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DU TRAVAIL

Les institutions politiques sont destinées à assurer aux citoyens un libre et profitable exercice de leur activité. Pour les uns, c'est la condition des progrès de rintelligence ; pour beaucoup d'autres, c'est la condition d'une augmentation de richesse et de bienêtre; pour le plus grand nombre, c'est la condition de la subsistance^ et de la vie.

Le travail est la propriété de ceux qui ne possèdent point la terre ou les capitaux ; cette propriété est la plus sacrée de toutes.

Lors donc que le travail , Tindustrie et le commerce sont arrêtés dans leurs développements, lorsque la prospérité nationale est interrompue, on en doit conclure que le pays est mal gouverné. Si la

culture du sol était rendue difficile au propriétaire ; si le fabricant ou le commerçant éprouvaient des gènes au libre emploi de leur capital ; si l'homme , qui pour nourrir lui et sa famille n'a d'autre ressource que ses bras ne trouvait pas un salaire , il faudrait dire que Tordre social est mauvais, qu'il ne mérite pas son nom , que le gouvernement manque à ses devoirs.

De cette vérité incontestable on a voulu déduire une conséquence qui y présentant une apparence dç raison dans les termes, n'a aucun sens dans la réalité.

Si le droit au travail signifie , comme quelquesuns se sont rabattus à le dire, que toutes choses dans l'État doivent être réglées de telle sorte qu'il y ait du travail pour la généralité des citoyens , ce droit entendu ainsi n'a jamais été nié par personne : ce n'est pas une découverte nouvelle.

Mais si c'est un droit individuel , spécialement exigible par tout individu qui réclame un travail quelconque, il ne va pas à moins qu'à la dissolution de la société civile : « Âccordez-moi le droit au » travail, a dit un socialiste, je n'ai plus à m'occuper de la propriété. » En effet, nous rentrons par là dans les tyrannies du communisme.

Il a convenu à un homme d'embrasser telle ou telle profession ; le travail de l'horlogerie lui a semblé profitable; peut-être il n'a pas su y devenir habile; il s'est trompé dans sa vocation; la concur-

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reaœ est trop graode ; des circonstauces imprévues but dimioué les commandes ; il n'a point le crédit nécessaire pour attendre le retour d'un moment favorable. Il se présente devant Tadministration, disant : a f ai droit au travail : vous devez jn'en donner. »

L'administration lui commandera-tpelle des montres et des pendules ? Qu'en fera-t-elie ? Si elle les vend ; la voilà entrepreneur ; elle accroîtra par sa concurrence le malaise dont se plaignait déjà cette branche d'industrie ; elle vendra à perte aux dépens des contribuables : la fabrication libre sera ruinée.

Si Ton répond qu'un tel expédient ne sera employé que par circonstance, et non pas d'une ma** nière durable et régulière , nous ne sommes plus dans la question ; c'est nier le principe , c'est distribuer des secours accidentels : ce n'est pas le droit au travail. Pour obéir au principe, il faut toujours donner aux ouvriers, horlogers ou autres, du travail quand ils viendront en requérir. Ainsi nous arrivons à l'organisation du travail, L'État ne peut ae mettre en rapport avec chaque ouvrier individuellement. Venir à l'aide des uns, négliger les autres serait une injustice; le secours ac-cordé par préférence ruinerait ceux qui ne l'obtiennent pas. Il foudra donc des ateliers ouverts à tous les horlogers ou à chaque industrie dont les ouvriers pourront manquer d'emploi.

Or, cette organisation ne pourra résoudre le pro-

blême du droit au travail d'une manière définitive et absolue, sans supprimer complètement la liberté du travail. L'ouvrier devra se soumettre à entrer dans une des associations, corporations ou confréries qui seront instituées ou reconnues. S'il n'était admis dans aucune y il serait privé du travail. Toute concurrence étant devenue impossible, les établissements privés ne pourront plus subsister. Examinons comment les choses se passeraient.

Les entreprises indastrielles seront dirigées, soit par des spéculateurs, soit par des ouvriers réunis en communauté, soit par l'administration publique.

Les ouvriers n'ont pas le capital indispensable pour former des établissements considérables ; ils ne peuvent se donner mutuellement la garantie de leur salaire, de ce salaire qui est le pain de chaque jour; ils n'ont aucune sûreté à offrir au capitaliste qui leur prêterait de l'argent, à moins qu'il ne dirige lui-même Tentreprise : il leur faut donc traiter avec lui et se placer sous son autorité.

Dans l'hypothèse des socialistes, les ouvriers se sont préalablement associés ; ainsi ils traiteront de puissance à puissance et feront leurs conditions. Le salaire, la participation au bénéfice, le nombre d'heures de travail seront, comme il est juste, discutés en toute liberté; il n'y aura pas lieu au grand anathème de l'exploitation de l'homme par l'homme.

Ici se présentent d'autres questions. Ces transac-

lions entre le manufacturier et les ouvriers serontelles abandonnées au libre arbitre des contractants , ou bien réglées d'avance par la puissance publique ? La loi interviendra-t-elle par précaution préalable dans les conditions du marché ?

Nous ne cx)ntesterons pas qu'elle ne puisse équitablement, en certains cas et jusqu'à un certain point, exercer son autorité sur ce qui se passe entre Touvrier et celui pour qui il travaille; elle a le pouvoir d'appeler contravention et même délit telle transaction où Tentrepreneur aurait abusé de sa position. C'est ainsi que la loi a déclaré que te prêt usuraire était punissable; elle y a vu une sorte de contrainte exercée par le préteur sur l'emprunteur. De semblables dispositions ont été critiquées comme contraires à la liberté des transactions y c'est se placer trop exclusivement au point de vue économique ; mais il faut reconnaître qu'on doit marcher prudemment sur cette route, dans la crainte de nuire beaucoup à ceux qu'on veut protéger en les plaçant dans l'impossibilité d'emprunter.

