Histoire universelle, IIe partie, ch. iv
versité de Leyde est la plus haute école de la tl logie hollandaise. Or, il m'est bien permis de peler que, dans une circonstance récente, la Fac de théologie de cette université, par une manifc tion spontanée dont je garde un profond souvei voulut bien reconnaître pour très-chrétienne la j sée où des interprètes moins autorisés des dog chrétiens ont vu la totale négation du christiank A vrai dire, ce n'en était ni la négation ni l'affir tion. C'était la traduction en langage historiqu naturel de faits que les théologiens, avec des ni ces très-variées, regardent comme divins. Pî différemment, c'eût été blesser la théologie israé qui, dans une chaire d'hébreu, a particulièremei droit d'être respectée. C'eût été, par-dessus t blesser la loi fondamentale de notre établissem qui est de n'admettre que les explications scier ques, de n'employer que le langage de la rai Qu'on y réfléchisse un moment, on verra que t autre manière de parler eût été l'expression d opinion théologique et la négation même de l'es que nous sommes chargés d'entretenir.
1. Voir les correspondances hollandaises du Siècle (17 mai et du Temps (4 juin 1862).
Comment j'ai dû parler des origines du christianisme en dehors de toute formule surnaturelle.
Le principe essentiel de la science, en effet, c'est de faire abstraction du surnaturel. Aucun fait ne prouve qu'il y ait une force supérieure à l'homme, intervenant par des actions particulières dans le tissu des phénomènes du monde. En d'autres termes, il n'y a pas un seul cas de miracle prouvé. 11 ne se passe de miracles qu'aux époques où l'on y croit, et devant des gens disposés à y croire. Comme l'a dit excellemment M. Littré : « Une expérience, que rien n'est jamais venu contredire, a enseigné à l'âge moderne que tout ce qui se racontait de miraculeux avait constamment son origine dans l'imagination qui se frappe, dans la crédulité complaisante, dans l'ignorance des lois naturelles. Quelque recherche qu'on ait faite, jamais un miracle ne s'est produit là où il pouvait être observé et constaté. Jamais, dans les amphithéâtres d'anatomie et sous les yeux des médecins, un mort ne s'est relevé et ne leur a montré, par sa seule apparition, que la vie ne tient pas
m LA CHAIRE D'HÉBREU
à cette intégrité des organes qui, d'après leu cherches, fait le nœud de toute existence anim qu'elle peut encore se manifester avec un c< détruit, un poumon incapable de respirer, un inhabile à battre. Jamais dans les plaines de aux yeux des physiciens, un corps pesant ne élevé contre les lois de la pesanteur, prouvant que les propriétés des corps sont susceptib suppressions temporaires, qu'une interventioi naturelle peut rendre le feu sans chaleur, la sans pesanteur et le nuage orageux sans élect Jamais, dans les espaces intercosmiques, aux des astronomes, la terre ne s'est arrêtée da révolution diurne, ni le soleil n'a reculé vei lever, ni l'ombre du cadran n'a manqué de l'astre dont elle marque les pas ; et les calcul clipses, toujours établis longtemps à l'avar toujours vérifiés, témoignent qu'en effet ri pareil ne se passe dans les relations des plan* de leur soleil. Ainsi a parlé l'expérience perpétue Voilà la loi sans laquelle toutes nos rech( sont vaines, et sans laquelle en particulier toui sciences historiques sont frappées de stérilité.
1. Préface de la seconde édition de la traduction de la Jésus, p. v-vi.
AU COLLÈGE DE FRANGE. 22fr
Tordre des faits, ce qui n'est pas expérimental n'est pas scientifique. La condition même de la science est de croire que tout est explicable naturellement, même l'inexpliqué. Pour la science, une explication surnaturelle n'est ni vraie ni fausse ; ce n'est pas une explication. Il est surperflu de la combattre, parce qu'une telle hypothèse correspond à un tout autre état de l'esprit humain que celui qui a définitivement prévalu depuis que le principe d'induction est devenu l'axiome fondamental qui règle nos actes et nos pensées.
