‹ Questions bibliques [microform]Chapitre 39 sur 45 · Ibid., p · texte numérisé non relu

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vague, bien confus jusqu'au neuvième siècle avant J.-G. Tout cela cependant fut en guerre dès l'origine et tient principalement, comme nous l'avons dit, à ce genre de vie nomade qui imprime à toutes les races indistinctement un cachet si profond. Un fait décisif, par exemple, ce fut le peu de goût qu'ont en général les nomades pour les représentations peintes ou sculptées. Une nation qui a sous les yeux des représentations figurées devient presque infailliblement idolâtre.. L'interdiction que portèrent à cet égard les législateurs hébreux, on peut dire que les nomades la trouvèrent dans les conditions mêmes de leur existence. La vie nomade exclut l'attirail nécessaire à un culte idolâtrique; il faut que le panthéon s'enlève avec le douar. D'insignifiants téraphim, une arche portative où sont renfermés les objets sacrés : voilà tout ce que permettent les habitudes des Bédouins. »

M. Renan convient d'ailleurs plus loin que les nomades adorent les rochers dont le désert est parsemé. Voilà donc, selon lui, la cause première de ce fait unique qui n'a pas son pareil dans l'histoire, de cette grande transformation de la pensée humaine qui a substitué la croyance à un Dieu suprême, invisible, créateur et souverainement parfait, aux formes variées, étranges, immorales et obscènes de la mythologie païenne !

C'est une raison tirée de la difficulté du transport

des idoles ! C'est que les dieux païens auraient formé un bagage trop encombrant ! Un bon système de roulage, une manière habile de seller et d'atteler ensemble les dromadaires de manière à leur faire porter de plus lourds fardeaux, si cette invention était possible et avait été faite au temps d' Abraham, aurait supprimé la cause et en supprimant la cause aurait supprimé l'effet. Si une découverte de ce genre avait eu lieu en l'an 2000 avant J.-C, nous serions encore tous les adorateurs des statues de Jupiter ou des magots de la Chine ! Il faut avouer que la proportion entre la cause et l'effet est étrange. A quoi se réduit le monothéisme des nomades? Simplement à ce qu'ils n'emportent pas de grandes idoles avec eux. Ils emportent des téraphim, qui ne sont nullement insignifiants, quoi qu'en dise M. Renan. Les téraphim, ce sont les dieux pénates, les dieux de la famille, c'est-à-dire les divinités les plus puissantes sur le cœur d'un peuple patriarcal. Il est même douteux que ces téraphim fussent toujours de petites statues ; et les récits du livre de Samuel sur la fuite de David semblent indiquer le contraire, puisque Mical place un téraphim dans le lit de David pour tromper ceux qui poursuivaient son époux. Ils peuvent aussi emporter une arche ; mais pourquoi l'arche ne contiendrait-elle pas des idoles? Ils adorent les rochers qu'ils rencontrent sur leur

route, et qu'ils n'ont pas besoin de transporter.

Enfin, si nous consultons l'histoire de l'Arabie antéislamique, à laquelle M. Renan fait de si fréquentes allusions, nous voyons que les Arabes nomades, s'ils ne transportaient pas les idoles avec eux, savaient aller les visiter là où elles se trouvaient. Tout le monde sait que le pèlerinage central de l'Arabie, la Kaaba de la Mecque, était un temple aux nombreuses idoles, et que Mahomet a dû le purifier après avoir brisé toutes les statues de divinités qu'il contenait.

Que reste-t-il donc de l'élohisme patriarcal de M. Renan?

Il n'en reste absolument rien, si ce n'est ce que raconte la Genèse : à savoir le monothéisme des patriarches ; et ce récit n'a d'autorité que celle qui appartient à la Genèse elle-même. Tous les efforts faits par M. Renan, pour étendre sa théorie au delà des limites du récit canonique et pour l'appuyer sur des preuves étrangères à ce récit, sont impuissants et sans effet. Et, quant à l'explication qu'il essaie de substituer à celle que donne la Genèse, aux révélations faites aux patriarches, elle n'est pas seulement faible et nulle; elle est ridicule, elle touche au grotesque. Il faut qu'une thèse soit bien difficile à défendre pour qu'un homme ayant le talent et l'esprit de M. Renan soit forcé, à la fin d'une vie consacrée à expliquer naturellement

la religion d'Israël, de se contenter de raisons aussi fragiles que celles que nous venons d'exposer.