Le sentiment public s'est déjà prononcé depuis longtemps et a obtenu que la durée du travail des enfants serait réglée par la loi. On n'a point été retenu par la crainte de déroger à la liberté de la famille et à la puissance paternelle. Une semblable prescription a dû être appliquée au travail des femmes. Ce sont des lois difficiles à rédiger, plus difficiles encore à exécuter. Depuis près de cinquante

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ans, TÂngleterre s'occupe à les rendre applicables et efficaces ; y renoncer serait recaler dans la voie de rhamanité.

Les difficultés sont plus grandes encore quand il s'agit de régler un maximum de travail pour l'homme qui , moyennant salaire, a engagé ses journées. Néanmoins , nous comprenons que tout règlement de manufacture ou tout contrat privé qui excéderait ce maximum pourrait être déclaré nul ou punissable. Celte loi serait facile à éluder; ii en serait comme de la loi qui interdit Tusure, qui est si rarement appliquée, quoique souvent enfreinte. Ce serait un principe de morale et d'humanité solennellement promulgué et une possibilité de recours pour le plaignant.

Mais la détermination des heures de travail fait naître un embarras beaucoup plus grave. Douze heures de travail produiront moins que treize heures. Le produit étant moindre , le bénéfice sera moindre aussi : donc le fabricant ne pourra point payer la journée au même prix. L'ouvrier aura donc acheté le loisir que la loi veut lui donner : peut-être ne demandaitil pas ce loisir ainsi payé ; c'est peut-être sur le pain de ses enfants que portera la diminution , il ne comptait pas sur cette conséquence. Cette fois encore on Taura trompé. On l'a séduit par l'espoir de la diminution du travail , et la promesse aboutit à une réduction du salaire. La fixation des heures de travail doit donc être funeste à l'ouvrier, à moins qu'elle

ne doit acoompagnéd d'un règlement qui détermine le salaire^ et détermine une rémunération égale pour un moindre travail.

Si^ oe qui est peu probable, Ton n'en venait point à la fixation légale du salaire » d'autres gènes ren-» draicsit insoutenable la position du fabricant. Nous avons vu qu'il s^ait nécessaire de distribuer les ouvriers en associations. Autrement, la concurr^ce, les vicissitudes du commerce et de l'industrie , les coalitions d'ouvriers ramèneraient sans cesse les embarras du droit au travail. Lorsqu'une nation jouit d'une prospérité croissante, cette sorte de troubles est un malheur passager. Dans la déca« dence de la richesse publique , on doit s'atteudre à voir ces agitations devenir plus habituelles et plus fâcheuses. Les associations sont présentées comme le seul moyen de les prévenir ou du moins de les régulariser. De ce système résultera nécessairemrat la limitation du nombre des travailleurs. Dans dba«que industrie I la condition du fabricant sera donc changée; la main*d'œuvre sera un monopole. Le nombre et le choix des ouvriers qu'il voudra em«ployer ne seront plus à sa pleine disposition ; ils lui feront la loi. C est là ce qui pourrait rendre superflue la taxation du travail , on y arriverait par une autre voie ; peut-être même le fabricant serait*-il obligé de limplora* pour tempérer les exigences des ouvriers, qui maintenant seraient maîtres du marché.

Ne faut-il pas compter pour beaucoup le change-

ment radical apporté dans les relations du fabricant avec les ouvriers? Jadis , quoi qu'on en puisse dire, ces relations étaient général^aent faciles et douces, La communauté d'intérêts, sans être taxée par un tarif, n'en existait pas moins , comprise par les deux parties contractantes. Une sorte de paternité dans les uns , de confiance dans les autres, n'était pas chose rare. Aujourd'hui que les mensonges du socialisme ont , depuis quinze ans, troublé les esprits et créé d'iuacceptables exigences; lorsque les colères de Topinion ont été ajoutées aux souffrances réelles, lorsque la guerre civile fermente sans relâche, comment l'ac^ oord pourrait-il s'établir entre les travailleurs et leur indispensable chef? A supposer qu'auparavant il y eût inégalité , elle est maintenant en sens inversa.

Dans une situation pareille, le fabricant ne pourrait calculer aucune opération j il ne saurait profiter des circonstances favorables pour augmenter sa fa<brication. Le nombre des ouvriers étant limité, et le salaire réglé comme l'aurait voulu la loi ou leur prétention, toute combinaison commerciale fondée sur une augmentation de produits serait impossibla ; tandis que la diminution des commandes, la baisse dans le pnx des produits fabriqués pèseraient de tout leur poids sur le manufacturier qui ne pourrait réduire ses dépenses*

Peut-être le fabricant dont l'étftbUsswient eiiste encore ne renoncerart-il pas au train de ses affaires; il lui sera difficile d'abandonner le grand cafHtal qu'il

a employé en machines et en moyens d'exploitation ; il essaiera de subir le sort qui lui a été fait ; il se contentera de minces bénéfices ou se résoudra même à ne rien gagner^ mettant son espoir dans l'avenir. Si cette situation se prolonge y il abandonnera son entreprise : nul autre ne s'élèvera pour le remplacer Le commerçant ou le capitaliste en cours d'activité , donne prise à la puissance publique : mais nul citoyen ne pourra être contraint à devenir manufacturier.

I^es établissements privés étant anéantis, car tel est l'espoir très- fondé des promoteurs du droit au travail, on essaiera les associations d'ouvriers, travaillant, non plus pour un capitaliste, mais pour eux-mêmes.

Avant qu'une association se mette à l'œuvre, des capitaux lui sont nécessaires. Qui lui fera ces avances? qui lui fournira le local, les bâtiments, les mécaniques, le payement des salaires, en attendant que les produits commencent? Aucun capitaliste ne se prêtera à un semblable placement , qui , comme nous l'avons vu, n'eût pas été bon, même s'il eût dirigé l'entreprise. La loi peut bieh empêcher deux contractants de régler librement leurs intérêts réciproques, elle peut prescrire les conditions du contrat; elle ne forcera ni l'un ni l'autre à le signer. L'État fera donc les avances, il sera le bailleur de fonds; c'est chose évidente , avouée et même promise.