Ce principe, chers confrères, vous l'appliquez toua les jours sans fléchir. Chacune de vos leçons suppose le monde invariable. Tout calcul est une impertinence, s'il y a une force changeante qui peut modifier à son gré les lois de l'univers. Si des hommes réunis et priant ont le pouvoir de produire la pluie ou la sécheresse; si on venait dire au météorologiste: « Prenez garde, vous cherchez des lois naturelles là où il n'y en a pas ; c'est une divinité bienveillante ou courroucée qui produit ces phénomènes que voua croyez naturels; » la météorologie n'aurait plus de raison d'être. Si on venait dire au physiologiste et au médecin : « Vous prétendez trouver la raison des maladies et de la mort : vous êtes aveugles ; c'est Dieu qui frappe, guérit, tue ; » le physiologiste et le médecin
répondraient : « Je cesse mes recherches, adre vous au thaumaturge. » Si Ton disait au géoloj « Vous étudiez les lois de la formation du mo vous vous trompez dès le point de départ; il y, ou sept mille ans, Dieu a créé le mon^p^ç un direct; » la géologie serait supprimée. .;ft en et même en histoire. S'il y a une^toire en dehor lois qui régissent le reste de l'humanité, s'il y i histoire interdite à la critique et mise à part co divine, il n'y a plus de science historique, comme si la physique était libre en toutes ses paj sauf sur la théorie de la lumière ; la chimie lib: tout, excepté sur les composés organiques, sciences historiques ne diffèrent en rien par la thode des sciences physiques et mathématiques : supposent qu'aucun agent surnaturel ne vient 1 hier la marche de l'humanité; que cette march la résultante immédiate de la liberté qui est l'homme et delà fatalité qui est dans la nature ; n'y a pas d'être libre supérieur à l'homme auqu puisse attribuer une part appréciable dans la con< morale, non plus que dans la conduite matériel l'univers.
De là cette règle inflexible, base de toute criti qu'un événement donné pour miraculeux est ne sairement légendaire. Dans les histoires profanes,
est accepté sans aucune difficulté. Rollin ne croit pas aux prodiges racontés par Tite-Live. Les miracles permanents des temples de la Grèce, rapportés par Pausanias, sont universellement regardés comme des fables. Pourquoi l'histoire des Juifs est-elle traitée d'une autre manière? L'induction est ici d'une accablante simplicité. Aucun homme éclairé n'admet les miracles qui sont censés se passer de nos jours ; des sectaires seuls admettent des miracles qui se seraient passés au xvne et au xvme siècle; on n'est pas taxé de grande hardiesse pour réduire à la légende ce qu'on raconte de saint François d'Assise et des saints du moyen âge. Pourquoi le siècle d'Auguste et de Tibère ferait-il exception ? Les lois du monde étaient alors ce qu'elles sont aujourd'hui. La science doit donc chercher à expliquer tout ce qui s'est passé sous Auguste et Tibère par les mêmes lois qu'elle applique au reste de l'histoire. Libre au théologien orthodoxe de soutenir que ces explications sont insuffisantes, et <Te chercher à prouver, dans ses livres et ses chaires, que les miracles chrétiens et juifs sont véritables. Nous ne lui répondrons pas. Nous attendons qu'on nous montre un miracle se passant dans des conditions scientifiques, devant des j uges compétents. Nous ne nions pas, nous attendons. Il ne s'agit pas ici, en effet, de métaphysique ; il
s'agit de faits à constater. Or, il est certain qi
mais miracle n'a eu lieu dans les conditions vc
pour créer une conviction rationnelle. Au lieu
passer devant des getas crédules, étrangers à
idée scientifique, ils devraient se passer devai
commissions composées d'hommes spéciaux, vi
les conditions, comme on le fait dans les expert
de physique, réglant elles-mêmes le système de
cautions, et forçant le thaumaturge à opérer dai
circonstances posées par elles. Toutes les expéri<
des thaumaturges de nos jours, qui réussisse
bien devant les gens du monde, échouent dan
conditions-là. Ce qui fait que les magnétiseur!
