CHAPITRE CINQUIÈME
La propriété est évidemment le premier objet d'une société formée par des hommes libres. Ils veulent assurer pour le présent et pour l'avenir la possession de leur avoir, et se la garantir mutuellement. L'occupation accidentelle et stérile d'une portion du sol ne pouvait leur donner l'idée d'un droit; cette portion ne leur était appropriée avec certitude, et ils n'avaient conscience de sa juste possession , qu'après l'avoir par une action libre et volontaire, soumise à la culture. De même le chasseur se sentait dans son droit en regardant comme sien le gibier qu'il n'avait pas consommé et qu'il gardait en provision : l'arc et les flèches qu'il avait
fabriqués de ses mains étaient sa propriété. Il en était de lui comme du laboureur, qui avait travaillé la terre , y avait semé son grain , et par là en avait fait son bien.
« Je ne te troublerai pas dans ta possession , tu » ne me troubleras pas dans la mienne. » Tel est le premier contrat social, le premier droit de Thomme. Il y a des peuples où la propriété était mieux protégée que la personne.
Qu'au premier moment de Tassociation , la part de chacun ne f&t pas égale , c'est ce qui nMmporte pas à la question ^ elle resté la lîiéiiie quant au droit. La société a commencé par la possession , mise sous la garantie commune. Ce principe de justice a reçu son application dès le moment où la société se formait, c'était sa règle. Il se peut qu'un des associés gardât dans sa hutte un plus grand nombre de fourrures, et l'autre moins; Tun avait peut-être sané un champ plus grand, Tautre un champ plus petit : tout ainsi queTun était plus fort, l'autre plus faible} Tun plus laborieux, Fautre plus inerte^ A quoi d'ailleurs aurait servi une loi agraire et une préalable égalité? Son effet ne pouvait subsister longtemps , rinégalité aurait bientôt reparu.
Continuons, ainsi que cela se pratique, à mettre sous forme d'apologue les principes abstraits de TcM^dre social. Cent hommes, par une volonté libre et réfléchie^ ont contracté société, et consenti à uue complète égalité. Chacun a reçu un lot de terre d'une étendue
piirâUe. Totis ne travaUleroiit point avee la môflie activité ou la même inleiligenoe. Le» aocidénia de la saiaon anront été favorables ans nos ^ ocmtraifes aux aotr0i« La récolte et les produits ne seront pâë les mémea pour tous* Yoid d^à la richesse et la pau-^ Irreté-
Ces hommes se sont réuiiis en sôoiété civile^ et non pas en communauté ; ils ont réservé leur libcd^té , en s'engageant à ne se point faire tort les uns ans autres. Us ont travaillé pour m% et pour Idur fa« mille quand et comme ils Font voulti. L'autorité piiblique^ sous laquelle ils se sont placés ^ était ohtr> gée de les protéger } il ne lui était point perlais de régler leur travail et de distribuer leul« pl*oduits ) car nous parlons ici de dioyefas et iKin pas de serfs ou d'esclaves } ils sont restés ibiâtfes de leur péf sonne y de leur volonté ^ de leur travail ^ de leur propriété et des produits qu'ils ont obtenus.-
Un des copartageants a eu le tort d'être paresseux ou le malheur d'être malade ; il se présente à celui dont la récolte a été abondante. S'adresse^i^il à sa sympathie^ à son sentiment religieux? S'il est repoussé f le riche A péché devant Dieu et les hommes ) mais le réclamant demande-t«il a» nom du droite on lui répondra qu'il n'a rien à e&iger^ Or c'est là que se pose la question. Les sophistes du socialisme pré< tendent que le réclamant doit parier an nom de la loi et que la contrainte doit être ei^ercée par l'autCH rite sociale. Comme il n'en a jamais été ainsi , raî-
sonnons selon le passé et le présent de toutes les sociétés homaines.
Si rhomme laborieux , qui a obtenu une bonne récolle, n'avait vu dans cet heureux résultat que Tavantage de consommer au delà de ses véritables besoins, il ne lui resterait rien à donner; Findigent ne pourrait espérer de lui aucun secours.