La seconde période de la religion d'Israël, selon M. Renan, est celle du jahvisme matérialiste et païen. Ici, comme nous l'avons dit, M. Renan se rapproche de Kuenen ; et, moyennant le changement de nom de la divinité, il trouve le secret de concilier l'élohisme patriarcal, débris de son ancienne théorie du monothéisme sémitique, avec la théorie du paganisme des Juifs après l'exode.

Nous n'avons pas besoin de répéter ici ce que nous avons déjà dit à l'occasion de la théorie de Kuenen. Pour appuyer sur des apparences de preuves cette théorie, il faut découper arbitrairement le récit biblique, en conserver la partie que l'on peut, en l'altérant, rendre favorable à sa thèse, supprimer et rejeter les textes contraires. C'est ce que fait M. Renan, et c'est ainsi que, supprimant complètement quelques-uns des traits du caractère de Jahveh tel qu'il est décrit dans la Bible, forçant ou altérant d'autres traits, il substitue à la figure sublime du Dieu créateur, juste et miséricordieux, une odieuse et ridicule caricature.

Signalons ce procédé sur un seul exemple, celui de l'ordre donné aux Israélites d'exterminer les Chananéens. Sans doute cet ordre divin parait étrange aux oreilles chrétiennes. Néanmoins on peutobser-

ver que c'était la coutume du temps et le droit de la guerre; et que, lorsque les vainqueurs épargnaient les vaincus, ce n'était pas par miséricorde, mais par intérêt, . afin de conserver des esclaves qui étaient une richesse. Or les commandements de Dieu doivent être adaptés aux mœurs du temps où ces ordres sont donnés. La loi de Moïse pose déjà quelques-uns des principes de mansuétude que l'Évangile manifestera avec éclat plus tard; mais ces principes ne devaient triompher que lentement.

En outre, deux motifs sont expressément indiqués pour justifier cette terrible sévérité. Il est dit dans la Bible que les Chananéens avaient commis depuis plusieurs générations des crimes nombreux, qui devaient être châtiés ; et comme une autre coutume de l'époque voulait que les familles fussent solidairement responsables des fautes de leurs membres, la destruction des nations chananéennes était l'accomplissement d'une sentence portée, suivant les mœurs et les idées du temps, par le Juge suprême du monde entier. Il est dit encore que cette extermination avait pour but de préserver les Israélites de la contagion des vices et de l'idolâtrie des Chananéens. Enfin il faut observer que cette sentence n'a été accomplie que très incomplètement, et que, par la volonté même de Jahveh, après les premières exterminations, les restes des Cha-

nanéens subsistèrent au milieu des Israélites.

Il y a donc une explication, rude sans doute, mais souverainement morale de ces ordres reçus du Dieu d'Israël. Or que deviennent ces massacres, aux yeux de M. Renan? Ce sont des sacrifices humains dont un Dieu cruel se repaît, se complaisant à voir périr ses ennemis pour favoriser le peuple qu'il préfère aux autres. Toute idée de justice a disparu, il ne reste plus qu'une cruauté capricieuse. Qui ne voit qu'interpréter ainsi le texte biblique, c'est en défigurer le sens? Autant vaudrait faire comme Reuss et nier le fait même des exterminations. Tout est permis dès qu'on se croit maitre de substituer sa propre pensée à celle de l'auteur.

Choisissons un autre exemple de la méthode de M. Renan.