Avant d'examiner ce que seront ces réunions

d'ouvriers, travail idot aux risques et périls de la fortune publique , remarquons une objection générale qui se présente contre toute nombreuse agglomération d'hommes travaillant en commun.

L'expérience a dès longtemps démontré c^ que la plus simple réflexion peut prévoir. Les grandes réunions d'ouvriers, indispensables à de certaines industries, sont une nécessité fâcheuse. Le travail dans la femille , le salaire destiné à nourrir la femme et les enfants, Tesprit de prévoyance et d'épargne, telles sont les circonstances qui donnent à Thomme laborieux plus de développement de l'intelligence, un sentiment plus vrai de la liberté, plus de dignité morale , un meilleur emploi de ses trop rares loisirs • Sa condition est préférable encore s'il y peut joindre la propriété. Le travail industriel devient ainsi le supplément du modique revenu de la culture d'un champ. Il est possible qu'un autre mode de fabrication soit plus profitable à la quantité ou à la qualité des produits ; il est certain que les avantages sont grands pour le bon ordre de la société et pour l'amélioration morale de Thommequi travaille de ses mains.

Lorsque surviennent les crises trop fréquentes du commerce ou de l'industrie ^ le salaire ne peut plus être le même, le travail est parfois interrompu : c'est dans ces moments que s'enveniment les tristes queslions qui s'élèvent parmi la masse des ouvriers. Combien de misère s'il faut les licencier ! Combien de débats sur le prix ou la durée du travail ! Qui ne

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sait la mutuelle excitation que les hommes assemblés exercent les uns sur les autres? Plus que jamais Tépreuve en a été faite.

Mais, dit-on, les associations d'ouvriers n'auront plus à débattre leurs intérêts ou leur salaire avec un spéculateur qui aurait sur eux la suzeraineté du capital. L*État a fourni le capital, il a donné ces constructions et cet iiçmense outillage. Sans doute il a fait aux sociétaires des conditions meilleures qu'elles ne le sont dans le commerce. Peut-être n'at-il pris aucune sûreté. Tout travail libre a cessé, ne pouvant soutenir une telle concurrence, puisqu'il ne combattrait pas à armes égales : nous sommes en plein monopole. Maintenant, les consommateurs ne pourront être livrés à la merci des producteurs , que déjà ils ont aidés par des avances prises sur les impôts, il faudra bien taxer les prix; le maximum est encore une conséquence nécessaire. Dès lors aucun progrès dans Tindustrie, aucun espoir d'abaissement dans la valeur vénale des produits.

L'État a donc déboursé les premières mises de fonds, il a probablement exigé un intérêt modique; il a renoncé à la participation aux bénéfices : néanmoins l'entreprise ne peut être préservée de toute ' chance mauvaise. Parmi cette universalité d'établissements subventionnés, plusieurs fabriques pourront faire de mauvaises affaires et se trouver en décadence. Le droit au travail ordonne qu'on leur porte de nouveaux subsides.

Si y avec un tel système, il existe encore une société civile et un gouvernement, on s'apercevra que la fortune publique est en voie de ruine; on voudra s'arrêter sur cette pente : alors il faudra chercher quelles ont été les causes de la détresse de rétablissement qui demande à être soutenu ou relevé.

La spéculation avait -elle été mal conçue, avec des espérances illusoires y d'après de faux calculs , Tadministration publique sera conduite ainsi à choisir et à désigner quelles industries peuvent être profitablement exercées; elle réglera quel nombre d'ouvriers seront affectés à Tune ou à l'autre; elle déterminera ce que chaque fabrique doit produire ; elle a déjà fixé le prix de vente , elle devra fixer le prix de revient , c'est-à-dire régler les frais de production. Toutes ces garanties lui seront indispensables si elle ne veut pas verser les revenus de FÉtat dans un gou£fre sans fond.

Il n'y aura plus de citoyens : la puissance publique aura seule une volonté et réglera la vie privée, le travail des uns et la consommation des autres. On assure qu'il se passe quelque, chose de semblable sous le gouvernement du pacha d'Egypte.

Le mauvais succès d'une entreprise confiée à une association peut résulter aussi de l'insuffisance du travail, du désordre intérieur, de 1^ désobéissance des uns, du mauvais gouvernement des autres.

L'administration publique ne pourra point se dis-

il 40 QUESTIONS CONSTITUTIONNELLES.

penser de s'en enquérir ; elle aura l'œil sur la police de l'association.

Pouvons-nous croire, ainsi que l'affirment les inventeurs de ces étonnantes nouveautés, que leur organisation du travail comporte essentiellement une hiérarchie parfaite et Témulation dans la docilité? Nous ne parlerons pas de l'égalité du salaire, maintenue malgré l'inégalité des forces, de Tassiduité ou de l'intelligence. L'absurde a des limites aa delà desquelles on serait moquable de le discuter. Nous examinerons seulement si, comme on l'a dit, le point d'honneur pourrait être l'unique moyen de discipline parmi les travaux d'une fabrique.

Une des calamités de notre époque, c'est de prendre au sens réel des paroles figurées, choisies quelquefois assez heureusement pour exprimer un sentiment , pour manifester une impression vire , mais qui ne sont ni un jugement ni Texposé d*un fait. Ainsi on a dit , en parlant des ouvriers , les soldats de l'industrie. Sans^ doute leur pénible et continuel labeur est un long combat contre les peines les plus pesantes de la vie. Eux aussi ont une tÀche impérieusement commandée , non par le capitaine on le drapeau, mais par la plus exigeante nécessité. Souvent , au bout de leur carrière , après avoir touché la solde de chaque jour, ils se trouvent sans ressources , lorsque la vieillesse les met à la retraite.

Maïs les différences sont grandes et caractéristiques. L'autorité de la loi, et un mauvais numéro.