Au contraire, s'il ne s'est point livré à de brutaux appétits, et s'il a mis en réserve la portion superflue de ses produits , il pourra dire à son compagnon : a Je vais vous donner du grain ou des » fruits ; mais, comme j'ai employé mon travail à les » produire, vous me rendrez la même quantité de » travail, et vous allez m'aider à labourer mon D champ. » Ou bien il lui fera une autre proposition : « Je pourrais , dira-t-il , semer ce grain ; il me ren- » drait ma semence et cinq ou six fois autant ; em- » portez-le afin de le semer dans votre terre, vous y> me le rendrez en y ajoutant ce qu'il m'aurait pro- » duit ; mais vous avez droit à en déduire un prix » pour votre travail. »
Toutes les transactions sont contenues dans ce germe et dérivent de ce double droit. De la libre association des hommes et de la propriété, qui est son principe , sont découlées les inégalités de situa* tion ; elles en sont les conséquences nécessaires. On les retrouve dans toute société humaine, à moins que la force ne soit intervenue pour détruire le droit ; c'est ce qui est arrivé trop souvent. Alors les hommes
ont cessé d*élre libres dans leur propriété ou dans leur travail : ces deux libertés sont corrélatives; leur origine et leur droit viennent de la même source.
Dans cette histoire théorique de la société , on reconnaît aussi le principe du capital ; il est la portion de produits non consommée par la fourmi et prêtée à la cigale; il représente un travail et s'échange contre un autre travail ; il est une propriété tout aussi bien que le sol dont il est dérivé , ou que le travail dont il est résulté.
Supposons que le premier producteur n'eût point fait d'économies y le pauvre serait mort de faim, il n'y aurait pas eu de quoi solder Findigent qui de* mandait du travail. Interdire Tenrichissement, c'està-dire répargne; maintenir, par tyrannie, Tégalité de fait , la poser comme principe social , c'est condamner la société à un état grossier , sans développement du bien-être corporel, sans essor des facultés morales. L'activité, F intelligence, le travail tendent sans cesse à se développer , selon les Inégalités individuelles. Il faudrait donc arrêter Fénergie humaine dans son cours naturel : ce n'est pas seulement la liberté civile qui serait supprimée , la liberté instinctive de Fàme serait enchaînée aussi et retenue dans les régions inférieures. Chacun passerait à son tour sur la terre, sans excéder les limites de la case d'échiquier où l'égalité l'aurait enfermé. L'homme végéterait dans le présent, sans pouvoir jeter son
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regard sur Ta venir ; toute supériorité sur les autre» lui étant défendue , il ne pourrait songer à devenir supérieur à lui*-méme. Ne «'appartenant pas, puisqu'il n'a point la liberté d'influer sur son propre sort invariablement réglé, il ne sentirait pas l'esprit de famille ; la paternité elle-même deviendrait apathique et animale,
On prétend que cette utopie est conçue dans l'intérêt du pauvre; mais nous venons de voir que, sans l'économie et l'enrichissement , il ne peut y avoir augmentation de travail. Ce n'est point dire asse^ : la quantité de travail diminuera , puisque le travail excédant de l'un ne pourra remplacer le vide laissé par l'inertie de l'autre ; donc aucun moyen de secourir le pauvre, à moins qu'on n'accomplisse par voie ooercitive un partage dans la misère. Vous supprimez la richesse sans apercevoir qu'elle est la caisse d'épargne de Tordre social.
Gomme les socialistes ne répudient aucune con» séquence et se précipitent aux derniers résultats à tQttte oonrie de logique , ils ne peuvent nier que telle est la lûciété couQua par eux. Elle est contraire à tous 1m enseignements de Tobs^vation et à toutea les iéém de jasticet aussi n'est-ce pas une sooiété qtt'il» obêrebent à fonder, c'est une aooiété qu'ils s'effor«ent de détruiror
s La propri^, c'est le vol , » a dit l'un d'entre m%. En admettant leur bonne foi, on craint de calonteier leur intelligence. Ou cette rédaction n'a
point un vrai sens et n^est rien qu'un jeu de motS| ou elle est une provocation à la guerre civile. Le brigand , qui attend le voyageur au coin d'un bois » pour lui demander la bourse ou la vie, roule sans doute en lui-même quelque raisonnement semblable; car le crime endort habituellement la conscience par un sophisme y et il lui sera commode d'appeler Tassassinat une restitution. Ce sera, selon cette doctrine, un crime politique, un crime privilégié.