Il semble avoir pour David la même aversion que pour Jahvé, et il traite le fondateur de la monarchie d'Israël avec la même injustice que son Dieu. Pour lui, David n'est qu'un pur et simple bandit. « Peu de natures, dit-il, paraissent avoir été moins religieuses; peu d'adorateurs de Jahvé eurentmoins le sentiment de ce qui devait faire la grandeur du jahvisme, la justice. David était jahviste, comme Mésa, ce roi de Moab dont nous avons la confession, était camosiste. Jahvé était son Dieu protecteur et Jahvé est le Dieu qui fait réussir ses fa^ voris. »

Gomment M. Renan a-t-il tracé ce portrait? Il a choisi, sans doute, certains traits dans la Bible; mais il a systématiquement eifacé les côtés favorables du caractère du fils d'Isaï. Il a effacé son affection si touchante pour Jonathas, sa générosité chevaleresque dans ses rapports avec Satil,' son repentir si sincère et si vif après le crime que la passion lui a fait commettre. Il ne nous dit pas que c'est au sentiment de la justice que le prophète fait appel pour lui inspirer le sentiment de sa faute, lorsque M. Renan nous dit que David n'était pas une nature relig-ieuse, et n'avait pas l'idée d'un Dieu juste, ce qu'il affirme est directement contraire au texte du livre des Rois, seule histoire de David. M. Renan suppose, sans doute, comme toute l'école, que l'historien a idéalisé son héros. Mais de quel droit fait-il cette hypothèse? Est-ce qu'un historien capable d'une telle imposture n'aurait pas effacé du caractère de David les traits grossiers qui nous choquent? Est-ce que les contradictions de cette nature à demi barbare, généreuse et sensuelle, capable de ruse et ayant le sentiment de la justice, unissant l'égoïsme à l'enthousiasme mystique, ne sont pas une marque frappante de vérité? Ce n'est pas ainsi qu'on invente. Ce mélange de bien et de mal, c'est l'homme tel que nous le connaissons, . tel que l'histoire nous le montre dans bien des circonstances, l'homme avec des instincts généreux et

les sentiments bas dont notre conscience nous montre les germes en nous-mêmes.

Après avoir ainsi créé un David de fantaisie, il n'est pas étonnant que M. Renan, sans motif quelconque et contre toute la tradition, déclare qu'il n'a composé aucun des psaumes qu'on lui attribue. Cette question de l'auteur des psaumes méritait cependant une sérieuse discussion. Personne ne soutient que tous les psaumes soient de David; d'un commun aveu, la collection des hymnes sacrées a été continuée et complétée au moins jusqu'au temps de la captivité. Il est de plus assez difficile de discerner ceux de David de ceux des continuateurs; ce sont des hymnes liturgiques du même style, composées sur le même plan. Mais l'assertion que la collection entière est postérieure à David ne repose sur aucun fondement. Beaucoup de psaumes correspondent à des circonstances connues de sa vie et ne portent dans leur contenu aucun signe d'une composition plus récente.

Les seuls molifs allégués pour déclarer que David n'est l'auteur d'aucune partie du Psautier qui porte son nom se tirent, soit du système de Kuenen sur l'histoire religieuse d'Israël, système selon lequel le paganisme régnait encore au onzième siècle avant Jésus-Christ, soit du caractère de David.

Le premier motif est sans valeur, le système de Kuenen étant dépourvu de tout fondement, comine

nous l'avons montré. Quant à la relation entre le caractère de David et les psaumes, il y a sur ce point deux observations à faire.

En premier lieu, remarquons que les psaumes sont susceptibles d'une double interprétation. Pour les adapter à l'expression des sentiments chrétiens, il faut souvent les transposer, et appliquer aux luttes de l'âme ce qui est dit des combats du dehors. Il faut reconnaître dans les psaumes un sens spirituel superposé au sens littéral. Ces deux sens d'ailleurs ne se contredisent jamais et l'un conduit à l'autre. Nous ne sommes donc pas obligés d'attribuer à David lui-même toutes les pensées sublimes que les générations postérieures ont trouvées dans les hymnes qu'il a composées. Les chrétiens qui croient que David était un instrument de l'Esprit- Saint, n'ont pas lieu d'être étonnés que sa harpe fasse retentir des sons qu'il n'a pas distingués luimême.