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enlèvent le soldat à sa famille ; il commençait à avoir une force d'homme pour suffire à ses besoins, pour aider à la sabsistanoe de ses parents : toute profes* sion , toute idée d'avenir sont perdues pour lui ; il va pass^ un long bail sous une discipline sévère. Nul dans la société n'est plus strictement que le sol*dat obligé à des devoirs, qui ne smiblent essentiels et iaeréa qu'en vue du jour où ils peuvent avoir pour dernier terme le sacrifice de la vie; et ce jour-là il mourra inconnu, sans espérance d'associer son ncun à une gloire qu'il donne à sa patrie et à son général. Après avoir échappé fxtx fièvres d'Afrique, revientil , au terme de son service , dans son pays et dans sa famille ; il est en arrière de sept ans sur tous ses contemporains, les places sont prises dans l'industrie et le travail : pour y obtenir de l'emploi, il lui faut un autre apprentissage.

Ce dévouement, cette abnégation de tout intérêt, cette peine sans profit, et la p^^pective du champ de bataille lui inspirent le sentiment qu'on nomme le point d'honneur. Rien de pareil dans le travail indusU*iel. Sans doute il est honorable d'être probe, laborieux, de bonnes mœurs ; la morale dans la con<duite est même bien plus méritoire chez le pauvre que chez le riche; mais ceux qui n'ont point mérité l'estime savaient déjà qu'ils ne l'obtiendraient point en marchant sur la mauvaise route; ils l'ont suivie malgré de rudes avertissements, car dans leur situa* tioq la peine ne tarde guère après la faute.

L'exemple doit, il est vrai, avoir ane grande puissance. Lorsqu'on vit entouré de compagnons assidus à leur devoir, on est porté à les imiter; mais le point d'honneur du soldat est encore autre chose. Ce n'est pas seulement une imitation de l'exemple. Tout lui rappelle à chaque instant l'importance de ses obligations : les chefs ont une autorité rigoureuse; les peines sont sévères, le déshonneur flétrissant. Vous ne ferez jamais que manquer à Tatelier soit une faute du même genre que déserter son poste. Le délit du soldat peut lui être imputé à trahison , peut mettre l'armée en péril; le délit de l'ouvrier consistera à perdre un jour de travail : vous le priverez de son salaire ; toute autre peine serait excessive. Probablement il l'avait prévu et avait préféré son penchant à son intérêt. L'intérêt n'a jamais aucun droit à commander la morale ou l'honneur. Le sentiment qui ennoblit Taccomplissement du travail, c'est l'amour de la famille ; la conscience a des reproches qu'elle fait entendre à celui qui négligerait les reproches du contre-mattre.

Lorsque, de toute nécessité, les associations auront passé sous la surveillance de l'Etat bailleur de fonds , il y sera établi une discipline efficace : le travail sera encouragé, l'assiduité récompensée; mais la paresse sera punie. Le droit au travail sera donc converti en obligation du travail. L'industrie libre n'existera plus : les entreprises des particuliers auront été rendues impossibles. On ne trouvera plus

de travail que dans les fabriques nationales. L'ouvrier y sera enchaîné à sa tâche. Telle est l'organisation du travail. La suppression de la liberté conduit à ce terme.

Nous manquons d'intelligence ou de justice , diton, en attribuant à des gouvernants quelconques la coupable faiblesse ou la folie d'imposer à TÉtat To* bligation de fournir à chaque citoyen le travail qu'il viendrait réclamer ; on ne veut pas encourager Fouvrier paresseux ou immoral à déserter l'atelier pour demander à Tadministration publique un travail plus facile; on ne veut point faire une concurrence meur* trière aux industries privées ; on ne veut pas même avoir l'air de tendre la main aux doctrines sauvages^ « dont le premier mot est la destruction de la liberté, « le dernier, la ruine de tout ordre social. x>

De quoi s'agira-t-il donc, quelles conséquences déduira-t-on du droit* au travail? Elles ont été officiellement indiquées dans le rapport qui accompagnait le projet de Constitution. Là ce n'est plus un système socialiste, c'est un programme annoncé par l'administration; c'est ce que nous aurons à subir si le pouvoir est exercé par un parti qui a été dominant, qui pourrait le redevenir.

« L'instruction primaire sera rendue plus générale, » plus efficace, peul^tre plus étendue. » — C'est un devoir pour tout gouvernement, pour toute société, quelle que soit sa forme politique ; mais ce devoir n'a aucun rapport nécessaire ni direct avec le droit au

m QUESTIONS œNSTlTUTIONNBLLES.

travail. L'instruction primaire rendra les travailleurs plus intelligents et leur donnera des connaissances utiles : ils apprendront à faire plus d'ouvrage avec moins de peine et en moins de temps : ils sauront mieux calculer le prix de leurs travaux et les produits de leur industrie. De ]à une activité plus grande et un accroissement dans la production: donc les vicissitudes industrielles deviendront un péril plus menaçant.

« L'éducation professionnelle » aura des effets sem* biables. Dans le système de la liberté du travail et des progrès par voie de concurrence, on ne pourrait trop applaudir à ces soins pris par le gouvernement; il en résulterait une marche plus rapide de Tindustrie, un plus grand mouvement commercial.

Au contraire , les ennemis de la concurrence et même les esprits modérés et mitoyens pourraient craindre cette accélération. Aussi, dans ce programme, les articles suivants sont destinés à com* battre les conséquences des articles qui les précèdent; les uns appartiennent à une doctrine de liberté et de progrès , les autres à des opinions qui , après avoir suscité le trouble , Tapaisent par la tyrannie.

« L'égalité de droits entre le patron et l'ouvrier » sera plus complètement établie : )> rien de plus juste* Si la législation manque par quelques points à ce principe, il la &ut corriger. Leurs mutuelles oMiga-* tions doivent être contractées en toute liberté de part et d'autre. Mais l'égalité de droit ne peut effacer la

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différence des situations; T ouvrier aura toujours besoin de travail plus que le capitaliste n'aura besoin de profit. Si la puissance publique se charge de faire disparaître cette inégalité, si .elle veut intervenir dans les contrats, elle abolira Tindustrie privée. Si elle crée des établissements où de plus forts salaires seront offerts à l'ouvrier, nous rentrons sur la voie qui conduit rapidement aux ateliers nationaux. Un gouvernement éclairé et sage ne tombera certes pas dans ces erreurs; mais alors les promesses qui ont été faites ne seront point tenues: les socialistes pourront s'écrier justement que les engagements les plus solennels et les plus sacrés ont été violés : nous nous retrouverons à la veille des batailles qui ont ^sanglante Paris.

