Well, Skitzen und Vorarbelten, t, l^', p
nouvelle. Us déclarent que Jahveli, qui a fait sortir les Israélites de l'Ég-ypte, n'est pas seulement le Dieu national, mais le Dieu de tous les peuples, qu'il est le créateur du ciel et de la terre, que les autres dieux ne sont rien devant lui; que, s'il a choisi Israël, c'est qu'il l'a bien voulu, qu'il peut le rejeter, si cela lui plaît. Bien plus, ils disent que ce Dieu va châtier Israël et le disperser au milieu des peuples ennemis. Ils déclarent en outre que Jahveh est un Dieu invisible, que c'est une abomination de le représenter sous une forme visible, que c'est un crime de l'associer ou de l'assimiler à des dieux étrangers. Ils déclarent que les sacrifices offerts à Béthel et à Dan sont autant de péchés qui irritent Jahveh au lieu de l'apaiser. Enfin, ce qui est plus étrange encore, ils énoncent ces doctrines toutes nouvelles en les donnant comme antiques. Us affirment que jadis il a existé une alliance soUennelle entre Israël et Jahveh, alliance dont la clause principale était le monothéisme et le culte sans idoles.
Cette alliance, selon Kuenen, n'aurait jamais existé ; elle serait, ou du moins les conditions énoncées plus haut seraient la pure et simple invention des prophètes. Néanmoins, ceux-ci, de bonne foi ou de mauvaise foi, peu importe, en appellent à cette alliance, dont la prohibition de l'idolâtrie et du polythéisme est la condition fondamen-
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taie, comme au pacte qui a fait de la nation d'Israël le peuple spécial de Jahveh. Si les choses s'étaient passées comme le veulent nos modernes historiens, n'est-il pas évident que des prophètes venant ainsi sans motif, sans preuves, apporter une doctrine inconnue, contredire des traditions séculaires, choquer les instincts religieux du peuple et des peuples voisins, imposer une doctrine austère au nom d'engagements chimériques de la nation dont on ne pouvait avoir aucun souvenir, puisqu'ils n'avaient jamais existé, n'est-il pas évident, dis-je, que ces hommes auraient été lapidés par le peuple, à moins qu'on eût préféré les traiter d'insensés et les laisser exposer librement une doctrine qui n'aurait attiré sur eux que la raillerie et le mépris? Qu'on se représente ce qui serait arrivé si, à Athènes ou à Rome, avant le développement de la philosophie, un Romain ou un Grec se fût imaginé de déclarer que, Jupiter étant le seul dieu, il fallait renverser les autels de tous les autres ; que, Jupiter étant nn pur esprit, il fallait briser ses statues ; que c'est par la morale et non par les sacrifices qu'il devait être honoré : on se fera une idée de ce qu'aurait dû être, selon le système chimérique et insensé de Kuenen et de Wellhausen, la prédication d'Amos en Israël et de Michée dans le royaume de Juda-,
Or qu'arrive-t-il, au contraire? Au lieu d'être
lapidés et traités de fous, ces prophètes sont écoutés, ces prophètes se créent des partisans, ces prophètes finissent par conquérir à leurs idées une notable partie de la nation. Le reste même est ébranlé, et les adorateurs du veau d'or se sentent troublés dans leur conscience. Bientôt les rois auxquels les prophètes n'ont cessé de reprocher leurs vices, les prêtres dont ils combattaient les intérêts en déclarant les sacrifices inutiles, sont eux-mêmes gagnés à la doctrine nouvelle. Ezéchias s'efforce de l'imposer au peuple. Josias recommence la même tentative; et, après la captivité, le succès de la doctrine prophétique est tel, qu'il n'y a plus un Juif qui ne reconnaisse la souveraineté de Jahveh, Dieu créateur, et que les idoles ont disparu pour jamais du milieu du peuple qui lui est consacré.