Néanmoins, même en réduisant les Psaumes à leur sens strictement littéral, ils supposent dans leur auteur une croyance monothéiste très pure, l'idée de la justice et de la miséricorde divines, le sentiment de la pénitence. Maintenant (et c'est notre seconde observation), de quel droit refuset-on ces idées et ces sentiments au fils d'isaï? Us sont conformes à sa biographie officielle qui nous le représente comme partageant les mœurs gros-

sières de ses contemporains, mais comme supérieur à son temps par le cœur et la conscience. Il n'est point vrai, comme le suppose sans preuve M. Renan, que « dans le cours de l'histoire, le bandit d'AduUam se soit graduellement transformé en un

saint » Le proscrit d'Adullam se défendant

contre Saiil, sans vouloir le détrôner ni attenter à sa vie, le fugitif accueilli par les Philistins et se refusant à porter les armes contre sa patrie, était sans doute un homme aux mœurs rudes et grossières ; mais il avait des sentiments élevés et pieux. Depuis, il est devenu d'abord un grand criminel, ensuite un pénitent. Ces traits de son histoire primitive sont encore ceux que nous lui attribuons aujourd'hui : ils n'ont rien qui empêche de voir en lui Fauteur des Psaumes.

Toute l'objection de M. Renan repose sur une immense pétition de principe. Oui, sans doute, il serait singulier que toute l'antiquité chrétienne ait cru à la justice finale sur le témoignage de David, si David n'y avait aucunement cru lui-même ; mais comme c'est arbitrairement que l'on suppose que David n'y croyait pas, toute cette singularité s'évanouit.

Et quant au trait final, à la flèche du Parthe de M. Renan, à cette allusion au vers teste David cum Sibylla, terminée par ces mots : « divine comédie ! » c'est une attaque qui ne troublera que

les lecteurs ignorants ou superficiels. Tous les gens compétents savent que ce n'est pas sur le témoignage d'un chant liturgique, mais sur celui de l'Évangile et du Symbole que l'Église croit au jugement dernier. Us savent aussi que les chants liturgiques ne sont point des œuvres d'érudition et que, dans la pensée des auteurs du moyen âge, David désignait la tradition juive et la Sibylle la tradition païenne. L'auteur du Dies irœ n'était pas obligé de savoir que les livres sibyllins auxquels il fait appel ne sont pas authentiques ; il suivait les idées de son temps et n'était couvert par aucune garantie d'infaillibilité. Il nous semble donc que les lecteurs sérieux trouveront que la comédie, s'il y en a une, n'est pas donnée par les chrétiens, mais par M. Renan luimême, qui se joue dans son livre, avec une égale indifférence pour la vérité, des historiens du passé et de ses lecteurs d'aujourd'hui.

Le jahvisme matérialiste est donc, tout aussi bien que l'élohisme patriarcal, une invention de M. Renan.

Observons, néanmoins, qu'il a, ici comme ailleurs, pris pour point de départ une observation juste : il y a une différence de signification entre les noms d'Elohim et de Jahvé. Elohim, c'est Dieu dans son rapport avec le monde et avec tous les peuples : ce nom représente la face expansive du

monothéisme. Jahvé, c'est Dieu dans ses rapports avec Israël et avec l'humanité rachetée; c'est aussi Dieu dans son essence ineffable et impénétrable : c'est la face exclusive du monothéisme. Mais cette distinction bien connue, qui n'est qu'une nuance, a été exagérée par M. Renan ; il a poussé si loin chacun des deux caractères, que l'idée biblique est complètement déjûgurée. Elohim ou les Elohim ne sont plus qu'une personnification vague et incertainedes forces naturelles. Jahvé n'est pi us qu'un dieu païen et une idole. Ces exagérations rendent tout à fait imaginaire et chimérique la peinture qu'il fait de la religion des Israélites. De deuxaspects d'un même Dieu, il a fait deux religions opposées.

Passons néanmoins encore sur le caractère hypothétique des conceptions de M. Renan et demandons-nous seulement si cette opposition prétendue entre l'élohisme et le jahvisme, si cette antithèse hégélienne a au moins le mérite de rendre plus facile la solution du problème de l'origine du monothéisme d'Israël ? Cet échafaudage arbitraire et compliqué est-il de force à porter l'édifice qu'il est destiné à soutenir?

Voici comment, en partant de ces deux données, l'élohisme primitif, culte pur et élevé, et le jahvisme, forme grossière du paganisme, notre auteur explique l'apparition du monothéisme dans les oeuvres des grands prophètes.