toujours récusé le jugement de l'Académie des s<
ces, c'est que l'Académie élevait la prétention
faitement légitime de régler elle-même ses prt
tions, ainsi que le matériel de l'expérience. Cons
le caractère d'un fait n'est pas donné à tous;
exige une forte discipline de l'esprit et l'habi
des expériences scientifiques. Dans les miracles q
raconte du passé, aucune de ces conditions :
réalisée. Outre que les textes historiques qui nou
racontent prêtent à une foule de réserves, le pi
devant lequel ils se passent est étranger à la sci
et incompétent pour juger si vraiment les lois c
nature ont été violées; de plus, ces miracles
tous un vice radical : le thaumaturge règle les conditions du prodige, choisit son public. Aucun fait constaté scientifiquement ne démontrant que le miracle ait jamais eu place dans l'histoire, pourquoi imposer au professeur de sciences historiques une restriction que ne connaît pas le professeur de sciences physiques? Pourquoi lui interdire de qualifier les choses selon leur apparence naturelle et lui imposer, sur des chapitres essentiels, ou le silence, ou un langage dénué de sens positif?
Voilà le point de vue où je me plaçais en écrivant cette première leçon, qui, à mes yeux, n'impliquait nullement une attaque contre un dogme établi, mais était tout simplement un exposé historique de faits dont je croyais avoir le droit de parler. Je n'ai pas pris mon sujet en théologien, je l'ai pris en historien : or; pour l'historien, pas plus que pour le physicien et le chimiste, il n'y a de miracles ; il y a des faits, des causes et des lois. Ma façon de parler des origines du christianisme ne fut pas la discussion directe d'un dogme ou d'un enseignement théologique ; ce fut de l'histoire indépendante, n'aspirant ni à contredire le théologien ni à le contenter. N'est-il pas évident, en effet, que l'histoire deviendrait impossible s'il fallait s'obliger, en la faisant, à satisfaire tous les cultes admis par l'État?
L'État moderne n'a plus de dogme théol officiel. 11 n'est ni athée ni irréligieux, ainsi q répète souvent; il est même essentiellemei gieux, puisqu'il suppose le droit et le devoî admet le serment, qu'il respeété la mort, qu' à la sainteté du mariage. Mais il n'impose ; forme particulière de croyance. Il reconnaît ment certains cultes, auxquels il garantit la et le respect. Que veut dire cette garantie ?
Est-ce un engagement de ne jamais laisser en public d'une manière qui ne soit pas co aux dogmes des cultes reconnus ? Non assur puisque l'État garantit également le judaïs catholicisme et le protestantisme, qui, sur des c essentiels, sont en contradiction directe. Le j obligé de nier la divinité de Jésus-Christ; le c que est obligé de tenir le protestantisme po rébellion impie ; le protestant est obligé d*a1 le catholicisme comme superstitieux. Que peu au milieu de ces affirmations opposées ? Laisse empêcher les violences, les outrages publics1,
1. Il est clair que la discussion ou la négation ne peu considérées comme des outrages. La loi protège aussi cl toyen individuellement contre Poutrage; s'ensuit-il qi interdit de discuter ou de nier les opinions professées pa citoyen?
surer à chaque culte sa pleine liberté d'exposition, de discussion et d'anathèmes.