Mais ce n'est pas tout encore : non seulement le peuple est devenu monothéiste, mais on lui fait croire qu'il l'a toujours été. Une immense fraude littéraire, une revision de toute la littérature hébraïque transporte au temps de Moïse les idées nouvelles du huitième siècle avant J.-C. : Une histoire mensongère est inventée. Cette histoire est gravée non seulement sur tous les rouleaux écrits, mais dans toutes les consciences. Elle passe sans altération de génération en génération. Elle est transmise des juifs aux chrétiens. Là, étudiée, méditée, commentée pendant vingt-cinq siècles par
LES PROPHETES. 28i
la plus noble partie de l'humanité, cette histoire parait naturelle et vraisemblable. Les hommes l'acceptent comme la vérité même: ils y trouvent une profonde psychologie et une connaissance merveilleuse du cœur humain, dont les faiblesses sont figurées par les chutes et les rechutes d'Israël ; ils trouvent tout naturel d'admettre qu'à cette époque les choses se soient passées comme elles se sont passées plus tard dans certaines parties de l'Église chrétienne, c'est-à-dire qu'une religion pure, austère et spiritualiste, enseignée à une nation lors de sa formation, tombe constamment en décadence, tende à se rapprocher du paganisme et ait besoin d'être périodiquement relevée par des réformes*.
Il faut venir jusqu'au dix-neuvième siècle pour qu'un ou deux professeurs hollandais, quelques Alsaciens et deux ou trois Allemands, déchirant le voile tendu depuis le temps d'Esdras devant les esprits, reconnaissent la fraude et enseignent au monde la véritable histoire d'Israël. Cette histoire consiste à dire qu'en plein pays païen on a vu tout d'un coup sortir de terre, comme par une génération spontanée, des prophètes monothéistes, que ces hommes ont créé une doctrine sublime,
1. Cette pensée est développée derecLef dans Les Prophètes et la prophétie, d'après les travaux de Kuenen {Jtevue deslReli- P'iows, janvier-février 1895).
l'ont imposée au peuple à titre de tradition antique, et ont répandu ainsi, au moyen de la fraude et du mensonge, sur toute l'humanité, la lumière de la connaissance du Dieu créateur, faisant ce que tous les philosophes ont été impuissants à accomplir.
En vérité, je ne crains pas de dire que, si le récit d'une telle succession de faits était inscrit dans des documents anciens et authentiques, c'est à peine si Ton pourrait l'admettre. Une telle narration serait si incohérente, si absurde, si invraisemblable, si contraire à toutes les lois de l'histoire et à toutes les expériences psychologiques, que le livre qui la contiendrait serait, par son contenu même, suspect d'être un pur roman. Mais quand on songe que cette histoire n'existe dans aucun document, qu'elle est contraire à tous les documents, et à toutes les traditions, qu'elle sort tout entière du cerveau de MM. Kuenen et Wellhausen, comme Pallas du cerveau de Jupiter, on est alors saisi d'un autre étonnement : on se demande comment des hommes raisonnables ont pu inventer un pareil récit, et comment d'autres hommes raisonnables ont pu accepter si facilement le récit des premiers.
On s'expliquera cette espèce d'aberration, si l'on se rappelle ce que nous avons dit dans un précédent article au sujet de l'influence de la lutte contre les idées anciennes sur l'esprit et la pensée des
docteurs modernes. La tradition historique d'Israël ayant, dans les pays chrétiens, un caractère dogmatique, le désir de s'affranchir du joug théologique a porté la plupart des esprits ayant des tendances rationalistes à accepter et même à pousser à l'extrême tout ce qui contredit cette tradition.
Cette idée nous semble la meilleure explication de la doctrine de Kuenen. Chose singulière, cet écrivain, qui professe l'évolutionisme en matière de religion, aurait dû, en conformité avec le principe général du progrès continu et insensible, supposer une progression lente vers le monothéisme à partir de Moïse ou même d'Abraham. Mais le désir de contredire la Bible a été plus fort, chez lui et chez ses disciples, que celui de rester conforme au principe évolutioniste. Aussi, dans leur interprétation, absolument arbitraire d'ailleurs, ils font descendre le polythéisme jusqu'après Salomon, de manière à rendre inexpKcable au plus haut degré le monothéisme d'Amos et d'Isaïe. Pour avoir la satisfaction de médire de Samuel, de David et de Salomon, voire même d'Éhe et d'Elisée, et de déclarer païens ces hommes considérés jusqu'alors comme des orateurs du vrai Dieu, ils se sont résignés à supposer une transition brusque du polythéisme au monothéisme et à contredire en face leur propre principe.