L'élohisme était, chez les Israélites, associé au souvenir de la vie nomade. Cette religion et ce genre dévie formaient, dans le passé, un souvenir doux et glorieux. C'était un idéal que l'imagination se représentaitsous les plus belles couleurs. Les esprits nobles, mécontents du présent vulgaire, tendaient à revenir vers ce passé. Les prophètes furent les plus puissants représentants de cette tendance que nous pouvons appeler réactionnaire. Leurs efforts tendaient à revenir au culte pur d'autrefois, à remplacer le cruel Jahvé, dieu jaloux, dieu national, qui n'aime qu'Israël, par ledoux etbouElohim, dieu miséricordieux, dieu de tous les peuples. Ils ont réussi ; Jahvé a disparu, son nom même a été effacé de la mémoire et remplacé par celui d'Adonaï, Seigneur, et c'est Elohim qui est devenu le Dieu de l'humanité .

Convenons d'abord que le système de M. Renan a, sur celui de Kuenen, l'avantage de contenir un essai d'explication de l'œuvre des prophètes. Amos, Michée, Isaïe ne sont plus les inventeurs de leur doctrine monothéiste : ils sont, ce qui est plus facile à comprendre, les restaurateurs d'une ancienne croyance. Ils ont un but intelligible, et un moyen d'action sur le peuple, le souvenir du passé. Non seulement M. Renan donne un essai d'explication, mais il approche de l'explication véritable. Si, en effet, au lieu de parler uniquement de la religion des patriarches, il parlait du culte ancien d'Israël

en y comprenant la reKgion établie par Moïse au Sinaï, il aurait pleinement raison de dire que les prophètes cherchaient à restaurer le passé, et à remettre en vigueur un idéal conservé dans la mémoire du peuple.

Ajoutons encore que l'idée que les prophètes ont développé la notion du Dieu créateur, qu'ils ont mis en lumière l'universalité de sa miséricorde et de son amour, qu'ils ont montré avec plus de clarté dans le Dieu d'Israël le Dieu de tous les peuples, est une idée juste et vraie. Mais, cela dit, nous pouvons affirmer que l'explication de M. Renan est absolument nulle, que la petite part de vérité qu'elle contient est insuffisante pour rendre raison de la grande œuvre des prophètes, et du succès définitif de leur prédication monothéiste.

De quoi s'agit-il, en effet, et en quoi consiste la doctrine des prophètes ? Il s'agit du monothéisme véritable, du monothéisme absolu, du culte du Dieu unique, créateur, transcendant, souverain de l'Univers, infiniment saint. Kuenen lui-même convient qu'à partir d'Amos, c'est le monothéisme au sens propre de ce terme qui règne dans les écrits prophétiques.

Or, où les prophètes ont-ils puisé cette doctrine? Ge n'est pas dans le jahvisme, qui, selon notre auteur, serait le culte d'un simple dieu national païen. Ce n'est pas non plus dans Télohisme pa-

triarcal, qui n'est que l'adoration vague de forces multiples réunies par une sorte d'unité apparente d'action. Il n'y a ni dans l'une ni dans l'autre doctrine, ni dans leur combinaison, l'idée simple d'un être personnel et transcendant, infini et souverain du monde. On ne voit pas comment des génies multiples, soudés ensemble et associés ensuite à une idole païenne, pourraient produire l'idée du vrai Dieu. Si M. Renan avait conservé son ancienne doctrine du monothéisme primitif des Sémites, on aurait compris qu'il dit que les prophètes sont revenus au culte ancien. Maisl'élohisme tel qu'il le décrit n'est nullement le monothéisme. L'explication est donc vaine. La synthèse des deux divinités opposées qu'il a imaginée est impossible et chimérique.

