NOUVELLE CALÉDONIE
Les essais de colonisation pénitentiaire tentés à la Guyane n'ayant point réussi et l'opinion publique commençant à s'émouvoir de la mortalité qui y frappait les convicts, Ton chercha une terre plus hospitalière pour les recevoir.
La Nouvelle Calédonie parut réunir les conditions désirables et fat désignée, en 1863, comme lieu de transportation des forçats européens.
Le Gouvernement avait eu la main heureuse.
Bien que située sous la zone torride, la Nouvelle Calédonie est placée assez près du tropique du Capricorne pour ressentir en partie les effets
bienfaisants de la saison froide des régions tempérées; elle doit, en outre, au grand développement de ses côtes rafraîchies constamment par la brise de mer et surtout par les vents alizés du Sud-Est, de jouir d'un climat relativement doux et d'une salubrité remarquable qui permettent à la race caucasique d'y prospérer.
Son éloignement de toute grande terre et Tétat sauvage de sa population aborigène, des canaques anthropophages, convenaient particulièrement à un essai de colonisation pénale.
Aussi, malgré l'insuffisance des moyens de coercition qui rendait improductive la main d'œuvre des forçats, et la mise en concessions d'individus insuffisamment amendés, Tœuvre de la transportationa-t-elle été beaucoup plus féconde à la Nouvelle Calédonie qu'à la Guyane ?
Deux industries actives, l'élevage des bêtes à cornes et l'exploitation des mines ont attiré dans ce pays un certain nombre d'immigrants européenSj et ont permis d'accomplir des travaux assez importants ayant un véritable caractère d'utilité publique.
Mais la population libre n'est pas encore suffisante pour tirer parti de cette magnifique possession et elle ne saurait être entièrement suppléée par les condamnés.
Peut-être pourrait-on faire dériver au profit de la Nouvelle Calédonie le courant d'émigration française qui se porte actuellement vers les Républiques de l'Amérique du Sud et favoriser rétablissement des étrangers, des Italiens et des Espagnols, par exemple, qui ont fait la fortune delà Tunisie et des deux provinces algériennes d'Oran et de Constantine.
La colonisation militaire semblerait devoir donner de bons résultats. A citer, à cet égard, un arrêté du Gouverneur, de 1871, qui accorde des concessions de terre aux foactionnaires prenant leur retraite et aux militaires prenant leur congé dans la colonie et y résidant pendant un certain temps. Mais ce n'est pas suffisant, il faudrait, je crois, donner aux militaires, pour les décider à y rester, des terrains tout préparés avec maison et leur offrir leur libération anticipée du service.
Malheureusement, le budget local n'est pas assez riche pour supporter les frais d'installation d'immigrants européens, les meilleurs cependant, et on se contente de recruter aux Nouvelles Hébrides une main d'oeuvre bien inférieure. On en est même arrivé à cette extrémité de refuser le passage gratuit aux Français qui voudraient aller se fixer en Nouvelle Calédonie, s'ils ne justifient pas d'un engagement ou de ressources sufflsan-
tes pour s'établir à leur compte. Il eq résulte ce fait regrettable que les transportés jouissent de faveurs assez importantes, comme nous le verrons, qui ne sont point accordées à des hommes non flétris.
Comme à la Guyane, l'Administration pénitentiaire a fondé des chantiers d'exploitation forestière et des fermes agricoles, elle a mis des condamnés à la disposition des particuliers et en concessions, l'Etat s'est fait manufacturier et commerçant pour assurer l'écoulement des produits de la main-d'œuvre pénale.
Mais les mariages des transportés avec des femmes recrutées dans les maisons centrales et des pupilles de l'assistance publique ont été plus féconds; les enfants qui en sont issus ont vécu et promettent de dev^ehir des hommes solides. Néanmoins, on trouve encore chez beaucoup d'entre eux la trace de la tare originelle que Ton aurait atténuée en favorisant les unions avec les femmes indigènes.
On peut, en somme, afdrmer que c'est la transportation qui a fait de la Nouvelle Calédonie ce qu'elle est aujourd'hui, c'est-à-dire une colonie en voie de prospérité; elle y a apporté deux facteurs importants de succès, des hommes et de l'argent.
Je dois dire un mot ici d'un mode d'emploi de la main d'œuvre pénitentiaire qui a été adopté à la Nouvelle Calédonie, mais que n'a jamais connu la Guyane, sans doute à cause de l'état sanitaire de ce pays. Je veux parler des contrats consentis pour l'exploitation des mines.
Ils étaient avantageux pour l'État car le prix convenu était rémunérateur, favorisaient le développement économique de la colonie en donnant un certain essor à l'industrie locale et étaient utiles à la Métropole qui recevait les produits extraits. •
Mais il y avait un revers à cette médaille, il y en avait même deux; il était bien difficile d'assurer l'exécution de la peine et d'empêcher le concessionnaire, préoccupé uniquement de ses intérêts, de s'écarter des règlements disciplinaires, malgré les clauses formelles de la convention. Les propriétaires de mines trouvant ainsi, une main-d'œuvre très utile, avaient cessé d'engager les libérés qui manquaient par suite de travail. C'était la question si débattue en France de la concurrence faite aux ouvriers libres par les codamnés qui se présentait aux antipodes.
Des critiques furent dirigées, en 1883, à la Chambre des Députés, contre le traité passé le
i8 février 1878 avec M. Higginson pour remploi "
de 300 condamnés aux mines de la Balade.
Depuis, ces sortes de contrats ont été abandonnés, ceux qui n'ont pas encore pris fin ne seront pas renouvelés.