Si l'on ne veut pas se contenter de cette explication, voici une autre manière de rendre compte de l'attitude étrange de ces critiques modernes, partisans avoués de l'évolution religieuse lente et progressive, qui ne craignent pas de contredire ce principe dans leur histoire d'Israël, en supposant la naissance brusque et inopinée du monothéisme.
L'une des hypothèses fondamentales de cette école, hypothèse destinée d'abord à expliquer certaines difficultés apparentes de l'histoire d'Israël et à montrer pourquoi certaines lois de Moïse paraissent ignorées au temps des juges et dans les premiers temps de la monarchie, consiste dans l'idée d'une grande fraude historique, d'un remaniement de l'ancienne histoire, fait à une époque tardive selon les croyances de cette époque.
Cette hypothèse, qui n'est nullement nécessaire, étant une fois posée, les exégètes modernes l'ont poussée à l'extrême. Cela est assez naturel : dès qu'on touche à une histoire dont les parties sont liées entre elles, les fragments contestés en font contester d'autres, comme les pierres enlevées d'un mur ébranlent les pierres voisines. Au lieu donc de faire porter la fraude uniquement sur la législation rituelle, ce qui était l'idée primitive, ils ont supposé qu'elle s'étendait à la croyance religieuse tout entière. Dès lors ils se sont cru le
droit de rejeter comme apocryphes et modernes toutes les parties de la Bible où il est question du monothéisme ancien d'Israël et de ne conserver comme authentiques que les fragement qui pouvaient être interprétés dans un sens opposé.
Cette opération faite, ils ont oublié qu'elle était arbitraire en grande partie et, devenus dupes de leur propre système, ils se sont persuadé que la Bible, arrangée et transformée comme ils l'ont fait, était une série de documents authentiques et bien datés. Dès lors, ils ont cru de très bonne foi avoir des preuves en faveur du paganisme des Israélites jusqu'au neuvième siècle avant J.-C.
Mais, d'un autre côté, leur critique négative s'est trouvée impuissante à l'égard des écrits d'Âmos et d'Osée, dont l'authenticité est au-dessus de toute attaque. Us tenaient d'ailleurs à conserver ces écrits, à cause de la prédication de ces prophètes relative aux sacrifices qui pouvait être tournée en faveur de leur théorie. La prédication de ces prophètes est donc restée conforme à la vraie Bible, ç'est-à dire purement monothéiste, tandis que tout ce qui la précède et l'entoure avait subi la transformation résultant de la méthode de la critique nouvelle. Ces deux prophètes ont subsisté, semblables à des promontoires à pic, tout ce qui les entoure ayant été enlevé, comme une terre meuble, parla vague de la nouvelle exégèse. De là, la nécessité
d'admettre un saut brusque entre Élie et Elisée d'une part, et Amos et Osée d'autre part, les premiers n'étant encore que des jahvistes païens, les seconds de purs monothéistes. De là celte transition contraire à toutes les lois de l'histoire et qui serait, si elle était réelle, un véritable miracle, infiniment plus grand que l'œuvre de Moïse.
Des historiens impartiaux et ayant des vues larges auraient été avertis par cette conséquence de leur système. Ils auraient compris que des écrits comme ceux d'Amos et d'Osée, à moins qu'on ne les considère comme l'effet d'une révélation miraculeuse ou comme celui d'une influence étrangère, supposent nécessairement avant eux, pour être compris aussi bien que pour être écrits, de longs siècles de croyance monothéiste dans la nation à laquelle ces prophètes appartenaient. Mais les cri-, tiques modernes sont passionnés, pleins de confiance dans leurs inventions récentes, plus occupés des détails que des grandes vues de l'histoire. Ils croient avoir le droit de rejeter avec mépris, sans les entendre, les partisans delà tradition; leur propre public, le public rationaliste, les écoute et les suit avec une servilité absolue. Ces raisons semblent suffisantes pour expliquer leur énorme erreur.
Mais en voilà assez sur une théorie qui n'a pour elle qu'un engouement d'opinion passagère, qui
ne repose sur aucun argument plausible, et ne mériterait pas d'être discutée s'il ne fallait tenir compte du nombre et de la qualité de ceux qui l'ont si légèrement adoptée. Revenons à M. Renan.