Il faut d'ailleurs remarquer que l'enseignement des prophètes n'était pas une théorie dogmatique ni une prédication religieuse sentimentale ; c'était une doctrine pratique qui se résumait en trois prescriptions rigoureuses : Défense d'associer au culte de Jahvé celui d'aucune autre divinité ; défense de représenter Jahvé sous une forme sensible ; Inutilité des sacrifices et du culte extérieur lorsqu'on ne pratique pas la justice. On ne voit nullement ces trois principes sortir de la religion des patriarches, telle que M. Renan la décrit. L'élohisme, selon M. Renan, différait précisément du jahvisme

en ce que ce serait un culte plus large et plus tolérant. Les dieux des autres peuples sont des Eloliim comme les autres : pourquoi le retour à l'élohisme porterait-il à les exclure? Les Sémites nomades, menant la vie patriarcale, n'adoraient point d'idoles, il est vrai; mais, comme le motif de cette abstention était que les idoles étaient des objets de très grand encombrement, on ne voit pas comment les prophètes auraient tiré de cet usage ancien la conséquence que l'idolâtrie est un crime, une abomination, une rupture de l'alliance entre Israël devenu sédentaire et Jabvé.

Enfin, bien que desprincipes moraux élevés soient enseignés dans la Genèse, c'est bien plutôt la foi aux promesses de Dieu qui est donnée dans ce livre comme le grand moyen d'obtenir sa protection. Le grand enseignement moral des prophètes ne saurait sortir exclusivement d'une telle source.

Mais ce n'est pas tout. Il ne suffit pas d'expliquer comment les prophètes sont arrivés à concevoir et à formuler leur doctrine ; il faut montrer comment ils l'ont fait triompher. Or, ici, ce souvenir du passé, cet idéal patriarcal est tout à fait insuffisant. Prétendre transformer complètement les croyances religieuses d'un peuple, l'élever d'un paganisme grossier à un monothéisme sublime, lui imposer une loi morale austère, au nom d'un vague idéal perdu dans un passé très reculé, aurait été une

entreprise chimérique : le succès d'une telle tentative était impossible. Tout ce que les prophètes auraient pu faire, en vantant la beauté de la vie nomade et des croyances patriarcales, aurait été d'obtenir que quelques hommes se sentissent portés à régler leur vie sur cet idéal. La formation d'une secte comme celle des Réchabites, l'établissement d'un groupe choisi d'hommes désirant tendre à la perfection dont le passé leur présentait l'image : voilà tout ce que l'on pouvait raisonnablement espérer.

Aussi n'est-ce pas ainsi que les prophètes ont prêché en Israël. Sans doute, ils ont souvent fait appel au souvenir d'Abraham, d'Isaac et de Jacob; mais ils parlaient plus souvent encore de l'exode, du Dieu qui a fait sortir son peuple de l'Egypte. C'est au nom des grands miracles accomplis par Jahvé en faveur de la nation qu'il a choisie, c'est au nom de l'alliance contractée en Israël et le Dieu créateur, c'est au nom de la Thorah, de la loi divine défendant l'idolâtrie sous les peines les plus sévères, prescrivant le culte du Dieu invisible et saint, demandant le culte du cœur plutôt que les sacrifices, qu'ils ont si puissamment remué la conscience des Israélites. Ils parlaient sans doute d'un idéal passé, mais non d'un idéal vague et oublié depuis longtemps. Leur idéal précis, déterminé, était l'alliance du Sinaï toujours connue

des Israélites, constamment violée sans doute, mais à laquelle, depuis l'exode, Israël revenait toujours après avoir été châtié par son Dieii.

Voilà ce qui explique l'efficacité de leur prédication.

Si l'on suppose avec Kuenen que les prophètes^^ se sont fait illusion, qu'ils ont inventé l'alliance et la loi, que les miracles de l'Exode sont imaginaires, on fait une hypothèse gratuite qui rend le succès des prophètes inexplicable, mais au moins on ne contredit pas en face leur langage. Mais dire que c'est au nom d'une vague pensée, d'un idéal sans consistance et sans précision qu'ils ont entrepris de soulever le peuple et de l'amener au culte pur du Dieu invisible, c'est changer du tout au tout le thème de l'enseignement des prophètes, c'est leur attribuer une doctrine qui est démentie par leurs écrits.

