‹ Questions contemporaines (volume 2)Chapitre 15 sur 52 · tesse d'esprit que je trouvai devant moi me frappè · texte numérisé non relu

tesse d'esprit que je trouvai devant moi me frappè

rent. Avec une pénétration que les libéraux les plus $ habiles n'eurent pas toujours, mes jeunes auditeurs

virent que le dogmatisme étroit est le plus grand ennemi de la liberté. Grâce à leur intelligent appui, il fut démontré que le fanatisme ne prévaudra jamais en France contre l'esprit scientifique ; que jamais les ennemis de la discussion n'entraîneront le public à un acte d'intolérance. En ce sens, la journée fut bonne pour la liberté, et je suis fier d'en avoir été l'occasion.

Fut-elle fâcheuse pour notre Collège, et l'idéal <jue nous devons poursuivre, est-ce un calme absolu, en dehors de toutes les luttes qui partagent les hommes? Je ne le pense pas. Certes, nous ne devons jamais nous laisser aller à cette manière frivole où le professeur pactise avec la légèreté de son auditoire, et cherche à lui plaire par des traits d'esprit d'un goût équivoque. Encore moins devons-nous subir les passions du public et rechercher ses applaudissements par des condescendances. Notre mission n'est pas l'éclat et le bruit; mais ce n'est pas non plus l'inoffensive quiétude de la médiocrité. Notre devoir est de rester toujours froids; mais il ne dépend pas de nous que le public nous oublie. Le xvie siècle, notre époque héroïque, vit les passions provoquées par nos leçons aller jusqu'à l'assassinat. EfFacerez-vous de vos annales les noms de Ramus, de Denis Lambin, de Mercier, parce que la mort, l'exil, les persécutions se mêlent à leur souvenir? La seule époque fâcheuse pour la gloire de notre établissement est la seconde moitié du xvne siècle et le commencement du xviii*, époque où personne ne parla de lui. C'est alors que, par suite de rabaissement de l'esprit scientifique en France, nos chaires deviennent des titres de pension, que les ministres distribuent à leurs médecins ou aux pré-

cepteurs de leurs enfants. Dieu nous préserve d'acheter la paix à ce prix! Ne nous occupons du public, ni pour flatter ses préjugés, ni pour combattre Finérêt légitime qu'il porte à nos études. Nous touchons à tout ce qu'il y a de plus profond dans l'âme humaine, aux seuls intérêts qui vaillent la peine qu'on s'y attache. Quelque sérieux que nous apportions à nos devoirs, si nous les accomplissons avec force et profondeur, on fera attention à nous, on prendra parti pour ou contre nous.

Voilà les motifs pour lesquels je ne suivis pas les conseils de personnes, fort sages, du reste, qui voulaient que, dès ma première leçon, je prisse la petite salle et abordasse les détails techniques. Il me reste à examiner deux points : Devais-je choisir, pour ma première leçon, un autre sujet que celui que j'ai choisi? Devais-je traiter celui que j'ai choisi d'une autre façon que je ne l'ai fait ?

Comment, dans ma première leçon, j'ai dû parler des origines du christianisme.

Le sujet d'une leçon d'ouverture pour un cours de langue est en quelque sorte tout indiqué. Le profes-

seur n'a de choix qu'entre deux sujets : ou bien il rappelle le souvenir du professeur auquel il succède ; ou bien il expose l'état des études qu'il doit continuer, les traits généraux des littératures qu'il est chargé d'expliquer, le rôle historique des peuples dont les archives lui sont en quelque sorte confiées. Le premier de ces sujets m'était interdit, l'éloge de M. Quatremère ayant déjà été prononcé au Collège de France par le savant que M. le ministre chargea du cours en 1857. J'étais donc amené forcément à traiter les généralités des études sémitiques. On ne niera pas, j'espère, que je ne l'aie fait avec toute la gravité réclamée par le sujet. On m'a reproché seulement d'avoir donné à mon cadre une extension qui m'amenait à toucher les origines du christianisme, et d'avoir employé, en parlant de ces origines, une expression qui renfermait la négation de l'un des dogmes fondamentaux de tous les cultes chrétiens. Il n'est pas dans mes habitudes de rapetisser les sujets. Or, présenter ^histoire générale du développement de l'esprit sémitique sans dire un mot du christianisme, en vérité, n'était-ce pas supprimer l'âme même de mon discours? Autant vaudrait permettre au botaniste de parler de la racine, mais lui défendre d'analyser la fleur et le fruit. Le judaïsme ne tient une si grande place dans l'histoire du monde

que grâce au christianisme. L'islamisme ne s'explique pas sans les deux religions qui l'ont précédé. Le christianisme est ainsi le nœud de toute la destinée des peuples sémitiques. Or, le christianisme n'est pas une œuvre anonyme. Ne pas prononcer le nom de son illustre fondateur, se renfermer dans ces phrases banales où Ton a l'air de n'admettre pour acteurs c(ans l'histoire que des abstractions, c'est assurément le plus étrange abus du respect, si ce n'est pas une ironie. J'ai renoncé à ces formules vagues et fausses, qui ont prêté dans le livre de M. Strauss à un si bizarre malentendu. Le dernier résultat de mes réflexions a été d'apercevoir la haute personnaité de Jésus. La création du christianisme est bien son œuvre. C'est parce qu'il l'a voulu, parce qu'il fut immensément supérieur à tout ce qui l'entoura, que nous sommes chrétiens. Quand donc comprendrat-on que le silence en pareille matière est bien près du dédain; que les phrases abstraites qu'on applique à ces grandes œuvres^ conçues et voulues par des individus, renferment une suprême injustice; que la vraie gloire des grands fondateurs est intéressée à ce qu'on parle d'eux sans la contrainte^' une fausse (( loi de majesté »?

Je devais donc nommer Jésus. Ne devais-je le faire <ju'en usant de formules théologiques impliquant sa

divinité? Je ne le pense pas. Ne pas faire mention d'un dogme, ce n'est pas l'attaquer; une parenthèse fut introduite comme atténuation respectueuse et pour reconnaître que, si quelque part le divin se montre d'une façon particulière, c'est dans le fait de Jésus1. Le tour de phrase qu'on a incriminé est habituel aux docteurs chrétiens les plus orthodoxes. Je n'en citerai que deux exemples, qu'on ne récusera pas. Le premier est de saint Pierre : « Israélites, écoutez ceci : Jésus de Nazareth, homme accrédité de Dieu près de vous 2. . ...» Le second est de Bossuet : « Un homme d'une douceur admirable, singulièrement choisi de Dieu3 » Enfin, sans rechercher si

la phrase qui m'a été reprochée n'est pas d'accord avec les sentiments des plus grands chrétiens jusqu'au ive siècle, qu'il me soit permis de dire que des fractions aujourd'hui existantes du christianisme s'en déclareraient parfaitement satisfaites. 11 est des chaires en France où ladite phrase pourrait être prêchée. En tout cas, la Hollande est sans contredit un pays aussi chrétien que la France, et l'uni-

1. « Un homme incomparable, — si grand que, bien qu'ici tout doive être jugé au point de vue de la science positive, je ne voudrais pas contredire ceux qui, frappés du caractère exceptionnel de son œuvre, l'appellent Dieu, — »

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