Ici encore nous devons rendre justice à l'auteur de la Vie de Jésus. Plus perspicace et plus intelligent des questions d'histoire générale que les Allemands, il n'a jamais cessé de comprendre la gravité du problème et d'en poursuivre la solution.
Si, comme nous allons le montrer, il brûle de l'encens sur l'autel de la théorie de Kuenen, s'il fléchit dans une certaine mesure devant la pression de l'opinion d'outre-Rhin , il n'a cependant jamais abdiqué d'une manière complète, devant cette école, la liberté de son jugement, comme l'ont fait la plupart des écrivains rationalistes de France. Il n'a point voulu admettre la chimérique hypothèse qui attribue le merveilleux récit de la création du monde au scribe Esdras, et il a maintenu dans son dernier livre l'antiquité des croyances spiritualistes et morales que la Bible attribue aux patriarches. Aussi, quelque imparfait et défectueux qu'il soit.
son dernier livre est, comme intelligence générale de l'histoire et comme recherche consciencieuse des causes, de beaucoup supérieur aux élucubrations des Allemands et de leurs disciples. Je voudrais ici exprimer ma pensée avec une clarté suffisante, sans cependant sortir des limites d'une discussion courtoise ; pour cela, je prendrai modèle sur M. Renan lui-même. L'auteur de la Vie de Jésus ne craint pas d'appliquer à ceux qui croient au surnaturel l'épithète d'absurde. Il parle de la demiabsurdité de la théologie chrétienne, et de la choquante absurdité de l'idée du sacrifice en général. Nous demandons à nos lecteurs de nous excuser si, mesurant notre courtoisie sur la sienne, nous exprimons notre opinion en ces termes. L'histoire de l'origine du monothéisme, selon M. Renan, n'est absurde que par intermittence. Elle est donc supérieure à celle de Kuenen et de Wellhausen, qui est absurde d'une manière continue et d'un bout à l'autre. Il nous reste, pour justifier ce jugement, à examiner la nouvelle solution que M. Renan a essayé de donner du problème qu'il a eu le mérite de poser si clairement dans ses premiers écrits.
Nous avons exposé plus haut sa première solution. Elle consistait à soutenir que le monothéisme est un instinct de la race sémitique ; que cette doctrine est, par conséquent, primitive; que le polythéisme, chez les Hébreux, est l'effet soit
d'influences étrangères, soit d'un affaiblissement momentané des instincts élevés des Sémites; et que la nation Israélite, principalement ses plus nobles représentants, revenaient d'une manière périodique aux doctrines primordiales qui résultaient de leur constitution psychologique ou cérébrale. Voici maintenant la seconde théorie, où l'on retrouve quelques éléments de la première, mais avec de graves modifications.
Le monothéisme ne résulte plus de la race ; il résulte principalement des conditions de la vie nomade d'une partie de la race sémitique : il ne s'agit plus que des Sémites nomades. Les Sémites sédentaires, Assyriens, Chananéens, sont cette fois complètement sacrifiés. En outre, la croyance primitive, celle qui correspond à la vie nomade, n'est plus le monothéisme absolu des prophètes; c'est une doctrine intermédiaire entre le monothéisme et le polythéisme : c'est l'élohisme, c'est-à-dire la croyance à des génies multiples, agissant en commun et ne formant en apparence qu'une force unique désignée par le pluriel Elohim joint à un verbe au singulier. Selon cette opinion, on pourrait dire indifféremment Elohim ou les Elohim. M. Renan se sert des deux expressions comme équivalentes. L'élohisme patriarcal est, selon M. Renan, une belle et noble doctrine; il fait un tableau attrayant des mœurs de ces antiques pasteurs vivant sous la
tente. Selon lui, cet idéal d'une religion pure et élevée, d'un culte sans idoles, est resté gravé dans la mémoire des Israélites. C'est cet idéal du passé qui a inspiré plus tard les prophètes; c'est à ces croyances premières qu'ils ont cherché h ramener le peuple. Seulement dans l'intervalle entre le temps des patriarches et l'époque des prophètes, une grande transformation s'est faite dans les idées des Israélites : à l'élohisme a succédé le jahvisme. Le nom d'Elohim, indiquant la divinité en général, a été remplacé, à un certain moment de l'histoire d'Israël, par le nom propre Jahvé, probablement originaire d'Assyrie ^ Tandis qu'Elohim est le Dieu de tous les peuples, Jahvé est le Dieu particulier d'Israël : c'est le Dieu d'une nation, d'une famille; un Dieu jaloux, égoïste, personnel. Il n'est ni meilleur ni pire que les autres dieux protecteurs des peuples. M. Renan paraît avoir très mauvaise opinion du dieu Jahvé. Il lui reproche surtout d'être le Dieu d'une nation, ce qui est selon lui un crime irrémissible. « Tant que dura l'esprit du vieil éloliisme, ce dangereux nom de Jahvé n'eut pas de conséquence. Elohim et Jahvé furent deux espèces de synonymes qu'on employait indifféremment.
