniment saint? Où ont-ils été chercher cette rigoureuse défense de l'idolâtrie, cette interdiction absolue de représenter la divinité sous une forme visible? Gomment se sont-ils trouvés tous d'accord sur une même notion? Comment ont-ils évité à la fois le panthéisme et l'anthropomorphisme et concilié d'une manière si délicate et si précise la souveraineté universelle de Jahveh sur tous les peuples avec sa relation spéciale de protection sur le peuple choisi d'Israël?
Qu'un seul prophète ait imaginé une telle notion , ce serait déjà très invraisemblable. Il aurait alors découvert ce que Socrate, Platon et Aristote ont été impuissants à inventer. Mais qu'un seul ayant in-
venté le monothéisme, les autres prophètes l'aient docilement écouté et aient. laissé leur pensée se mouler sur la sienne, ou bien que plusieurs aient à la fois découvert une même et identique notion de la divinité, et une notion si transcendante et si sublime : ce sont des hypothèses qui touchent à l'absurdité. Et qu'après avoir fait cette glorieuse découverte, ces hommes aient eu tous une humilité assez profonde pour ne pas se vanter de l'avoir faite ; qu'ils aient cherché à présenter à leurs contemporains cette doctrine nouvelle comme l'ancienne tradition, qu'ils aient cru eux-mêmes l'avoir reçue de leurs pères : ce sont des suppositions tellement contraires à toutes les lois psychologiques, qu'elles ne méritent pas d'être discutées. On croit rêver quand on voit des hommes, prétendant à être qualifiés d'historiens sérieux, imaginer une telle série d'impossibilités et les substituer à l'idée simple de la Bible, selon laquelle les prophètes et le peuple entier conservaient les traditions monothéistes venant de Moïse, comme aujourd'hui les chrétiens conservent celles des apôtres et les musulmans celles de Mahomet.
Que dirons-nous de l'essai d'explication de Kuenen et de Wellhausen ? Il se réduit aux trois points suivants :
1° Dans la lutte entre Jahveh et Baal au temps des prophètes Élie et Elisée, il s'est produit chez les
Israélites une opposition entre les deux divinités : Baal est apparu comme le dieu de la nature et Jahveh, par contraste, comme le dieu de là morale et de la justice.
2° Les malheurs du peuple d'Israël, vaincu par les Assyriens, ont suggéré au prophète Amos et à ses contemporains l'idée que Jahveh ne pouvait laisser périr son peuple que pour le punir de ses crimes. De là est née l'idée d'un Dieu juste. Or la justice est universelle, doncleDieude la justice est le souverain du monde.
3° Les mêmes malheurs ayant fondu sur le royaume de Juda, et ce royaume ayant été délivré des Assyriens et de la puissance de Sennachérib, les prophètes en ont conclu que Jahveh était le souverain du monde, puisqu'il pouvait vaincre les Assyriens, le plus puissant peuple connu.
Voilà à quoi se réduisent les explications de ces historiens au sujet de l'origine de l'idée du vrai Dieu. C'est par des réflexions d'une aussi faible portée que, selon eux, les prophètes se seraient élevés de l'idée d'une idole, d'un dieu semblable à Baal et à Chamos, à celle du Dieu souverain, créateur et infiniment saint. Ceux qui se contenteront de cette solution ne seront vraiment pas difficiles.
Il n'y a d'ailleurs aucun essai d'explication du fait que le monothéisme n'existe que dans le peuple d'Israël et non ailleurs. Pourquoi les prophètes
d'Israël se sont-ils élevés à la hauteur sublime des écrits d'Amos et d'Isaïe, tandis que les prophètes de Baal, les voyants du pays de Moab, sont restés de grossiers magiciens? Pourquoi le polythéisme partout, et un polythéisme croissant? Pourquoi le monothéisme dans la seule postérité de Jacob? Ainsi que M. Renan le remarquait dans le passage cité plus. haut, il n'y a pas un seul autre exemple d'un peuple polythéiste qui se soit élevé au monothéisme. Pourquoi donc cette unique exception. Ce formidable problème, pourquoi Israël seul est-il monothéiste, tandis que les peuples de même race, de même langue, de même genre de vie, restent païens, semble passer inaperçu aux yeux de Kuenen, de Wellhausen et de leur école. Des faits aussi vulgaires que des alternatives de succès et de revers, de victoires et de défaites, leur paraissent suffisants pour en rendre compte : ils ne se demandent pas pourquoi ces alternatives, qui existent chez tous les peuples, n'ont produit le monothéisme en Israël.
Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces mêmes historiens s'arrêtent choqués devant des difficultés insignifiantes, devant des lois non exécutées, des sacrifices offerts par des prophètes d'une manière qui semble opposée aux préceptes de Moïse ; là ils voient des impossibilités telles qu'ils se croient permis de rejeter la tradition écrite et la tradition orale.
Mais devant ce fait éclatant comme le soleil, d'unpeuple seul monothéiste au milieu des peuples païens, devant cette exception unique et transcendante à toutes les lois de l'histoire religieuse, ils restent indifférents et comme aveuglés. Ils ne se demandent pas comment des causes semblables, suivant eux (puisque l'Israël primitif serait païen comme les autres nations sémitiques et qu'il a été comme elles tantôt vainqueur, tantôt vaincu), ont produit des effets si opposés. Quandon compare cette étrange inadvertance avec les misérables chicanes que ces mêmes auteurs opposent au récit traditionnel, on est tenté de leur appliquer la parabole de l'Évangile et de trouver que, recherchant avec une extrême sévérité des pailles légères dans l'œil des auteurs bibliques, ils ne s'aperçoivent pas de la poutre monstrueuse dont leur propre œil est obstrué.
Mais ce n'est pas tout, et fût-on arrivé à s'expliquer cette mystérieuse genèse de l'idée monothéiste chez les prophètes du huitième siècle, il resterait à faire comprendre comment cette pensée a triomphé dans le peuple entier, dans les deux royaumes d'Éphraïm et de Juda.
Si l'on en croit les rénovateurs de l'histoire d'Israël, le jahvisme populaire, qui est un véritable paganisme, était le culte ancien de la nation. Les Israélites étaient habitués, de père en lils et depuis
un temps immémorial, à adorer Jahveh sous la forme d'un veau, à lui associer le culte des autres dieux, et si parmi eux quelques-uns suivaient la liturgie spéciale de Silo et cherchaient la présence de Jahveh devant l'Arche, ils n'étaient pas moins païens que les autres. Le culte de l'Arche était une pure superstition, le dieu n'était autre que la pierre conservée dans ce coffre. On croyait à la vertu magique du meuble sacré ; on considérait sa présence matérielle comme un gage de victoire. Ce n'étaient point là des abus et des superstitions populaires, c'était la vraie tradition nationale. C'était par de nombreux et coûteux sacrifices qu'il fallait honorer Jahveh, soit à Dan, soit à Béthel, soit à Jérusalem, soit sur quelqu'un des hauts lieux qui lui étaient consacrés i. Enfin, à côté du culte liturgique, à côté des prêtres consultant Jahveh par VEphod, par VUrim et le Thummim, on voyait paraître dans diverses régions du pays de nombreux voyants, espèces de sorciers prédisant l'avenir et prétendant avoir avec Jahveh un mode de communication différent de celui des prêtres.
Wellhausen, en décrivant l'état d'Israël dans les premiers siècles delà monarchie, déclare que, sauf exception, les prophètes et les prêtres n'étaient que
] , Voir abbé de Broglie, La loi de l'unité de sanctuaire en Israël, Rousseau -Leroy, Amiens, 1892 ; cette brochure contient une critique de l'assertion rationaliste ici formulée.
les serviteurs des rois, que le culte était un héritage des Chanauéens, qu'il était difficile de discerner le culte de Baal de celui de Jahveh, que les prostitutions sacrées existaient dans l'un et l'autre cultes, La seule différence était que, sous l'action des rois et des prophètes, une certaine publicité était maintenue dans le culte de Jahveh, et que les désordres des sanctuaires cachés étaient plus ou moins réprimés ^. La loi de Jahveh, la Thorah, dont les prêtres étaient dépositaires, n'était, suivant cet auteur, ni un code, ni une règle de mœurs. Elle consistait dans les réponses des prêtres portant sur des questions de pratiques extérieures et de casuistique rituelle. Wellhausen, il faut bien le remarquer, considère cet état non comme une décadence ou une corruption d'un culte plus élevé, non comme un état de désordre analogue, toute proportion gardée, avec la situation de l'Église chrétienne dans certains pays, mais comme l'état régulier et normal de la religion d'Israël. Selon lui, dans le siècle même qui précède Amos, aucune idée élevée n'existait : c'était un pur culte païen. Et voilà qu'au milieu de ces usages en pleine vigueur, usages parfaitement semblables à ceux des peuples voisins, plusieurs hommes se lèvent et, se séparant du groupe des voyants païens, se mettent à enseigner une doctrine absolument