Si la propriété est un vol , la reprendre à celui qui s'en est emparé à titre de restitution est un acte conforme au même principe qui a déterminé le premier assaillant : en effet , il est impossible de supprimer , dans celui à qui la propriété serait ôtée , la conviction de son droit à la posséder. La spoliation prendrait en vain la forme d'une loi , le sentiment uni-* versel protesterait et la regarderait comme l'abus de la force. Les propriétaires des champs , des maisons et des capitaux s'uniraient à ceux qui pensent que Tordre social est bon et profitable ; puis ils se défendraient en sûreté de conscience. La société est dissoute, le jour où son principe est nié.
Au. lieu de dire: « La propriété, c'est le vol, » il faut répéter ce qui a été dit souvent avec évidence : « La propriété , c'est la liberté. » Parcourez en effet les annales de tous les peuples, partout où vous verrez le despotisme , la conquête ou le pouvoir né de la force, vous trouverez la propriété supprimée ou violée. La pensée des socialistes fournit un titre
sttflSsant pour toute oppression : si la société est seule propriétaire, le pouvoir gouvernant, roi, sénat ou assemblée populaire, est maître de la terre et des hommes; car celui qui ordcmne le travail et règle la disposition des produits devient aussi maître de la personne. La tyrannie ne consiste pas dans le titre du souverain qui Texerce, elle est tyrannie parce qu'elle est injuste : ce qui est coupable et révoltant sous un gouvernement ne l'est pas moins sous un autre.
Pouvoir absolu et négation de la propriété marchent ensemble. Sans parler des monarchies orientales, de rilotisme, de Tesclavage et des Etats constitués sur ces principes , nous remarquerons qu'un peuple qui a connu le droit et qui a vécu sous la souveraineté de la loi perd les garanties de la propriété, dès qu'il a perdu la liberté. La cruauté des empereurs romains détourne Tattention et empêche de noter leur fiscale rapacité. Les historiens contemporains la comptent cependant parmi les actes de leur tyrannie et les malheurs de cette époque. Caligula s'empara des successions collatérales ; Néron se fit payer le loyer de toutes les maisons de Rome. Il est rare que le pouvoir absolu ne porte pas le désordre dans les finances de TÉtat : telles sont alors les ressources dont il s'avise.
La féodalité fut la confusion de F idée de souveraineté avec ridée de propriété. Les conséquences étaient la vassalité, le servage ^ les redevances, les
obligations de toute sorte et la corvée. Uesclavage da travail est nécessaire quand la propriété n'est point libre.
Louis XIY était persuadé que « les rois ont natu- )) rellement la disposition pleine et libre de tous les D biens qui sont possédés par les gens d'église, )) comme par les séculiers , pour en user en tout » temps en sages économes. » Il eut un jour quelque scrupule sur cette doctrine et trouva des docteurs de Sorbonne pour les dissiper. La souveraineté absolue du peuple, représentée par un pouvoir unique, aurait d'autres docteurs pour lui donner de semblables conseils.
Un magistrat considérable dans la science et dans l'estime publique a récemment rappelé une discus* sion sur la propriété qui eut lieu à la Convention en 1793. Robespierre y professa que la propriété est d'institution sociale et non pas de droit naturel ; ce qui comporte la possibilité de son abolition partielle ou totale, successive ou simultanée. L'emphatique hypocrisie qui le caractérisait parait tout à pldn dans son discours.