Mais tout fut changé quand Jahvé devint un dieu
1. M. Reaan écrit Jahvé, tandis que Kuenen écrit Jahveh. Nous nous conformons à l'orthograplie de cliacun de ces auteurs en discutant leur système.
local, partial, national. Dès lors il fut féroce. Le nouveau Jahvé n'est plus l'antique source de la force et de la vie dans le monde ; c'est un politique massacreur, un dieu qui favorise une petite tribu fer fas et nefas. Tous les crimes vont être commandés au nom de Jahvé. Jahvé n'est pas juste : il est d'une partialité révoltante pour Israël, d'une dureté affreuse pour les autres peuples. Il tue, il ment, il trompe, il vole pour le plus grand bien d'Israël. Autant Elohim avait bien conseillé les vieux patriarches et leur avait inspiré une notion élevée de la vie, autant Jahvé pervertit Israël, le rendit cruel, exterminateur, perfide pour son intérêt. A cet âge reculé, Jahvé ne différa pas beaucoup de Moloch. Le bien de la nation qu'il protège est le bien suprême ; tout le reste y est subordonné. Le monde existe en vue d'Israël. Jahvé est un dieu national, c'est-à-dire un très méchant dieu. »
Chose singulière, ce titre de dieu national qui, aux yeux de M. Renan, est une tache d'origine ineffaçable, est, au contraire, aux yeux de Wellhausen, la cause unique de la supériorité morale de Jahveh sur les autres dieux. Jahveh, selon Wellhausen, est un Dieu juste parce qu'une nation a besoin d'un justicier. Nous ne nous prononçons pas entre ces deux théories; elles sont aussi arbitraires l'une que l'autre, et se valent exactement. Mais continuons la description de Jahvé, selon M. Renan.
tente. Selon lui, cet idéal d'une religion pure et élevée, d'un culte sans idoles, est resté gravé dans la mémoire des Israélites. C'est cet idéal du passé qui a inspiré plus tard les prophètes; c'est à ces croyances premières qu'ils ont cherché à, ramener le peuple. Seulement dans l'intervalle entre le temps des patriarches et l'époque des prophètes, une grande transformation s'est faite dans les idées des Israélites : à l'élohisme a succédé le jahvisme. Le nom d'Elohim, indiquant la divinité en général, a été remplacé, à un certain moment de l'histoire d'Israël, par le nom propre Jahvé, probablement originaire d'Assyrie i. Tandis qu'Elohim est le Dieu de tous les peuples, Jahvé est le Dieu particulier d'Israël : c'est le Dieu d'une nation, d'une famille ; un Dieu jaloux, égoïste, personnel. Il n'est ni meilleur ni pire que les autres dieux protecteurs des peuples. M. Renan paraît avoir très mauvaise opinion du dieu Jahvé. Il lui reproche surtout d'être le Dieu d'une nation, ce qui est selon lui un crime irrémissible. « Tant que dura l'esprit du vieil élohisme, ce dangereux nom de Jahvé n'eut pas de conséquence. Elohimet Jahvé furent deux espèces de synonymes qu'on employait indifféremment.