Outre les cultes, l'État salarie des établissements scientifiques étrangers à toute religion particulière. Aucune chaire de ces établissements n'est directement religieuse ; mais il en est très-peu où le professeur ne soit amené par les nécessités de son sujet à des contacts avec la religion. La religion, en effet, touche à tout ; elle a une philosophie, une histoire, une théorie de l'art, une géologie, i^ne astronomie, une critique. Demander à la science de ne pas s'occuper des choses dont s'occupe la religion, c'est lui demander de ne pas êtrç^ Qu'est-ce qu'un historien libre, à condition de ne jamais dire un mot du plus grand des problèmes historiques, de celui qui est la clef de tous les autres? Qu'est-ce qu'une philologie libre, à condition que l'enseignement de la plus curieuse des langues savantes soit soumis à l'inspection du théologien? Qu'est-ce qu'une philosophie libre, à condition d'être toujours d'accord avec les dogmes d'un des cultes reconnus ? Que reste-t-il de permis dans un tel système? Une science enfantine, passetemps d'oisifs ou d'esprits blasés, une petite histoire de mesquines curiosités, une petite archéologie de chétif aloi, une petite érudition, amusante sans doute, mais sans portée. Si la science n'est que cela, je ne
vois pas pourquoi on fait figurer au budget ce cent divertissement. Tout a un sens au point de la grande science libre ; tout est puéril, s* pas permis de rattacher chaque détail de ce peut savoir à la seule chose qu'il importe de La liberté est ainsi la grande solution de t problèmes de Tordre intellectuel et religieux, quoi ne pas s'en contenter? Pourquoi dema l'État une protection pour des dogmes partie Pourquoi ne pouvoir entendre des opinions qi partage pas, sans chercher à imposer silence qui parle, sans demander à l'État de le faire La science est plus modeste. Elle ne réclame lois contre les attaques ou les outrages. Les at elle les appelle; car la discussion est son e Les outrages, elle en sourit. Elle n'a pas d'une terre à elle pour être libre ; elle n'est j société à côté d'une autre société, une puissa monde traitant diplomatiquement les choses c prit, forçant les gouvernements à des comj concluant ses ligues séparées. Elle trouve jui l'État lui ouvre des chaires, en souvenir des i nés fondations qu'il a absorbées, et parce qu' premiers devoirs de l'État est de favoriser ce grand. Mais elle repousse tout ce qui ressen à un enseignement d'État. L'État, en nomi
professeur, iie considère qu'une seule chose, sa capacité, attestée par des présentations ou des épreuves; il ne doit pas s'enquérir de ses doctrines; il n'en est nullement responsable. Le professeur public n'est pas l'État enseignant : il enseigne dans un établissement soutenu par l'État en vue de la discussion libre, et sur un brevet de capacité décerné par l'État ; voilà tout. L'État n'a pas de doctrine particulière, tel est l'axiome fondamental auquel on revient toujours quand on veut fonder, dans les matières intellectuelles, le droit des individus, c'està-dire la liberté.
Qu'on n'est pas irréligieux pour essayer de séparer la religion du surnaturel.
Voilà, savants collègues, comment j'entends ma justification scientifique, et, si je n'étais préoccupé que de mon apologie comme professeur, je devrais m' arrêter ici. Mais j'ai un autre souci. Au-dessus des devoirs de professeur, il y a les devoirs d'homme. Je ne me consolerais pas, si je croyais n'être en règle qu'avec les premiers.
Ceux-là ne me connaissent guère qui pensée je veux diminuer la somme de religion qui encore en ce monde. Plus j'avance dans la vie je me rattache au seul problème qui garde toi son sens profond et sa séduisante nouveaux infini nous déborde et nous obsède. Éclosions moment à la surface d'un océan d'être, nous sentons, avec l'abîme, notre père, une mystéi affinité. Dieu ne se révèle pas par le miracle ; révèle par le cœur, où un gémissement inénar comme dit saint Paul, s'élève sans cesse vei C'est ce sentiment de rapports obscurs avec 1' d'une filiation divine, qui, gravé dans chaque h en traits de feu, est ici-bas la source de tout la raison d'aimer, la consolation de vivre. Jés à mes yeux le plus grand des hommes, parce i fait faire à ce sentiment un progrès auquel nul ne saurait être comparé. Sa religion renferme cret de l'avenir. Ne croyez pas que je rêve Y funeste de venir, sous prétexte d'une froide € tude, diminuer ce foyer de chaleur qui vit enc cœur de l'humanité et constitue la meilleure p ce qu'il y a en elle de noble et de bon.