Aucune objection ne saurait s'élever contre des a institutions de crédit, » si les emprunteurs y trouvent plus de facilité, en même temps que le capital aura des garanties suffisantes. L'État ne doit pas avoir à solder les pertes des spéculations mal entreprises ou mal conduites. L'indusU*ie privée ne doit pas rencontrer des concurrents privilégiés, pour qui les avances sont moins onéreuses et qui ne courent pas les mêmes risques.

Trop d'éloges ne sauraient être donnés aux « as- » sociations de prévoyance et de secours mutuels. » Cest le geme d'établissement le plus efficace pour assurer l'existence journalière de l'ouvrier contre les interruptions du travail et pour lui ménager des

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ressources dans sa vieillesse. En même temps c'est nn appel à l'économie et à la bonne conduite. L'administration dénaturerait ces institutions en se les appropriant ; mais les encourager, les aider, recevoir leurs capitaux à de bonnes conditions est un véritable devoir. Cest une des questions dont s'était occupé le dernier gouvernement : elle a peut-être plus d'importance encore que les caisses d'épargne.

Pour mieux rassurer l'opinion alarmée par tant de funestes et chimériques projets, non -seulement le rapporteur proteste contre l'intervention de l'État dans les entreprises industrielles, mais il annonce d'avance quel emploi pourra être donné aux ouvriers qui allégueraient le droit au travail.

« L'agriculture réclame, dit-on, les bras que Tinfi dustrie manufacturière lui a enlevés , nous avons » encore à défricher le cinquième de notre territoire; y> il faut cultiver les landes et les communaux , re- » boiser les montagnes , planter les dunes et dessé- » cher les marais. x>

Certes, on ne saurait parler avec trop de préférence, avec trop d'affection de l'agriculture. Au nom de la morale et de la politique , nous devons honorer cette première de toutes les industries. La vie de famille, une situation stable, un lendemain prévu, des habitudes régulières donnent à l'homme de la campagne un bon sens naturel et le calme d'esprit ; il n'est point soumis aux hasards, qui ruinent parfois Texistence des ouvriers de la fabrique ou des

marchands de la ville; il n'est pas troublé ni excité par les agitations des foules ou de la rue ; ses relations avec le propriétaire plus riche que lui sont mutuellement bienveillantes. Dans une grande partie de la France, la culture par métayers a, de temps immémorial , réalisé le partage des produits et Tassociation aux bénéfices. Lorsque la récolte est mauvaise et la subsistance rare , ce n'est pas à un manufocturier ou à un capitaliste que le laboureur s'en prendra ; il n a point à maudire leurs exigences ou leur cupidité ; la saison a été mauvaise , la grêle a détruit la récolte : la faute n'en est pas imputable au propriétaire; il ne songe pas à lui reprocher ses privations et ses souffrances ; sa résignation n'est mêlée de nulle rancune ; et il est encore beaucoup de provinces où la religion le console et l'encourage. Les redevances et les obligations féodales ont cessé depuis bien longtemps , la commune rurale est gouvernée doucement; les haines d'opinions s'introduisent difficilement dans ces populations paisibles, lorsqu'on ne les envoie pas de la ville ou qu'elles ne se rattachent pas à des traditions de guerre civile.

Mais dépend-il d'un gouvernement d'augmenter, selon ses désirs et ses projets , la population rurale ? Il y a beaucoup d'illusion dans une telle espérance. La grande et juste estime que toutes les nations et tous les siècles ont eue pour Tagriculture n'empêche pas qu'elle ne soit soumise aux conditions des autres industries. Ses produits se proportionnent à la

consommation : c'est une loi qu'il lai faut subir.

L'exploitation rurale , qu'elle soit faite par le propriétaire, par le métayer ou par le fermier, commence toujours par nourrir les exploitants. Tout homme qui produit des denrées alimentaires consomme la quantité nécessaire pour lui et sa famille. La première part de son salaire, quelquefois même son salaire entier, est prélevé sur la récolte. Ce qui reste devient vénal et compose le revenu du propriétaire et le bénéfice de l'exploitant, s'ils ne sont pas une même personne.

Supposons que cette portion vénale ne trouve pas d'acheteurs, c'est-à-dire qu'elle ne soit pas demandée par une population qui ne cultive pas et qui consomme, ce superflu de la nourriture sera sans valeur; il aura été inutilement produit : les capitaux ne se formeront pas ; la richesse ne se développera point; le bien-être , qui consiste dans des jouissances autres que la nourriture, «era inconnu dans une société exclusivement rurale ; elle restera stationnaire , de mœurs innocentes et douces , mais ne sera point sur la voie de la civilisation ; elle n'augmentera ses produits que dans la mesure des accroissements de la population. Il pourra même arriver que ces accroissements amènent le pays à un état plus misérable. L'homme dont le salaire consiste seulement dans sa nourriture a une existence étroite et précaire. Il est étranger aux plus infimes améliorations de la vie matérielle ; les années stériles le trouvent sans pro-

vision et sans ressource : les famines sont fréquentes et cruelles dans les pays qui ne sont qu'agricoles.