Mais tout fut changé quand Jahvé devint un dieu
1. M. Reaan écrit Jahvé, tandis que Kuenen écrit Jahveh. Nous nous conformons à l'orthograplie de chacun de ces auteurs en discutant leur système.
local, partial, national. Dès lors il fut féroce. Le nouveau Jahvé n'est plus l'antique source de la force et de la vie dans le monde ; c'est un politique massacreur, un dieu qui favorise une petite tribu fer fas et nefas. Tous les crimes vont être commandés au nom de Jahvé. Jahvé n'est pas juste : il est d'une partialité révoltante pour Israël, d'une dureté affreuse pour les autres peuples. Il tue, il ment, il trompe, il vole pour le plus grand bien d'Israël. Autant Elohim avait bien conseillé les vieux patriarches et leur avait inspiré une notion élevée de la vie, autant Jahvé pervertit Israël, le rendit cruel, exterminateur, perfide pour son intérêt. A cet âge reculé, Jahvé ne différa pas beaucoup de Moloch. Le bien de la nation qu'il protège est le bien suprême ; tout le reste y est subordonné. Le monde existe en vue d'Israël. Jahvé est un dieu national, c'est-à-dire un très méchant dieu. »
Chose singulière, ce titre de dieu national qui, aux yeux de M. Renan, est une tache d'origine ineffaçable, est, au contraire, aux yeux de Wellhausen, la cause unique de la supériorité morale de Jahveh sur les autres dieux. Jahveh, selon Wellhausen, est un Dieu juste parce qu'une nation a besoin d'un justicier. Nous ne nous prononçons pas entre ces deux théories; elles sont aussi arbitraires l'une que l'autre, et se valent exactement. Mais continuons la description de Jahvé, selon M. Renan.
Le cuUe de Jahvé devient rapidement un culte idolâtrique et naturaliste. Il l'a même été dès l'origine; car Jahveh, comme dieu particulier, a pii être représenté dès l'origine, tandis qu'il n'y avait pas d'image d'Elohim.
M. Renan rentre ici à pleines voiles dans la théorie de Kuenen. Si l'éloliisme primitif était un culte élevé, le jahvisme est un véritable polythéisme, semblable sous bien des rapports aux cultes chananéens. Ce culte, qui est un véritable paganisme, dure jusqu'au temps de David, époque où s'arrête l'histoire de M. Renan. « David était jahviste, comme Mésa était camosiste. Jahvé était son Dieu protecteur, et Jahvé est un Dieu qui fait réussir ses favoris. Jahvé d'ailleurs était fort utile; il rendait des oracles précieux par l'Ephod d'Abiathar. Tout se borne là. David et son entourage n'avaient aucune aversion pour le nom de Baal. Ce que cette religion de Jahvé devait devenir entre les mains des grands prophètes du huitième siècle, David évidemment n'en eut pas plus de pressentiment que n'en eurent Gédéon, Abimélech et Jephté. »
Bien que M. Renan s'arrête à David, il nous donne en plusieurs endroits l'explication de la formation postérieure de la religion monothéiste des prophètes.
Elle fut, dit-il, un retour du jahvisme vers l'élohisme primitif. L'idéal patriarcal de la vie nomade
était resté présent dans la pensée des Israélites. Les prophètes étaient plus que d'autres pénétrés de cette pensée que la vraie religion est celle d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Dès lors, en méditant sur ses vieux souvenirs, ils transformèrent Tidée de Jahvé, et lui donnèrent les traits d'EIohim, le Dieu suprême, le Dieu de tous les peuples, le Dieu invisible, le Dieu souverainement juste. Ils finirent par persuader au peuple la croyance dont ils étaient persuadés eux-mêmes.
Le monothéisme d'Israël résulte donc d'une sorte de combinaison entre lejahvisme et l'élohisme patriarcal : c'est un jahvisme corrigé sous l'influence de l'idéal élohiste. Le nom de Jahvé subsiste, mais ' la notion de Dieu est épurée et élevée sous l'influence du souvenir de l'élohisme. Telle est la solution donnée par M. Renan du problème de l'origine de la religion d'Israël.
Toute compliquée qu'elle soit, elle est au moins une tentative d'explication; et, sur ce point, M. Renan est beaucoup au-dessus de Kuenen. Mieux vaut résoudre mal un problème que d'en nier ou de ne pas en apercevoir l'existence. Ce que M. Renan paraît avoir eu principalement en vue, c'est d'expliquer pourquoi le monothéisme est né en Israël et non chez les autres peuples. La différence provient, selon lui, de ce que les Israélites descendent de tribus nomades qui avaient un culte plus élevé
que celui des peuples voisins, et de ce que le souvenir de cet idéal passé s'étant conservé d'une manière plus forte qu'ailleurs, les prophètes ont pu en entreprendre la restauration. Il nous reste à examiner la valeur de cette solution.