« Ames de boue, disait- il, qui n'estimez que » l'or, je ne veux point toucher à vos trésors. La » loi agraire n'est qu'un fantôme inventé par led » fripons pour épouvanter les imbéciles..... L'éga- » lité des fortunes est une chimère. Je la crois en^ » core moins nécessaire au bonheur privé qu'an » bonheur public. Il s'agit bien plus de rendre la
» pauvreté honorable que de proscrire Topulence; )» la chaumière de Fabricius n'a rien à envier au )» palais de Crassus. »
Cela dit, Torateur gourmandait la commission d^avoir reconnu le droit de propriété en lui-même, et de ne pas lui avoir donné pour origine et pour sanction la volonté de la loi. Alors se révélait sa pensée*
a Votre déclaration paraît faite , non pour les » hommes, mais pour les riches, les accapareurs, n les agioteurs et les tyrans, d La Convention rejeta la théorie; le pouvoir absolu lui suffisait dans la pratique pour attenter à la propriété de ceux que Robespierre n'appelait pas des hommes et rangeait en catégories. On battait monnaie sur Téchafaud.
Ces doctrines et ces propositions ne sont donc pas d'aujourd'hui ; les paroles mêmes sont presque toutes empruntées à cette époque ou à d'autres crises de désordre et de violence. Convaincre les hommes qui s'en portent héritiers serait une tâche impossible : toutefois il faut alléguer le seul argument qui soit décisif pour eux.
Quand de semblables tentatives ont été faites, quel en a été le succès? Quelques-uns disent que, lorsque de telles maximes ont été proclamées , elles ont une invincible force et se reproduisent jusqu'au moment où elles seront victorieuses; c'est pousser loin l'orgueil d'une rédaction. Sans doute elles reparaîtront toutes les fois que la société sera en
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trouble et en péril ; de tout temps elles ont été le mot de ralliement des ennemis de Tordre social y de ceux qui , repoussés par la raison publique , sont offensés dans leur vanité ou irrités par leur ambition. Dans Favenir, comme dans le passé, il y aura des hommes qui s'efforcent à étouffer les instincts moraux en suscitant les mauvaises passions; des hommes qui flattent et trompent les esprits sans culture ou sans réflexion en éteignant leurs lumièresnaturelles.
Gela s'est vu trop souvent sans doute , mais toujours comme un fléau passager. La société humaine est restée avec ses indispensables conditions , parce qu'elles ne sont autres que les conditions de Thumanité. On ne saurait créer Thomme une seconde fois : les vérités instinctives , dont son âme est inséparable , sont hors de la puissance des sophistes et des despotes.
Si on veut donner le nom de révolutions sociales aux changements qui non- seulement modifient les formes politiques d'une nation , mais aussi ses lois civiles , la condition des citoyens et leurs rapports mutuels y de telles révolutions ont souvent été accomplies ; d'autres le seront. Toutefois on peut dire qu'elles ne se réalisent pas soudainement et ne sont pas l'œuvre du jour où elles éclatent. Lorsque les mœurs et les opinions des hommes ont été progressivement changées par le cours des ans et par la marche de la civilisation , elles peuvent se trouver
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gênées par les vieilles lois ou par les formes du pouvoir. Alors il advient que cette révolution sociale déjà consoounée est proclamée par quelque grand bouleversement.
Mais ces hommes , qui s'en croient les auteurs et n'en sont que les instruments, vont parfois au delà du but. Us s'imaginent dans leur présomption que le pouvoir, où ils ont été jetés par le flot de la tempête, est assez grand pour changer les esprits, pour abolir les croyances, les souvenirs et les habitudes. Afin d'y réussir, il leur faut employer la tyrannie. Vains efforts 1 ils rencontrent la résistance ouverte ou la force d'inertie, plus invincible encore. La na-» tion souffre quelquefois pendant longtemps, puis elle se retrouve au point où elle était arrivée de son propre gré par le cours naturel des choses ; elle re-* connaît pour légitimes les seuls changements qu'elle avait voulus, parce qu'ils étaient conformes à ses véritables nécessités. L'Assemblée constituante a pu errer dans sa conduite, mais elle a reconnu et promulgué Tétat véritable de la société française et les principes de la législation qui lui convenait. Qu'estil resté de la Convention ?