Les nations riches et civilisées , lorsque leurs récoltes sont insuffisantes, se procurent à bas prix des grains recueillis dans d'autres contrées : ce n'est pas que la culture y soit plus habile ou que le laboureur y explmte un sol mieux amendé par ses travaux. Il n'en est pas ainsi : la population agricole y est propcntionnellement beaucoup plus nombreuse que la population urbaine ou manufacturière : le superflu vénal des récoltes, qui ont commencé par nourrir le cultivateur, n*a point un débouché suffisant, d'où il suit que la production surabonde. Les bras n'ayant guère d'autre emploi que la culture du sol, la maind'œuvre, c^est-à-dire le temps et la peine de l'homme, sont à vil prix , les frais de production sont modiques et consistent à assurer la subsistance du paysan attadié k la glèbe. Telles sont les circonstances qui appellent la France et l'Angleterre à se pourvoir, dans les années de disette, des blés de la Russie. Il ne faut pas croire qu'on y ait trouvé de meilleurs procédés de culture. Nos cultivateurs , à part même le servage, n'ont point à envier le bien-être des laboureurs, qui sillonnent les vastes plaines du Borysthène et duYoIga.Dans cet immense empire, où les voies de communication sont encore peu frayées, où de grandes distances et quelquefois des intervalles presque déserts séparent les populations, les calamiteuses disettes sont moins rares et causent plus de

soa£france que dans notre Occident. Par contre, on a pu, après quelques années d'abondance j voir par* fois, dans des provinces reculées, les blés se p^dre faute d'acheteurs. Cela se passait ainsi dans toute TEurope au moyen âge ; c'était le temps des famines et des pestes.

Des circonstances analogues avaient fait d'Aigu et de la côte d'Afrique un des greniers où nous allions puiser en cas de disette. Les Arabes, en grattant le sol où leurs troupeaux ont parqué, obtenaient des récoltes abondantes. Leur temps qu'aucun autre travail ne réclamait était sans valeur. La population des villes n'était point nombreuse. L'industrie manufacturière était inconnue parmi eux. De là le bas prix des grains que nous achetions en Afrique. Encore aujourd'hui, une des principales difficultés de la colonisation , c'est que le travail des Européens , précisément parce qu'il est plus perfectionné et pratiqué par des cultivateurs dont la main-d'œuvre a plus de prix, ne peut soutenir la concurrence de la culture primitive des Arabes.

Pour étendre et améliorer la culture sur notre sol, il n'y a donc qu'un moyen à employer, c'est le même que réclame toute industrie : procurez des consom* mateurs et vous accroîtrez la production. Alors elle demandera les travailleurs qui lui seront devenus nécessaires et leur donnera un salaire suffisant.

Les encouragements que les administrations suc-* cessives ont accordés à l'agriculture devaient èire^

suivant ce qui était annoncé, l'objet de soins encore pins assidas de Tadministration. De tels projets sont louables ; sans doute ils aident au perfectionnement du plus essentiel des arts , mais ils sont impaissants à lui procurer une prospérité plus grande. Les sociétés d'agriculture, les comices , les primes dîstri-. buées, les fermes modèles, les écoles rurales ont l'heureux eflFet d'imprimer aux esprits une direction utile, d'exciter l'émulation parmi les cultivateurs , de donner le goût de la campagne aux propriétaires riches et éclairés. C'est ainsi que les découvertes de la science , le succès des expériences pratiques acquièrent la publicité; l'instruction et l'intelligence se répandent aussi parmi ceux qui mettent la main à l'œuvre.

II n'en demeure pas moins évident que nul ne cultive pour l'amour de l'art, et qu'en définitive la vente des produits sera toujours le motif déterminant des avances de culture. Les petits capitaux sont plus timides encore que les grands ; on ne les risque point , sans une probabilité presque certaine d'un accroissement de bénéfices. Le laboureur ou l'éleveur de bestiaux ne sont point portés à courir des hasards. La recommandation des savants ou des amateurs ne suffit pas à les persuader ; la routine leur donne plus d'assurance que les nouveautés. Mais qu'uneannée de disette ait déterminé une forte hausse dans le prix des grains , on remarque qu'une plus grande étendue de terre sera alors ensemencée. Si le

prix du bétail s'accroit d'une manière un peu dumble, les prairies artificielles et les assolements deviennent d'un usage général dans des cantons où depuis longtemps ce mode de culture était inutilement recommandé. Les progrès réels de l'agriculture accompagnent donc toujours le développement des autres industries. Dès que la vente des denrées devient plus facile , plus assurée et plus profitable , leur production ne tarde pas à devenir plus abon-* dante. La manufacture agricole, comme toute autre, devient plus active quand elle reçoit plus de commandes. Le voisinage des grandes villes, l'accroissement de leur population, la création d'usines considérables habitées de nombreux ouvriers, l'ouverture de routes nouvelles, telles sont les circonstances qui favorisent Fagriculture ; elles font plus qu'accroître le nombre des consommateurs, elles donnent plus de valeur aux propriétés. De la masse des capitaux qui existent dans les grands centres de richesse mobilière, une portion se détache pour se porter vers le placement territorial et la spéculation agricole.

Les provinces de France où l'agriculture a reçu le plus de perfectionnement se présentent en preuve : la Flandre est couverte de fabriques et les populations agglomérées dans les villes se pressent sur son territoire ; il en est de même pour la Normandie. La Brie et la Beauce sont dans le rayon de cette vaste banlieue chargée de l' approvisionnement de Paris*

Nous sommes loin d'avoir à craindre que la pro-

CaSAP. Vl. DU TRAVAIL. 453

doctioQ du 8ol reste inégale aux progrès de la po« pidation.

ËQ 4791 on évaluait à 24 millicMis d'habitants la population de la France. La consommation était estimée à environ 40 millions d'hectolitres. C'était 1 beotditre 65 par individu.

Le detiior dénombrement a constaté une population de 35 millions. La consommation est de 70 mil* lions d'hectolitres , donc deux hectolitres par individu.

La population s*est accrue de deux cinquièmes; chaque individu consomme un cinquième de plus qo^en 1 791 . Le territoire entier suffît dans les années moyranes à la nourriture de la France. L'agriculture a donc suivi et même surpassé le progrès de la p(^ulation; elle a donné ce qui lui était demandé. En même temps le bien-être des classes laborieuses est augmenté. On peut contester l'exactitude précise des assertions de la statistique. La notoriété publique et la durée moyenne de la vie humaine sont les témoignages irrécusables d'une amélioration dans Texistence du travailleur et même du pauvre : progrès le plus heureux et le plus souhaitable^ progrès qui ne sera jamais suffisant; but constant de toute bonne administraticm et le premier de ses devoirs.