Voyons d'abord ce qu'il faut penser de la série des faits exposés par M. Renan, de l'élohisme patriarcal suivi du jahvisme matérialiste et païen.
Que les patriarches, ancêtres d'Israël, aient professé une religion pure et élevée, c'est ce que nous affirme la Genèse. Mais M. Renan a-t-il le droit de s'appuyer sur le témoignage de ce livre, quand il rejette complètement le récit de l'Exode? Peutil, sans encourir le reproche d'avoir deux poids et deux mesures, admettre le témoignage de la Rible au sujet d'Abraham et de Jacob, et le rejeter complètement en ce qui concerne Moïse? Ne discutons pas cette question, ne demandons pas à l'auteur de la Vie de Jésus un respect absolu de la logique. Admettons avec lui que la Genèse représente exactement le tableau de la vie patriarcale.
Mais, si nous croyons la Genèse, nous ne devons pas diviser son témoignage. Or ce n'est pas un vague élohisme, le culte des forces multiples de la nature, considérées dans leur action commune comme un être unique; c'est un véritable monothéisme que la Genèse attribue aux patriarches. Comme le disait très bien le Renan d'autrefois,
« la Genèse n'admet pas plusieurs êtres divins ; et dans la catégorie des Elohim, il n'y a qu'un seul être : c'est Jahvé ». Le seul motif pour admettre cette multiplicité, première concession faite aux théories modernes, c'est la forme plurielle du nom d' Elohim. Cette forme s'explique d'une autre manière. M. Renan lui-même nous l'a exposée dans ses premiers écrits. D'ailleurs, quand on devrait admettre que ce pluriel est le signe d'un polythéisme primordial, il n'y aurait aucune raison de supposer que cette multiplicité d'êtres compris sous le nom d'Elohim fût dans la pensée des patriarches dont la Genèse nous raconte la vie.
La langue était déjà vieille du temps d'Abraham ; et, selon une opinion vraisemblable, les patriarches avaient adopté la langue du pays de Ghanaan qu'ils habitaient. D'autre part, il suffit de lire la Bible pour y reconnaître à toutes les pages qu'aux yeux des patriarches, Elohim est un être unique, aussi individuel que Jahvé, avec lequel il se confond. Nous voici donc déjà sur le terrain des hypothèses arbitraires. M. Renan lui-même convient, dans un passage de son dernier livre que nous avons cité plus haut, que Jahvé et Elohim étaient synonymes au temps des patriarches.
Mais ce qui est plus hypothétique encore, c'est l'extension que fait M. Renan de la croyance spiritualiste des patriarches à l'ensemble des Sémites
nomades. Les preuves à l'appui, tirées des mœurs des Bédouins de nos jours, ou des chants arabes des temps antérieurs à l'islamisme, sont très faibles. Sémites ou non, les nomades sont en général très grossiers ; et si par certains côtés leurs usages peuvent être analogues à ceux que décrit la Genèse, il est rare qu'on trouve chez eux des idées élevées sur la divinité, à moins qu'ils ne les aient reçues par un enseignement traditionnel, conime cela arrive chez les musulmans. Quant à l'analogie que M. Renan établit entre les Sémites nomades et les protestants^, ou à cette étrange affirmation que le nomade est à la fois le plus religieux et le moins religieux des hommes, c'est, je pense, à de telles assertions que l'auteur pensait lorsqu'il nous prévenait qne, pour avoir l'expression exacte de sa pensée, il fallait semer à profusion de peut-être les marges de son livre. Ce qui est plus curieux et ce qui mérite d'être relevé, c'est l'explication qu'il donne de l'origine de ces croyances spiritualistes et élevées, attribuées par lui aux nomades 2.
Voici comment il l'expose.
« L'idée fondamentale de la religion des races sémitiques était la suprématie d'un maître commun au ciel et à la terre. Tout cela resta bien
i. Histoire du peuple d'Israël, p. 43-44.