Sous sa tyrannie, on peut remarquer la liaison intime, l'identité presque nécessaire des violences révolutionnaires avec les chimères du socialisme* Pour les uns comme pour les antres, il s'agit de dompter une société qui se refuse au despotisme des gouvernants et aux expériences des empiriques*
Les promesses illusoires , les coupables flatteries adressées aux classes pauvres et laborieuses sont employées pour s'y créer un appui et s'en composer une armée menaçante. C'est un voile d'hypocrisie et de déception jeté sur une horrible réalité. Voilà ce que présentent, presque à chaque page, les documents historiques de cette époque.
Un commissaire envoyé par RobesjHerre lui écrivait de Saint-Malo : « Partout jMnvite les sociétés » populaires à se défier des commerçants , des mus- » cadins et des riches , dont Taristocratie est à Tor- D dre du jour, après celle du sacerdoce et de la no* j> blesse ; partout je m'attache à relever le peuple , à » montrer que la révolution est faite pour lui y qu'il » est temps que les sans-cnlottes dominent , puis- » qu'ils sont la majorité sur la terre et que la majo* » rite doit dominer. »
Le même écrivait à Saint-Just : « Bordeaux est » un foyer de négociantisme et d'égoïsme. Là où il » y avait beaucoup de gros négociants il y avait y> beaucoup de fripons , et la liberté ne pouvait guère » y établir son empire , dont la vertu est la base ; » là où il y avait beaucoup de riches, le pauvre » était pressuré par eux , et l'égalité ne pouvait de » longtemps être connue ; là où était la soif de l'or, » on ne pouvait guère affermir dans les cœurs l'a- » mour de la patrie. Le mot d'humanité absorbait » tout. »
Un des représentants en mission à Bordeaux,
disait qu'ils avaient été envoyés « pour détruire )) Faristocratie mercantile , saigner les bourses et ni- » vêler les têtes. »
Une lettre adressée à Robespierre , au commencanent de 1794, s'exprime ainsi : oc II faut tuer D Faristocratie mercantile comme on a tué celle des » prêtres et des nobles. Les communes , à la faveur D d'un comité de subsistances et de marchandises , r> doivent seules être admises à faire le commerce. » Cette idée, étant bien développée, peut se réaliser. » Alors tout le bénéfice du commerce tournerait à » l'avantage de la République , c'est-à-dire à Tavan- » tage du vendeur et de l'acheteur. »
Les notes trouvées chez Robespierre, et écrites de sa main , sont encore plus explicites et signalent la liaison intime et nécessaire de la tyrannie et des doctrines socialistes.
« Pour vaincre les bourgeois, il faut rallier le )) peuple. Il faut que le peuple s'allie à la Conven- » tion et que la Convention se serve du peuple. »
a Que les sans-culottes soient payés et restent dans )> les villes. Il faut leur procurer des armes , les co^ » lérer^ les éclairer, .... faire suspendre les travaux » jusqu'à ce que la patrie soit sauvée. »
On multiplierait à Tinfîni ces tristes citations. Il semble que les systèmes et les projets des honunes de la terreur aient été trop oubliés. Ceux qui ont voulu en faire un bréviaire classique s'y sont complu par imagination, mais sans avoir assez réfléchi, sans
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en prendre une connaissance exacte. Un examen sérieux leur aurait montré que la tyrannie, les échafauds et les menaces ont été déjà essayés pour établir une société impossible. Le système ne se pro* duisait pas même comme prétexte : il était employé comme moyen de se maintenir au pouvoir. Or ce pouvoir des hommes, dont la réhabilitation nous a été proposée , subsista à peine pendant une année : leur seul titre à passer pour habiles, c'est d^avoir été Texécration de là France.
Plus tard , Babœuf donna une forme plus savante aux opinions destructives de la société. Comme, pour fonder celle qu'il avait rêvée, il fallait d^abord détruire celle qui existait, à défaut du despotisme qu'il n'avait pas en sa main , il voulut procéder par la conspiration et la guerre civile; car jamais l'œuvre socialiste n'a été essayée par la liberté : il lui faut toujours la contrainte ou la force , sous une forme ou sous une autre.