Il semUe, aux termes de la nouvelle Constitution, que le gouvernement est dispensé de reconnaître comme individuellement exigible le droit au travail, lA par conséquent d'entr^rendre la tâche insensée

d'organiser le travail. Mais le ra[^rteQr dit que le devoir de veiller, au moyen d'nne législation prévoyante, à ce qae les ouvriers ne soient pas exposés à manquer de travail , subsistait toujours ; et, pour concilier deux opinions essentiellement contraires, il ajoutait qu'entre le droit au travail attribué à Tindividu et le devoir de procurer dû travail imposé au pouvoir social , il n'y avait qu'une différence de rédaction : nous pouvons donc craindre que le projet de former des associations subventionnées et pri* vilégiées, et de réglementer l'industrie, ne survive à l'ancienne rédaction.

La première administration, qui nous a régis, avait , dans sa souveraine science , décidé que l'agriculture manquait de bras, et qu'il y avait trop de fabricants, pas assez de cultivateurs. Recherchons ce qui pourrait advenir de cette conviction hasardée. Nous avons vu que l'agriculture avait jusqu'à présent suffi à sa tâche. Maintenant lui enverra-t-on des ouvriers qu'elle n'a point demandés? Si elle en avait voulu un plus grand nombre, elle eût augmenté ses salaires; tandis qu'il est précisément r^rettable que la main-d'œuvre agricole soit payée à trop bas prix, la journée de l'ouvrir de la campagne est partout à un taux moindre que dans les autres industries. Quand le nombre des travailleurs sera augmenté , la concurrence produira son effet infaillible : le prix de la journée s'abaissera ; donc le sort des journaliers et la condition des

Goltivateors gagés deviendront moins favorables. D'autre part, l'ouvrier qui travaillait dans une manufacture consommait des denrées achetées au cultivateur; aujourd'hui il va employer sa peine à produire ces mêmes denrées; sa nourriture sera prélevée ; le reste sera destiné à la vente. Il y aura un producteur de plus et un consommateur de moins. La conséquence nécessaire, c'est que le prix des denrées sera abaissé , et aussi le revenu de ce fabricant agricole qu'on ajçelle propriétaire ou fermier. S'il fait de moins bonnes affaires, il ne sera point encouragé à leur donner plus de développement; la demande étant diminuée, la production diminuera aussi. Avec un moindre revenu, les avances de culture seront plus difficiles à faire : autre motif d'abaissement du salaire agricole, et par suite d'une diminution de bien-être pour le cultivateur. Il portera des vêtements plus grossiers; des sabots au lieu de souliers ; sa femme ne sera plus aussi bien habillée ; toutes les fabrications redeviendront domestiques; on filera et on tissera au village la laine et le chanvre ; on renoncera à Tusage déjà si répandu des tissus de coton; l'industrie manufacturière ressentira le contre-coup de cette providence socialiste qui veut gouverner les int^ts privés , et disposer , selon ses idées , du droit individuel. Nous verrons disparaître ces améliorations successives qui depuis cinquante ans avaient modifié le régime du cultivateur.

156 QUESTIONS œNSTITOTIONNBLLES.

L'expérience est déjà commencée , ragricoUare s'aperçoit d'une diminution notable dans la v^ite de ses prodoits. Par un grand bienfieiit de Dieu, précisément cette année, d'abondantes récoltes nous ont été accordées, mais œtte circonstance ne suffit point à expliquer la baisse du prix des denrées.

Concluons, que Favoriser Tagriculture, et en même temps grever la propriété, est un problème insoluble* Dès que les circonstances deviennent difEkâles et que par une crise politique ou un mauvais gouvernement, le crédit public est détruit; lorsque les revenus indirects décroissent avec la consommation , c'est à rimpôt foncier ou à la transmission de la propriété qu'on s'adresse ; puis on s'afflige de voir l'agriculture n'obtenir que péniblement des capitaux pour le» employer à une exploitation meilleure ; on sln* digne contre les gouvernements passés de n'y avoir point pourvu , et , oubliant que les capitaux se font avec des économies, on augmente le prélèvemrat déjà si grand que le fisc soustrait aux économies agricoles.

Si le gouvernemrat parsiste dans ses idées et veut improviser de l'agriculture par décret; s'il dépense beaucoup en écoles et en fermes modèles ; s'il exporte à la campagne les ouvriers des villes à qui il promet de donner du travail, il y aura Picore quelque prodigieux mécompte.

Au moment où l'on cherchait à licencier les ateliers nationaux, première et indispensable confié-

CMAP. VI. DU T8AVAIL. m

quence des engagements pris en février, le bruit s'est répandu que les ouvriers seraient dispersés dans les propriétés rurales , pour y être admis , par réquisition. Ils y auraient été nourris et auraient reçu un salaire pour le travail qu'ils auraient pu faire 9 à leur supposer bonne volonté. C'est ainsi qu'en pays conquis , on envoie des soldats en subsistance dans les villages. Il est douteux qu'un pa-^ reil projet ait pu traverser la pensée d*aucun homme raisonnable. Le philosophe socialiste, qui a pris pour état la haine de la propriété, songeait peut^tre à celte combinaison, lorsque, dans sa bonté, il déplorait le sort des propriétaires menacés par le droit au travail. Une dernière solution a été indiquée. « Les res* » sources pour employer le travail, t> disait encore le rapporteur de la Constitution , € ne manquent pas à » un État qui a tant de cours d'eau à utiliser, tant » de routes, tant de canaux, tant de rivières, tant » d'édifices, tant de monuments à élever. » En son* géant à Tespérance que les ouvriers ont dû conce* voir, lorsqu'on leur a parlé du droit au travail , il est impossible de ne pas reconnaître qu'envoyer un ébéniste , sans ouvrage , casser des pierres ou creu* ser des fossés sur la grande route est un accomplissement dérisoire du devoir que s'est imposé la puissance publique. Évidemment, cette promesse emphatique et vague a été comprise dans son sens propre par les ouvriers qui l' écoutaient. Ce qu'ils demandent, ce qu'ils ont espéré, c'est le travail au-

quel ils sont accoutumés j le seul travail auquel ils puissent se livrer. Assez réceounent, un millier d'ouvriers de Paris ont été envoyés aux entrepreneurs du chemin de fer deBourges à Nevers. Deux semaines n'étaient point passées qu'il a fallu en ramener la moitié.