Ajoutons qu'il serait bien étrange que les prophètes eussent cherché à restaurer l'élohisme aux dépens du jahvisme, lorsqu'on les voit invoquer partout Jahvé et se servir presque exclusivement de ce nom pour désigner le Dieu d'Israël. Et, quant à cette assertion inouïe de M. Renan, que l'un des signes de ce triomphe de l'élohisme serait que le nom de Jahvé a disparu et n'est plus employé chez les chrétiens, c'est réellement abuser de la crédulité du lecteur ignorant que de lui proposer une

telle contre-vérité. Si le nom de Jahvé a cessé d'être employé, c'est parce qu'il désignait l'Être suprême dans son essence. C'est par respect pour le nom ineffable désignant l'Être infini, qu'on lui a substitué le nom d'Adonaï que les Septante ont traduit par Kurios (Seigneur) .

Ce n'est donc pas comme désignant un dieu national, un dieu païen, une divinité grossière, c'est comme symbole de l'Être transcendant et parfait, comme nom trop pur pour des lèvres humaines, que ce nom a cessé d'être prononcé. Ici encore, M. Renan pousse jusqu'à l'extrême l'abus qu'il fait souvent de l'extrême indulgence du public à son égard. On ne pardonnerait pas à un autre une pareille énormité.

On le voit donc : la seconde explication de la religion d'Israël est, aussi bien que la première, démentie par les faits; l'une comme l'autre sont impuissantes pour résoudre le problème.

Et si l'on considère que M. Renan travaille depuis plus de quarante ans à la solution de cette question, on devra conclure que le problème est insoluble, tel que l'auteur se l'est posé à lui-même,

€'est-à-dire en écartant volontairement tout surnaturel et, par suite, en supprimant toute la partie évidemment miraculeuse de l'histoire d'Israël, l'exode et la vie dans le désert.

Cette conséquence deviendra plus évidente encore si l'on examine en quoi consistent les deux essais de solution de M. Renan. Ce sont tout simplement deux fragments de la solution véritable, de la solution miraculeuse et traditionnelle, la seule vraie, du problème de l'origine du monothéisme hébraïque. Le monothéisme primitif des Sémites, qu'estce, sinon l'idée que le monothéisme a existé dès l'origine dans la nation hébraïque et dans la famille d'Abraham? Or cela, c'est précisément ce qu'enseigne l'histoire traditionnelle d'Israël. Elle explique ce monothéisme antique par la conservation providentielle de la religion primitive de l'humanité dans certaines familles, et par la révélation faite aux patriarches. M. Renan a cherché du même fait d'autres explications qui se sont trouvées vaines. Mais le fait lui-même appartient à la tradition, et c'est ce fait qui est employé par l'auteur de la Vie de Jésus pour expliquer l'existence aux époques plus récentes du monothéisme d'Israël.

Dans la seconde explication, M. Renan s'appuie sur l'idée que les prophètes ont prêché le monothéisme en puisant leur doctrine dans une croyance

passée et en cherchant à faire revenir le peuple vers un idéal antérieur. Sur ce point, M. Renan, opposé à Kuenen, qui veut que les prophètes aient tout inventé, est une seconde fois d'accord avec la tradition. Selon l'histoire biblique, les prophètes enseignaient la doctrine professée par Moïse, et faisaient appel aux souvenirs religieux du désert et de la vie nomade. M. Renan s'écarte de la tradition en supprimant l'influence religieuse de Moïse et de l'Exode, en sautant par-dessus Moïse pour remonter jusqu'aux patriarches et en disant que c'est leur croyance seule qui a inspiré les prophètes. Par suite de cette modification apportée k l'idée traditionnelle, son explication s'écroule et devient insuffisante; mais le principe de l'explication, qui était traditionnel, est vrai.

M. Renan nous ramène donc lui-même, pour résoudre le problème qu'il a posé, à l'explication de la tradition. Par ses efforts réitérés et persévérants, et par leur impuissance, il prouve qu'on ne saurait expliquer le fait unique dans l'univers d'un peuple monothéiste qu'en admettant l'ancienne histoire d'Israël, la révélation faite aux Patriarches, la mission de Moïse et les grands miracles de l'Exode. C'est Moïse qui est le véritable créateur du culte monothéiste en tant que culte national, comme il est le fondateur de la nation hébraïque et son législateur. Ce sont les miracles publics de l'Exode

qui seuls ont pu graver dans une nation entière la croyance au Dieu créateur, effacée depuis longtemps dans l'univers et conservée seulement par certains individus et certaines familles. Ce fait qui, selon M. Renan, ne s'est réalisé nulle part ailleurs, s'est accompli grâce au passage de la mer Rouge et à la manifestation du Sinaï.