Bien au contraire, lorsqu'une autorité nouvelle est appelée par le besoin de justice» de calme et de sécurité , son principal caractère est toujours de rassurer et de protéger la propriété.
Un mois après le 18 brumaire, M. Regnault de Saint-rJean-d'Angély écrivait : « Dès le temps de )) l'Assemblée constituante, une faction s'éleva pour » attaquer les propriétés. On composa avec elle, au » lieu de la comjjMÎmer ; on lui céda lâch^nent une » partie du principe, au lieu d'en défi^dre coura*-:
m QUESTIONS CONSTITUTIONNELLES.
» geusement F intégrité. Depuis, cette faction, enne- 1^ mie de Tordre social, a anéanti tontes les garan- » lies de la propriété. Chaque petite révolution faite » dans la grande s'est opérée au prix d^une nouvelle » atteinte portée à la propriété. Ces vérités se justi- )» fieraient aisément par des faits, si ceux qui ont » suivi les événements depuis dix ans avaient besoin D qu'on les rappelât.
» La révolution du 1 8 brumaire a seule un autre » caractère, elle est faite en faveur de la propriété, n
Nous assistons à une entreprise nouvelle contre la base fondamentale de la société, contre la liberté civile. Que se proposent donc les diverses variétés du socialisme?
Les uns veulent presser le pas de la société française et la faire arriver, par contrainte ou par convulsion , au but que leur imagination a placé dans l'avenir.
D'autres nous prennent comme matériaux d'une machine sociale toute nouvelle qu'ils veulent fabriquer; ils ont des expériences à faire sur leur malheureux pays , des utopies à essayer ; pour cela, il faut d'abord rompre tous les liens de la société actuelle, anéantir les transactions et les contrats, supprimer les engagements des citoyens entre eux , et aussi les lois, qui sont les engagements de l'État.
On se sent étoufié par un mauvais rêve, lorsque la raison est condamnée à se défendre contre de telles folies. De tous les vaincus , le plus opprimé a
été le bon sens. Certes^ ces hommes ont bien fait de remettre lenr cause aux mains de ceux qu'ils avaient séduits et enivrés ; car elle ne peut être défendue par d'autres arguments que les coups de fusil.
Il en est qui s'autorisent de la fraternité humaine et de l'Évangile. Oui , sans doute, ils ont raison d'y chercher l'égalité devant Dieu, l'amour du prochain, le devoir du riche envers le pauvre, le sacrifice des intérêts privés ; toute morale y trouve sa consécra-tion , et la morale bien plus que les lois est le lien de la société.
Mais l'Évangile est-il , peut-il être un code ? Doit-» on en déduire des prescriptions légales ? Ce sont les relations de l'homme avec Dieu , non pas avec les pouvoirs humains. L'Évangile règle la conscience, et non point les actes. La loi est chargée de punir le meurtre ou l'adultère, l'Évangile en condamne la pensée. Il ne s'adresse point à une obéissance de peur et de sujétion, mais au libre arbitre de notre âme. Où serait la vertu , si elle était la crainte du châtiment ? « €e n'est point l'esprit de servitude que vous avez reçu, d dit saint Paul. Où serait la morale, quelle satisfaction aurions*nous de nou^mèmes, si les sentiments devenaient un article du Code pénal ? Si le secours apporté aux pauvres était un impôt , où serait l'amour du prochain ? Quelle étrange idée de convertir en obligation légale la sympathie humaine ! Ce serait la dessécher, la réduire au mécanisme. On serait alors un homme charitable, tout
ocMnme celui qai ne vole point est tin honnête homme.
Nous retrouvons toujours la même pensée, la pensée essentielle du socialisme : la suppression de la volonté individuelle, le citoyen instrument passif du pouvoir social.
Supposons que les vertus nous soient imposées par la loi , il n'y aurait pas une tyrannie plus odieuse et plus révoltante. Le magistrat entrera-t*il dans la femille pour savoir si les enfants honorent leur père et leur mère? s'enquerra-t-il si la fraternité règne parmi eux ? visitera-t-il Fatelier afin d'observer si Touvrier travaille assez diligemment pour gagner le pain de ses enfents ? Un lien de charité et de reconnaissance unit le voisin riche au voisin pauvre : changera-t-on cette relation en une taxe ou un par^ tage de la propriété ?
