Voir la brochure déjà citée, même page
Ainsi, une fois de plus, nous sommes ramenés à cette idée, que les docteurs nouveaux ne peuvent donner à leur thèse la certitude qui créerait un conflit avec la foi, qu'à la condition de démontrer qu'il est absolument impossible que les faits se soient passés comme l'histoire traditionnelle l'affirme. Les invraisemblances s'expliquent par le surnaturel qui est impliqué dans la révélation des lois, et par le caractère exceptionnel du peuple d'Israël. Les impossibilités, les absurdités complètes sont donc les seuls arguments dont il y ait lieu de tenir compte. C'est d'après ces principes que nous devons juger les objections accumulées par les docteurs de la nouvelle école.
Ces principes, du reste, ne paraissent pas contestés par les nouveaux historiens d'Israël. M. Reuss prétend démontrer l'impossibilité absolue de l'histoire traditionnelle; seulement, autant sa démonstration parait forte quand on se contente d'arguments de valeur douteuse, autant elle paraît insuffisante quand on serre de près les preuves et que l'on écarte celles qui ne sont pas pleinement démonstratives.
Mais ici encore il faut faire une remarque impor-
tante. Pour avoir le droit de serrer de près les preuves des adversaires, il faut être sévère soimême dans le choix de celles qu'on apporte. Il ne faut donner les arguments favorables que pour ce qu'ils valent réellement.
On peut et on doit se servir de l'argument de la possession traditionnelle. C'est le tort de notre siècle d'oublier la valeur de cet argument. De là cet engouement pour des théories nouvelles, qui sont décorées du nom de science et qui prétendent à l'éternité, tandis qu'elles sont éphémères et qu'un nouveau flot d'opinion les emporte. Tel a été le sort de la théorie de Bauer sur le Nouveau Testament; tel sera sans doute bientôt celui de la théorie de Reuss et de Wellhausen. Il faut donc tenir grand compte de la tradition, pour résister à cet esprit d'innovation, et à cette continuelle et arbitraire transformation de l'histoire. Mais il ne faut pas oublier en même temps que la tradition ne vaut que par ses sources, qu'elle peut être le canal de la vérité comme celui de l'erreur, et que la critique a détruit définitivement, depuis trois siècles, un grand nombre de fausses traditions historiques. Il ne faut donc accepter cet argument que sous bénéfice d'inventaire et le contrôler par d'autres preuves.
Ces preuves elles-mêmes, il faut savoir les choisir. Il faut résolument émonder l'arbre touffu de
la vieille apologétique, et ne pas répéter des arguments sans valeur. Il ne faut pas continuer à s'appuyer, sans autre explication, sur le Pentateuque samaritain comme provenant nécessairement des dix tribus. L'origine de ce document est en effet l'objet de nombreuses controverses, et à côté de l'opinion qui le fait remonter jusqu'avant l'exil, il en est plusieurs autres qui le font descendrejusqu 'après la version des Septante ou même après l'ère chrétienne. Il faut cesser de s'appuyer sur le simple mot de thorah (loi) pour placer l'existence à l'époque où ce mot est employé des cinq livres du Pentateuque, tels que nous les possédons. Il faut renoncer à démontrer l'intégrité du Pentateuque en se fondant sur le fait que les Massorètes en ont compté les lettres : la massore étant postérieure à l'ère chrétienne, s'appuyer sur ses méthodes pour prouver que rien n'a été altéré au texte de Moïse à Esdras, c'est se rendre ridicule aux yeux, je ne dirai pas d'un érudit de profession, mais d'un homme ayant, une connaissance médiocre des questions d'exégèse.
Il faut aussi savoir quelle est la vraie portée des arguments, selon l'état actuel de la controverse. Ainsi les ressemblances de style entre Aoios et le Deutéronome, ressemblances qui me semblent (je le dirai en passant) moins frappantes qu'on ne l'affirme, ne prouvent rien contre le système de
Reuss, puisque, selon cet écrivain, c'est le Deutéronome qui est une imitation des Prophètes.
Ce sont, je ne crains pas de le dire, ces raisons faibles, répétées depuis des siècles dans les livres de théologie et d'apologétique, qui affaiblissent la démonstration catholique et qui donnent à nos livres cet air de plaidoyer d'avocat propre à détruire toute confiance dans la valeur des preuves qu'ils apportent. Les bonnes raisons sont étouffées par les mauvaises et disparaissent sous leur masse.
Al ce sujet, qu'il me soit permis de citer une anecdote qui m'a été racontée :
Dans l'ancien Parlement de Paris, un président de chambre demandait un jour à l'avocat Cochin pourquoi il donnait, suivant l'usage de ses confrères, tant déraisons faibles pour une cause, tandis qu'il y avait une seule raison très forte et suffisante. Cochin lui répondit : « Oui, pour vous cette raison suffit, mais il en faut de diverses pour quelques-uns de vos assesseurs : telle raison est pour un tel, tel autre argument est destiné à un autre magistrat. » Il parcourut ainsi la liste entière du tribunal, indiquant les bonnes raisons pour les juges qui lui paraissaient capables de les comprendre et les mauvaises raisons pour les autres.
On ajoute que la chambre ayant délibéré hors de la présence du public et les juges ayant donné
leur avis motivé, le président, après le prononcé de l'arrêt, ajouta : « Cochin, tous vos paquets sont arrivés à leur adresse. »
Eh bien ! je ne crains pas de le dire : dans l'apologétique sérieuse et savante, il ne faut pas plaider comme Cochin ; les paquets n'arriveraient pas à leur adresse; ou s'ils y arrivaient d'abord, la discussion publique détruirait bientôt leur effet et produirait l'effet contraire. Il faut renoncer à la méthode des avocats et ne donner que de bonnes raisons : les mauvaises raisons en faveur de la vérité ne font que du mal.
J'ajoute une dernière considération relative à la manière de juger ses adversaires. Supposer leur mauvaise foi est gratuit et téméraire. On pouvait autrefois, aux temps où la foi régnait dans les esprits, supposer d'avance qu'un hérétique ou un incrédule était de mauvaise foi. Aujourd'hui que le doute est si puissant que les chrétiens ont de la peine à ne pas le laisser entrer dans leur âme, il serait peu raisonnable de croire que des hommes élevés en dehors de nos croyances sont de mauvaise foi quand ils n'admettent pas le christianisme.
Mais, s'il ne faut pas supposer chez eux le tort moral de la mauvaise foi, il ne faut pas davantage supposer en eux une complète impartialité. Ils peuvent être de bonne foi, mais précisément parce qu'ils
sont convaincus de leur opinion, ils peuventla soutenir avec une ardeur qui les trompe ; et il peut, il doit même y avoir cliez eux un parti pris. Il y en a certainement chez M. Reuss, et c'est à lui que j'ai fait allusion lorsque j'ai dit que son livre est un réquisitoire contre l'opinion traditionnelle. J'espère le démontrer dans la suite de ces études, et le prendre en flagTa,nt délit d'exagération des objections contre l'opinion contraire et d'atténuation des difficultés delà sienne. Ce serait se donner un trop grand désavantage que de croire toujours à l'impartialité de l'adversaire, et de supposer au contraire toujours le parti pris chez les croyants. Soyons sévères pour nous-mêmes, mais soyons justes, d'une justice rigoureuse, à l'égard de nos ennemis. C'est encore, je le crois, cette disposition fâcheuse'^à donner raison à l'adversaire qui a produit tant d'ébranlement dans l'esprit de certains chrétiens, et qui rend pour eux la lecture des écrits des incrédules si efficace et si dangereuse.