En la considérant sous son vrai jour, une large allocation attribuée aux travaux publics est le plus réel et le meilleur encouragement que l'administration puisse donner au travail ; non point à telle ou telle entreprise ou à telle ou telle profession , mais à l'activité générale de toute industrie et de toute production. Il en résulterait une demande considérable de main-d'œuvre. Ainsi le prix du travail serait maintenu à un taux élevé. Cette influence se ferait sentir surtout pour les labeurs où la journée est la moins payée. L'agriculture donne une trop faible rémunération à ses travailleurs ; l'industrie manufacturière ne les appelle pas. Recevant un salaire plus élevé et plus certain , ils pourraient se procurer plus de bien-être et consommer plus de produits agricoles et manu&cturés ; de sorte qae de proche en proche tout se ressentirait de l'impulsion donnée par cette bienfaisante dépense de l'État.

Mais, on doit en convenir, cet expédient n'est pas nouveau , il ne faut point de grands efforts d'imagination politique ou de charité fraternelle pour s'en aviser. Ce n'est rien de plus que maintenir ou rétablir ce qui s'est fait pendant quinze ans. Le dernier gQuvernement a souvent expliqué les motifs du vaste

système de travaux publics qu'il a suivi. Déterminer un grand mouvement de prospérité générale , assurer du travail aux classes laborieuses : tel a été le projet, tel a été le résultat. Cette dépense habituelle était presque devenue une institution , une taxe des pauvres destinée à prévenir la misère par le travail libre ; cela vaut mieux que la secourir après qu'elle est venue, en condamnant les pauvres à un travail forcé, ainsi que Tout réglé les nouvelles lois en Angleterre.

Cette grande charge annuelle , imposée aux fi* nances de TEtat , a souvent été critiquée avec am^^ tume et injustice par des hommes, qui y pensent sans doute avec plus d'indulgence, depuis qu'ils ont employé beaucoup de millions à solder les ateliers nationaux ; nous voudrions dire , sans résultats.

D'autres , nourris des principes de l'économie politique , regardaient cette mesure avec une inquiétude prévoyante. Portés à blâmer toute intervention de l'État dans le mouvement de l'industrie et du commerce , ils disaient qu'une fois entré dans cette voie, on ne pourrait plus la quitter; que c'était susciter un travail , qui ne résultait pas naturellement de la richesse actuelle du pays et de ses ressources ; que ce travail extraordinaire ne pourrait plus être interrompu sans produire une déplorable p^urbation dans le sort des classes laborieuses, et qu'en même temps nos finances seraient exposées à un avenir difiicile et dangereux; aussi préféraient-ils

les entreprises particalières , même en lettr faussant des bénéfices considérables : ils ne vonlaient pas que Tadministration exécutât à son compte des travaux dont Futilité ne serait pas constatée par leurs produits probables.

Ces critiques semblaient trqp absdues : on ne saurait poser en principe que toute entreprise faite aux frais de TÉtat doit avdr une utilité, démontrée par un profit actuel et direct. H y a eu de tout temps et il y aura toujours des travaux exécutés sur les revenus publics pour l'avantage commun , afin de ftM^iliter les communications et donner de meilleures conditions aux producteurs et au commerce. Cette marche de Tadministration était justifiée par le succès et par un progrès rapide de la richesse nationale.

En même temps un sentiment universel de sympathie pour les classes souffrantes encourageait toutes les mesures destinées à leur soulagement. Il y avait aussi d'autres circonstances dont il fallait tenir compte. Lorsque de continuels efforts s'employaient à exciter la haine des ouvriers contre Tordre social, à les tromper par de £siusses doctrines et de fallacieuses espérances , il importait de ne pas laisser s'arrêter le mouvement du travail. Peut-être ces dépenses productives, mais onéreuses au trésor public, n'auraient^-elles pas toujours paru indispensables; les développements progressif^ de l'industrie pouvairat foire espéra que le moment viendrait , oii elle suffirait à employer tous les travailleurs et à rendre

leur sort meilleur. Afin de réaliser cette espérance , on escomptait Tavenir.

Cet avenir a failli : aux probabilités qu'il permettait de concevoir , des promesses décevantes ou illusoires ont été substituées. Ce qu^elles ont de chimérique apparaît tristement de jour en jour. Les épreuves ont été promptes, complètes , désastreuses. On reste étonné que tant de mal ait pu être fait en si peu de temps. Maintenant ce qui importe à la France, c'est que le cours en soit arrêté. Le vœu de tout bon citoyen est de vivre sous un gouvernement qui rentre dans les voies de la raison et de Texpérience, qui reconnaisse qu'aucun pouvoir, quelle que soit son origine ou sa prétention , ne doit essayer de transformer à son gré une société humaine. Qu'il se fasse accepter d'elle et Taccepte telle qu'elle est : voilà le conseil donné par le bon sens; hors de là, il y aurait tyrannie et folie. Ceux qui se croiront appelés à gouverner la nation française trouveront dans la disposition générale des esprits encouragement, reconnaissance, gloire même, s'ils parviennent à nous rendre la liberté, la confiance et le calme ; sinon , il faudra nous souvenir des paroles qui furent écrites par un grand homme d'État , le cardinal de Richelieu : « En France , le meilleur re- » mède qu'on puisse avoir est la patience. D'autant )) qu'il est impossible que les établissements faits » légèrement soient de durée, principalement quand » ils sont violents et mauvais ! ))

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