Jusqu'ici, la religion n'a pas existé sans sui rel. Loin qu'il faille en être surpris, c'est le coi qui eût été un vrai miracle. L'idée des lois
nature, si admirablement formulée dans l'antiquité par les écoles philosophiques, ne put jamais chez le grand nombre prendre décidément le dessus. Le moyen âge, jusqu'au xme siècle, l'ignore complètement. Depuis le xme siècle jusqu'au xvi% cette idée est l'apanage de quelques penseurs isolés. Au xvne siècle, Galilée, Descartes, Huyghens, Newton, par leur explication mécanique du monde, lui donnent une solidité inébranlable ; mais ce n'est qu'à la fin du xvme siècle qu'on la voit gagner une portion considérable de l'humanité et passer à l'état de croyance très-générale; En l'absence d'une telle idée, les rapports de Dieu et de l'homme ne pouvaient être conçus que d'une manière concrète et matérielle. Jésus, à cet égard, ne fit pas exception. Ses idées en physiologie ne furent pas supérieures à celles de ses contemporains: il croyait comme tout le monde que les maladies nerveuses venaient de l'action des démons ; il n'était pas venu donner au monde des leçons de physique. Révélation et miracles furent ainsi, dans l'antiquité, des parties inséparables de toutes les créations religieuses et même politiques ou sociales. Que ce soit là une association devenue aujourd'hui dangereuse, on le voit sans peine. S'il est un fait évident, en effet, c'est que la croyance au surnaturel s'affaiblit de toutes parts. Dans les classes
éclairées, cette croyance est battue en brèch* deux ordres d'études qui, toutes deux, exclue miracle : les études de la nature, nous moi un ordre fatal là où les anciens théologiens voj l'exercice de volontés libres, et les sciences hi ques, remplaçant par des explications tout maines et par une exégèse rationaliste les anci< interprétations mystiques des textes et des Chassé ainsi de la nature et de l'histoire, le si turel fuit en quelque sorte. Les catholiques se d'autrefois (bénédictins, jansénistes) n'admet guère que les miracles bibliques; les protestai laissèrent réduire de bonne heure à ne défendr ceux de l'Évangile. Le surnaturel est devenu c< une tache originelle dont on a honte ; les pers< même les plus religieuses n'en veulent plus < minimum ; on cherche à faire sa part aussi; que possible ; on le cache dans les recoins du i Conserve- 1— il plus de créance dans les classe; instruites et peut-on espérer de voir une solii religieuse s'asseoir de nouveau sur ces illus Non, certes. Les pays et les classes où l'on y sont d'importance secondaire. L'ouvrier des n'y croit pas. Chose étrange! l'ouvrier devine d'abord, avec une pénétration surprenante, le ré le plus élevé de la science moderne. L'idée
nature prend bien plus vite racine chez lui que chez les personnes qui ont reçu une demi-culture littéraire, laquelle se concilie souvent avec beaucoup de paresse d'esprit et de préjugés.
Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette, le surnaturel disparaît de ce monde ; il n'obtient plus de foi sérieuse que dans les classes qui ne sont pas au courant de leur siècle. Faut-il que la religion s'écroule du même coup? Non, non. La religion est nécessaire. Le jour où elle disparaîtrait, ce serait le cœur même de l'humanité qui se dessécherait. La religion est aussi éternelle que la poésie, aussi éternelle que l'amour; elle survivra à la destruction de toutes les illusions, à la mort de l'objet aimé. Mais que dis-je? Son objet aussi est éternel. Jamais l'homme ne se contentera d'une destinée finie ; sous une forme ou sous une autre, toujours un ensemble de croyances exprimant la valeur transcendante de la vie et la participation de chacun de nous aux droits de fils de Dieu fera partie des éléments essentiels de l'humanité.
Transporter la religion par delà le surnaturel, séparer la cause à jamais triomphante de la religion de la cause perdue du miracle, c'est donc rendre service à la religion; c'est la détacher d'un vaisseau qui périt ; c'est épargner ai* âmes les angoisses de ces
moments de transition où le naufrage des di s'en vont a l'air d'entraîner aussi le naufi divin , où ce sont les âmes les plus sincè croient être Irréligieuses, où c'est l'homme pieux qui se déclare athée. Je le dis avec coi un jour, la sympathie des âmes vraiment rel sera pour moi. Elles verront bien qu'un senti profond respectjpour la religion était au fond franchise absolue qui n'admet pas que la v besoin des mensonges de la politique. J'a toutes les révélations qui sont au fond du i l'homme; jamais Tune d'elles ne m'a e d'écouter l'autre. J'ai toujours pensé que lei tradictions n'étaient qu'apparentes et que d'imposer silence à la raison critique, au j instincts moraux et religieux, n'avait rien de tueuxpour la Divinité» L'esprit scientifique n1 pour la religion ainsi conçue, un ennemi faille se défier- 11 fait partie de la religion m sans lui on ne saurait être un véritable adora Voïlà en quel sens, savants collègues, jTest suivant une ligne purement scientifique, s cause de la vraie religion, j'ajouterai môme ] du christianisme; car, dans ma pensée, le c nisme, tel qu'il résulte des discours et du tj rai de son fondateur, conipiend le'genne du
progrès. A part l'esprit scientifique, dont Jésus ne pouvait avoir aucun élément, rien ne manque à sa religion pour être le pur royaume de Dieu. Toute l'Europe éclairée marche vers cet idéal, susceptible d'épurations indéfinies. Le xixe siècle ne verra pas, comme on Ta dit souvent, la fin de la religion de Jésus; il verra la fin de la religion de Mahomet, la fin de la religion temporelle, inséparable de la politique, et le plein épanouissement de la religion de Jésus, de la religion de l'esprit.