Assurément Tautorité civile doit encourager la charité 9 elle*méme doit être sympathique et charitable ; mais convertir en droit et en obligation légale le devoir religieux et moral , ce n'est point rendre la société fraternelle, c'est la dissoudre.
La communauté est autre chose que la société. Dans la société, l'homme veut être à la fois libre et protégé. S'engage- 1- il dans une communauté, il abdique sa liberté individuelle. Le moine, qu'une vocation véritable a appelé dans un couvait, y exerce de pieuses vertus : il fait abnégation de tout intérêt privé ; ses compagnons sont ses frères ; son
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travail n'est point destiné à son avantage particnlier; il obéit à la volonté commune exprimée par un snpériear. Ce saorifice continud de sa volonté est respectable tant qu'il est offert par la volonté eUemôme dans la plénitude de son libre arbitre. Les vœux ne peuvent être une obligation que dans la qphère religieuse; une longue expérience a ens^gné, ainsi que la raison , quMls ne doivent jamais devenir une ddigation civile, et que les institutions monastiques dégénèrent promptement , dès qu'elles em- {MTuntent la puissance des lois et de Tautorité politique.
De telles assodations, dénuées de motifs religieux, réduites à la seule sanction de Tintérét, sont iqapossiUes. L'égalité absolue et Tobéissance passive sont trop contraires à la nature de Fhomme pour qu'il s'y soumette par amour de la consommation et de la production. Ce mode d'association ne peut-être qu' accidentel et contracté avec des circonstances particulières qui en font un engagement individuel et non pas une institution publique.
L'autorité de l'Évangile n'est d<Mttc pas à Fusage des socialistes. Mais la religion cbrétienne ne les a pas att^idus pour y trouver des plaidoyers en foveur
du pauvre.
On lit dans saint Ambroise les paroles suivantes :
« ridies! habitez-vous seuls sur la terre? Pour-
» quoi rejetez-vous vos égaux en nature et usurpez-
» vous' la possession de la terre foite pour tous? La
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» nature ne connaît pas de riches; elle n^a créé que y> des pauvres. »
Voilà ce qa'an quatrième siècle disait nn Père de r Église. De siècle en siècle^ elle a répété de semblables paroles. On peut ouvrir au hasard toutes les prédications sur Taumône; on y retrouvera des aver-» tissements aussi sévères adressés aux riches et aux puissants de la terre. Bossuet s'en est souvent expliqué en des termes dignes de son énergique autorité. Mais rËgUse prêchait les riches pour les pauvres^ et les nouveaux apôtres prêchent les pauvres contre les riches; TÉglise veut que les riches soient charitables; c>eux-ci excitent les pauvres à la sédition. Cest que TÉglise a pour eux un amour véritable y tandis que les autres prédicateurs sont inspirés par la haine qu'ils ont conçue contre la société, où la raison publique se refuse à leur obéir ; ils veulent se servir du pauvre comme d'un instrument de destruction. Sommer, au nom de la religion, le riche de remplir ses devoirs envers le pauvre , c^est resserrer les liens sociaux , c'est une œuvre de concorde et de fraternité évangélique ; susciter le pauvre au nom du droit, c'est un tocsin de guerre civile; c'est augmenter ses souffrances et non point les soulager.
En plaçant la question dans la sphère politique , les doctrines et les projets des socialistes étouffent les sentiments de mutuelle sympathie et propagent le soin égoïste de l'intérêt privé : ils alarment les uns et provoquent les autres : la nature humaine en éprou-
verait une dégradation. Sans doute l'esprit des institutions publiques doit rappeler l'égalité de nature et la conformité de la condition morale des hommes. La morale et la religion ne suffiraient point à combler les intervalles d'une inégalité trop grande. Le pauvre ne doit pas être livré au riche , pas plus que le faible au puissant ; la loi doit avoir des prévoyances et des soins ; mais constituer la fraternité charitable en droit exigible, c'est Tabolir dans son principe.