Pour déraciner le paganisme dans les âmes, il ne fallait pas moins que les œuvres merveilleuses de Jeliovah. Pour graver dans des esprits grossiers, portés si vivement vers les cultes sensuels de l'Orient, le catéchisme d'un culte monothéiste et moral, il fallait une véritable leçon de choses, parlant aux yeux avant de parler au cœur. C'est ce qu'a fait Jehovah aux jours de Moïse ; et si de tels miracles ne se sont reproduits nulle part dans l'histoire, c'est que Dieu ne gaspille pas inutilement sa puissance miraculeuse, c'est qu'il ne déroge aux grandes lois de la nature que pour des causes graves et pour accomplir des desseins importants. Il a fallu, pour que le monothéisme pût se répandre dans l'univers, qu'un peuple ait commencé par être le gardien de cette croyance. Il a fallu, pour qu'un peuple unique devint monothéiste au milieu des peuples païens, que Dieu fit de grands miracles publics, frappant les yeux de toute une nation.- Cela n'a eu lieu qu'une fois dans l'histoire, parce que cela n'a été nécessaire qu'une fois.

L'ancienne histoire d'Israël a pour elle tous les documents. Nous avons montré combien était vaine la tentative de détruire leur témoignage. Elle a pour elle la tradition unanime d'un peuple entier. Enfin elle a pour elle la vraisemblance historique ; car elle seule explique le fait unique et évident d'un peuple professant le culte pur du Dieu créateur et infiniment saint, quand tous les autres peuples étaient païens. Pour expliquer ce fait, elle a recours à des causes surnaturelles. Mais cela même est logique. Il faut que la cause soit proportionnée à l'eJGFet. L'effet est unique et transcendant en luimême : un peuple entier qui adore le vrai Dieu. L'effet se manifeste encore au dehors d'une manière sublime et transcendante par une littérature religieuse à laquelle nulle autre ne peut être comparée. A un effet transcendant il faut une cause transcendante. Les miracles physiques de l'Exode, le miracle moral de la doctrine de Moïse et des prophètes, le miracle historique du. monothéisme national d'Israël, la sublimité incomparable de l'Évangile, le miracle de la propagation du monothéisme chrétien dans l'univers, s'appuient et s'expliquent mutuellement. Il y a entre ces grands faits une parfaite harmonie et une admirable proportion. C'est au point de vue surnaturel et chrétien qu'il faut se placer pour bien juger l'histoire religieuse du peuple d'Israël et celle du monde chrétien. Au

point de vue rationaliste, cette double histoire est incompréhensible; cela pourrait être prouvé, à défaut d'autre raison, par les étranges aberrations d'hommes doctes et intelligents que nous avons signalées. L'ancienne histoire est la seule qui unisse d'une manière logique et vraisemblable le passé antique de la croyance du peuple d'Israël à la religion professée par cette nation pendant les derniers siècles de son existence indépendante. Elle est la seule aussi qui fournisse une explication plausible de la diffusion ultérieure du monothéisme dans le monde. Ce grand fait, auquel, selon M. Renan, nul autre dans l'histoire des religions ne peut être comparé, exige une cause proportionnée à sa grandeur; cette cause ne se rencontre que dans l'histoire traditionnelle du peuple d'Israël.

Or une histoire qui a pour elle les documents écrits, la tradition immémoriale et la vraisemblance historique, est une histoire vraie. Une histoire qui est dépourvue de ces caractères est une histoire mensongère.

Les croyants n'ont donc rien à craindre. La nouvelle histoire d'Israël ne repose sur rien. L'ancienne histoire, base de la foi et forme concrète de l'enseignement dogmatique et religieux, subsiste tout entière, et les attaques récemment dirigées contre elle n'ont fait que montrer avec plus d'évidence son inébranlable solidité.

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