J'ai vu la mort de très-près. J'ai perdu le goût de ces jeux frivoles où Ton £eut prendre plaisir quand on n'a pas encore souffert. Les soucis de pygmées, dans lesquels s'use la vie, n'ont plus beaucoup de sens pour moi. J'ai, au contraire, rapporté du seuil de l'infini une foi plus vive que jamais dans la réalité supérieure du monde idéal. C'est lui qui est, et le monde physique qui paraît être. Fort de cette conviction, j'attends l'avenir avec calme. La conscience de bien faire suffit à mon repos, Dieu m'ayant donné pour tout ce qui est étranger à ma vie morale une parfaite indifférence. Vouloir m'arrêter est puéril. Je puis dire avec un de nos anciens collègues : « Ce que dix d'entre vous ne veulent pas entendre, demain dix mille le liront. » Je ne suis pas assez dénué de communicationsiavec te public éclairé pour que ceux
qiri ont demandé que le silence me fût imp<
gagnent quelque chose. Puissent-ils n'y rien p(
et ne pas regretter un jour d'avoir traité en en
un loyal dissident ! Je leur ferai du moins un soii
c'est qu'ils n'aient jamais que des adversaires co
moi, — des adversaires que les injures et les
lences ne convertissent ni n'aigrissent, — des a(
saires dont on n'obtienne pas plus facilement un i
vement de colère qu'un acte de foi, — des a<
saires assez froids pour réclamer, en faveur des
trines qu'on leur oppose, l'admiration, la symp
et par-dessus tout la liberté.
Agréez, messieurs et savants collègues, l'i
rance des sentiments de haute estime avec les
j'ai l'honneur d'être f
Votre tout dévoué serviteur,
E. Renan1.
1. Mon illustre ami M. Prevost-Paradol ayant bien voulu ] mander cet opuscule aux lecteurs du Journal des Débats phrase de son article m'amena à lui adresser la lettre suivan
« Paris, le 31 juillet 1862.
« Mon cher ami,
« Je ne fais jamais, vous savez, de rectification de détail avec vous, et quand il s'agit de notre religion commune, la li j'en viendrais presque à des subtilités de casuiste. « N'y i « pas, dites-vous, quelque imprévoyance à appeler un tel prol <( à une telle chaire pour l'en faire descendre aussitôt qu'il
AU COLLÈGE DE FRANCE. >m
« parlé comme il était naturel et presque inévitable qu'il parlât? » Je ne trouve pas juste, mon cher ami, qu'on pose la question de la sorte. L'État n'ayant pas de doctrine dans les choses de l'esprit, son devoir, quand les corps compétents lui présentent un professeur, est de le nommer sans s'inquiéter des opinions qu'il enseignera. 11 n'est pas responsable de ces opinions ; il n'a pas à les prévoir. Si quelque jour le Collège de France et l'Institut présentaient au ministre un candidat, et que le ministre, craignant que l'enseignement de ce candidat ne contrarie l'administration, refusât de le nommer, que ferions-nous? Nous blâmerions le ministre d'être trop prévoyant. Louons donc aussi son « imprévoyance », et disons qu'en me nommant sans tenir compte de mes opinions, il a fait un acte libéral. « Adieu. Vous savez ma vive amitié.
« E. Renan. »